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Saint André, archétype du Maçon Ecossais Primitif

Publié le par GLFREP

A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers,

Voila bien une figure biblique qui illustre à merveille la vocation du Maçon. Et cela sous bien des aspects d'ailleurs, mais il m’a toutefois été demandé d'être bref (une seule et malheureuse page). Me voilà donc contraint au périlleux exercice de synthétiser en quelques lignes ce qu'évoque pour moi, à titre principal, l'apôtre « premier appelé ». Je dirais d'abord que saint André est un personnage d'ouverture, de passage et de transition. Il est le cherchant, le persévérant et le souffrant. Sa quête de la vérité avait d'abord conduit ses pas dans ceux de saint Jean-le-Baptiste, l’autre Jean dit le ‘‘Précurseur’’, « vox clamantis in deserto ». Lorsque André entendit ce dernier s'exclamer « voici l'Agneau de Dieu » et voyant s'approcher Jésus, il le suivit. Sans hésitation. Il marche vers la Lumière. Parce que sa FOI était forte. Ce faisant, il marque le passage entre la tradition vétéro testamentaire et l'épopée néo testamentaire. Il jette des ponts entre le passé et l'avenir, entre une tradition de loi de vengeance et de punition et une loi d'amour universel, de compassion, de fraternité entre les hommes. N'est-ce pas ce que l'on attend d'un Maçon ? André est également porteur d'un trésor incroyable : l'ESPERANCE. En effet, lorsque Jésus lui dit : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie, nul ne va au Père sans passer par moi » et plus tard : « Dieu a tant aimé les hommes qu'il a donné son Fils afin que celui qui croit en lui ne périsse point mais qu'il ait la vie éternelle », ces paroles confortent André dans ses convictions en un avenir meilleur. Il est enfin celui qui symbolise la CHARITE (nous userions, en cette époque matérialiste, de vocables plus ‘‘politiquement corrects’’, tels que bienfaisance ou solidarité). C'est toujours André qui, amenant au Christ le garçon porteur de quelques pains et de quelques poissons, fait en sorte que dans la multiplication des pains et des poissons soit nourrie la multitude par le partage et qu'il en reste encore pour ceux qui viendraient à se présenter. Foi, Espérance et Charité, les trois vertus théologales réunies en un seul homme. Un modèle dont tout Maçon peut s'inspirer afin de se comporter en « homme libre et de bonne mœurs », en Homme digne de ce nom. Saint André, dont notre Ordre porte le nom, est également un personnage que l'on qualifierait aujourd'hui d'homme d'ouverture et de dialogue. Il tient le rôle d'intermédiaire, d'intercesseur. Il met les hommes en relation entre eux, il jette des ponts et trace des voies de communication. En effet, c'est encore lui qui, d'après Jean l’Évangéliste, présente son frère Simon (Pierre) au Christ. De la même manière, c'est André qui conduit ce garçon, dont nous avons parlé plus haut avec pour toute richesse quelques pains et quelques poissons, à Jésus afin qu'il les multiplie. Un « public relations » avant l’heure, en quelque sorte, mais d'abord et avant tout un homme attentif aux autres, à leur détresse, à leurs espérances ; un homme qui comprend, ne juge pas mais aide dans la discrétion et dans le respect de sa conscience. André se tient à l’écart de la société d’alors dans une grand effacement et fait montre d’une certaine humilité, selon les évangélistes qui ne le mettent pas en avant comme son frère Simon-Pierre. André ne cherche pas à se mettre en évidence mais il sert, dans la discrétion et le silence. L’apôtre vivra sa mort sur un symbole fort : une croix en forme de X. Superposée à la rose des vents, chaque extrémité de la croix nous désigne des directions auxquelles nous ne sommes pas habitués lorsque nous sommes en Loge. Nous ne connaissons que l'Orient, le Midi, l'Occident et le Septentrion. Et voici que nous découvrons qu'il existe d'autres destinations : Nord-Est, Nord-Ouest, Sud-Est et Sud-Ouest… et d'autres encore : NNE, NNO, SSE, … une infinité d'endroits, de lieux à pénétrer, d'hommes à rencontrer, de rivages à explorer. Avec ce symbole, nous repoussons nos limites jusqu'à l'infini… Nous nous rendons compte que ce que nous prenions pour espace clos et bien délimité, et que nous pensions bien connaître, est en fait un espace sans borne, un univers en perpétuelle expansion. Nous découvrons alors l'étendue de notre méconnaissance et nous réalisons que tout ce que nous pensions savoir n'est rien en comparaison de tout ce que nous ne savons pas encore… Quelle leçon d'humilité, n'est-ce pas ? Enfin, un de ses hagiographes, Jacques de Voragine, nous enseigne que, suivant la tradition, André fut supplicié par crucifixion sur cette croix en X, mais qu'il survécut au moins deux jours à son supplice, continuant à enseigner et à prêcher, à la grande stupeur de son auditoire, qui demanda à son tortionnaire de le libérer. Mais il semble qu'il eut été impossible de le descendre de sa croix et qu'il rendit l'âme « dans une grande Lumière »… Que de symboles, que de leçons, dans cette fin qui fait figure de martyr. Voici un homme attaché à une croix (selon des procédés que nous ignorons mais que la cruauté des temps nous laisse imaginer) qui surmonte les douleurs de la chair pour continuer à délivrer un message d'amour universel, de pardon, de solidarité et de bienveillance… Et rien ne semble possible pour le faire taire, pour arrêter ce messager, pour l'empêcher de propager son discours d’amour. Ceux qui l'entendent et ceux qui l'ont mis au supplice se rendent compte de leur erreur et veulent réparer leur geste. Mais André rend l'âme « dans une grande Lumière ». Quel beau sujet de méditation pour le Maçon. Lorsqu'il est arrivé au bout de son chemin terrestre, l'homme passe vers la Lumière, vers une autre dimension, vers un pays que seul l'Initié peut découvrir et peut connaître, avec humilité et, on s'en doute, dans une certaine appréhension. Mais André, lui marche vers ce pays avec confiance… Vraiment, André ne mérite-t-il pas d'être un archétype du Maçon Écossais Primitif ? En quelque sorte une personnalité singulière et hors norme ? Interrogation à ne pas prendre de façon littérale ou dogmatique (à l'instar de « l'imitation de Jésus-Christ »), mais bien en conscience, en ne prenant rien pour définitivement acquis mais au contraire en remettant sans cesse en doute ce que l'on prenait la veille pour certitude. Comme Cyrano, on pourrait dire « ma foi, bien d'autres choses en somme ». Mais le temps de ma réflexion m’est ici compté et je m'aperçois avec un certain effroi que j'ai « explosé mon forfait » et allègrement dépassé les limites rédactionnelles qui m'avaient été concédées. Je m'arrêterai donc là, à regret, conscient de n'avoir rien dit ou presque de ce que m'inspire ce personnage hors du commun et de tous les enseignements que je peux tirer à titre personnel des symboles qui parsèment son cheminement. Un personnage de dimension exceptionnelle, que la tradition populaire attribue comme saint patron à tant de pays, dont celui de l’Écosse. Une mine inépuisable de réflexion, en tout cas… Bon sang, que de travail à faire encore sur ma Pierre…

J’ai dit, Vénérable.

Source : http://www.glfriteecossaisprimitif.org

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Anniversaire du blog : 10 ans déjà !

Publié le par T.D

Créé le 26 avril 2005, dans un but d'information et de recherche, " Hauts Grades" fête aujourd'hui ses 10 ans. Merci pour votre fidélité !

Créé le 26 avril 2005, dans un but d'information et de recherche, " Hauts Grades" fête aujourd'hui ses 10 ans. Merci pour votre fidélité !

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Vaincre nos passions

Publié le par E.M

A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers,

A la question « Que venons-nous faire en Loge ? » Il est répondu : « Vaincre nos passions, soumettre nos volontés et faire de nouveaux progrès dans la Maçonnerie. » Cette réponse nette semble pourtant bien banale. Cette affirmation prend les allures d'une formule incantatoire et sans appel, alors qu'elle résume en peu de mots notre qualité de Franc-Maçon. En première lecture, elle parait contenir à elle seule une “marque de fabrique” majeure, un label qui nous est d'abord proposé. Par la suite son contenu fermement dressé nous devient familier. En seconde lecture, posée dans le cadre de nos instructions ou catéchisme, elle nous suggère d'y souscrire en même temps que d'en convenir et d'y consentir par la démonstration d'un acte sans effort parce que placé sous le signe d'une “figure non imposée” et qui deviendra très vite une attitude adoptée et délibérée quant à l'abandon des Métaux. A ses débuts dans la Maçonnerie, le nouvel Initié n'envisage que pacifiquement ou superficiellement ce délaissement des Métaux qu'il interprète tel un symbole sur lequel il ne s'est pas très attardé et dont il n'a pas encore saisi la signification et la portée. Les métaux et leur passion étant classés dans la symbolique, ce n'est qu'au fil du temps, que le Maçon élargira à d'autres considérations, celles honorifiques et prestigieuses, l'abandon des métaux dans un effort non douloureux, mais dans une nécessité impérieuse qui lui procurera douceur de vivre. Ce n'est qu'à la réflexion que l'Apprenti, passé Compagnon et élevé à la Maîtrise, cherchera à éradiquer ses propres métaux, leur valeur, leur contenu et leurs effets personnels, et ce pour son plein épanouissement. A l'effort, prendra place une tension sans cesse remise en cause par le poids des Métaux et de l'Ego que nous avons tant de mal à archiver et à classer sans suite, pour les enfouir et les étouffer dans un passé occupé et préoccupé par des actes qui ne supportent, ne portent et ne véhiculent qu'une image individuelle. Nous nous attacherons dans les lignes qui suivent à l'inspection des premiers éléments de cette question afin de bien cerner ce que nous venons faire en Loge : Vaincre nos passions. Cette “posologie” en tant que procédé serait contrairement, à notre affirmation ci-avant, un appel à la raison laquelle invoque l'humilité, l'esprit de compassion, l'acceptation de l'autre, l'abnégation de soi pour ne s'attarder que sur le collectif. Sans humilité, sans compassion, sans regard posé sur autrui, sans acceptation de l'autre, en un seul mot : Tolérance, que la Franc-Maçonnerie a érigé en vertu emblématique, il est périlleux et compromis de parvenir à éteindre assurément le triste schéma de désordres sans compromissions qui règnent dans le monde profane. Qu’entendons-nous par ‘‘passion’’ ? Nous sommes placés dans un siècle et dans une société, nous ne le dirons jamais assez, où les mots sont dévoyés et perdent leur signification. Par référence à notre langage courant, il est devenu inconcevable aujourd’hui d’envisager une réalisation personnelle sans associer réalisation à passion ; la passion étant naturellement le label d’une assurance-émulation qui implique une garantie d’accomplissement. En quelque sorte, la passion bien employée nourrit un projet conçu clairement comme un produit de perfection et d’exception si bien que son service après-vente en devient superflu. Et en de telles circonstances, cette construction menée sous les auspices de la passion relève du parfait achèvement dans les meilleures conditions et sans risque d’échec. Le travailleur est en situation de réussite future, car sa passion lui épargne tout relâchement ou signe de lassitude, l’objectif sera atteint sans aucune contrainte ni effort mal consentis. La seule récompense attendue est la pleine satisfaction. Combien de fois n’avons-nous pas entendu proclamer cette pensée du philosophe Friedrich Hegel « que rien ne s’est accompli dans le monde sans passion » ? Mais l’Initié approche non pas la passion, mais LES passions et précisément dès le premier Grade au travers des Instructions dialoguées. A la question ‘‘Que venons-nous faire en Loge ?’’, nous répondons : ‘‘Vaincre nos passions, soumettre nos volontés et faire de nouveaux progrès dans la Maçonnerie.’’ Cette consigne voudrait-elle nous faire comprendre que nous ne devons pas nous centrer sur nos passions au détriment des progrès dont nous pourrions alors nous priver nous-mêmes. N’oublions pas que nos Instructions et l’enseignement qui nous sont délivrés par nos Rituels ne peuvent nous induire en erreur, ce qui serait contraire à la recherche de la Vérité. Notre Travail en Loge n’est pas un tremplin de nuisance et de destruction des volontés, bien au contraire il est notre guide et nous place dans le sillon qui conduit à l’Art royal. Nous affirmons ainsi que nous avons à ‘‘vaincre’’ nos passions. Et vaincre c’est combattre. Vaincre ses passions consiste donc à lutter contre ses ardeurs, dominer son enthousiasme exalté et maîtriser ses débordements excessifs. Pas de fougue, pas de véhémence. En d’autres termes plus placides, c’est agir avec détachement mais sans renoncement tout en adoptant une attitude calme et sereine, sans émotion vive pour se débarrasser sagement de ce qui n’est pas soi. C’est aussi une prise de contrôle de soi-même, une prise de pouvoir SUR soi-même qui mesure sa spontanéité sans l’étouffer totalement, tandis que la passion reste la flamme manifestée et apparente d’une détermination sur une thématique bien précise. La passion qui s’inscrit dans une attitude volontaire et opérante est circonscrite à une activité soit dédiée et permanente, soit momentanée, occasionnelle ou intermittente. Quand elle entre dans le champ d’une activité pérenne, la passion devient un acte de dévotion et de dévouement à un projet, dont la réalisation est une œuvre redevable à son seul auteur. Combien d’hommes argumentent en ce qu’ils ne seraient pas parvenus à l’œuvre finale et à la consécration de leur art, s’ils n’avaient pas auparavant cerné le sens et l’ampleur de leur passion. Et quand le passionné a achevé son ouvrage, il attend la juste sanction, due à son mérite et son talent, plébiscitée et reconnue par le plus grand nombre du plus fidèle ami à l’inconnu placé à l’autre bout du monde. Que la passion soit exercée dans la longévité ou dans l’éphémère, son producteur entend bien naturellement recueillir gloire et admiration qui lui seront désormais pour l’une acquise, pour la seconde dévolue. Parce que la passion bien contrôlée est un moteur piloté qui donne accès à la notoriété et à la reconnaissance, et dans ce cas la passion relève d’un ‘‘fonds de commerce’’ individuel qui sort de notre étude et qui naturellement abolit toute humilité. Quant à la passion pour la beauté de l’acte au bénéfice d’autrui, cette passion-là ne fait l’objet d’aucune revendication, de signature, de droit d’auteur. C’est ainsi que le grand public comme les intimes ou les relations proches, ignorant la portée de telles activités, en découvrent les bienfaits longtemps après, souvent même à la disparition de son créateur, et auquel les hommages posthumes seront donnés soit en toute discrétion, soit lors de manifestation d’envergure nationale voire davantage. Mais qu’en est-il de la passion qui ne rentre pas dans les deux conceptions ci-avant ? Je veux parler de la passion qui est BELLE quand le sentiment est à l’amour, à la beauté, génératrice de douceur et de joie. Mais aussi de la Passion qui permet de braver toutes les entraves : dans ce cas, la Passion devient un Moyen. Qu’en est-il maintenant des contrecoups de la passion et de ces effets pervers ? Attention, il nous faut ne pas ignorer les REVERS de la passion en pleine capacité de la rendre LAIDE quand le ressenti est l’expression d’une ardeur dévorante, d’un comportement impulsif et irréfléchi, d’une inclination à l’intolérance, au motif de ne pas trahir SES convictions personnelles que l’on considère arbitrairement être les seules justes et vraies, voire ses croyances immuables avec pour effet des conclusions hâtives. Ne dit-on pas « freiner ses ardeurs » ? Oui, freiner ses ardeurs est sans doute un pas, le premier vers une attitude de clémence. La passion ne doit pas être une issue, une fin choisie, car elle pourrait bien positionner le passionné dans sa propre prison sans lui laisser une porte ouverte sur la liberté de se remettre en question. Il s’agirait alors d’une passion dévorante qui envahit l’individu au point d’occulter sa visibilité (nous dirions aujourd’hui sa lisibilité) du monde qui l’entoure et il se trouverait ainsi isolé, au mieux en couple avec la passion qui gouverne son existence. Quelle belle compagnie dans l’union des forces !!! Dans ce cas, le passionné n’est plus MAITRE de son cœur et de son esprit. La passion devient l’élément conducteur de ses actes, de ses pensées qu’il veut cultiver, enrichir et perfectionner. Où se situe la personne dans cet état passionné ? Qu’est sa passion ? C’est la face cachée non révélée qui sommeille en elle quand son esprit et son cœur se trouvent dans un contexte indifférent à celui qui l’anime. Et sa ferveur se réveille, se dévoile, se découvre, se met à nu quand son regard se pose sur le thème qui fait vibrer son cœur enflammé par l’objet de sa passion enivrante à laquelle son esprit se soumet docilement. Au-delà du conditionnement qu’il s’est forgé, pour être pertinent, penser juste et rester conforme à ses idées, le passionné veut offrir tant à lui-même qu’à son auditoire une image ingénieuse et créative pour mieux encenser sa passion et satisfaire sa jouissance qu’il veut parfaitement épanouie. En fait, c’est la passion déchainée qui l’entrainera dans un débat passionné et sans fin, puisque dans sa recherche de l’absolu et NON DE LA VERITE, le passionné déploie son énergie au service de lui-même et de lui seul dans le souci de parfaire la maîtrise de son sujet, ce qui lui permettra d’exceller par la suite. Sa démarche risque fort de freiner et de nuire à la véracité de ses acquis pour l’installer dans l’illusion d’une fausse réalité fabriquée par lui seul selon SES schémas. Dans sa certitude inébranlable, il exclut de se soustraire à l’objet de sa passion dès lors qu’il se doit bien au contraire de persévérer et de progresser dans SA soutenance d’une valeur sûre et infaillible, la sienne assurément. A défaut d’être suivi, ou approuvé par complaisance, ses démonstrations et ses arguments s’effaceront discrètement pour ne pas paraître perdant et demeurer sous la protection de sa passion fidèle à ses valeurs et à l’expression parfaite de sa réussite. La passion délirante à l’excès conduit le passionné à devenir un véritable artisan de ses convictions auxquelles il s’abandonne sans concession. C’est la passion explosive voire destructrice jusqu’à en devenir l’esclave et s’interdire tout autre option. Dépassionner ses attentes et dépasser ses passions ? Si le passionné ne l’envisage pas et s’il refuse de s’en donner les moyens, les circonstances et les événements en décideront à sa place. A la passion inassouvie, succèdent les contrariétés de l’imperfection et de l’insuffisance, lesquelles génèrent insatisfaction, sensation de honte, y compris une certaine souffrance puisque le passionné est dans l’échec de ses ambitions bien cadrées et définies par lui, qu’il n’a pas su maîtriser ou qu’il n’a pas pu concrétiser. C’est d’autant plus dangereux que le passionné n’est jamais satisfait et son désarroi ne lui propose qu’une solution : la destruction des autres d’abord, de lui-même ensuite. Le passionné craint avec amertume de voir son défi perdu et il doute de la force salvatrice de la passion qu’il croit productrice de satisfaction, de plénitude et de bonheur. Dans cette spirale, la déception prend toute la place. S’il ne réagit pas contre lui-même, l’auteur anéanti par sa passion NON VAINCUE connaîtra la souffrance. S’il ne veut pas soumettre sa volonté à une douce réflexion, il court le risque de se complaire dans un tourbillon irraisonné qui le privera d’accéder à d’autres centres d’intérêt bienfaiteurs. Pire, il ne sera pas à l’abri de s’enfermer dans un dessein obsessionnel qui l’empêchera de se projeter vers d’autres aspirations. Aussi, il ne pourra que s’enfuir et se réfugier dans son cocon au titre d’un acharnement stupide à œuvrer dans la réalisation d’un but que lui seul s’impose. Par référence au Petit Robert, il convient de rappeler que la passion est un « état affectif et intellectuel assez puissant pour dominer la vie de l’esprit, par l’intensité de ses effets, ou par la permanence de son action ». Ce même Petit Robert donne en première définition : souffrance. Il est vrai que la racine du mot passion vient du latin ‘‘passio’’ et du verbe ‘‘pati’’ : souffrir. La passion a traversé les siècles, elle fut rapportée par les quatre évangélistes, de même qu’écrivains et compositeurs ont chanté la Passion et ses mystères. D’autres arts ont interprété la Passion, notamment les gravures sur cuivre d’Albrecht Dürer, également les peintures, les sculptures, les vitraux qui ornent les édifices construits par les bâtisseurs de cathédrales du Moyen-âge. Certes nous sommes, mes Frères, des maçons, non des héros ou des martyrs. Si l’enfantement peut se produire dans la souffrance, Dieu ne nous a pas créés pour souffrir. Si bien des souffrances peuvent nous toucher pour lesquelles la médecine ou d’autres sciences sont impuissantes, nous n’avons pas à chercher des souffrances inutiles ou de fausses astreintes jusqu’à l’ascèse. En revanche, nous pouvons trouver de la noblesse à devenir les ardents défenseurs du bien-être et si nous rencontrons la souffrance autour de nous, il nous appartient d’apporter notre aide à l’évincer et à la combattre. Et si je veux être un artisan de joie, il doit émaner de mon être douceur et sérénité sans être vindicative et convaincue que ma passion est la condition première à la détention de la Connaissance au motif que ma passion ne peut pas me tromper ( !!!!). Mais notre instruction dialoguée ne nous inviterait-elle pas à nous faire comprendre que nous pouvons bien souvent nous tromper en plaidant la victoire des passions ? Vaincre mes passions est une bataille que je dois remporter sans frénésie mais avec sagesse et persévérance. Les fondamentaux de la Franc-Maçonnerie sont là pour m’encourager dans cette voie, vous aussi mes Frères, vous pouvez m’aider à vaincre mes passions. A la lecture de ce morceau d’architecture, je constate que bien souvent j’ai employé le mot « sans » qui n’est pas une répétition, mais un terme incisif qui insiste sur la nécessité de bannir bien des clichés qui ne peuvent rien apporter de salutaire, sauf à servir un idéal utopiste, mieux asseoir une autosatisfaction. Certes ce panorama des diverses passions n’est certainement pas exhaustif, aussi je retiendrai qu’il convient de s’attarder sur notre instruction dialoguée qui nous convie à maintes occasions à vaincre nos passions et à les juguler, même si l’on invoque que LA et LES passions sont le vecteur qui pousse l’homme à se dépasser et à se surpasser. Mon propos ne consiste pas à nier la puissance des passions qui a conduit tant d’artistes, de savants, de chercheurs dans leurs agissements à faire des découvertes devenues bénéfiques pour l’humanité. Pas plus qu’il y a lieu de médire sur le talent producteur de richesses et de beautés qui comblent nos yeux, qui nous ravissent à souhait d’œuvres grandioses et merveilleuses. Mais, il faut préciser qu’il ne s’agit pas dans ce cas bien précis d’une passion mais d’un don qui a rendu une personne particulièrement réceptive et… douée pour la création. Ne serait-ce d’ailleurs pas le dessein de Dieu si un tel être est élu et investi d’une telle faculté ? En outre, il serait fort dommageable pour l’humanité que celle-ci soit privée des merveilles qui peuvent sortir de son esprit, de ses mains, de son art simplement. Dès lors, il y a lieu d’employer le mot passion en rapport avec la situation considérée. Ma réflexion se veut l’écho de ma traduction d’une lutte contre les passions désordonnées, dont l’expression verbale ou écrite me dicte les mots suivants : ‘‘Ne cherche pas sous couvert d’une action conduite sous le feu de la passion à obtenir reconnaissance et félicité’’. Nous devons écouter avec sagesse et discernement ce que notre voix intérieure nous prescrit, d’autant que pour nous Maçons le sentier à suivre nous est suggéré et il nous appartient d’en trouver l’entrée. Sur les Colonnes durant les Travaux en Loge d’Apprenti, le Signe d’Ordre, main droite placée sur la gorge, pouce à l’équerre, paraît contenir le bouillonnement de nos passions qui s’agitent dans la poitrine et préserver aussi l’esprit de toute exaltation fébrile susceptible de troubler notre lucidité. Aussi, notre Signe d’Ordre ne signifie-t-il pas que nous sommes en pleine possession de nous-mêmes, parce que celui-ci nous invite à rester attentifs à une impartialité de notre réflexion directrice de nos actes ? Pour finir, je suggère de retenir la profondeur de cette pensée de Sainte-Beuve évoquant le moraliste et critique français Charles de Saint-Evremond dont il nous rapporte le mode d’emploi de ses passions jusqu’à leur maîtrise : « Il les a laissé naître et les a, jusqu’à un certain point, cultivées en lui, mais sans s’y livrer aveuglément, et même lorsqu’il y cédait, il y apportait le discernement et la mesure. » Ma reconnaissance va vers vous tous, sans qui notre Loge n’existerait pas, et par conséquent hors d’elle je n’aurai jamais connu l’instruction dialoguée de notre Rituel et toutes les réflexions ‘‘passionnantes’’ (prises naturellement dans le sens intrinsèque du mot qui nous intéresse) qu’il peut susciter pour me conduire vers la Sagesse. Sans vivre le Rite en Loge, je n’aurais pas pris conscience des sujets de méditation sur lesquels il nous invite à réfléchir.

J’ai dit, Vénérable.

E M

Source : http://www.glfriteecossaisprimitif.org/

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Mémoires de J. de Maistre - FM et Révolution Française

Publié le par Joseph de Maistre

Vous me demandez avec instance, mon cher baron, quelques notices sur la Franc-Maçonnerie, nommément sur celle de Savoie. Séparé de mes livres et de mes papiers, je ne puis être fort exact surtout sur les dates ; mais c'est ce qui importe le moins. Je ne vous dirai pas tout ce que je voudrais ; mais ce que je vous dirai sera rigoureusement vrai. La Franc-Maçonnerie fut apportée en Savoie par le marquis de Bellegarde, père du marquis de Bellegarde. La loge instituée à Chambéry portait le nom des Trois Mortiers (1). Ce fut la mère de toutes les autres loges de province. C'était purement une société de plaisir dont le gouvernement n'avait absolument rien à craindre. Au commencement elle réunit tout ce qu'il y avait de plus distingué à Chambéry. Ensuite elle déclina, comme il arrive à toutes les institutions humaines. Il y eut des brouilleries ; on expulsa quelques membres qui constituèrent de leur chef une seconde loge appelée la Parfaite Union. Longtemps on l'appela loge bâtarde, mais ensuite, «Ile se fit constituer régulièrement par la Grande Loge de France ; elle demeura cependant toujours en dehors de l'autre par la qualité des personnes. La loge des Trois Mortiers établit une loge à Turin, laquelle mit de l'orgueil à ne plus dépendre de Chambéry. Elle profita donc du sommeil de la loge de Savoie, et se fit constituer à son tour Grande Loge, par celle d'Angleterre. Il y eut, à cet égard, quelques discussions qui n'ont pas eu de suite. Les choses ont demeuré dans cet état pendant trente ou quarante ans, et vous pouvez être assuré, mon chier ami, qu'il n'y avait absolument rien de mauvais dans cette institution et qu'il n'y était surtout aucunement question de religion ni de politique. II y a douze ans, plus ou moins, que le baron de Wehler apporta d'Allemagne en France ce qu'on appelle la Réforme, et le Chef-lieu fut établi à Lyon. Plusieurs Français avaient sans doute d'anciennes relations en Allemagne et connaissaient probablement le nouveau Régime ; mais il était totalement ignoré en Savoie. (i)

(1)Joseph de Maistre faisait partie de cette loge dès avant 1774. A cette date il y a les titres de Grand Orateur et de Substitut des généraux et Maître symbolique. Il en fit partie jusqu'en 1778.

Dès que le nouvel établissement eut pris de la consistance à Lyon, les francs-maçons de cette ville projetèrent d'établir une loge semblable à Chambéry. Ils entrèrent donc en négociation au moyen d'une personne de confiance qui connaissait les deux villes. On fit des propositions, et enfin sept personnes seulement dont trois gentilshommes furent choisis, pour être les chefs et les fondateurs de la Réforme ; et même, quatre seulement dont trois gentilshommes, eurent la confiance pleine et définitive de Lyon. Ces quatre personnes firent successivement le voyage de Lyon pour s'instruire à la source. Deux d'entre elles y sont même retournées d'autres fois. Quant à l'institution de la loge simple, elle ne souffrait point de difficulté. Elle fut établie sous le nom de la Parfaite Sincérité (1). On admit ce qu'il y avait de mieux dans la loge des Trois Mortiers, qui, se trouvant par ce moyen presque anéantie par le fait, en conçut un grand ressentiment, d'autant plus que le choix était une espèce d'insulte pour ce qu'on-

(1) C'est le 4 septembre 1778 que Maistre passa à la loge réformée écossaise de la Sincérité, qui dépend du Directoire écossais de la deuxième province d'Auvergne (Lyon), dont l'âme est J.-B. Willermoz, disciple de Martinez de Pasqually. II prend le nom de Josephus a Floribus. II fait partie, comme nous le voyons, d'un groupe très secret d'initiés supérieurs qui semblent avoir des connaissances plus profondes et un rôle plus important que les maçons ordinaires de la loge, manœuvres par eux plus ou moins mystérieusement. Le Collège métropolitain de France (Lyon), centre de l'écossisme, avait en effet placé dans les préfectures de Chambéry, de Turin et de Naples, des Collèges particuliers formés par une classe secrète de chevaliers grands-profès. Le Collège de Chambéry, fondé en 1779, comprenait seulement quatre grands profès, chevaliers maçons bienfaisants de la cité sainte, « dont trois gentilshommes » ayant « la confiance pleine et indéfinie de Lyon ». Ces quatre initiés supérieurs qui « firent successivement le voyage de Lyon pour s'instruire à la source », n'étaient autre que : Hippolyte, chevalier de Ville (a Castro) sénateur, président du Collège; — Marc Rivoire aîné, bourgeois (a Leone alto), dépositaire; — Joseph, comte Maistre (0 Floribus) avocat général au Sénat de Savoie et substitut; — Jean-Baptiste, comte Salteur (a Cane), son ami et collègue au Sénat. .— Joseph de Maistre, on le voit, joua un rôle actif dans la Maçonnerie pendant au moins dix-sept ans (jusqu'en 1791); et, dès l'âge de 29 ans (1782, date du tableau des Grands Profès), probablement même de 26 (1779, date de la fondation du Collège de Chambéry), il était parvenu aux grades les plus élevés du rite écossais et du martinisme.

avait laissé. Elle résolut en conséquence de ne plus communiquer avec les francs-maçons réformés et prononça contre leur loge une excommunication maçonnique. La loge de la Réforme se distingua d'abord aux yeux du public par plusieurs caractères extérieurs : d'abord par la qualité des personnes qui formèrent ce qu'on appellerait aujourd'hui une loge aristocrate, car elle était réellement composée de tout ce qu'il y avait de mieux à Chambéry dans toutes les classes. 2° Ses aumônes firent grande impression ; elles étaient régulières, abondantes et bien placées : on en vit une de 59 louis dans une occasion intéressante. 3e La sobriété dans les repas, et le respect pour les lois de l'abstinence firent aussi une certaine sensation. La société s'étant vue dans le cas de donner à souper à des étrangers, un jour de jeûne, on servit une collation de vingt-cinq ou trente couverts, sans y admettre aucun mets contraire à la loi. Cette classe de francs-maçons (1) s'étendit rapidement dans les principales contrées de l'Europe. Elle reconnaissait pour supérieur général S. A. S. Mgr le prince de Brunswick. Le défaut de correspondances et la suppression totale de la franc-maçonnerie par les raisons qu'on dira plus bas, ont empêché de connaître son successeur. Il y avait donc trois loges à Chambéry et trois espèces de franc-maçonnerie : 1° la Réforme (Parfaite Sincérité), dépendante de Brunswick ; 2° les Trois Mortiers, dépendante d'Angleterre, mais qui était tombée dans un grand discrédit, et dont l'Angleterre n'a jamais ouï parler ; 3° la Parfaite Union, dépendante de France ou, pour parler jexactement, du Grand Orient de Paris, présidé par le duc de Chartres, depuis l'infâme duc d'Orléans (2) qui probablement commence aujourd'hui son supplice dans les prisons de Marseille. Au reste, rien de plus innocent que cette affiliation fut faite il y a plus de dix ans et dans un moment où Dieu seul savait ce qui devait se passer en France. En 1788 (à peu près) (3) sept particuliers de Chambéry, artistes ou particuliers, recoururent à une loge de France (je ne sais plus laquelle) pour se faire constituer en loge régulière à Chambéry, nous le nom des Sept Amis. La loge de France, avant de répondre, consulta la loge de

  1. La réforme écossaise. (2) Philippe-Egalité. (3) 1786 exactement

la Réforme à Chambéry, qui ne goûta pas du tout ce nouvel établissement. On y fut d'avis que la franc-maçonnerie n'étant point sous l'inspection des lois et n'ayant d'autre soutien que l'honneur et les sentiments de ceux qui la composaient, si on livrait cette institution aux classes trop peu élevées de la société, il arriverait infailliblement qu'elle finirait par tomber dans les classes infimes, et que ses sociétés ne manqueraient pas de se faire connaître un beau jour par quelque insigne polissonnerie. Cependant, Comme il en coûte toujours infiniment d'insulter par écrit, voici quelle fut la réponse curieuse de la loge réformée. Elle se contenta de dire laconiquement « qu'aucun des frères de la Sincérité ne pouvant connaître aucun des Sept Amis, ils n'étaient pas dans le cas de donner aucune instruction sur leur compte ». Si les Français avaient eu du bon sens, il y en avait assez pour faire rejeter la demande ; et ceux qui avaient répondu n'en doutaient pas. Cependant il en arriva tout autrement : la loge fut constituée sous le titre des Sept Amis, et entra tout de suite en correspondance avec Paris. Ainsi il y eut quatre loges : Parfaite sincérité : Brunswick. Trois Mortiers : Angleterre ou rien. , Parfaite Union : Grand Orient de Paris. Sept Amis : Grand Orient de Paris. Au nombre des personnes qui composaient cette dernière loge se trouvait le nommé Debri, orfèvre, homme fort connu par sa démocratie, et qui est devenu depuis la Révolution un des principaux clubistes. Il a fort été question de lui dans les procédures qui ont été faites en 1792 contre les démocrates de Chambéry. Cependant il n'a jamais été convaincu de rien, car le gouvernement ne fut jamais assez instruit parce qu'un décret fatal de la Providence l'avait jeté dans une mauvaise route. Le Roi se rappellerait sûrement, si on lui en parlait, que le grand inquisiteur ayant chicané, il y a quelques années, un orfèvre qui avait travaillé des bijoux pour la loge Réformée de Turin, la chose vint aux oreilles de Sa Majesté, qu'à cette occasion on ne fit nulle difficulté de lui montrer quelques papiers et même de lui décliner les noms des personnes qui la composaient. Elle put se convaincre par Jà que tous ces noms étaient au-dessus du Soupçon. Lorsque les troubles de France commencèrent malheureusement à ébranler la Savoie, la loge de Chambéry (je parle toujours! de la Réformée) pensa que tout rassemblement quelconque pouvait, dans ce temps de crise, donner de l'ombrage au gouvernement. En conséquence, elle résolut d'elle-même de ne plus s'assembler. Et l'on avait réellement cessé de s'assembler, lorsque les craintes du Roi, sur ces sortes d'établissements lui parvinrent, si je ne me trompe dans l'été de 1791. Vous me faites encore beaucoup de questions, mon cher ami, sur le but de ces associations, sur les loges de régiment, sur les listes imprimées des noms de frères, etc. Commençons par les objets moins importants. De tout temps, il y a eu des loges dans les régiments, ambulantes comme ces corps, et qui devaient même dans les règles, payer un léger tribut à la mère loge. Mais ce devoir ne s'observait guère. Vous pouvez être sûr que ces loges étaient parfaitement innocentes. Elles avaient le droit de : recevoir aux trois premiers grades. Mais souvent aussi les militaires étaient reçus à Turin ou à Chambéry, dans les loges principales. Le choix de ces loges dépendait du hasard et des liaisons de chaque officier. S'il était lié avec un membre de la loge des Trois Mortiers, il y était conduit. Mais le choix était presque nécessairement entre cette loge et celle des Réformés ; car la première, quoique beaucoup moins bien composée, comptait toujours parmi ses membres beaucoup de gens comme il faut de l'ancien régime. Mais celle de l'Union était toute bourgeoise et celle des Sept Amis, encore plus bourgeoise, s'il est permis de s'exprimer ainsi, de manière qu'il n'était pas trop possible que les relations d'un officier le conduisissent là. Les tableaux imprimés sont une chose toute simple. Il y avait souvent des imprimeurs dans l'une de ces loges, «t les membres même les plus prudents ne croyaient pas qu'il y eût du mal à imprimer de simples noms en colonnes, pas plus qu'à imprimer des billets de visite. D'ailleurs les presses de France auraient assez suppléé à celles de Savoie. On se servait volontiers de l'impression pour soulager la main des secrétaires. Comme c'était une politesse de la part d'une loge d'envoyer son tableau à une autre, les copies manuscrites devenaient excessivement fatigantes. Quant aux instructions, codes et rites, tout cela était imprimé en France, du moins pour la loge Réformée. Le Roi a dû en voir quelque chose dans l'occasion que j'ai notée plus haut. Personne n'a vu des pièces imprimées, dans les autres loges du moins, rien que de très insignifiant. L'Egalité dont je me rappelle que vous m'avez parlé une fois, comme d'une chose alarmante, ne signifiait absolument rien. Elle n'était que dans les mots. Il est même bien remarquable que dans les tableaux les titres n'étaient jamais omis, ni même dans le discours ; car, "dans toutes les loges, on disait : « Frère, marquis ou comte Un Tel ! » Mais, lorsque les mots de Liberté et d'Egalité sont devenus le point de ralliement et le signal de factieux en délire, il n'est pas étonnant que les gouvernements se soient alarmés sur le compte d'une société cachée qui professe l'égalité. Cette égalité se réduisait à Chambéry à une fréquentation mutuelle (en corps bien entendu). Ainsi, par exemple, la loge Réformée, à l'époque de certaines, fêtes, priait quelques membres de l'Union ou des Sept Amis, qui venaient assister aux cérémonies et au souper. Réciproquement des membres de la Réforme répondaient quelquefois aux invitations des deux dernières ; mais rarement, du moins quant aux gentilshommes. Les bourgeois y allaient plus souvent. Du reste toute cette Frérie n'influait exactement point sur la distinction des états dans la société. Il est infiniment probable que la franc-maçonnerie de France a servi à la Révolution ; non point, à ce que je pense, comme franc-maçonnerie, mais comme association de clubs (1). Les quatre cinquièmes des gens qui les composaient étaient des révolutionnaires. Ils se trouvaient rassemblés. Leur Chef (2) était à la tête de la Révolution; il est assez naturel qu'il se soit servi de cette association pour favoriser ses vues, et que les loges françaises se soient converties en clubs. Mais sur cet article, je ne puis rien vous affirmer positivement, car je n'ai rien vu. On aurait assez vu si le Roi (3) l'avait voulu. De savoir ensuite si les deux loges bourgeoises ont été tâtées par celle de France pour entrer dans la Révolution, c'est une question très délicate, sur laquelle il n'est guère possible de répondre quelque chose de plausible.

(1) Ce point est très important. Chose curieuse, on notera que le point de vue de Maistre sur les rapports de la Maçonnerie et de la Révolution se rapproche fort de celui ingénieusement exposé récemment par le regretté M. A. Cochin, dans son livre sur les Sociétés de Pensée. (2) Philippe-Egalité. (3) Le roi de Sardaigne.

Je crois cependant pouvoir vous assurer que la masse, le corps des loges n'ont été jamais tentés. Cette démarche aurait été trop imprudente. Quant aux individus, la loge des Sept Amis surtout, en comptait plusieurs de très mauvais. Il est possible que les Français se soient adressés à eux. Mais je ne vois pas ce que tout cela aurait de commun avec la franc-maçonnerie en général qui date de plusieurs siècles, et qui n'a certainement, dans son principe, rien de commun avec la Révolution française. Si le Roi n'avait pas été servi par des sots sur ce point, comme sur tous les autres, il était bien aisé de se servir de la loge Réformée pour inspecter les autres et découvrir bien des choses. Mais le système fatal de la peur et de la défiance générale ayant prévalu, les bons sujets, paralysés par le soupçon, se contentèrent de gémir ; les méchants agirent à leur aise et le Roi ne sut jamais rien. Quant à l'origine et au but général de la franc-maçonnerie, tout ce que je puis vous dire, c'est qu'on n'est pas d'accord là-dessus. En 1782, le prince de Brunswick assembla, à Wilhemsbad, une espèce de Concile général composé des députés de toutes les provinces, pour faire ensemble des recherches sur ce point intéressant. Chambéry fut invité ainsi que Turin. Cette dernière ville envoya son député ; mais la première donna ses pouvoirs à un Lyonnais (1). Toute assemblée d'hommes dont le Saint-Esprit ne se mêle pas, ne fait rien de bon. On ne voit pas que celle de Wilhemsbad ait produit rien d'utile. Chacun s'en retourna avec ses préjugés (2). Je me rappelle avoir ouï dire à vous-même que la Maçonnerie, suivant quelques sociétés, n'était qu'une continuation cachée de l'ordre des Templiers, et que, suivant d'autres, elle était un reste de l'ancienne initiation égyp (1) Savaron (a Solibus), ami de Willermoz. — C'est à l'occasion du Convent de Wilhemsbad que Maistre rédigea l'un de ses premiers écrits, le très intéressant Mémoire inédit ou duc de Brunswich, analysé par M. Goyau l'an dernier et que nous publierons bientôt intégralement. (2) Le convent de Wilhemsbad en effet, après avoir marqué un certain accroissement de la prospérité des loges écossaises de la Stricte Observance engendra une scission entre les maçons à tendances mystiques (martinistes français et piétistes allemands) qui y avaient plutôt triomphé, et ceux à tendances rationalistes qui s'allièrent secrètement aux Illuminés Bavarois de Weishanpt, lesquels étaient nettement irréligieux et révolutionnaires.

tienne et grecque. Voilà déjà, comme vous voyez, deux sentiments bien opposés. En général il faut que vous sachiez que sur les trois premiers grades de la franc-maçonnerie dont il n'y a personne, qui n'ait ouï parler sous le nom d'apprenti, compagnon, et maître, toutes les loges sont d'accord; Ce sont partout les mêmes cérémonies. Mais ces grades sont purement symboliques et ne peuvent faire ombrage à personne. Ce sont purement, comme je vous l'ai dit, des sociétés de plaisirs honnêtes, embellies par quelques actes de bienfaisance. Après ces trois grades les sociétés se divisent sur ceux qui suivent. Il y en plus ici et moins là ; et l'on vous donnera par exemple, dans la loge des Trois Mortiers, un grade qui est rejeté dans celle de la Réforme. Mais ces grades supérieurs mêmes sont allégoriques comme les premiers. Il peut se faire que ces grades soient la représentation d'objets réels connus de l'antiquité, et qui ne le sont plus de nous ,il peut se faire encore qu'après ces grades symboliques un très petit nombre d'individus possède ou croie posséder les connaissances dignes d'occuper un homme sage et vertueux et qui sont aussi parfaitement inconnues du reste de la société que de vous qui n'en êtes pas. Ce que je puis vous assurer c'est que dans les loges même de Savoie, les plus soupçonnées, il n'existe pas le moindre signe qui annonce un but politique dans le principe. Et quant à la loge de la Réforme, je puis vous l'affirmer sur tout ce qu'il y a de plus sacré. Je vous ai dit ce que je pense sur la France qui est le merveilleux pays, dans tout ce qu'elle reçoit de l'étranger, de rendre le bon mauvais et le mauvais détestable. Quant à l'Allemagne, pour vous en parler comme il faut, je devrais vous faire un livre et non une lettre. Ce pays est couvert de sociétés secrètes et de loges. Je crois que les unes sont bonnes, les autres indifférentes, et les troisièmes mauvaises. Je dis mauvaises dans un sens tout différent de ce que vous pourriez imaginer. Il peut se faire aussi qu'il y en ait de politiquement mauvaises ; mais je n'en ai pas connaissance. Lisez ce que le comte de Mirabeau a écrit sur ces sociétés secrètes dans sa Monarchie Prussienne, en observant seulement que ce qu'il blâme est bon, et ce qu'il loue, mauvais ; du moins, c'est l'impression générale qui me reste de cet ouvrage que je n'ai pas lu depuis longtemps. M. de Bonneville (1), cité avec éloge par Mirabeau, et qui est devenu révolutionnaire à ce que je crois, a fait un mortel ouvrage sur la franc-maçonnerie, dans lequel il prétend établir que cette société n'est autre chose que le Jésuitisme caché, et il tâche de plier à cette idée tous les emblèmes de l'ordre. Pour faire des recherches approfondies sur ces matières, il faut absolument savoir l'allemand, attendu que les livres qui paraissent dans ce pays sur ces sortes de sujets ne sont jamais traduits, par la raison qu'ils sont trop étrangers taux idées vulgaires. Il est aussi sûr qu'extraordinaire que dans le moment où le scepticisme paraît avoir éteint dans toute l'Europe .les vérités religieuses, il s'élève de tous côtés des sociétés qui n'ont d'autre but et d'autre occupation que l'étude de la Religion. Une autre chose fort extraordinaire et non moins vraie, c'est que dans toute l'Allemagne protestante, une foule de des spéculateurs penchent au catholicisme (2) ; en sorte que, dans ces contrées, on accuse un homme de catholicisme comme on accuse un homme parmi nous d'être esprit fort. Le fameux Lavater, de Zurich, composa, il y a quelques années, une hymne à Jésus-Christ en vers allemands admirables, qui fit un très grand bruit en Allemagne, parce qu'elle fut trouvée entièrement catholique. Dans l'assemblée générale de Wilhemsbad, dont je vous parlais tout à l'heure, il arriva qu'un dimanche, à l'heure de la messe, on avait entamé une discussion intéressant(e. Les catholiques voulurent lever la séance, pour aller à la messe. Les protestants étaient fâchés de cette interruption ; le prince de Brunswick, luthérien, prit la parole et dit en propres termes : « II faut laisser aller les, frères catholiques, parce qu'il y a dans leur culte "quelque chose de plus substantiel que dans le nôtre qui ne leur permet pas, comme à nous, de se dispenser du Service divin. »

(1) Nicolas de Bonneville, Député aux Etats-généraux, auteur de pamphlets révolutionnaires et de l'ouvrage : Les Jésuites chassés de la maçonnerie et leur poignard brisé par les maçons; Londres, 1782, 2 vol. in-8" Le premier volume traite de la maçonnerie écossaise et des Templiers. (2) Ceci est très intéressant. On voit que Maistre considère la Franc-Maçonnerie et la Théosophie en général comme des moyens d'amener les protestants et les incrédules au catholicisme.

Un ministre de l'Eglise de Prusse avait composé un gros volume sur l’explication de la messe. Il fut traduit en jugement pour ce livre, et il dit pour sa défense, qu'il ne l'avait pas composé pour les protestants mais pour les catholiques. Mirabeau s'emporte contre ce ministre dans sa Monarchie Prussienne avec un sérieux tout à fait comique. Vous avez beaucoup ouï parler des Martinistes. On croit communément que cette secte tire son nom de M. de Saint-Martin, auteur de plusieurs livres très connus par ceux qui se mêlent de ces sortes de connaissances mais on se trompe. Les Martinistes tiennent ce nom d'un personnage extraordinaire italien ou espagnol qui est allé mourir en Amérique et qui s'appelait Martino Pasquali (1). M. de Saint-Martin est un gentilhomme français de trente-cinq à quarante ans, de mœurs fort douces et infiniment aimable. Je le connais (2). On n'aperçoit rien d'extraordinaire dans ses manières ni dans sa conversation. Ses ouvrages sont : 1° Les Erreurs et la Vérité ; 2° Tableau naturel des Rapports qui 'existent entre Dieu, l'homme, et l'univers ; 3° L'homme de désir ; 4° Le nouvel homme ; 5° L’Ecce Homo ; 6° Le manuel de Xepholius. Vous ne comprendrez rien à tous ces livres excepté qu'ils ont pour base générale un certain christianisme exalté, appelé en Allemagne christianisme transcendant. En Angleterre, en Suède, en Allemagne, etc., des sociétés innombrables s'occupent de ces objets et il n'est pas douteux que plusieurs loges de francs-maçons allemands n'ont pas d'autre but intérieur, sans préjudice du but extérieur de bienfaisance, d'agrément et de sociabilité. Je pourrais, mon cher baron, vous citer des anecdotes qui vous feraient sentir combien il se passe de choses ignorées des gouvernements mais cette lettre est déjà énorme. Tout ce que je puis ajouter, c'est que je ne croirais point inutile d'envoyer en Allemagne une personne intelligente et dont on serait sûr, dans le but unique de faire des Recherches sur les différentes sociétés mystérieuses de de pays et de rapporter sur cet article tous les renseignements nécessaires, en lui donnant néanmoins tout autre but apparent et extérieur

(1) Martinez de Pasqually, mystérieux étranger, initiateur de Claude de Saint-Martin et de Willermoz, fonda le rite des élus cohens. Il était plutôt un thaumaturge, mystique beaucoup moins pur, semble-t’ il, que le Philosophe Inconnu. (2) Maistre l'avait en effet vu personnellement à Chambéry en 1787.

Tous les voyages ne sont pas aussi bien placés que le serait celui-là, dans ma manière de penser. C'est tout ce que je puis vous dfre. Faites de tout ceci l'usage que vous dictera la prudence. Je vous embrasse de tout mon cœur. P.-S. Vous me parliez encore de Swedenborg, de Cagliostro, du Mesmérisme, etc. (1). Je vous demande pardon : ceci nous mènerait trop loin. Je me rappelle dans ce moment une anecdote singulière .qui vous étonnera et que rien ne m'empêche (2) de vous dire. C'est que la loge de Lausanne où vous êtes, est en correspondance avec celle de Constantinople qui est composée de Turcs. Ceci est plus extraordinaire qu'on ne peut l'imaginer (3).

(1) Les registres inédits de J. de Maistre gardent la trace des études très complètes qu'il a faites en ces matières. II voyait notamment en Swedenborg, un « honnête homme », dans les livres duquel on avait pillé la théorie du magnétisme. « Dans cette science, notait Maistre, tout lui appartient. » (Mélanges A, p. 544.) (2) On remarquera, en effet, que, malgré l'intérêt des détails donnés dans ce mémoire, son auteur n'a pas manqué à son serment de garder le secret maçonnique. (3) Sur le rôle maçonnique de Joseph de Maistre Cf. outre l'ouvrage de M. Goyau, les intéressantes études de M. Vermale sur Joseph de Maistre inconnu.

Joseph de Maistre « Remis le 30 avril 1793 »

La Connaissance 3° année N° 25, mai- juin 1922

Source : www.ordre-de-lyon.com

Publié dans histoire de la FM

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Le Choix Maçonnique

Publié le par C.D

C'est un choix délibéré qui m'a poussé à choisir ce sujet, mais ais-je fait le bon choix ? je peux dire que ce simple mot constitue à lui seul un morceau de choix, car il symbolise toute la complexité de l'être pensant. Il nous est tous arrivé de nous retrouver confronté à ce dilemme : faire le bon ou le mauvais choix ; sur quels critères nous basons-nous pour établir notre choix ? Et ceci en toutes occasions, car la vie nous amène régulièrement à prendre des décisions bien souvent en notre âme et conscience. Le pouvoir de choisir correspond à une faculté, à une liberté de sélectionner selon une préférence, mais comment décide-t-on d'effectuer un choix ? Quel est ce libre arbitre spécifiquement humain qui nous pousse à agir suivant des convictions, et ainsi donc à évoluer. En mathématique, l'axiome du choix s'oppose au postulat de la philosophie, car le premier doit être accepté comme vrai, alors que le second peut être amis en doute. Symboliquement le choix est assimilé au carrefour, car il représente la croisée des chemins et véritablement un centre du monde, un lieu sacralisé qui provoque l'arrêt et la réflexion. De même la balance, immortalisée par THEMIS, permet de peser le bien et le mal selon une loi universelle. Mais qu'en est-il exactement ? Pour répondre à cette question, je me suis efforcé de traiter ce sujet en 3 parties, en sachant très bien que ce travail restera inachevé, et pour cela je vous parlerai d'abord de LA MECANIQUE DU CHOIX, puis nous essaierons de comprendre LE CHOIX MACONNIQUE avant de terminer en posant cette question LE CHOIX EST-IL UN CHOIX ?

LA MECANIQUE DU CHOIX.

Pour beaucoup d'entre nous, choisir entre telle ou telle option n'est pas vécu seulement comme une difficulté, mais relève souvent du supplice intellectuel ou de l'égoïsme pur et dur. La vie nous offre si peu d'occasions de choisir en toute liberté, sans à priori, sans références au passé ou par peur de l'avenir, même dans les circonstances les plus simples et les plus quotidiennes, que cette faculté est souvent mal utilisée par chacun de nous. Notre civilisation s'est appliquée, depuis tant de générations, à fournir des schémas comportementaux et des archétypes censés répondre à toutes les circonstances. La richesse de l'existence réserve autant de nuances et de surprises que l'on est amené à faire des pauses, à réfléchir, et à faire des choix. On hésite régulièrement, entre tel ou tel aliment, entre tel ou tel vêtement, entre telle ou telle attitude, entre telle ou telle réflexion. Mais qui l'emporte ? la raison ou la spontanéité ? Il n'est pas facile non plus de choisir le partenaire idéal, aussi amoureux soit-on. L'idéal étant un leurre ou un rêve éveillé qui constitue un attrait, une étoile qui flamboie si loin de nous qu'elle reste inaccessible. Si l'on y ajoute nos propres interrogations, nos références archétypales, nos peurs et notre propre sensibilité, les causes du choix sont multiples Certaines sont personnelles, d'autres, bien qu'extérieures ont aussi une incidence sur le flottement psychique et mental du choix. L'aptitude à choisir est le résultat de l'expérience, du savoir penser et du savoir vivre. Ce n'est pas une question purement intellectuelle car le choix serait alors aussi facile que de déterminer le cosinus de « X » ou de « Y ». L’intellect est cartésien, le choix, lui, ne l'est pas toujours car il fait appel à l'inconscient, aux brûlures du passé, à l'enfance, au goût ainsi qu'au plaisir et aux sens. Le raisonnement peut nous amener à trouver une multitude d'arguments POUR ou CONTRE les éléments en cause ou en balance, mais ce n'est pas la raison qui décide. Il y a quelque chose au delà, quelque chose de plus fort et de plus déterminé qui nous pousse à l'action = LA VOLONTE. Soit elle est atrophiée chez certains, soit elle est hyper développée chez d'autres, mais elle est le vecteur principal du choix. Le manque d'expériences de vie, solides, bien assumées et bien assimilées, fait qu'il est très difficile de pouvoir choisir, car il reste toujours une trace d'incertitude, de doute, un sentiment de n'avoir pas trouvé ce qui nous correspondait vraiment. La normalisation du choix se fait à l'adolescence, car jusque là le choix nous est imposé et il fait référence aux valeurs sociales dominantes, aux normes morales, aux modes, aux convenances, au prestige, à l'idée générale, à l'influence familiale, à la religion, à la crainte du rejet par les groupes institués mais aussi au besoin d'affirmation de la personnalité. Choisir, c'est avoir la capacité d'appréhender tous les tenants et les aboutissants en prévoyant les conséquences de la décision. Mais qui n'a jamais poussé un cri de liberté en s'égarant dans un choix contestataire, afin de se démarquer de la logique commune, afin d'avoir l'illusion de ne pas faire comme les autres. La pression extérieure est souvent dictée à notre conscience endormie, les idées suggestives nous pénétrant de façon subliminale sans aucune intervention de notre part, comme la publicité, par exemple, qui influence directement notre choix en nous présentant une propagande subtile et influente sur nos opinions intimes. Choisir serait donc une fonction de l'intelligence et non de la raison. La raison est un instrument à la disposition de l'esprit qui fait référence à des normes, ainsi qu'à l'ensemble des injonctions et des convenances que la société nous impose. L'intelligence, par contre, est discernement, elle permet d'identifier toutes les options possibles afin de nous amener à choisir la plus acceptable en fonction de sa propre expérience et de son propre jugement.
Cette décision impliquera une responsabilité personnelle face au succès ou à l'échec, par une prise de conscience claire de l'effet et de sa cause C’est une raison d'être de l'intelligence. Elle nous permet de décider en toute connaissance de cause et d'en tirer un enseignement pour chacun de nos choix. Mais les effets ne sont pas toujours positifs, ce qui implique la possibilité d'un nouveau choix afin de rectifier le premier ou de ne plus le répéter, même à distance, car la mémoire nous rappellera en temps voulu qu'un même choix n'est pas possible sinon à commettre la même erreur. En toute objectivité, il apparaît bien souvent difficile de savoir appréhender toute la palette d'options qui ont été préalablement acceptées ou rejetées par ceux-là mêmes qui ont le pouvoir d'en décider ainsi, comme par exemple, les parents, les professeurs, les législateurs ou encore les religieux. En fait, l'enfance conditionne le choix, qui se modifie ensuite en fonction de l'affirmation de sa propre responsabilité, des évènements et de l'expérience. Choisir, au fond, c'est dire OUI à une option, le OUI n'étant qu'une action en demi teinte, ou NON à telle autre, le NON n'étant qu'une simple abstention. Il ne sert donc à rien de faire porter la faute aux autres en cas d'échec si nous n'osons pas utiliser notre volonté et rectifier nos erreurs avec la plus grande fermeté. Une infirmité au niveau du mental et de la volonté est généralement irréversible et entraîne la déchéance psychique à cause du NON-CHOIX. Ce cas est affligeant et pose aussi le problème de l'atermoiement. A ce sujet je me suis souvenu de l'histoire de l'ANE DE BURIDAN, que DIOGENE racontait à ALEXANDRE LE GRAND lorsque celui-ci l'implora de lui indiquer une méthode pour établir son choix. Cet ANE hésitait entre le trop grand bol d'avoine et l'eau trop claire que lui donnait son maître, plein d'attention pour lui. Lorsqu'il mangeait il avait soif et lorsqu'il buvait il avait faim, il ne savait plus que choisir et il mourut de faim et de soif. Et que dire de certains marins qui rêvent de la terre lorsqu'ils sont en mer et qui ne pensent qu'à repartir en mer lorsqu'ils sont à terre. Quelle hésitation cruelle éprouvent certains autres hommes qui n'arrivent pas à choisir entre leur femme et leur maîtresse. Le dilemme ou le choix cornélien sont autant de parts de rêves qui nous arrachent aux chaînes du conformisme. En cela, la liberté est sans doute le meilleur vecteur du choix, car l'homme libre aura une sensation d'épanouissement, même s'il hésite, alors que l'homme asservi n'aura qu'une sensation de frustration, sans aucun choix possible puisqu'il lui est imposé. Nos sociétés modernes ne nous laissent pourtant pas toujours le choix, car elles sont hyper réglementées et régies par des lois trop souvent contraignantes. Le tout est planifié, nos comportements sont étudiés, disséqués et interprétés. Aux niveaux individuel et collectif, l'homme se heurte trop souvent à une double incapacité à choisir. D'abord par manque
de discernement et ensuite par manque d'options valables, ce qui nous amène à faire comme tout le monde pour ne pas choquer les habitudes établies. Il s'agit là certainement d'un constat négatif, mais sommes-nous réellement libre de choisir en toute liberté, sommes-nous seulement assistés ou pouvons-nous affirmer nos opinions, afin de satisfaire nos besoins, nos rêves ou nos idées ? Le déterminisme ne prend-t-il pas le pas sur le libre arbitre ? Et quel Dieu croire quand toutes les religions promettent le paradis sur Terre, comment avoir foi si Dieu est vérité, alors que l'horreur et le péché nous guettent à chaque instant ? Le libre penseur n'est-il pas opposé à toute croyance religieuse au contraire de l'universaliste qui croit à l'unicité de la race humaine. Heureusement l'esprit de l'homme a hérité d'une parcelle de divin, choisir développer l'intelligence et le discernement qui remettent chaque chose à sa juste place, en connaissance de cause tout en relativisant les effets négatifs. Reconnaître que nous avons peu d'options est déjà le début de la sagesse, car les contraintes s'exercent et s'exerceront toujours, ce qui importe sans doute est de prendre conscience que le labyrinthe tend à nous enfermer, le savoir nous permet de réfléchir aux moyens d'en sortir, pour trouver des échappatoires et des solutions. Chaque être humain constitue un potentiel d'intelligence et de volonté, chaque peuple croît ou s'élève dans la mesure ou ses hommes sont sages, constants dans leurs idées et résolus dans leurs actions. Le choix le plus difficile, en dépit des apparences, est de se décider à créer de nouvelles voies, afin de continuer à choisir, à expérimenter et à vivre en pleine harmonie avec soi-même et avec les autres pour que les générations futures puissent avoir les mêmes choix que nous.

LE CHOIX MACONNIQUE.

Pourquoi le profane, que nous avons tous été, a-t-il cherché l'entrée du Temple ? Quel est ce choix intérieur qui l'a amené à frapper à une porte mystérieuse ? celle qui mène à l'initiation. Là est toute l'ambiguïté du choix maçonnique, pourquoi chercher, pourquoi persévérer et pourquoi souffrir et s'obstiner à choisir l'entrée de ce qui semble être un labyrinthe, un parcours sinueux qui va amener l'impétrant jusqu'aux limites de lui-même ? Quelle est la raison de ce choix ?
La Foi sans aucun doute, mais aussi l'espérance de nous arracher à cette solitude morale qui nous étreint dès notre naissance. Lutter contre l'absurdité de la vie ou se situer sur l'échelle du rationnel est un défi insupportable. L'initiation vient du Latin « initium » (le commencement), lui-même venant de « in ire » (aller dans, entrer), l'initié est mis sur le chemin, car l'homme se pose depuis toujours les questions fondamentales : « qui suis-je ? qu'est-ce que le monde ? d'où viens-je ? où étais-je avant d'arriver dans ce corps ? où vais-je ? qu'est-ce que la mort et il y a-t-il quelque chose après ? ». L'initiation est une mise sur la voie qui va le conduire à la réponse, à sa réponse. La sagesse de SOCRATE y répond en partie : « connais-toi toi-même, et tu connaîtras l'univers et les Dieux » ce que nous confirment le Bouddhisme, le Vedanta, les sages Musulmans et les Pères de l'Eglise. La voie initiatique permet à l'individu de se connaître lui-même avant de connaître le monde. Un système initiatique comprend un ensemble d'échelons qui vont permettre à l'initié d'avancer sur le chemin de la connaissance de soi, suivant le nombre 7 et son corollaire le 9. L'initiation n'est pas seulement l'accès à la connaissance réservée à une élite, mais aussi une profession de Foi qui doit amener le profane à plus d'humilité, mais aussi d'amour et de charité. L'homme peut être divisé en 2 parties : le corps, qui est visible, et l'âme, qui est invisible. L'Eglise en compte 3 : corpus, animus et spiritus (le corps, l'âme et l'esprit). Par contre les hermétistes en voient 7 : le corps physique, le corps éthérique (qui contient le plan du corps physique), le corps astral (siège des sentiments, qui permet la décorporation), le mental inférieur (siège des idéations concrètes), le mental supérieur (siège des idéations abstraites), le corps de l'intuition pure (ou corps bouddhique) et l'étincelle divine. A cela on peut rajouter le ternaire, d'essence divine, pour arriver à 9, ce chiffre que l'on retrouve dans « l'échelle de la sagesse » à 9 degrés de Saint-Jean de la Croix, en alchimie, ou encore au Rite Ecossais Rectifié, qui correspond aux degrés de l'initié qui gravit les échelons jusqu'à la parfaite connaissance. Les Francs-Maçons travaillent avec 3 grandes lumières, le volume de la Loi sacrée, l'équerre (suggérant l'angle droit de la matérialité) et le compas (suggérant le cercle de la divinité) qui sont toujours associés, car l'initié doit pouvoir effectuer le passage de la matérialité à la spiritualité, il doit mourir à son ancienne vie pour renaître dans sa nouvelle vie d'initié. Au REAA l'itinéraire de l'initié depuis sa première interrogation se compose de paliers plus nombreux et plus complexes, qui peuvent amener le Franc-Maçon à l'initiation parfaite du 33 ème degré. Ce cheminement parcouru à travers les symboles et les arcanes de l'ésotérisme permet d'élargir son champ de conscience en progressant vers la recherche de son être profond. Le sommet de l'échelle n'amène pas vers un au-delà éthéré, car la tradition conduit l'initié à réaliser sa propre unité, puis à s'intégrer à ce qui l'entoure. Ce cheminement parcouru grâce à un travail constant, une réflexion fidèle et continue amène l'initié à se nourrir de l'esprit des choses de la nature, empreint de sagesse et de gnose, il servira au progrès moral de l'humanité. Chaque degré ne se révèle qu'à celui qui choisit de s'améliorer mais il faut qu'il sache qu'il existe toujours un stade d'évolution possible, la pensée créatrice de l'être initié devra ainsi trouver ses propres réponses, à l'opposé de toute notion de révélation. GUENON nous explique que l'initié vient des ténèbres extérieures et après l'état d'errance il aboutit à sa stabilité lorsqu'il parvient au centre. Mais au centre de quoi ? Le MANDALA du Bouddhisme en est un exemple, mais LA QUETE DU GRAAL nous montre aussi qu'un esprit juste, sincère et volontaire peut arriver à se dominer pour aller au-delà de lui-même et se débarrasser ainsi de ses conflits intérieurs. L'adulte qui atteint sa plénitude a-t-il perdu ses illusions ou cherche-t-il des convictions ?
Les convictions sont des repères pour vaincre ses peurs et l'homme qui en possède manifeste une santé globale, une assurance enviable car il sait d'où il vient et où il va, ce qui lui permet de se mouvoir avec équilibre et bon sens. Les convictions ne naissent-elles pas de l'exercice constant des aptitudes intérieures et de la transformation progressive d'opinions changeantes en jugements stables ? Un profond engagement psychologique, intellectuel et moral ne préserve-t-il pas de l'ankylose et de la stagnation ? La Maçonnerie propose des idées qui ont toutes une énergie propre et un rythme naturel de développement. La Maçonnerie ne possède-t-elle pas une tolérance active qui réveille les convictions du profane, qui sera ferme avec lui-même tout en se découvrant, mais toujours disposé à écouter et entendre ceux qui pensent autrement. Pourtant ce profane ne trouve-t-il pas curieux, voire même ridicule de se conformer à des rites comportant des contraintes vestimentaires et gestuelles ? Ne faut-il pas être fou pour payer de son sang, même symboliquement, un engagement qui doit le lier pour la vie, alors qu'aucune religion ni loi ne l'y oblige. Pourquoi ce choix emblématique nous pousse-t-il à adhérer à ce que l'on pourrait considérer comme une organisation secrète et universelle ? Peut-être parce que cet engagement est librement consenti et que la Loge qui accueille le profane est aussi libre de le refuser. La Maçonnerie n'est pas une école de pensée car elle accepte toutes les différences, sans prosélytisme ni sectarisme, et c'est sans doute cet élan ascensionnel autour d'un centre de lumière qui nous attire et nous fait rêver. Nous avons tous besoin d'évasion, surtout pour échapper aux exigences physiques et conventionnelles de la vie profane. La Maçonnerie crée ainsi un espace et génère de l'espoir, elle ne s'impose pas de façon tyrannique, ni ne se considère comme la somme de toutes les perfections, et c'est peut-être ce qui aide l'initié à avancer et à devenir toujours un peu plus meilleur. Face à l'adversité, la solidarité fraternelle ne représente-t-elle pas le poumon de cette force invisible dont le seul enjeu est intimiste. En fait si l'homme choisit d'être initié, ce n'est pas pour atteindre la perfection, mais pour suivre l'ouvre de son imaginaire ; cette quête d'absolu qui permet d'irriguer les canaux de son vaisseau intérieur, celui qui tend à sombrer dans les méandres de l'incohérence. Celui qui s'est perdu était livré à lui-même et la voie qu'il suivait menait partout et nul part. errer n'est pas un rêve car il s'agit d'une triste réalité. Le dédale qu'il suivait le renvoyait sans cesse vers lui-même, il n'avait que le choix du mirage et de l'éphémère au travers d'une quête mortuaire. Ce parcours hélicoïdal ne nous entraîne-t-il pas dans une spirale, à travers le temps et l'espace, où l'entrée et la sortie ne forment qu'une seule et même issue. Le choix maçonnique ne nous permet-il pas de nous affirmer en tant qu'individu en passant d'un monde physique à un monde spirituel et intemporel. Et puis avouons-le, la tradition est aussi un refuge pour celui qui s'égare et la chaîne d'union n'est-elle pas le point d'orgue de nos cérémonies car elle nous rend solidaire de notre devenir et nous permet de lutter contre l'indifférence. Si l'homme est tributaire des faits, il peut influencer son destin par sa seule volonté, par sa capacité à choisir la voie étroite qui doit le mener à sa rédemption. Si l'intelligence humaine a assigné artificiellement des bornes à ce qui est « UN » et sans limites, n'a-t-elle pas fixé de fausses apparences à la réalité, n'a-t-elle pas envisagé des secrets qui n'existent pas, afin de préserver la cohésion du monde. Le choix n'étant alors qu'un symbole vivant, destiné à vaincre ses passions, soumettre sa volonté et faire de nouveaux progrès. Comme en Franc-Maçonnerie, où le choix de la mort symbolique n'apparaît que comme la seule issue pour renaître à une vie nouvelle. Sans doute est-ce là notre meilleur symbole, celui qui nous permet de mieux comprendre notre état et d'appréhender le destin, non pas comme une fatalité, mais comme une issue, car pour être maître de soi ne faut-il pas d'abord dominer ses passions et ses peurs pour mieux choisir sa route ?

MAIS CE CHOIX EST-IL UN CHOIX ?

En fait, en parlant du choix maçonnique je n'ai fait que réfléchir à voix haute, je me suis posé d'innombrables questions sur les raisons de mes choix et sur leurs conséquences. Si je suis ici et maintenant parmi vous, c'est par simple choix, celui d'un Maçon libre dans une loge libre, comme le fit Didier ERASME en défendant contre LUTHER la tolérance et le libre arbitre, en associant dans un même idéal la raison et la foi. Ce libre arbitre qui fait de chacun de nous un acteur privilégié de la vie, par le simple fait de la volonté, car la raison humaine n'a-t-elle pas le pouvoir si important de se déterminer librement. Mais si le rêve n'est qu'une illusion, le choix n'est-il pas une désillusion du rêve puisqu'il nous confronte à la réalité ? En cela le rêve n'est-il pas chargé de symboles, puisqu'il exprime les désirs profonds et latents du psychisme, « ce gardien du sommeil » comme l'appellent certains philosophes, ne permet-il pas de réaliser ses meilleurs choix en l'absence de répression qu'exercent conjointement la conscience et la réalité. A mon avis, la véritable liberté est intérieure, car pour accepter les bouleversements qui affectent le monde, il faut pouvoir se transposer soi-même, la richesse de l'homme libre n'est-elle pas de choisir son propre choix ? Dans l'ALCHIMISTE de PAULO COELHO, celui-ci fait allusion au choix de la cour qui sait déchiffrer les signes du destin et comprendre le langage du monde. Autrement dit, l'homme est aveugle s'il ne voit que lui-même car il n'aura jamais que son image à admirer. L'Adam primordial a eu le choix de son évolution et il n'a que par trop écouté sa raison présomptueuse en piétinant le jardin d'EDEN que lui avait confié le Divin. Ce choix malheureux nous poursuit à tel point que son contemporain s'est réfugié dans l'échappatoire, dans une fuite éperdue et illusoire qui ne mène que très rarement au véritable bonheur. Nous reste-t-il encore assez de dignité pour échapper à cette inconscience collective ? Etienne GUILLE, enseignant et chercheur, nous dit : « au lieu de nous considérer comme des enfants du hasard, soumis aux caprices et aux incertitudes de la déesse matière, décidons en toute lucidité et conscience de devenir des fils de la lumière, pétris de liberté, de responsabilité et d'amour ». Si la raison tend à l'unification du réel, qu'en est-il de l'imaginaire qui développe le sens créatif et irréel de la pensée ? Le choix est-il donc une obligation matérialiste ou une possibilité métaphysique ? En Maçonnerie, l'initiation est un choix de liberté, il s'imbrique dans un mouvement continu de la pensée, il ouvre la porte de l'autodétermination par sa vocation suggestive mais aussi par sa spontanéité créatrice. Il répond avant tout à un besoin de sécurisation, de méditation aussi, voire même de recueillement, car si le TOUT est planifié, rien n'est définitif et le choix ne s'impose qu'à celui qui le désire, à celui qui cherche le véritable sens de la vie. Alors considérons le choix comme un don du ciel, et non comme une récompense, il ne nous est pas imposé, il nous est seulement proposé. De la même façon que l'interprétation d'un symbole qui varie suivant le sens que l'on veut bien lui donner, le choix n'est pas conventionnel, il est indéfini et ne doit obéir à aucune règle qui tendrait à l'asservir. La pensée symbolique n'est pas un choix, c'est le choix qui est symbolique, il est révélateur d'une attitude positive et cohérente qui incite l'homme à briser ses chaînes, et Dieu sait s'il en existe. La pensée unique est fanatique et totalement intolérante puisqu'elle n'accepte qu'un seul choix, qu'une seule alternative, alors que la pensée maçonnique exprime sa différence par le libre choix de son expression. Bien souvent le choix s'égare entre le hasard et la nécessité, voire même de l'esclavage, car si le préambule de la déclaration des droits de l'homme stipule que tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit, le totalitarisme et l'obscurantisme existent toujours et réapparaissent régulièrement sur cette Terre. Combien de peuples n'ont-ils pas le choix de leurs opinions, enchaînés les uns aux autres et soumis à l'arbitraire d'une minorité, sans même pouvoir choisir leur propre vie, au risque de la perdre en essayant de penser librement. Le rôle du Maçon n'est-il pas de combattre l'intolérance et l'exclusion sous toutes ses formes et sur tous les continents, pour que la Bête ne puisse plus se nourrir de nos erreurs et de notre aveuglement, afin que tous les Etres Vivants et à venir aient le Droit de choisir et de penser librement. Rappelons-nous simplement du choix d'obéir et de désobéir pendant l'occupation, lorsque l'Etat imposait à ses fonctionnaires de collaborer avec l'ennemi. Il faut savoir dire non et oser affirmer un autre choix tant que cela est possible. Le penseur médite et se recueille dans le calme, sans pour autant se perdre dans le rêve, et comme JANUS, ce Dieu à double visage, il saura toujours regarder en arrière pour découvrir l'origine des choses et en avant pour choisir son devenir. La réflexion doit lui permettre de se faire la meilleure idée du passé, du présent et de l'avenir sans agir par instinct, ce qui le différencie de la brute ou de l'animal. Le meilleur langage du penseur n'est-il pas le symbole, qui invite à réfléchir pour comprendre et deviner le côté voilé des apparences, au-delà des dogmes et de la foi aveugle. Il permet de s'attarder sur ce qu'il représente sans emporter de réponse définitive, il doit aider le penseur à envisager lui-même la signification du symbole sans lui imposer de choix catégorique ou conceptuel. Il décidera alors de son interprétation en fonction de son évolution intellectuelle et de sa progression philosophique. Le choix est donc évolutif puisqu'il permet de se remettre en question, mais il n'est pas obligatoire. Il reste une possibilité donnée à l'homme libre de se déterminer sur un sujet bien précis, d'ordre personnel ou collectif, sans condition de temps ou de lieu. Un choix rapide n'est pas toujours juste, surtout s'il n'a pas de caractère urgent et obligatoire. La justice humaine ne fait pas toujours le bon choix lorsqu'elle rend des sentences expéditives, elle impose ses choix mais elle n'est pas garante de la vérité, nul ne peut l'être d'ailleurs. Pour cette raison il est sans doute préférable de s'abstenir plutôt que de faire un mauvais choix, et les démocraties modernes ont compris depuis longtemps que leur justice était faillible et susceptible d'appel. Reculer devant un choix est aussi une source de conflit, provoquer le choix pose le même problème, car comment imaginer que l'on puisse contester un engagement après l'avoir souscrit. Cela est le propre de l'homme qui n'est jamais sûr de son choix et peut le remettre en question à tout moment. La Maçonnerie n'est pas un endoctrinement, même si elle s'accompagne d'un serment ou d'une signature, car cet acte de libre engagement pour celui qui en aura fait son choix est contestable et révocable. L'initié n'est pas toujours garant de son évolution puisqu'il cherche, il n'est pas non plus à l'abri de l'erreur ou d'une mauvaise interprétation, et comme le disait Oswald WIRTH, une pierre mal taillée ne doit pas pénaliser un édifice car elle n'y trouve pas sa place. En Franc-Maçonnerie comme dans la vie profane, l'engagement personnel n'est jamais définitif et si tous les soldats du monde refusaient de tuer, il n'y aurait plus de guerres. Et le suicide ? N’est-il pas le chemin du faible qui choisit d'abréger ses souffrances, alors que le brave choisira de les affronter dans l'espoir d'une vie nouvelle. Le doute est un vecteur incontournable du choix qui entraîne systématiquement un phénomène d'attraction et de répulsion. Les scientifiques nous ont démontré que la matière était dépendante du TOUT ; le contenu est ainsi intimement lié avec son contenant, ce qui crée des tensions normales en fonction du temps qui est inexorable. Dans la société civile, l'individu, en tant qu'entité juridique, devra obligatoirement suivre les règles et les lois de la communauté, sous peine de sanctions. Même s'il les refuse, il ne pourra pas leur échapper, sauf à s'isoler ou à s'expatrier, mais gare au miroir aux Alouettes qui donne l'illusion d'un monde meilleur dans l'ailleurs. PANDORE ouvrit un jour une jarre de belle apparence et y libéra tous les maux de l'humanité, malgré l'interdiction de le faire, seule l'espérance resta au fond. Nous n'avons pas le choix de changer l'ordre des choses, mais simplement celui de les apprécier dans leurs nuances. Si la femme recherche inconsciemment le prince charmant à l'image du pater, prenons garde, nous Maçons, de ne pas nous laisser attirer par le chant des sirènes, et de peser avec juste mesure et prudence nos actes afin de montrer l'exemple. L'être éveillé n'est-il pas confronté aux réactions passionnelles et impulsives qui font de lui un éternel cherchant, s'égarant bien souvent dans sa déraison car incapable de trancher entre le sensible et l'intelligible. Le Maçon, par se lente maturation n'apprend-t-il pas à doser ses pas et à réfréner ses ardeurs. On a dit de SOCRATE qu'il savait indifféremment se passer et jouir des choses dont la plupart des hommes ne peuvent ni s'abstenir sans tristesse, ni jouir sans emportement. Peut-être est-ce là un comportement sage et ascétique, mais alors à quoi servent le cours et l'expression de ses sentiments ? Existe-t-il une règle qui permette de faire l'infaillible choix, sans excès et sans regret, celui qui réchauffe le corps et calme les angoisses ; ou alors faut-il se laisser guider par l'ensemble du troupeau, aussi docile que résigné ?

EN CONCLUSION.

L'impossible choix n'est-il pas celui que l'on ne choisit pas, car il s'impose de lui-même. La paix intérieure du philanthrope n'est-elle pas la meilleure source qui alimente l'esprit tourmenté à la recherche de sa quiétude. Les pulsions n'ont-elles pas travesti nos actions d'un but égoïste, voire même vaniteux. Si la gloire est éphémère, l'orgueilleux qui croit tout savoir ne se dirige-t-il pas dans un désert en suivant un mirage, à la recherche du choix perdu, celui qui lui éviterait de rester insensé mais aussi d'être trop sage, comme si EVE n'avait jamais croqué cette pomme, ou plutôt cette convoitise qui l'a éloignée de la vie éternelle. La marge est étroite mais l'homme honnête saura se diriger avec sincérité, il saura choisir la meilleure voie, car il sait que l'idée de la souffrance est plus difficile à supporter que le mal lui-même. Le choix est dur, mais la valeur la plus inestimable qui poussera l'homme d'honneur à faire le bon choix en toutes circonstances, malgré la tourmente et sans compromission, ainsi que nous Maçons pour montrer l'exemple, c'est le Courage avec un grand « C », celui qui ne s'achète pas et qui ne peut être galvaudé par la lâcheté et le regret. L'initiation ouvre la porte de la connaissance et du savoir, les secrets sont toujours réservés aux initiés, car ils savent les garder, et celui qui détient le savoir détient le pouvoir. Voilà pourquoi toute vérité n'est pas bonne à dire et tout secret n'est pas prêt à être dévoilé. Il y a sur Terre et dans l'immensité de l'humanité toute entière, des initiés qui veillent et qui traquent la bête, celle qui dévore les plus faibles pour les endoctriner, celle qui réveille les idées noires et malsaines, celle qui attise l'envie du mal et soumet à la tentation et au vice. Le choix de l'initié comme de tout être pensant et honnête, est de combattre avec force et vigueur le fléau du mal et le spectre de Satan, ce mauvais esprit qui sévit en trompant le monde par le biais des esprits impurs qui le reçoivent. C'est à lui, à cet Homme-là, qui est bon et compatissant que je fais appel, pour que toutes les prophéties qui prédisent la fin des temps ne soient qu'une illusion et non une réalité. Il faut pour ça un code d'honneur et une volonté farouche de sauver l'humanité, pour pouvoir résister aux assauts du malin, et pour se lever, telle une sentinelle afin de s'opposer à la lente descente vers les enfers. Je ne suis pas sûr d'avoir fait le bon choix en vous parlant de ce sujet, mais cela m'aura permis de me mettre au pied du mur afin d'exprimer ma différence et d'éprouver mes sentiments, sans simulacre et sans déguisement, pour ouvrir un débat qui pour être complet appelle votre avis pour que tous ensemble nous méritions notre salaire.

V\ M\ J'ai dit.

C\ D\

Source : www.ledifice.net

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Naissance de la Maçonnerie spéculative : la Bible, la tolérance

Publié le par Michel BARAT

Comme André Glucksmann le souligne dès l'ouverture de son dernier livre consacré à René Descartes, l'homme du doute est aussi celui qui, comme militaire, assiste à la bataille de la Montagne Blanche où les troupes impériales de Ferdinand II écrasent celles de l'électeur du Palatinat, roi de Bohème, Frédéric V. Sans doute s'agit-il là d'un événement capital dans l'histoire des nations européennes mais il s'agit aussi d'un événement symbolique de l'histoire de la pensée. Frédéric V, homme de tolérance et de culture, gardait en son esprit et essayait, tant faire se peut, de réaliser l'idéal érasmien du mouvement évangélique, continuateur de l'esprit et de la tradition antique, pour qui "l'amour de la sagesse est aussi sagesse de l'amour". Ainsi s'était-il entouré des membres de sociétés occultistes s'efforçant de concilier en pratique le progrès des sciences et le progrès moral dans la tolérance et l'amour fraternel. Commenius adepte de la secte des Frères Moraves illustre cette tendance. Peut- être s'agit-il là de l'expression la plus noble de l'utopie mais, quoi qu'il en soit, la bataille de la Montagne Blanche met fin à ce rêve dans les faits. L'ère de la déception et du doute s'ouvre : l'amour de la sagesse divorce d'avec la sagesse de l'amour. Pourtant la maçonnerie spéculative naissante au XVIIIe siècle prolongeant la modification déjà apportée à la maçonnerie ancienne par la maçonnerie acceptée veut renouveler ce pari sur l'accord de la raison et du coeur : c'est ainsi que dans les Loges se retrouvent tout autant des rationalistes rigoureux, fidèles à l'esprit de l'Encyclopédie que des "illuminés" (terme alors nullement péjoratif) annonciateurs du romantisme tel qu'il se développera en Allemagne. Or ces Frères font référencé à un Volume de la Loi Sacrée qui se trouve être la Bible. Cela demande réflexion car le rationalisme des uns et le mysticisme des autres en faisaient l'objet de la colère des institutions religieuses, d'autant plus que se retrouvaient dans le même lieu des protestants latitudinaires et des catholiques libéraux. Il apparaît alors nécessaire de réfléchir sur la présence de la Bible comme Volume de la Loi sacrée dans le cadre de la double spécificité maçonnique qu'est la quête du sacré et l'affirmation de la tolérance. Peut-être faut-il inscrire l'originalité de la démarche maçonnique à partir de l'exigence spirituelle de la recherche toujours renouvelée d'une vérité qui fait sens, mais sans jamais l'atteindre possessivement ; en un mot, il s'agit d'une quête du sacré et d'une exigence éthique de la tolérance comme fondement de la dignité et de la liberté du sujet humain. Or, au XVIIIe siècle, la question sur la Bible s'inscrit non pas dans la pure perspective religieuse mais comme l'aboutissement d'un affrontement idéologique entre partisans d'une dogmatique fermée et partisans de la tolérance entendue non seulement comme liberté de conscience mais encore comme liberté de penser. Ici, il faut apporter une précision : la liberté de conscience ouvre la possibilité d'adhérer ou non selon son libre arbitre à telle ou telle religion. La liberté de conscience, au sens strict du terme, s'inscrit donc dans la sphère de la question de la liberté religieuse. La liberté de penser, plus large encore, confère à l'homme la possibilité d'user de sa raison pour pousser sa recherche du vrai jusqu'où il le peut sans rencontrer aucune entrave, fût elle religieuse. Ainsi du XVIIe siècle au XVIIIe siècle les défenseurs de la liberté de conscience comme Bayle et ceux de la liberté de penser comme Spinoza s'inspirent soit de références bibliques soit de la critique scriptuaire naissante pour affirmer non seulement le droit à la liberté de conscience et de penser mais encore la nécessité de cette liberté pour le progrès de l'homme. L'originalité de la maçonnerie spéculative consiste précisément à affirmer cette double nécessité mais dans le cadre d'une quête spirituelle. Aussi il semble permis d'interpréter la présence de la Bible en tant que Volume de la Loi Sacrée comme le symbole de la double exigence initiatique et tolérante qui détermine la pratique de la Maçonnerie spéculative telle qu'elle se dégage de la Maçonnerie opérative par l'intermédiaire de la Maçonnerie acceptée. Ainsi se pose la question du serment pris sur la Bible, Volume de la Loi Sacrée indépendamment de la référence au Grand Architecte de l'Univers. En cela le Grand Architecte de l'Univers et Bible constituent des références fondamentales de la pratique maçonnique mais ils n'entretiennent pas entre eux la même relation que Dieu et les Saintes Ecritures entretiennent entre eux dans le cadre des pensées religieuses. Il apparaît que c'est là un des points qui génèrent la suspicion des églises intégristes sur la Maçonnerie, hier comme aujourd'hui. Cette absence de liaison organique entre le Grand Architecte et la Bible peut se montrer par le simple fait que le Grand Orient de 1787 à 1878 travaillait bien à la gloire du Grand Architecte, sans pour autant demander au néophyte de prêter serment sur la Bible. En poussant l'analyse, il faut comprendre les Constitutions d'Anderson comme l'œuvre d'un pasteur latitudinaire cherchant à dépasser les querelles religieuses et à rencontrer dans une libre quête de la vérité les catholiques libéraux. Ce processus semble s'élargir dans l'histoire tant de la Maçonnerie que de la pensée par le passage de la liberté de conscience à la liberté de penser. Nous nous proposons d'examiner comment à sa naissance la Maçonnerie spéculative s'inscrit dans le combat pour la liberté de conscience puis de penser, et cela dans la sphère spirituelle et non pas dans celle de la pure religion ou inversement dans celle de la pure philosophie : ce qui veut dire que la quête libre du sacré par le Maçon ne le conduit pas plus vers le Dieu des Religions que vers celui des philosophes, par le simple fait que cette quête demeure constamment ouverte et que son questionnement se renouvelle constamment, sans pour autant lui interdire loin de là une interprétation religieuse ou philosophique. Pour ce faire il faut d'abord indiquer qu'elles étaient les positions des adversaires de la liberté de conscience et la manière dont ils s'inspiraient de la Bible comme le font tout autant leurs partisans. Encore faut-il ici bien définir ce qu'est la liberté de conscience dans cette perspective, il ne s'agit pas de la simple liberté de conscience privée, mais de la liberté de conscience civile. Des penseurs catholiques à l'image de Bossuet pour qui "la foi sert de science au chrétien" affirme non seulement le droit mais le devoir du Prince à imposer sa religion à son peuple : la raison en est que la souverai­neté n'est point ici populaire mais divine, et qu'il ne saurait y avoir d'autre raison que la raison de Dieu se faisant raison d'Etat, que le logos divin. C'est une pensée où aucune autonomie n'est laissée à la raison humaine, où toute philosophie ne peut être qu'ancillia theo­logiae. Ainsi, en 1685, dans un texte intitulé "Conformité de l'Eglise de France pour ramener les protestants avec celle de l'Eglise d'Afrique pour ramener les donatistes de l'Eglise catholique", Goibaud-Dubois interprète-t-il tant l'histoire de l'Ancien Testament que celle du Nouveau et plus particulièrement les textes pauliniens comme une légitimation du point de vue augustinien pour qui "Felix necessitas quae ad meliora compelli" 1°). La démarche maçonnique affirme l'inverse, il ne saurait y avoir de contrainte heureuse et même plus la démarche qui conduit vers une meilleure saisie du sacré ne peut être que le choix volontaire d'un libre arbitre. L'interprétation dogmatique s'inspire bien de la Bible : elle commente l'histoire de Paul contraint par Dieu à se convertir sur le chemin de Damas ou rappelle encore des formules comme celle des Nombres 16-45 : "Il a dompté par des châtiments très sévères la rébellion de son peuple". Face à la liberté de conscience revendiquée, une certaine partie des Eglises réaffirme le compellere intrare d'Augustin en en faisant parfois un compellere remanere 2').

S'inspirer ainsi de la Bible c'est interdire toute autre lecture de ce Livre que celle du recueil de la Parole révélée. Est ici révélée la différence entre une Bible, uniquement et totalement Livre de la Parole révélée et une Bible Volume de la Loi Sacrée qui appelle une interprétation de la raison humaine selon le libre arbitre d'un sujet doué d'une volonté autonome. Tel était d'ailleurs l'enjeu qui opposait à l'époque, les savants historiens et philosophes qui s'adonnaient à la critique biblique, les philosophes plus tard de la Lumière aux partisans du littéralisme et du dogmatisme stricts : la critique savante, en effet, suppose pour le moins, le libre usage de la raison. Face à cette position le philosophe français, Bayle, défenseur de la liberté de conscience argumente pour montrer que l'engagement religieux dans une direction non orthodoxe ne peut être réduit à un péché contre l'esprit. La position intolérante consistait à affirmer selon Paul (Galates V) que l'erreur et l'errance en religion venaient du trouble de l'esprit par la chair. Ainsi Bayle affirme : "l'adhésion à la fausseté qu'on croit être vérité n'est pas avoir de la fausseté". Apparaît tin droit à l'erreur, un droit à l'errance qui définit bien la conception de la liberté de conscience. Aussi faut-il s'adonner, dit Bayle, à une lecture allégorique et métaphorique des propos de la Bible. De plus la Bible est aussi livre d'histoire ce qui entraîne le droit et le .devoir d'user de la raison critique pour démêler le message sacré de la transmission historique : David persécute ses ennemis en roi guerrier et non en roi prophète. Ainsi avec Bayle nous arrivons à la conclusion que "le persécuté peut ne rien valoir mais que le persécuteur est toujours injuste". Cependant il ne s'agit encore que d'une liberté de conscience et nullement d'une liberté de penser : la première est une liberté négative du droit à l'erreur donc à l'errance, la seconde est une liberté positive du droit à la recher­che et à la quête. C'est précisément cette libre recherche du sacré qui constitue l'originalité de la pensée maçonnique transformant ainsi l'errance libre fondée sur le droit à l'erreur en une libre quête fondée sur le droit à penser. Ce passage sera accompli par l'affirmation de la liberté de philosopher de Spinoza et par l'œuvre des philosophes de la Lumière tel que Locke. Dans le Traité Theologico Politicus dès 1670, Spinoza s'était efforcé de montrer non seulement le bien fondé de la tolérance civile mais sa nécessité en vue de l'affirmation de la libertas philo­sophandi. Sa lecture de la Bible, jugée blasphématoire par certains, s'articule en deux points essentiels à partir d'une étude critique philologique et historique : le peuple d'Israël a été élu par Dieu parce qu'il avait atteint un certain développement et non pas le peuple d'Israël connut la victoire par l'élection divine et par sa fidélité à Dieu, de plus, loin d'autoriser la contrainte l'histoire du peuple juif enseigne la liberté car il a contracté avec Dieu par une alliance libre. Mais le Traité va plus loin : "Si les hommes pouvaient régler toutes leurs affaires suivant un dessein arrêté ou encore si la fortune leur était toujours favorable, ils ne seraient jamais prisonniers de la superstition. Mais souvent réduits à une extrémité telle qu'ils ne savent plus que résoudre, et condamnés par leur désir sans mesure des biens incertains de fortune, à flotter presque sans répit entre l'espérance et la crainte, ils ont très naturellement l'âme encline à la plus extrême crédulité". Seul donc le libre usage de la raison c'est- à-dire la pensée libre leur permet une liberté de philosopher qui les met sur la route de ce qui est vrai en leur donnant la maîtrise de leurs désirs et en combattant leur crédulité au nom de la connaissance. Aussi Spinoza résumera-t-il dans le chapitre vingtième : "Nous avons montré :

1°/ qu'il est impossible d'enlever aux hommes la liberté de dire ce qu'ils pensent ;

2°/ que cette liberté peut-être reconnue à l'individu sans danger pour l'autorité du souverain et que l'individu peut la conserver sans danger pour ce droit, s'il n'en tire point licence de changer quoi que ce soit aux droits de l'Etat ou de ne rien entreprendre contre les lois établies ;

3°/ que l'individu peut posséder cette liberté sans danger pour la paix de l'Etat et qu'elle n'engendre pas d'inconvénients dont la réduction soit aisée ;

4°/ que la jouissance de cette liberté donnée à l'individu est sans danger pour la piété ;

5°/-que les lois établies sur les matières d'ordre spéculatif sont du tour inutiles ;

6°/ nous avons montré enfin que non seulement cette liberté peut être accordée sans que la paix de l'Etat, la piété et le droit du souverain soient menacés mais que, pour leur conservation, elle doit l'être."

Je vous engage fermement à comparer ces conclusions de Spinoza avec celles des titres I et II des Constitutions d'Anderson concernant Dieu et la Religion et du Magistrat civil et subordonné. Nous ne pourrons qu'y reconnaître le même esprit, avec plus de prudence certes, l'esprit non seulement de la liberté de conscience mais encore celui de la liberté de penser. Cet esprit est celui de Locke dont la Lettre sur la Tolérance et le traité Du Caractère raisonnable du Christianisme tel qu'il est proposé par les Ecritures et conclut à une quasi religion naturelle et à l'affirmation morale, condition de la spéculation libre : "Faites aux autres tout ce que vous voulez qui vous fût fait à vous-même", formule morale que nous reprenons dans un de nos rituels. Ainsi la Bible est posée comme Volume de la Loi Sacrée c'est-à-dire comme livre où la conscience éthique se retrouve, se ressource et non comme livre de la parole révélée sans pour autant interdire, loin de là, sa lecture comme parole révélée. Nous touchons ici le point essentiel de la pensée maçonnique spéculative qui quitte en continuité la tradition opérative du métier juré des anciennes obligations pour affirmer que la libre disposition de notre raison à la découverte du sacré n'est possible que par un engagement éthique dont nous prenons le serment, en tant qu'homme "libre et de bonnes mœurs" sur le Volume de la Loi sacrée, source du Droit qui donc ne saurait se réduire à une constitution puisque cette constitution doit fonder sa légitimité dans une source sacrée fondant à la fois la dignité du sujet en quête et le sens de cette quête et encore moins dans un livre blanc qui ne saurait affirmer la liberté de penser et d'interpréter puisqu'il n'y aurait là rien à interpréter. Nous retrouvons ici l'un des principes que Spi­noza dégage de sa lecture de la Bible : "le culte de Dieu et l'obéissance à Dieu consistent en la seule justice et charité." Par la libre philosophie et par la libre quête du sacré qui se veut une forme supérieure de la foi, le sage est sur la voie de la connaissance des principes et peut agir pour le bien de l'humanité par une spécula­tion libre et éclairée. En resituant historiquement par rapport au mouvement général de la pensée la naissance de la Franc-maçonnerie spéculative, nous nous apercevons qu'elle transforme la tradition du métier juré des anciennes obligations de la maçonnerie opérative liée à la construction de l'édifice matérielle s'enracinant, comme le montrent les différents textes à notre disposition, dans une perspective chrétienne et catholique en une quête spéculative fondée à la fois sur la recherche d'une transcendance faisant sens et sur la liberté de penser, signe de la dignité du sujet humain pour autant qu'il travaille à la recherche de ce sens. Certes, ce mouvement était déjà amorcé par la maçonnerie acceptée mais il devient irréversible avec la maçonnerie andersonienne et la maçonnerie purement spéculative. L'avenir de cette tradition reprise au XVIIIe siècle semble avoir voulu s'inscrire dans deux directions : la première insistant sur la quête de la transcendance, l'autre sur la liberté de penser. La première aurait donc tendance à retourner à un symbolisme strict par delà les Constitu­tions d'Anderson et faisant signe aux Anciennes Obligations, l'autre mettant entre parenthèses la Bible se tourne vers le seul humanisme voire vers une désacralisation. Il semble à mes yeux que ces deux tendances, habituellement signalées par les études maçonniques telles que celles de Ligou, en fait atrophient l'authentique démarche maçonnique qui, en particulier à la Grande Loge de France, se définit comme la prise volontaire d'un engagement moral et éthique sur les Trois Grandes Lumières, dont le Volume de la Loi Sacrée qui ne saurait être ici que la Bible, pour une recherche transformant l'errance de l'homme en une quête. Il s'agit d'un double pari sur le sens transcendant et sur la liberté de penser. Ainsi à mes yeux la tradition de la Grande Loge, parfois baptisée du terme maladroit de troisième voie, constitue la continuation de la tradition maçonnique la plus pure si on veut admettre qu'une tradition est en soi évolutive puisqu'elle s'inscrit et parcourt l'histoire.

Michel BARAT

Notes bibliographiques :
Daniel Ligou : "La Bible des Maçons" in "Le Siècle des Lumières et la Bible" sous la direction de Yvon Belaval et Dominique Bournel, coll. "Bible de tous les temps", Beauchesne, Paris, 1986.
Guy Scheymol : "La Bible et la Tolérance", in. op. cit.
André Gluskman : "Descartes, c'est la France", Paris, Flammarion, 1987.
Spinoza : "Traité Théologico-politique" in II, traduction Ch. Appuhn, carnets Flammarion, Paris, 1965.

1°) Heureuse nécessité qui contraint au meilleur.
2°) Forcer à entrer - forcer à rester.

Publié dans le PVI N° 68

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Les Francs-maçons sont-ils des philosophes ?

Publié le par GLB

La Franc-maçonnerie que nous vivons est née d’un projet philosophique, mais quid des Francs-maçons ? La réponse vous l’avez. Le philosophe a toujours été un penseur. Philosopher aujourd’hui, c’est réfléchir aux êtres, aux causes, aux valeurs, aux principes. Le philosophe pense et tente d’expliquer par un discours l’homme, la nature, la société et l’univers, d’où nous venons, ce que nous sommes et où nous allons. La philosophie se caractérise dès lors par sa manifestation extérieure : le discours. La Maçonnerie est une invitation permanente à philosopher. Hervé Hasquin écrivait d’ailleurs que « la Franc-maçonnerie est un laboratoire de pensée ». Il est vrai que la philosophie, et donc les philosophes, créent de l’intelligibilité et tentent de donner un sens aux êtres, à la pensée, à la vie. Cela ne métamorphose pas pour autant automatiquement les Maçons, fussent-ils de zélés laborantins, en philosophes au sens académique. Il n’y a pas de discours maçonnique, pas plus que les Francs-Maçons auraient vocation à répandre un point de vue particulier conférant tel sens à l’existence ou à l’essence. Pour ne citer qu’eux, Platon et Pythagore furent d’exceptionnels penseurs ; Bacon au Moyen-âge et Machiavel à la Renaissance ont posé le problème de la place de l’homme dans la cité ; Copernic et Descartes ont distingué la philosophie de la science ; Kant, Leibniz et Spinoza ont posé les questions de la morale et de la liberté ; Hegel a imaginé une approche phénoménologique originale de l’histoire ; Nietzsche a planché à sa façon sur l’échappatoire aux servitudes de l’esprit, mais, sauf exception, les Francs-maçons n’ont rien inventé en cette qualité expresse au nom de la Franc-maçonnerie. Ils n’ont pas revendiqué la paternité d’une pensée particulière, d’un système original ou analyse de l’univers qui révolutionnerait ou bouleverserait l’humanité, même si certains l’auraient aimé, et même si leur influence ne peut être niée dans l’avancée des valeurs humaines de la société, que ce soit sous l’angle législatif ou associatif. Les Francs-maçons réfléchissent. La pensée maçonnique est riche d’enseignement, profonde de sens, porteuse d’un état d’esprit et empreinte de perfectibilité humaine dans la fraternité. Si la sagesse, à laquelle se réfère la Franc-maçonnerie, est la « Sophia » des Grecs, c’est à dire, l’exercice d’un art complexe et difficile à maîtriser, à un tel point que Platon préféra parler, non pas des sages mais des amis de la sagesse, alors, il n’est pas exclu que les F\M\ soient les amis de cette sagesse. Comme on le sait, « philos » c’est l’ami, et « Sophia », c’est la sagesse. L’ami de la sagesse est dès lors, étymologiquement en tous cas, « philosophe ». Quel est le contenu de cette notion de sagesse que nous aimons ? S’y plonger, même succinctement, convoque un voyage dans l’Histoire et la Tradition. La notion de sagesse est fort ancienne. Dans sa traçabilité connue, elle remonte à l’Egypte, sans exclure une antériorité plus lointaine encore. La philosophie comme nous l’entendons est née en Grèce antique, patrie de naissance de la philosophie naturelle qui céda le pas à la philosophie morale. Du « mythos » au « logos », de Thalès de Milet à Socrate, le discours sur la nature a évolué vers le discours donnant des raisons, des explications. Il n’empêche qu’entre entre les philosophes naturels ou moraux, toute maîtrise, même technique, était considérée comme une sagesse. Le médecin, le poète, le menuisier, le tailleur de pierre, le charpentier ou le musicien possédant leur science étaient des sages. Dans ce cadre, entendez ces quelques mots éloquents de Platon au sujet de la musique : « La musique donne une âme à l’univers, des ailes à l’esprit, l’envol à l’imagination, un charme à la tristesse, gaieté et vie à toutes choses. Elle suscite le Logos et participe à tout ce qui est beau, juste et bon. La musique est une philosophie. ». Quelque chose a changé en Grèce. Il ne suffisait plus de posséder un art pour être sage, il fallait aussi être capable d’entendre le Logos, le Verbe dont il sera question dans l’Ancien Testament, le Verbe de l’Evangile de Jean, d’y conformer sa conduite et de parler selon la Vérité. Sagesse, Vérité, Verbe, ce sont des mots connus des Francs-maçons. Le sens de la sagesse est passé, notamment avec Platon, de l’exercice d’un art, à une tentative d’être conforme à la notion de divin, à une recherche de cette Connaissance attribuée à la divinité. L’idée d’une sagesse parfaite transcendante était née. Encore fallait-il distinguer le savoir de la connaissance. La sagesse ne se conçoit pas sans la connaissance, et cette connaissance, c’est plus que le simple savoir qui n’en est que le tremplin. Pour d’aucuns, l’idée que la Connaissance est un attribut divin, est restée bien ancrée dans les esprits. Elle postule l’entendement du sacré et sa pénétration, alors que le savoir, aussi noble soit-il, est réducteur. Il n’implique que l’accumulation d’informations livresques ou autres de nature à accroître la bibliothèque de notre encéphale.
Le savoir permet de cheminer vers la connaissance, et la connaissance est divine. Pour le percevoir, il suffit de se remémorer la petite histoire du péché originel. La pomme croquée à la grande colère de l’Eternel, qui prononça de lourdes condamnations, fut volée sur un arbre dont les fruits lui étaient strictement réservés.
Il ne s’agissait pas de n’importe quel arbre, mais de l’arbre du Savoir, arbre produisant ces fruits susceptibles de placer l’humain sur le chemin de la Connaissance qui en quelque sorte le rapprocherait de l’Eternel. Expurgée de toute connotation religieuse polluante, cette parabole plante le décor qui n’était pas neuf. Pour Platon déjà, avant l’Ancien Testament, le philosophe qui souhaite conquérir un tel bien, dont l’atteinte est rare et difficile, bref, le philosophe qui souhaite devenir sage, se crée une parenté avec le divin. L’idée d’une sagesse transcendantale recelait la notion d’élévation de l’esprit humain, mais manquait de concret. Le Moyen-âge vit naître l’idée que la quête de la sagesse postulait un modèle, qui eut pu être Dieu, mais qui en ce cas eût été inatteignable par nature, de sorte que l’on dû trouver une personne de référence, un intermédiaire plus accessible aux amis de la sagesse, et ce fut tout naturellement que le choix se porta sur… un courtier en assurance paradisiaque, à savoir le Christ, alias Jésus. Certes critiquable sous d’autres aspects, Jésus présentait un profil riche par le don qu’il fit de lui à l’humanité. Il incarnait cette sagesse, et pas n’importe laquelle, la Sagesse du Père. Cela n’alla pas sans poser aux théologiens quelques menues difficultés puisque dans le christianisme médiéval, cette même Sagesse était incarnée par Marie, Mère de la Sagesse. Tel était le casse-tête dont il fallait s’affranchir. L’on s’ingénia donc à résoudre l’épineux souci en admettant que la « Sophia » était l’élément féminin présent dans le Principe divin, beaucoup plus vaste. Selon les écrits bibliques (Proverbes 8-22 ; 8-23), la Sagesse, partie intégrante de la matrice, préexistait d’ailleurs à la création. Le concept était limpide, résolvait la contradiction et plongeait ses racines dans un passé presque immémorial. Dans le même ordre d’idées, les Francs-maçons savent que c’est à la Sagesse que s’unit le Grand Architecte de l’Univers pour réaliser ce qui est ; elle en est l’épouse. Le concept est égyptien ; pour les anciens égyptiens, la Sagesse était une partie du Principe divin lorsqu’il créa le monde. Cette sagesse féminine n’a dès lors rien de neuf. Isis l’incarnait par rapport à Osiris, et Balkis, la reine de Saba (Livre des Rois, X, 1-13 & 10-9 / Coran, sourate XXVIII, 15-45), l’incarnait par rapport à ses amants, le Roi Salomon et un certain Hiram de Tyr. Il apparaît donc qu’à travers le temps, la Sagesse a bien une relation étroite avec la perfection, ou plutôt, le perfectionnement, et, de façon plus profonde, avec l’Univers, à travers le savoir et la Création. Savoir, perfectionner sa connaissance, et par-là, s’approcher du Divin, de l’Absolu universel, du Grand Architecte de l’Univers, voilà un mouvement qui ne paraît pas étranger à la démarche maçonnique, aux objectifs des Francs-maçons sur le chemin initiatique.
Le « Livre de la Sagesse », attribué au Roi Salomon, bien connu des Francs-maçons (voir Ancien Testament – 6/12 – 15), énonce à propos de cette sagesse : « Le commencement de la sagesse, c’est le désir d’être instruit par elle. Vouloir être instruit, c’est l’aimer. L’aimer, c’est garder ses lois. Observer ses lois c’est être assuré de l’incorruptibilité, et l’incorruptibilité rend proche de Dieu. Ainsi le désir de la Sagesse élève jusqu’à la royauté » (6/16-20). Il s’agirait donc de s’élever vers la royauté, un Art Royal qu’est invité à pratiquer tout Franc-maçon ! Ce cheminement vers la Sagesse, les hommes l’ont toujours vu comme une élévation. Le Principe Divin auquel elle appartiendrait serait donc céleste, ce qui est fort fâcheux car nul n’ignore que les hommes ne peuvent atteindre les cieux ; ils ne sont pas des oiseaux et il faudrait donc qu’ils le deviennent. Serait-ce l’une des raisons pour lesquelles l’oiseau n’est pas absent des Hauts grades Maçonniques ? C’est un autre sujet. Dans le « Livre d’Hénoch », il est dit que : « La Sagesse est sortie pour habiter parmi les enfants des hommes, et elle n’a pas trouvé d’habitation ; la Sagesse est donc revenue de son séjour et s’est fixée parmi les Anges ». La signification de ce texte serait-elle que la vraie sagesse n’est pas du monde des hommes ici-bas ? Au XVIII ième siècle, sous la houlette d’un certain Isaac Newton, scientifique mais aussi passionné de sorcellerie, la Royal Society de Londres a ciselé une économie du cosmos ne brisant pas la notion ancienne de sagesse. L’ordre divin fut remplacé par la providence divine dans la liberté de conscience, et la sagesse demeura un objectif d’élévation de l’homme. Cela étant, si la sagesse est l’un des piliers de la Franc-maçonnerie, les Francs-maçons modernes en chemin embrassent la sagesse pour elle-même et jamais nullement par souci de devenir divins. Si l’homme est le centre de l’univers, la connaissance de ce dernier lui est intérieure, et c’est donc en l’homme que se trouve la divinité. La Franc-maçonnerie porte en elle le questionnement, pas les réponses. Elle relie les personnes de bonne volonté soucieuses de développer leur pensée dans la fraternité à travers des rites indicibles de passage. Le Franc-maçon se remet en question, tente de s’améliorer et d’être contagieux, de rayonner dans la société profane les valeurs véhiculées par la Loge, mais s’il est invité à mieux se connaître, sa vie de Maçon ne nécessite pas son élévation dans le savoir ou la connaissance, et il en va de même de son cheminement, lequel ne donne que des clés. Encore faut-il ouvrir les portes, et ne pas enfoncer des portes ouvertes, inutiles et sclérosantes. S’il veut cheminer vers la Sagesse, tout Franc-maçon ne sera pas nécessairement philosophe, peut-être un homme de discours, mais en tous cas un homme désireux de connaître l’Universel dans sa diversité, d’approcher de la Perfection, et un éternel cherchant qui n’a pas de théorie à dispenser, pas de dogme à imposer. Si les Francs-maçons ne sont pas des philosophes, ils devraient néanmoins être reconnus comme comptant parmi les meilleurs amis de la Sagesse.

La Parfaite Union - Orient de Namur

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A L’Est d’Eden

Publié le par GLSC

« Les idées ne mènent pas le monde, mais rien d’humain ne dure ni ne grandit sans elles. » (Moi-même!) En proposant les principes d’Education et de Transmission comme premier thème de travail nous souhaitons engager notre obédience dans une réflexion, toujours d’actualité, et dont les conclusions puissent « servir » la cité. Nous devons donc dépasser la pure spéculation intellectuelle, pour engager notre travail dans l’action et honorer en cela notre part de maçonnerie opérative. Nous caressons l’ambition à la GLCS de bousculer le confort des consciences, de désenclaver les traditions et pourquoi pas d’influer sur des décisions. Nos sociétés ont besoin de retrouver le chemin du sens, elles ont besoin de redécouvrir les richesses du rêve, du mythe ou de l’utopie. C’est parce qu’elles semblent être en panne de projets et de perspectives, que les extrêmes occupent le champ en jachère de la conscience et de la spiritualité. Puisque nous caressons l’ambition d’inciter le politique à prendre en compte notre réflexion, nous pourrions par exemple proposer le lancement d’un concours : Imaginons la cité idéale. Et parmi les projets d’architectes, nous pourrions être appelés à « plancher » sur une « reconstruction » des mentalités, des comportements et des règles de vie en humanité, avec notre mode de pensée original, spirituel et universel. Pour cela, comme nous le suggérait en comité un apprenti, notre premier apprenti, nous devons avoir un cadre aux questions à l’étude de nos loges, une organisation dans notre travail de réflexion, une méthode et un modèle. Un modèle qui nous serve de perspective commune, un modèle que chaque frère et chaque sœur pourra enrichir en apportant sa pierre à l’édification de cette cité idéale que nous avons appelée « Utopie ». Il appartiendra alors à chaque intervenant d’avoir toujours à l’esprit cette finalité essentielle : donner à penser le modèle, le cadre de vie ou la loi idéal, dans une cité dont nous acceptons sans scrupule qu’elle puisse être mythique et par la même utopique. Il m’incombe de plancher le premier sur ce thème. J’ai donc tout naturellement choisi de commencer par le commencement, d’évoquer la Genèse, l’histoire des origines, et d’y révéler les failles, les manquements, les désordres, tout ce qui s’est déjà passé, mal passé, et qui aurait dû nous inciter à plus de clairvoyance. Je vous propose donc qu’ensemble ce soir nous tentions de décrypter un passé mythique pour esquisser les contours d’un futur utopique ! J’ai choisi pour cela, le premier couple de l’histoire de l’humanité, le premier embryon de société et la première famille constituée. Il y avait mille façons d’aborder les échecs de leur éducation et de leur transmission, ou plutôt de l’absence d’éducation et de transmission. Par goût personnel, j’étais enclin à traiter le sujet et à disséquer leurs comportements par la philosophie et l’exégèse, mais eu égard à la finalité de notre engagement, j’ai choisi l’abord sociologique, parfois même psychanalytique. Comme cette approche est nouvelle pour moi, je vous demande de bien vouloir en pardonner le style et de nous aider par vos questions et vos apports à enrichir ce travail que j’ai appelé : « A l’Est d’Eden. » Nous vivons un temps de désillusion. C’est vrai aujourd’hui, comme ça l’a été à l’origine. Parce que comme le dit le prophète Jérémie, nous n’avons hérité que mensonges de nos pères. L’épouse Eve, trompée par le serpent, va mentir à Adam son mari, qui se mentira à lui-même, et ensemble ils mentiront par omission à leurs enfants Caïn et Abel, enfants sans amour, sans caresse, sans règles de vie, sans éducation. Voilà peut-être pourquoi les enfants rêvent d’autonomie et s’imaginent pouvoir vivre selon leurs propres lois, réinventées, idéalisées ; leurs propres codes, leurs propres langages dont ils lacèrent, écorchent, humilient les règles de base que les maîtres enseignent. Vertige d’indépendance, panique, qui conduit inévitablement à l’isolement dans l’autonomie et qui aboutit inexorablement à la révolte. Cette révolte qui a la couleur de la liberté, mais qui n’en est qu’une pâle contrefaçon. En effet, la révolte immobilise dans l’attitude du refus, dans l’obstination du rejet et dans l’impasse d’un nouveau mensonge. Nous retiendrons donc cette première leçon qui veut que nous ayons à casser ce cercle infernal du mensonge de nos maîtres, de nos parents, de nos dirigeants qui entraîne une révolte stérile et un enfermement dans la chimère d’un nouveau mensonge. Nous sommes loin, très loin de l’Emile de J.J. Rousseau, élève devenu homme, mari et père, qui s’adressait en ces termes à son vieux précepteur : « Restez le maître des jeunes maîtres. Conseillez-nous, gouvernez-nous, nous serons dociles. Tant que je vivrai j’aurai besoin de vous. J’en ai plus besoin que jamais maintenant que mes fonctions d’homme commencent. Vous avez rempli les vôtres ; guidez-moi pour vous imiter, et reposez-vous, il en est temps. » Une déclaration que j’aurais tant aimé dire à mon père et que j’aimerais tant entendre, un jour, de mes enfants ! Mais ne rêvons pas trop et essayons modestement d’ouvrir un volet sur l’avenir de cette cité, appelée utopique. Pour cela, sans piétisme naïf, nous tenterons de renouer avec l’histoire, avec un passé et des textes qui nous ont racontés de belles réussites, mais aussi de dramatiques échecs. Echecs faits d’erreurs, de mensonges, de fourberies de ces lointaines familles, évoqués peut-être pour nous laisser inventer dans des non-dits, une manière d’être véritablement humains. Mais ce retour à la mémoire ne serait qu’une vulgaire régression s’il n’était garanti par un projet fondé sur la spiritualité et sur l’ouverture à toutes les cultures, littéralement conforme au patronyme de notre obédience, la bien nommée ! Il y a cependant paradoxe à vouloir nous dégager de l’emprise du passé et en même temps à retrouver, dans leur pureté, les intuitions de l’origine, car le retour à l’ordre, à la tradition fossile, pourrait être une mauvaise rechute dans l’ornière. Ne craignons pas de rompre avec un passé simple pour renouer avec un passé antérieur, si riche d’enseignements et véritable exemple de vies sous le voile des symboles ou des allégories. Un exégète écrivait : « Dans la Bible, Moïse ne parle nulle part ni de l’âme, ni de son immortalité, ni d’une vie future, ni d’une récompense ou d’une punition dans une autre vie, ni d’un paradis céleste ou d’un enfer. Il ne s’occupe que de cette vie, de la société actuelle, du temporel, du bonheur sur terre, sans jamais dire un mot sur un bonheur dans une autre vie spirituelle ». Mettons à nu les réalités de la vie sensible pour prendre conscience du poids réel des choses, que des siècles de latence et d’abstraction avaient émoussée. Etudions alors l’humanité, celle du sixième jour, masculine et féminine à la fois qui, par sa sexualité indéfinie, prouve qu’elle peut être universellement indifférenciée. Et l’histoire nous dit que la cassure de cette « entente sexuellement cordiale », du moins à l’origine, va faire émerger du septième jour, une individualisation narcissique et meurtrière. L’ « adamicité » est donc à la fois une vocation, un cheminement et une source de virtualités, mais en aucun cas une essence. Adam n’est pas le père de l’humanité, il est l’humanité. Il est l’humanité en tant qu’elle ne peut pas être engendrée, puisque antérieure au temps. Alors que la vie éternelle lui était promise, le texte nous dit qu’Adam vivra cent trente ans. Mais savait-il seulement qu’en transgressant la Loi, il se condamnait à mort ? Là le texte devient paradoxal. D’une part il nous décrit Adam mal dans sa solitude et d’autre part il décrit, avec un luxe de détails, les incompatibilités d’humeur, de coexistence de ce premier embryon de société. Que voulait donc nous dire l’histoire ? A qui impute-t-elle la faute ? Au projet divin, au désir humain de l’Adam, à l’envie gourmande d’Eve, à la tentation ondulante du serpent, ou bien à la nature avec ses arbres provocants plantés à l’Est d’Eden ? A cette provocation de l’histoire, notre tentation sera de chercher une réponse. Et puisqu’il est fait état d’un testament, ouvrons-le ! Et là, la Bible testamentaire nous dit que la première part d’héritage léguée aux enfants de la première humanité fut un fatal attrait pour le meurtre et un goût morbide de la mort, au-delà de tous liens, fussent-ils fraternels. Ce premier brouillon d’une famille à visage humain, va nous dévoiler dans sa désunion, cette impossibilité du vivre avec l’autre. Elle va nous décrypter l’infernale mécanique « tue-frère ». Le texte est énigmatique, tantôt il évoque Adam non comme un nom propre, mais comme ébauche de l’homme ; et tantôt il parle de « l’Adam », c’est à dire l’humanité. Adam, l’homme, serait donc conçu comme le destin de l’Adam, de l’humanité. En Ge 4,1-8 nous lisons « et l’Adam connut Eve sa femme ». Le destin se conjugue donc au féminin. La femme est bien le destin de l’homme. Il apparaît alors évident que et embryon d’humanité, confronté à sa seule existence, avait besoin d’un pendant pour exister. Comme si l’homme, dans sa solitude narcissique dans le jardin d’Eden, aussi gratifiante fut-elle, avait besoin de casser le miroir, de se plonger en eaux troubles, celles qui déforment notre reflet égoïste. La question de l’individualité suit donc immédiatement celle de l’humanité. Adam est le nom générique, entier, de la première génération et ses fils vont exister pour dévoiler l’individualité à la deuxième génération. A ce moment de l’histoire, le plan est tout sauf social ! Chacun pour soi et Dieu seul sait vraiment pour qui ! Il y a donc bien eu un premier couple, vécu comme une première difficulté à vivre ensemble, Puis une première famille, projet en échec dés sa « conception » (conception dont on n’a d’ailleurs aucun modus opérandi !) Que dit Eve, notre première maman ? elle dit, textuellement : « j’ai acquis une individualité ajustée au Tétragramme », c’est à dire littéralement « j’ai eu un enfant avec Dieu ! ». Et immédiatement après, il est dit : « en outre, elle engendra son frère Abel ». C’est dans ce climat particulier que Caïn vient au monde, comme une sorte de demi-dieu, dans un Jardin passablement effeuillé. Né de père inconnu, il est néanmoins le fils de la femme ; alors qu’Abel, dont le nom signifie l’insignifiance, arrive dans ce monde mal remis du tohu-bohu, comme un « rajout », « En outre … » dit le texte. L’un des frères, l’aîné est essentiel, destiné à dominer la création, l’autre, le puîné est superflu. Pourtant, Hevel, le second fils, aurait pu être un second souffle, comme son nom l’indique, pour cette famille en décomposition. Mais c’est la hiérarchie qui s’est instaurée, le maître garde le privilège de la raison, l’esclave exécute. Comme Rémus incarnant l’esprit civique face à Rémulus présenté comme une menace pour le groupe. Les deux frères pourraient être complémentaires, ils sont antagonistes. Abel, le transhumant, applique sa loi au bétail soumis, docile, domestiqué ; et Caïn, le besogneux, subit la loi de la nature, de la croissance des végétaux. Paradoxe des hiérarchies, paradoxe des perspectives. Abel doit se tenir à l’écart de son frère et du sol, il est nomade et refuse de s’installer dans un lieu d’exil. Mais où va-t-il ? Le nomade se veut présent au devenir du monde, mais sans jamais s’y mêler. Voilà pourquoi le statut du nomade, de l’errant, va se modifier très sensiblement au fil du temps. Plus Caïn s’enracine et s’emmêle au sol d’exil, plus Abel se détourne de lui pour préserver la pureté de son dessein. Et plus Caïn est livré à lui-même, méprisé de son frère, plus il se laisse emporter par le vertige de son travail sans principes. Seul impératif, produire, privilégier la quantité, l’effet de masse, à la qualité. Rien ne le détrompe de ce sentiment de puissance qu’il éprouve dans la peine qu’il prend. Pendant qu’Abel esquive et laisse en suspend tout contact, toute visite si temporaire soit-elle au frère sédentaire. Abel est toujours ailleurs et jamais là où il faut quand il le faut. Entre le jeune appétit de maîtrise de Caïn, vert et turbulent, et l’exigence d’Abel, trop entière, il ne peut y avoir dans la rencontre que heurt et incompréhension. Caïn attestera par son meurtre que seule l’épreuve de force va décider de qui possède l’essence adamique, définitivement. Pour Abel, il était bon pour lui que ses parents ne lui soient plus rien, eux qui avaient failli. Il est essentiel pour lui de prendre ses distances à l’égard d’une fatalité de leurs lacunes.

« Tu honoreras ton père et ta mère » dit notre cinquième Commandement. Si honorer c’est estimer, apprécier, c’est aussi discriminer. Abel rend ainsi justice à ses parents, mais seulement comme fondateurs. Il s’émancipe de leur autorité. Il veut brûler l’étape humaine du septième jour. Caïn, lui, est un prématuré. Il ne comprend que la réalité du troisième jour de la Création. Il n’est encore qu’au stade végétal. Son travail est donc doublement aléatoire, œuvre d’un être inapte sur un sol inadéquat. Il croit qu’être le fils d’Adam, c’est travailler, alors que ce travail est à situer dans la perspective d’une reprise de la Création, de son achèvement, selon la ressemblance au divin. En s’identifiant à sa fonction, il transmue son incomplétude en perversité. Travailler pour travailler devient pour lui la référence ultime, délirante. Caïn se trouve entraîné dans l’idolâtrie de sa fonction et s’épuise au service d’un travail faussé, qui ne peut le mener qu’au « retour à la poussière ». Un travail qui ne correspond pas, ou ne correspond plus, à un projet ne peut donc pas être agréé. Comme aujourd’hui ces institutions fossilisées dans des slogans, enkystées dans l’ignorance de l’autre, fut-il frère, et absentes des débats et de l’action. Quand il n’y a plus de réflexion, il n’y a plus de parole et il n’y a plus de vie. Et entre le dialogue et le mutisme, ce sera le meurtre qui sera l’arbitre. « Et Caïn dit à Abel : et il le tua. » C’est littéralement ce qui est écrit. Quand Caïn tente le dialogue, Abel lui oppose le mépris. C’est la fureur et le désespoir qui seront leurs seuls interlocuteurs à l’Est d’Eden. Ils sont tous deux coupables. Notre monde meurt encore aujourd’hui de cette fatale incompréhension. Si la réussite de la fraternité est un enjeu sans égal, cette première rencontre de deux frères en sera le contre-exemple absolu, suivi de près par celui d’Isaac et d’Ismaël, de Jacob et d’Esaü ou de Joseph et ses frères. Véritable saga de frères ennemis. Le malentendu naît de ce que Caïn ne considère Abel que comme un alter ego qui réussit là où lui vient d’échouer, parce que plus habile ou plus chanceux. Il confond la domination avec la possession. Abel ne peut voir en Caïn qu’un cultivateur et non un frère ; et Caïn ne voit que des ovins encombrer ses champs. L’histoire ne conclura en faveur ni de Caïn ni d’Abel. La terre mal guérie de son chaos primordial répugne à rentrer dans l’ordre. En ce qu’il est issu de la poussière, l’Adam, l’humanité, résiste mal à la fascination de « retourner à la poussière ». Voilà d’ailleurs en quels termes le psychologue Claude Birman nous interpelle : « L’humanité entière est-elle embarquée dans l’aventure de Caïn ? Si l’on en reste là, les possibilité d’avenir se trouvent limitées à une triste alternative : au pire, un échec absolu à court terme, qui transforme en peine capitale le simple bannissement signifié à Adam ; au mieux, une survie sans illusions, dans la contingence, bercée par le prêchi-prêcha des moralistes, crispés dans l’art d’éviter le pire, habiles à compenser le manque de saveur d’un présent prudemment étriqué par la promesse d’hypothétiques jours meilleurs. » Le constat est douloureux. Souvenons-nous, la première génération cohabitait dans le silence et la deuxième génération s’est isolée, exilée elle aussi dans l’absence de communication. Le premier verset du premier chapitre du premier livre de la Bible, Béréshit, pose le problème de l’anarchie, d’un commencement dans le tohu-bohu ; et comme en réponse à cette question soumise à l’humanité en devenir, le prologue de Jean va dire qu’au commencement était la Parole. Entre ces deux temps de l’histoire biblique, c’est la parole (et la Parole) qui veut se poser comme lien possible entre les cultures et entre les générations. Mais Abel est mort et avec lui la possibilité que son intention aboutisse. Sa mort fige une situation inachevée et Caïn se livrera à l’errance. Privée de repère, sa descendance sera de plus en plus erratique, jusqu’à ce que sa lignée soit totalement effacée avec le déluge. Alors quel recours aurait-on pu imaginer pour la postérité adamique ? Et de quoi la Bible nous parle-t-elle ? Après avoir évoqué les tares d’une mésalliance Adam et Eve fondée sur la recherche narcissique d’un autre soi-même, elle nous parle d’une Alliance comme solution aux crises qui s’annoncent. Adam, en attente de sa mutation, de son animation, va recevoir en plein visage, dans ses narines, ce souffle de vie qui va révéler l’identité de soi. Mais que faire de ce « je » ? L’anti-couple Caïn-Abel, le « nous » primordial, va briser cette identité prometteuse dans une forme d’inhumanité, humanité informe. Nous ne sommes « hommes » que dans la mesure où nous ne sommes ni Caïn ni Abel. Les individus d’Eden n’ont qu’un point commun, qu’une œuvre potentiellement commune : prendre soin du jardin.
D’abord tiré du sol, l’homme va devoir le travailler, le cultiver, se le rendre conforme. Gloire au travail dit-on en franc-maçonnerie !
Mais le travail de Caïn est cyclique, tout n’est que recommencement, répétition sans renouvellement, sans invention, sans originalité, sans utopie.
Si Caïn travaille le sol, il ignore qu’il a aussi à le garder pour mieux le transmettre. Rappelez-vous le constat de Caïn : « Je ne savais pas que j’étais le gardien de mon frère ». Voilà la première lacune d’une transmission non assumée. La garde évoquée par Caïn est occultée simultanément quant au sol et quant à soi. Ce manque de transmission prédispose Caïn aux mêmes défaillances que sa mère, il hérite de la « possessivité » d’Eve, de ce caractère équivoque qui consiste à « prendre possession ». Caïn est son fils, parce que comme elle, il méconnaît l’ordre de garder. Si Eve est responsable, elle n’est pas la seule coupable. Adam est en flagrant délit de manque de vigilance. Sa désinvolture, son désintérêt pour son couple, pour sa famille, pour son jardin, rend la relation au sol totalement désorganisée. Le sol sera maudit à cause lui. C’est la dérégulation, la désorganisation qui fait la faute. Voilà un sol chaotique, un couple désorganisé, une génération sans règle ! C’est la même race d’hommes qui va se porter tantôt vers le meurtre, tantôt vers un au-delà du meurtre. Alors que met la nature à notre disposition pour échapper au terrorisme qui oppose l’humain à l’inhumain ? L’exil hors du jardin d’Eden était-il fatal, et est-il immanent à la défaillance ? Le texte nous dit qu’à chaque fois que des hommes inclinent à renoncer à leur rôle de « veilleurs », ils ont affaire au « serpent » qui menace de subvertir leur ressemblance au divin. C’est l’animalité qui prend alors le dessus sur l’hominisation de l’humanité. Néanmoins, tant que la défaillance n’est pas absolue, tant que le genre humain ne s’auto anéantit pas, la réparation est possible. Elle prend le nom de tikoun ou rédemption. D’Ailleurs, Adam et Eve ne vont pas jusqu’au bout de l’interdit, ils mangent du fruit de l’arbre réservé, mais non pas de l’arbre lui-même. Mais Caïn, soumis à son énorme mécanique boulimique, met immédiatement hors jeu la temporalité, c’est à dire l’éventualité d’un avenir différent, il préfère s’installer dans la finitude plutôt que d’hésiter dans l’incertitude. Tout comme Abel, qui aurait préféré attendre le temps d’une convergence possible avec son frère, mais il suit Caïn, il l’imite et se retrouve privé de sa potentialité. Son nomadisme ne se justifie plus qu’en lui-même, il est défaillant tout comme l’a été Adam son père fuyant sa responsabilité devant le serpent, et comme l’a été Eve sa mère, subjuguée en découvrant que l’arbre interdit pouvait être bon. Mais le texte nous dit que si riche et si bonne soit la nature, il n’est pas permis d’y puiser sans retenue. Si l’offrande de Caïn, composée des fruits de la terre, mais non des prémices, des premiers fruits, apparaît irrecevable tant dans sa forme que dans sa nature, celle d’Abel, de présenter les premiers-nés de ses troupeaux, pourtant bonne dans sa forme va s’avérer quasiment vide de contenu. Elle sera pourtant agréée, parce que, nous dit le cabaliste Charles Mopsick, « toute vraie subsistance réside dans sa filiation. »

Et l’offrande de Caïn sera occultée, non comme un décret, mais plutôt comme un constat. Sous le masque du zèle de Caïn on découvre l’arrogance, la fureur toute nue, le délire inhérent à sa personnalité non constituée. J.J. Rousseau écrivait : « Si nous voulions être toujours sages, rarement aurions-nous besoin d’être vertueux. Mais des penchants faciles à surmonter nous entraînent et insensiblement nous tombons dans des situations périlleuses … » Et comme ce qui vaut pour l’éthique, vaut à fortiori pour la politique, Rousseau poursuit : « la fréquence des supplices, ou du terrorisme, est toujours un signe de la faiblesse ou de la paresse dans un pouvoir. Pour un gouvernement fort, il n’y a point de méchant qu’on ne puisse rendre bon à quelque chose. » Le désaveu de Caïn n’est donc pas une réprobation, mais un silence : circulez, il n’y a rien à approuver ! Quels avantages Caïn et Abel pouvaient-ils donc trouver à être les fils du premier couple de l’humanité ? Ont-ils eu le bonheur enfantin de serrer la main de leurs parents le soir en s’endormant ? Ont-ils eu la joie mutine d’écouter papa raconter des histoires extraordinaires ? Se sont-ils écorché leurs genoux d’enfants espiègles dans le jardin d’Eden ? Se sont-ils cachés derrière l’arbre de vie ? Ont-ils gravé leurs initiales sur l’écorce de l’arbre de la connaissance du bien et du mal ? Et puis, ont-ils joué avec leur troisième frère Seth et leurs sœurs jumelles dont parle le Midrash et qu’évoque clairement l’exégèse coranique ? Après tant d’interrogations, on ne peut imaginer un héritage aussi considérable, s’avérer tellement vain ! Et puis que dire de ces enfants, abandonnés à eux-mêmes dans les dédales d’Eden, à la recherche d’une autorité défaillante ? Que dire de ces enfants rebelles, sans repère, sans tradition, sans culture ? C’est là tout le drame de ces premiers humains, à l’école de la « rue », individus immédiatement majeurs et totalement libres, confrontés au problème intemporel de constitution collective. Au discours profane qui dit « Comment penser la société quand on est incapable de se penser soi-même ! » la maxime maçonnique lui répond en écho « Comment construire le temple de l’humanité, si on est incapable de polir sa pierre ? » Pour effacer le propos inaudible de nos ancêtres qui parlaient la bouche pleine, pleine du fruit du désir, sortons de notre état de pierre brute, parlons, réinvestissons la parole et sortons du mensonge ou du prêt-à-penser mortifère. Il y a une chance, un temps possible entre une parole qui est mensonge et un silence meurtrier. Le serpent n’est pas forcément programmé pour se mordre la queue. Alors, après avoir balayé les folles erreurs de nos ancêtres, après avoir tenté d’interpréter les non-dits d’un texte criant d’actualité, après avoir décalqué l’histoire de la Genèse dans les histoires de nos faits divers, nous avons l’impérieux devoir de tirer leçon de ce constat flagrant. Il nous reste à rêver ensemble un projet, à le rêver éveillé. Celui d’une cité idéale que nous appellerions « Utopie. » Utopie est un grand jardin, réplique d’Eden. Il y a des arbres, des cours d’eau, des animaux et des gens. Il y a tout ce que le projet initial avait prévu. Alors, me direz-vous, que nous reste-t-il à imaginer ? Rien ! Oui rien. Je suis persuadé que nous n’avons plus rien à imaginer, mais il nous reste cependant « tout à faire. » C’est là, dans l’action, dans la mise en pratique effective des plans de la planche tracée idéale que réside l’unique invention véritablement révolutionnaire, totalement messianique. L’enfer est pavé de bonnes intentions, nous dit-on. Faux ! L’enfer ne consume que ceux qui n’ont pas accordé l’intention à l’action. Alors voici quelques propositions limitées à notre propos de ce soir. Utopie serait une cité-jardin dont nous pourrions revisiter l’écologie, bien au-delà des discours fumants, partisans, où le vert ne serait que la couleur de ses pelouses. Et puis au cœur de ce jardin, il y aurait une école, une école de la vie. Avec trois classes, une classe « éducation », une classe « transmission » et une classe « science-fiction. » En classe « éducation », les élèves seraient … les parents ! Les enfants dispenseraient des C.E.E., des Cours Elémentaires d’Education. Ce seraient les enfants qui éduqueraient les parents, ces générations usées par le temps qui viendraient apprendre des enfants, la pureté, la vérité, la fougue, l’enthousiasme, et viendraient s’initier au jeu de l’imagination, jeu gratuit, spontané, généreux, souriant. Ils viendraient réapprendre à aimer la vie, donc à la respecter. La classe « transmission » inverserait les rôles. Ce seraient les grands-parents et les parents qui viendraient appuyer les maîtres pour compléter l’enseignement du savoir par des C.T.P., des Cours de Transmission Pratique. Les enfants recevraient ainsi le fruit des expériences vécues, la force d’une tradition vivante et sans cesse renouvelée, le nectar de la sagesse des ans. Ils apprendraient la cohérence de l’autorité, dans l’amour, l’intelligence, le respect et la rigueur. La classe « science-fiction » imaginerait comment naître au monde à … 60 ans, et comment accepter de retrouver les gargouillis enfantins en fin de vie ! La vie à l’envers. Commencer avec le poids de l’expérience pour éviter les « erreurs de jeunesse », puis avancer en âge en profitant de la force de l’adolescence et enfin terminer dans un sourire béat de bébé ! Et puis, bien entendu, des « récré ». Ces instants magiques où on pourrait crier, sans ironie « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. » C’est possible ! C’est forcément possible de jouer sans tricher. De rire aux éclats, sans calcul. D’aller vers l’autre sans le mordre ou le griffer. C’est forcément possible de privilégier la générosité à l’envie. L’amour à la violence.
La vérité au mensonge. C’est forcément possible d’aimer être bien, pour redonner sens au mot « valeur. » Voilà, ce ne sont que quelques pierres rudement taillées, que quelques idées brutes. Car comme nous en sommes convenus, c’est en comité que nous avanceront dans le détail de propositions plus élaborées. Et je terminerai cet exposé comme je l’ai commencé en disant : « les idées ne mènent pas le monde, mais rien d’humain ne dure ni ne grandit sans elles. »

J’ai dit.

GLSC

Source : www.ledifice.net

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Hiram et ses Frères (2)

Publié le par Roger DACHEZ

Les Constitutions de 1723 et les textes postérieurs (Famille Spencer, 1725-1739)

Ce n’est que dans l’Histoire du Métier qui figure dans le Livre des Constitutions de 1723 que figure, pour la toute première fois dans un document maçonnique, notons-le bien, le nom d’Hiram Abiff, donné au constructeur du Temple de Salomon, qualifié en outre de « Prince des Architectes ». C’est donc seulement après ce texte de 1723 que le nom d’Hiram Abiff – et non plus seulement d’Hiram – se substitue à celui d’Amon, ou Anon, ou Aymon, dans la plupart des versions des Anciens Devoirs postérieures : ce sont notamment les textes de la Famille Spencer. Six textes sont connus, dont un fut même gravé, publiés entre 1725 et 1726 pour quatre d’entre eux, 1729 et 1739 pour les deux plus tardifs. Ces dates ne sont évidemment pas indifférentes, et l’on peut ici remarquer que cette période de 1725 à 1730 est également celle où semble s’affirmer un troisième grade désormais fondé sur le personnage d’Hiram, nouvellement promu, au regard des textes du moins, à un rôle qu’il paraissait n’avoir jamais joué auparavant. Il est assez clair que la substitution du nom d’Hiram Abiff à celui d’Aymon – voire à celui d’Hiram (simplement) présent dans quelques textes après 1675 – est liée à l’apparition du troisième grade « hiramique » dont Prichard nous livre la première version connue. Anderson est la premier à citer Hiram Abif dans un contexte maçonnique

À propos de la forme « Hiram Abif »

II faut immédiatement signaler que le choix du terme Hiram Abif (nous adopterons cette graphie plus classique) pour désigner, dans les textes maçonniques, l’architecte du Temple de Salomon, pose à son tour un problème. L’expression Hiram Abif se trouve en effet en deux endroits seulement de la Bible : II Chroniques, 2, 13, où l’on peut lire : Huram Abi (aleph, beth, iod) et II Chroniques 4, 16, où l’on a : Huram Abiv (aleph, beth, iod, vav). À partir de ces simples données, trois problèmes se posent :

1) Quelle est la signification exacte de ces termes ?

La racine ab signifie père, et abi comporte un déterminatif qui veut dire mon père ; quant à abiv, il signifie son père. Par conséquent, d’un point de vue purement philologique, ces termes signifient :

– Huram abi = Huram mon père,

– Huram abiv = Huram son père,

deux expressions, soulignons-le, assez énigmatiques. On doit cependant retenir qu’une signification plus large de père, en hébreu, peut indiquer la notion de maître, instructeur, ou conseiller. Nous reviendrons plus loin sur les conséquences du caractère assez obscur de ces deux expressions que nous ne faisons que noter ici.

2) Dans I Rois 5, qui est le troisième lieu biblique où l’on parle de notre Hiram – l’artisan, non le Roi -, il faut remarquer que : c’est bien Hiram, et non Huram, que ce n’est absolument pas Hiram-Abi, ou Hiram Abif, mais simplement Hiram, lequel vient de Tyr, le texte précisant qu’il est le fils d’un Tyrien, et d’une veuve de la tribu de Nephtali ; c’est, en outre dans ce livre, exclusivement un bronzier, qui fondra les colonnes, la mer d’airain, mais nullement un architecte ni un tailleur de pierre. Les deux remarques qui précèdent nous suggèrent que l’on décrit apparemment deux personnages sensiblement différents, d’autant que les compétences d’Huram, dans II Chroniques, sont beaucoup plus étendues. On lit en effet que c’était un homme doué pour toutes sortes de travaux, sachant en effet travailler « l’or, l’argent, le bronze, le fer, la pierre, le bois, l’écarlate, la pourpre, graver n’importe quoi et tout inventer)). Cet Huram est d’autre part fils d’un Tyrien et d’une fille de la tribu de Dan. Si Hiram, dans les Livres des Rois, n’était que bronzier, Huram Abi du Livre des Chroniques est bien plus éclectique, et sait éventuellement travailler la pierre. Il demeure cependant artisan, et non, comme l’indiquent – et eux seuls – les Anciens Devoirs, le Maître Maçon du Temple… On peut ainsi penser que l’Hiram Abif de la tradition maçonnique, lequel n’apparaît dans les textes qu’en 1723, est un personnage composite, empruntant à deux portraits assez différents, et qui ne se retrouve en tant que tel dans aucun texte biblique.

3) Un troisième problème, qui rejoint en partie le premier, doit encore être évoqué. Il concerne le choix, précisément de l’expression Hiram Abif pour désigner ce singulier et nouveau héros. En effet, nous avons vu la signification assez peu claire de l’expression. Déjà, dans la Vulgate, Saint Jérôme traduit : Hiram patrem meum et Hyram pater ejus. Père de qui, au juste ? Pourrait-on demander… Dans la première Bible anglaise de Wyclif en 1380, on lit de même : Hyram my fader et Hyram the fader of Solomon. La Bible dite Great Bible, de 1539, propose : mon père Hyram et Hiram son père, traduction plus tard reprise par la célèbre Authorized Version du Roi Jacques. La Bishop’s Bible de 1572, et la Bible de Barker en 1580, reprennent aussi ces formules. Cette dernière, remarquable par ses gloses marginales, indique notamment que « son père » peut signifier qu’Hyram est le père du travail qui s’effectue dans le Temple… À partir de cette date, jusqu’à nos jours, toutes les bibles anglaises portent : Hiram mon père et Hiram son père, et ce toujours sans fournir d’explication. C’est probablement cette absence de toute signification manifeste qui a conduit certains traducteurs à penser qu’Hiram Abi était peut-être un nom propre, qui n’appelait pas de traduction. C’est Luther qui le pensa le premier. Dans les années 1520, publiant sa traduction allemande, il traduisit simplement, le premier : Huram Abi et Huram Abif. Or, en 1528, Coverdale, l’un des chefs de la Réforme en Angleterre, se rendit à Hambourg et y rejoignit William Tyndale qui entreprit avec lui la traduction du Pentateuque. C’est ainsi qu’en 1535, Coverdale acheva seul une traduction essentiellement fondée sur le travail de Luther. La Bible de Coverdale, en anglais, fut éditée à trois reprises, en 1535, 1536, 1537, et rééditée en 1551, et c’est elle qui, pour la première fois en Angleterre, indique : Hiram Abi et Hiram Abif. La Bible de Matthews, en 1537, reprend cette traduction, mais, à partir de 1539, avec la Great Bible déjà mentionnée, nous retrouvons les traductions classiques, et plus jamais la traduction Hiram Abi ou Hiram Abif (hormis dans la réédition unique de 1551). Il faut donc retenir que les expressions Hiram Abi et Hiram Abif ne figurent que dans deux Bibles publiées entre 1535 et 1537 et qui sortirent assez vite de l’usage. Une question se pose dès lors : si le choix du terme Hiram Abif a été fait, c’est manifestement sous l’influence de la Bible de Coverdale, mais pour quelle raison, en 1723, aurait-on éprouvé le besoin de retenir cette traduction atypique, extraite d’une Bible sortie d’usage depuis environ deux siècles ? Anderson s’en explique en partie, mais de façon très peu claire, dans une note infra-paginale de son Histoire du Métier. Ne pourrait-on aussi suggérer que l’expression en question aurait déjà existé dans la tradition maçonnique depuis la deuxième moitié du XVIe siècle ? On a parfois souligné la probabilité d’une mutation pré-spéculative en Angleterre, à cette même époque. Cette hypothèse, il faut cependant le reconnaître, est assez fragile. L’idée d’un Hiram Abif créé assez récemment de toutes pièces et doté d’un nouveau nom, paraît, au terme de cet examen, bien plus plausible.

Une réaction d’hostilité ? Le Document Briscoe (1724)

Si le nom d’Hiram Abif, pour désigner l’« architecte » du Temple, attesté depuis 1723, avait peut-être été introduit bien plus tôt dans la tradition du Métier, il demeure cependant certain que la légende dont il est d’emblée le tragique héros lui confère un statut nouveau. Si le nom d’Hiram a peut-être une certaine ancienneté dans le Métier, le personnage de la légende apparaît bien, en ces années 1720, comme un nouveau venu. Il convient ici de citer un texte qui pourrait en être un témoignage indirect. Ce texte parut à Londres, en 1724, sous la forme d’une petite brochure de 64 pages, et connut deux autres éditions l’année suivante. Il reproduit en premier une version des Anciens Devoirs appartenant à la seconde génération, et qu’on peut rattacher à la Famille Sloane. Ce texte donne notamment Aynon pour le nom du Maître Maçon du Temple de Salomon. Il est suivi d’assez copieux commentaires, intitulés «Observations and Critical Remarks », d’un ton en effet fort critique, visant à redresser les erreurs que, selon l’auteur, le pasteur Anderson avait commises en grand nombre dans son Histoire du Métier. S’agissant du passage qui se réfère au Temple de Salomon, l’auteur oriente la polémique autour du personnage d’Hiram Abif. Il s’étonne en effet qu’on lui accorde désormais des talents si divers et que « notre savant Docteur en Lois [i.e. Anderson] pour mettre en valeur ses extraordinaires lectures, [prenne] tant de peine pour prouver que cet Hiram, le Fondeur d’Airain, un Tyrien, n’était pas Hiram Roi de Tyr […] » Plus encore, il s’en prend au « très ingénieux Docteur Désaguliers » qui, pour justifier la variété des dons reconnus à Hiram se réfère à une « Lettre de Recommandation que le Roi Hiram envoya à Salomon […] ». L’auteur fait remarquer que rien de tel ne figure dans le Livre des Rois, et feint d’ignorer que ces précisions proviennent des Chroniques. Quelle que soit la faiblesse de l’argumentation, l’intérêt du document réside simplement dans la dénonciation qui est faite ici du caractère factice du personnage d’Hiram Abif. On peut naturellement s’interroger sur la personnalité exacte de Samuel Briscoe, dont nous ne savons rien. Toutefois, il paraît incontestablement avoir été au fait des usages et des pratiques maçonniques de son temps. Or, son hostilité à l’introduction du personnage d’Hiram Abif’ ne peut pas ne pas être relevée. Aucune allusion n’est faite, du reste, à un grade quelconque dont ce personnage serait le héros, mais il est clair cependant que certaines personnes connaissant bien la Maçonnerie et ses textes fondateurs considéraient, au début de ces années 1720, que le personnage d’Hiram Abif était un intrus, et que le rôle qu’on paraissait devoir lui faire jouer était sans doute usurpé, du moins jusque-là inconnu. Ne pourrait-on y voir, mais ce n’est évidemment qu’une simple hypothèse, la trace des premiers remous provoqués par l’introduction d’un nouveau grade de Maître centré autour d’une légende mettant en scène un Hiram dont nous avons bien vu, comme Briscoe lui-même, qu’il représente, par rapport au personnage biblique, une figure composite qui pourrait bien être due, en effet, à l’imagination des «savants Docteurs » stigmatisés par Briscoe… (à suivre)

Roger Dachez

Source : http://pierresvivantes.hautetfort.com/

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La charité est-elle plus facile à l’égard du prochain que vis à vis des êtres que nous ne connaissons pas ?

Publié le par M\ M\

La question soumise à notre réflexion pose d’emblée un problème de sémantique et d’analyse lexicale. En effet, que faut-il entendre par « charité » et qui définit-on sous le terme « prochain » dans cette interrogation ? Selon le sens que nous donnons à chacune de ces deux notions, les résultats de notre réflexion sont totalement différents voire contradictoires. Pour le Robert comme pour la plupart des autres dictionnaires courants, la charité a deux sens :
L’amour de Dieu et de son prochain, l’une des trois vertus théologales ; L’acte de bonté, de générosité fait envers autrui.La charité, selon l’une ou l’autre des définitions aurait donc comme synonymes altruisme, amour, désintéressement, humanité, fraternité dans le premier cas, don, offrande, obole, aumône, pitié dans le second. En outre, si nous nous référons aux mêmes sources encyclopédiques, le « prochain » est la personne, l’être humain considéré comme un semblable. Le « prochain » ne doit pas être confondu avec le « proche » qui sous-entend un lien de parenté ou à défaut un lien d’amitié très intime avec soi-même. En résumé, le proche est un parent ou ami intime alors que le prochain c’est autrui, c’est l’autre. Lorsque nous pensons à la sentence « Aime ton prochain comme toi-même », le prochain, nous pensons irrémédiablement que c’est le proche. Or dans la parabole des Evangiles, le prochain, c’est l’autre. On pourrait même dire que le prochain, c’est le lointain mais on préfère souvent penser que le prochain est le proche et c’est bien dans ce contresens que la question est posée. Dès lors reprenons la formulation en remplaçant les termes « charité et prochain » par certains de leurs synonymes comme amour ou aumône pour le premier et autrui ou proche pour le second. Pour que la question ait un véritable sens, il faut bien se résoudre à remplacer « à l’égard du prochain » par « à l’égard du proche » puisque, par définition, le prochain est autrui et qu’autrui, nous ne le connaissons pas forcément puisqu’il s’agit de tous les autres. Selon le sens que nous prêterons au mot « charité » la question formulée pourrait donc être la suivante : « L’Amour, l’altruisme, le désintéressement, la fraternité sont-ils plus faciles à l’égard d’un proche que vis à vis des êtres que nous ne connaissons pas ? » ou « L’aumône, le don, la générosité, le secours sont-ils plus faciles à l’égard d’un proche que vis à vis des êtres que nous ne connaissons pas ? » Chez nous, Francs – Maçons de toutes obédiences, ce que nous appelons « charité » c’est l’amour du prochain, l’amour d’autrui. Il ne s’agit donc pas ici de l’aumône ou de l’entraide envers les autres même si les oboles versées au Tronc de la Veuve ressemblent à s’y méprendre aux oboles que nous pourrions donner lors d’une quête dominicale ! Dans ce sens, verser son obole, faire la charité est certainement plus facile à l’égard des êtres que nous ne connaissons pas plutôt qu’à l’égard d’un proche ! Faire la charité au sens d’apporter son obole nous donne souvent bonne conscience. Nous avons fait preuve de bienfaisance et nous en sommes satisfaits tout comme le boy-scout est content d’avoir fait sa bonne action quotidienne ! A cet égard, il est certes bien plus difficile de faire l’aumône à un proche dans le besoin car ce proche peut juger nos actes de générosité à leur juste valeur contrairement à l’inconnu que l’on pense soulager en lui donnant quelques pièces. Il est temps de s’attarder dorénavant sur la seule question qui mérite réflexion : « L’Amour, l’altruisme, le désintéressement, la fraternité, en un mot, la Charité sont-ils plus faciles à l’égard d’un proche que vis à vis des êtres que nous ne connaissons pas ? » La tradition maçonnique ne repose pas sur un ensemble d’us et coutumes vieillissants voire obsolètes ! La tradition maçonnique repose sur des principes universels et éternels qui concernent la nature humaine. Ces principes immuables sont les fondations de la construction de l’homme, but ultime du travail maçonnique. A mon sens, la tradition maçonnique peut se résumer en trois catégories de trois vertus soit neuf principes :
- liberté, égalité, fraternité, (notre devise)
- force, beauté, sagesse, (nos trois piliers)
- foi, espérance et charité (les trois vertus théologales).

Dans notre tradition maçonnique cependant, il convient d’éviter d’attribuer à ces notions une connotation purement matérielle ou simplement religieuse et dans le cas qui nous intéresse de ne pas confondre la notion de charité avec celle de l’aumône au sens chrétien du terme. Au sens noble du terme, la charité c’est donc l’Amour avec un grand A… Alors, est-il plus facile d’Aimer un proche qu’un inconnu ? La réponse semble évidente au premier abord : oui, il est beaucoup plus aisé d’Aimer ses proches que les « autres » et c’est pourquoi la parabole du Bon Samaritain vient nous rappeler que les « autres » existent, qu’ils sont nos semblables et que nous devons les aimer comme nous-mêmes. Mais pourquoi, parmi les neuf vertus évoquées ci-dessus, nous n’avons pas citée la Justice pourtant omniprésente aux différents degrés de notre Ordre ? C’est, qu’à mon sens, la Charité est une vertu supérieure à la Justice. En effet, la Justice consiste à donner à l’autre ce qui lui est dû de par la Loi ou la coutume alors que la Charité est un acte totalement gratuit donc désintéressé. Ainsi que l’a exprimé Schopenhauer, la Justice consiste à ne pas faire de tort à autrui. La Justice repose donc sur une notion « négative » (ne pas faire) alors que la Charité repose sur une notion « positive » (faire du bien). C’est toute la différence entre ces deux vertus et si , jusqu’à présent, nous parlions volontiers de Justice depuis le début de notre initiation, si les sentences nous invitaient à plus de Justice dans nos comportements, nous devons maintenant passer à un stade supérieur, celui de la Charité, de l’Amour d’autrui. Alors, est-il plus facile d’être charitable envers son proche qu’envers son prochain ? Est-il plus facile d’Aimer ses proches qu’autrui ? Très personnellement, je pense que l’Etre humain est ainsi fait que l’Amour de ses proches est un sentiment tout à fait naturel alors que l’Amour d’autrui est pour lui un concept idéaliste voire tout à fait utopiste. Pour cette raison, la morale, religieuse surtout, a fait de la Charité sa principale Vertu.« Aime ton prochain comme toi-même » reviens à suivre le cheminement suivant :
Aime-toi, Aime ton proche comme toi-même, Aime ton prochain comme toi-même . Ces trois étapes menant successivement du « soi » aux « autres » commencent par une analyse intérieure pour terminer par l’ouverture aux autres. L’adage populaire ne dit-il pas : « Charité bien ordonnée commence par soi-même » ? L’analyse intérieure, c’est le « Aime-toi » mais pour s’aimer, la condition nécessaire est de se connaître. C’est le « connais-toi toi même ». Nous voilà de retour dans le cabinet de réflexion… En effet, comment aimer l’Autre comme soi-même si on ne commence pas par s’aimer soi-même ! Cette étape d’introspection franchie, qui, entre parenthèses, nécessite souvent toute une vie initiatique, l’Amour du proche, du parent, de l’ami est à portée du cœur et de la raison. Nous aimons très naturellement ceux qui nous entourent sinon nous nous serions éloignés d’eux… Dorénavant, nous touchons l’étape ultime : l’Amour d’autrui. Si, à l’origine, dans l’Ancien Testament, le « Aime ton prochain comme toi-même » limitait cet Amour aux membres du même peuple, le prochain étant assimilé au proche, à celui que l’on côtoie, le Nouveau Testament en a élargi l’application, faisant de chaque être humain un sujet d’Amour, un sujet de Charité. Le devoir de secourir son prochain s’étend donc à tous les humains sans exception et ce secours n’est pas seulement un secours physique (obole) mais bien plus un secours moral (humanité, fraternité). Aimer son prochain comme soi-même c’est donc aimer autrui dans toutes ses différences avec soi. C’est la fameuse phrase que nous entendons souvent dans nos Temples : « C’est ta différence qui m’enrichit ». Cela nécessite bien entendu qu’à la première étape, celle du « Connais-toi toi-même, Aime-toi », nous puissions non seulement nous accepter tel que nous sommes mais bien plus encore, nous aimer nous-mêmes dans nos propres contradictions. Pour nous, Francs-Maçons, « être charitable » n’est pas synonyme de « faire la charité ». « Etre charitable », c’est aimer son prochain comme soi-même. Ce n’est pas simplement une des trois vertus théologales mais une vertu qui doit être la Vertu primordiale de l’altruiste, de l’humaniste, en un mot, du Franc-maçon que nous nous sommes engagés à devenir. Il est bien plus facile d’être charitable avec son proche qu’avec son prochain mais devenir charitable au sens premier du terme, au sens noble du terme, c’est avoir l’esprit chevaleresque. C’est le combat de toute une vie, un combat pour l’Amour de soi et l’Amour des autres. Je terminerai cette réflexion sur cette citation de Saint François de Sales : « L’homme est la perfection de l’Univers, l’esprit est la perfection de l’homme, l’Amour est la perfection de l’esprit et la Charité est la perfection de l’Amour »
source : www.ledifice.net

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