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Hauts Grades

A propos des agapes

17 Novembre 2014 , Rédigé par Françoise Lautman Publié dans #Planches

Recueils d'articles en rapport avec les banquets maçonniques ou profanes.

Personne, bien sûr, n'imaginerait un baptême, une communion, un mariage sans qu'un repas abondant et joyeux n'en réunisse les participants, un repas de fête! Même ces fêtes tristes que sont les enterrements s'accompagnaient dans la culture traditionnelle de collations plus ou moins abondantes dont la fonction n'était pas simplement de réconfort physique. II s'agit la de célébrations familiales et l'un des traits les plus constants de la famille consiste justement dans le convivium, le fait de manger ensemble. Tout anniversaire, toute réunion d'anciens d'une école, d'une guerre, toute fête amicale ou d'association ne sont-ils pas prétexte aussi à des repas plus ou moins ritualisés, plus ou moins somptueux, où le fait de manger ensemble paraît s'imposer si bien qu'on voit ces repas parfois s'improviser lorsqu'ils n'avaient pas été prévus soit que la tradition fut en déclin, comme les collations de deuil qui sont attribuées au monde rural du passe et dont j'ai été plusieurs fois témoin pourtant dans les années récentes à Paris, soit qu'elle ne soit pas encore bien établie comme les pique-niques « improvisés » mais déjà à plusieurs reprises par les animateurs des Ostensions de Saint-lunien en Limousin dans la forêt factice qui sert de décor à la rue principale avant sa destruction au lendemain de la fête. Ils suppléent au fait que justement aucun banquet officiel n'est prévu dans le cadre de ces fêtes d'origine religieuse mais dont les significations sociales se sont multipliées et qui mobilisent une part importante de la ville pendant plusieurs semaines.

Etudiant depuis plusieurs années les fêtes traditionnelles en Limousin et préparant par ailleurs une exposition sur les traditions de Noël, j'ai tout naturellement choisi la les exemples qui illustrent ces quelques réflexions sur les repas de fête.

Le banquet de la « Coupo Santo »

" II s'agit de la cérémonie la plus chargée de symboles des fêtes annuelles du félibrige. Je rappelle rapidement que le félibrige est au départ une école littéraire, pour la défense de la langue provençale, fondée par sept jeunes gens, dont Frédéric Mistral fut le plus célèbre, le 21 mai 1854, jour de la sainte Estelle ainsi devenue leur patronne et emblème du félibrige sous la forme d'une étoile à sept branches. La fête félibréenne de la sainte Estelle existe depuis 1876, lorsque le mouvement du début ayant pris de l'ampleur s'organise en association complexe de sept provinces (ou maintenances) présidée par un capoulié élu pour trois ans par les cinquante majoraux qui composent le consistoire, organe directeur du félibrige. Chaque province est un ensemble d'écoles ou d'associations ayant elles-mêmes leurs représentants élus. Pour apprécier cette complexité, autant que l'ampleur du territoire couvert qui est délimite par les Alpes, les Pyrénées et la Loire, il faut savoir que le félibrige comporte actuellement environ 2 500 adhérents. Le Limousin et l'Auvergne, limites nord des maintenances, n'en font partie que depuis 1912 et le poids de la Provence reste de fait prépondérant. II existe également toute une hiérarchie et variété de fêtes et concours dont les plus importants, les grands Jeux Floraux, ont lieu tous les sept ans. On y désigne un lauréat, le « maître en gai savoir » qui choisit pour sept ans également la « Reine » du félibrige, à la fois pour son charme et pour son talent à s'exprimer dans la langue régionale.

La fête de la sainte Estelle a lieu tous les ans à la Pentecôte et dure trois jours (élargis à quatre par diverses manifestations). Elle se tient chaque année dans une ville différente qui a à cœur de l'accueillir le mieux possible. La sainte Estelle eut lieu en 1985 à Saint-Junien, ville de 12000 habitants située entre Limoges et Angoulême, qui a la réputation d'organiser tous les sept ans depuis plusieurs siècles les fêtes les plus prestigieuses du Limousin à l'occasion des Ostensions des reliques de ses saints fondateurs (décor urbain, cortège historique...). Riches de ce savoir-faire festif et sous l'impulsion d'une municipalité de gauche contente de montrer aux tenants de la tradition et du catholicisme qui organisent habituellement les Ostensions ce qu'elle savait faire à son tour, les Saint-Juniauds transformèrent toute la ville en un rutilant décor par quartiers aux couleurs des sept maintenances. Des groupes folkloriques représentant chaque province les parcoururent le samedi après-midi en dansant avant d'assurer le lendemain le spectacle de la cour d'Amour. Diverses expositions sur les réalisations de chaque région, des démonstrations artisanales, des soirées théâtrales ont assuré une animation permanente pendant trois jours. La préparation en avait nécessité plusieurs semaines et le plus large concours de la population.

Pendant ce temps, à I’ exception de la Reine dont le rôle est de représentation et qui parcourait, en compagnie du maire et d'une petite délégation, les diverses manifestations, les félibres se livraient parallèlement dans les locaux administratifs à la gestion du félibrige : réunion du bureau, puis du consistoire, hommage aux majoraux défunts dans I’ année. . . Le contraste était total ! Ici, gravité des visages, austérité des tenues. . . les femmes félibres ou majorales réservent pour la plupart leurs robes régionales pour les soirées et le banquet ; mais aussi, âpreté entrevue des conflits entre les partisans passionnés de langues aux graphies insuffisamment fixées et aux moyens d'expansion culturelle toujours insuffisants. . . une vision plus ambitieuse aussi de la culture des pays de langue d'Oc que celle des groupes folkloriques qui traversaient la ville en dansant avec un bonheur inégal et un respect inégal des traditions aussi bien vestimentaires que musicales ou chorégraphiques. Le même parallélisme se retrouve le lendemain, la Reine, le conseil municipal, le sous-préfet, les autorités du félibrige parcourent les boulevards circulaires situés sur I’ emplacement des remparts de la ville ancienne. Aux portes de chaque quartier, les groupes folkloriques accueillis rituellement par le maire et la Reine se joignent au cortège qui va entendre à la collégiale la messe célébrée en provençal et dont la prédication, comme la Pentecôte et le régionalisme I’ imposent également, célèbre le don des langues ! Mais les Saintluniauds, recrus de préparatifs et de festivités, dorment encore et cette manifestation qui devrait être le trait d'union entre la célébration des félibres et les festivités de la ville, a peu de spectateurs. Le maire reçoit à déjeuner les majoraux et le comité d'organisation local. Le déjeuner se prolonge et la cour d'Amour est largement engagée quand les notables félibreens s'y joignent. Leurs places réservées ont par contre été prises d'assaut par les Saint-luniauds et les visiteurs des villes voisines. Les représentations théâtrales du soir, en langue régionale, plus difficiles à comprendre que les danses auront pour leur part surtout des spectateurs félibreens !

Le lendemain, lundi, Saint-lunien reprend le travail alors que les félibres tiennent le matin Ieur assemblée générale et a partir de 13 h le repas de la Caupa Santa au palais des sports transformé en salle de banquet. En 1985, il a duré jusqu'a 18 h. Plus de trois cents participants, une table de notables tenant toute la longueur et des tables perpendiculaires selon la disposition classique dans ce type de banquet; chaque participant trouve à sa place une assiette souvenir, produit des porcelaineries locales, qui porte le menu entoure des blasons des sept maintenances : salade composée, mousse de brochet, carre de veau, fromage de chèvre et clafoutis. Pour être agréable, ce menu n'a rien de pantagruélique et justifie difficilement cinq heures de table! Aussi sa fonction est-elle autre. II y a la une convergence de plusieurs systèmes de rites. Des rites civils d'abord : celui de la municipalité qui accueille ses hôtes avec largesse, comme elle I'a fait la veille pour le cercle plus restreint des majoraux, et qui offre un substantiel repas réalisé dans les deux cas par les meilleurs cuisiniers de la ville ; mais une municipalité de gauche qui a refusé avec énergie les exclusions souhaitées aux deux repas par les organisateurs félibreens. Ceux-ci souhaitaient rester strictement entre eux. Le maire a imposé ses invités, et parmi eux les ethnologues, qui n'avaient sollicité qu'un droit d'assister en spectateur et qui grâce a lui ont pu pratiquer pleinement l'observation participante ! C'est pour lui un moyen aussi de gratifier les membres du comité d'organisation local qui a travaillé durant des semaines à ces préparatifs mais surtout le principe même de fermeture était inacceptable dans le contexte politique local. Des rites de communion aussi, mis en place en 1876 par un Mistral dont le romantisme religieux s'est souvent manifesté à propos du félibrige : le nom même de félibres tire du récit selon saint Anselme de la discussion des docteurs de la Loi avec Jésus au Temple... le chiffre sept... la sainte Estelle qu'il n'hésitait pas à porter jusqu'au rang de la Trinité en tête de son testament rédigé au nom du père et du Fils et du Saint-Esprit et de la sainte Estelle !...

Ici, à la fin du banquet, les discours d'usage du maire, du capaulie, des assesseurs et syndics de la maintenance du Limousin, de la Reine, seront suivis d'une libation où chacun boit successivement à la Caupa Santa; ainsi feront ensuite les majoraux qui souhaitent parler, puis les félibres qui reçoivent ce jour la dignité de maitre d'œuvre pour services rendus à la langue régionale OU all felibrige et qui auront cette fois exceptionnellement le droit de prononcer quelques mots ; enfin, mais sans droit de parole, tout félibre qui désire participer à cette communion. L 'assemblée termine de bout en chantant l'hymne de la Caupa Santa dont le refrain est :

Coupe Sainte et débordante
Verse a pleins bords Verse à flots
Les enthousiasmes
Et l'énergie des forts
Les paroles confessent l'angoisse :
D'un ancien peuple fier
Et libre Nous sommes peut-être à la fin
Et si les félibres tombent
Tombera notre nation...

La coupe d'argent utilisée porte un symbole et une histoire ; Mistral qui la reçut en 1867 les évoquait ainsi : « En remerciant de l'accueil fait en Avignon au poète catalan Victor Balaguer exilé pour cause politique, les patriotes catalans et les amis de Balaguer ont offert au félibrige un présent de grand prix. . . C'est une vasque de forme antique supportée par un palmier. Sur le palmier s'appuient debout en se regardant I’ une l'autre deux gracieuses figures qui représentent deux sœurs la Catalogne et la Provence. . . » La base porte des inscriptions commémoratives et notamment le refrain d'une ballade de Balaguer « on la dit morte mais je la crois vivante ». Ces ritualismes et ces hiérarchies très stricts ont la même fonction intégratrice que l'exclusion souhaitée de toute participation extérieure et correspondent à deux soucis : 1) celui d'associer étroitement les simples félibres qui ont pu se sentir exclus des délibérations du bureau et du consistoire, tenues à huis clos, et donc des décisions et les séparer de la fête commune, superficielle, frivole presque, destinée au public non félibreen : guirlandes colorées et danses plaisantes. . . 2) après deux jours d'âpres discussions dans les diverses instances, restaurer le front commun de lutte culturelle pour un enjeu présente comme sacré... Ce dernier effet résulte aussi de la chaleur communicative d'un long moment passé assis ensemble, avec un repas au rythme assez lent mais bien arrosé ou les changements de place, les visites de l'un à l'autre, les conversations détendues occupent le temps. Tout cela contribue autant que le sentiment d'un combat sacré à ressouder les ententes sinon à apaiser les véritables conflits. Parachèvement de la séparation des deux fêtes, la félibreenne et la publique, temps fort de la mobilisation affective, le banquet s'achève dans l'euphorie par une soirée de chants et danses spontanés, entrecoupés de récits poétiques et de bonnes histoires, dans un jardin à l'écart de la ville, soirée appelée clairement « soirée entre nous » et annoncée dans les programmes comme réservée aux seuls félibres. Mais cette fois, le maire n'a pas besoin d'imposer les ethnologues ; nous avons été pressés de venir. . . de venir voir I’ entente et l'amitié... Le repas a joué le rôle que théoriquement la langue et la culture communes devraient jouer alors que la diversité des histoires et des enjeux actuels d'une part, I’ inégale habileté des uns et des autres à les maîtriser d'autre part, les rendent semblables à ces eaux qui séparent autant qu'elles unissent.

Une petite ville à vingt kilomètres de Limoges, bâtie autour du tombeau d'un ermite mort au Vé siècle, lieu de pèlerinage au Moyen Age sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle et encore actuellement visitée par des pèlerins venus de Bavière notamment où le culte de Saint-Léonard, patron des prisonniers et protecteur des chevaux, est en honneur dans plusieurs villes. . .

Depuis le XI" siècle, une confrérie traditionnellement composée de trente gentilshommes fut fondée pour honorer les reliques de saint Leonard. Plusieurs fois en déclin puis restaurée, ses derniers et actuels statuts qui remontent au 2 juillet 1890 consacrent un de leurs douze articles aux « fêtes dites civiles. . . le jeu de la Quintaine, de respectable usage, et le repas qui précède ce divertissement ». Cette fête qui a lieu le troisième dimanche de novembre éclipse les quatre autres manifestations religieuses annuelles. C'est le temps fort de la confrérie chaque année. La journée commence par une messe où les confrères et les fidèles vénèrent, c'est-à-dire baisent, les reliques de saint Léonard (en l'occurrence le crâne, ou chef, sorti de son reliquaire). Le repas, dans un des restaurants de la ville, était traditionnellement réservé aux seuls confrères et suivi des vêpres, après quoi la Quintaine (ici une maquette de donjon évoquant les prisons dont la protection de saint Léonard délivré) est portée en cortège devant les oratoires de rue consacrés au saint et au champ de foire pour y être démolie à coups de « quillons » selon un jeu équestre remontant au Moyen Age. A la tombée de la nuit, les confrères se réunissent une dernière fois pour chanter le Salve Regina devant la collégiale, à la lumière de torches de seigle appelées brandons dont on fait pour finir un feu de joie.

Le repas semble n'être qu'un mince épisode d'une journée si remplie mais, comme en bien d'autres cas, il était dans le passe l'enjeu d'un conflit entre le clergé qui trouvait qu'il absorbait les fonds de la confrérie au détriment des œuvres charitables et son temps au détriment de la spiritualité, et qu'il était occasion de beuverie ! Les confrères qui appréciaient la convivialité plus que les vêpres, prirent l'habitude, pour bien marquer la contrainte qu'on leur faisait de quitter la table, de venir à l'église avec leur serviette en écharpe et de la garder ainsi drapée pour toutes les manifestations suivantes de la journée : vêpres, cortège, Quintaine et Salve Regina... ce qui leur valut auprès de certains le surnom de « confrérie des ventres pleins ». L'évolution récente a conduit à supprimer les vêpres. Les repas sont mains copieux. Les épouses y sont invitées depuis quelques années. . . et les amis de la confrérie : musiciens bénévoles du cortège, prêteurs de chevaux pour le jeu de la Quintaine, voire l'ethnologue amicalement reçu... La gaieté y règne, on se montre les photos des précédentes manifestations, on s'y retrouve ensemble mais sans exclusive ni fermeture au monde extérieur. Ni les mets ni le temps consacré ne dépassent les limites d'un agréable repas festif mais les serviettes continuent d'être arborées comme une protestation de la légitimité d'être à table ensemble et d'en faire un temps fort de la journée autant (plus ?) que la messe et que la destruction rituelle et symbolique des forteresses d'oppression ! Les relations entre le clergé local et la confrérie continuent d'être tendues. II y a cela bien d'autres raisons liées à la politique locale et aux personnalités en présence (et des variations dans le temps qui accompagnent les changements de l'une et des autres). Mais la serviette insolente gardera-t-elle sa place ? Seul signe vestimentaire d'appartenance à la confrérie jusqu'à cette année (et seulement le jour de la Quintaine) elle se voit dorénavant concurrencée par une rutilante écharpe aux couleurs de saint Léonard, bleue et rouge, frangée d'or, sous l'influence des pèlerins bavarois solennellement invités aux dernières ostensions et qui en retour ont convié les confrères à des fêtes folkloriques dont la magnificence a stimulé leur sens du décor. Cette année, l'écharpe était arborée à la messe et sur la photo de groupe, la serviette gardant sa place l'après-midi. Si elle venait à disparaître au profit de l'écharpe, ne faudrait-il pas y voir un déplacement des enjeux de lutte entre le clergé et la confrérie, le goût du folklore primant désormais dans les motivations des confrères celui de la commensalité sans que cela suffise d'ailleurs à informer sur le sens réel de ce qui est en jeu dans l'affrontement d'un groupe de laïcs et du clergé et qui reste peut-être identique sous des formes différentes : le droit à des formes de culte et de sociabilité où les uns voient leur identité et leur dignité et les autres des archaïsmes et des plaisirs à la fois suspects.

Les repas et mets traditionnels de Noël

D'après les documents réunis par van Gennep, on ne faisait dans la plupart des régions qu'une légère collation à la veille de Noël. C'était un jour maigre. On mangeait des crêpes (lle-de-France, Bourgogne. . .) des gaufres (Est...) au des châtaignes rôties accompagnées de vin chaud ; en Auvergne, une soupe au fromage, dans la Charente, la Saintonge, des huîtres ou des escargots... C'est dans le Sud seulement qu'on rencontre le « gros .souper » (Provence, comte de Nice...) C'est un repas maigre mais abondant dont tous les éléments sont présentes, peut-être à la suite de réinterprétations tardives, comme symboliques. La table doit être couverte de trois nappes superposées et de trois bougies qui représentent la Trinité ; douze petits pains qui entourent un plus gros représentent le Seigneur et les douze apôtres. Ce menu maigre comporte sept plats correspondant aux sept plaies du Christ. Ce sont le plus souvent : morue, cardes, escargots, salade de céleri, fèves, etc. Ils sont suivis de treize desserts servis ensemble qui évoquent aussi le Christ et les apôtres et qui varient selon les villes mais comportent le plus souvent : la pompe à l'huile, les quatre mendiants (noix, amandes, figues, raisins secs), nougat blanc et nougat noir, pommes et melon d'hiver. . . le reste à l'avenant. . .

La table est garnie de coupes comportant du blé ou des lentilles mises à germer le 6 décembre, jour de la sainte Barbe. Elles ne sont pas destinées à la consommation mais à la protection et à l'euphorie. Si ces pousses sont drues, la récolte sera bonne. Autre rite de protection, celui de la bûche de Noël qui brule dans l'âtre et que le plus âgé doit bénir en versant sur elle un verre de vin et en invoquant la Trinité. On associe le plus jeune à cette bénédiction appelée cacho-fio. Cette bûche doit durer jusqu'au 26 décembre pour que l'année soit prospère et les brandons restants seront conservés pour leurs vertus protectrices. Dans certains cas on conserve aussi les miettes du pain calendal. En Auvergne ou en Languedoc, on laisse les restes sur la table pendant la messe à l'intention des morts. Dans le comté de Nice par contre, on brûle les restes du repas avant la messe, sinon il faudrait revenir les chercher après sa mort !

Dans la plupart des cas on prévoit une part de plus que de convives, la part du pauvre. On reçoit généreusement quiconque vient mettre la bûche au feu avec vous. C'est le jour des réconciliations et de la générosité dans beaucoup de régions. La bienveillance s'étend à tous ; dans le Nord et l'Est de la France, on donne double ration aux animaux ou on les conduit à boire au retour de la messe ; c'est leur réveillon !

Dans les régions de « gros souper » avant la messe de Minuit on ne faisait pas de réveillon après. En Auvergne, Limousin, Franche-Comté, Cantal, Dauphiné, etc. on faisait le réveillon à base de porc (souvent tue pour décembre) et de charcuterie ; dans le Sud-ouest, plutôt du breuf, oie et canard parfois en Beam, Roussillon, Bresse. . . mais le plus souvent l'oie ou la dinde traditionnelles sont au menu du lendemain.

Il se faisait également une grande quantité de tartes, rissoles et petits gâteaux de toutes formes, étoiles, croissants, animaux, bonshommes. On avait recours au boulanger pour tout cuire mais tout ne servait pas à la consommation immédiate. Comme les treize desserts du Midi, les petits gâteaux de Noël dont la coutume demeure encore vivace en Alsace sous forme de sables en étoiles ou croissants et de pains d'épices décorés d'un père Noël, se donnaient en présents. De petits gâteaux pointus appelés cugnots étaient offerts par les parrains et marraines à leurs filleuls. lIs passaient pour délier la langue dans l'Ouest, comme les gâteaux à cornes ou à pointes pour conjurer les maléfices dans l'Est. En Limousin et en Confolentais, une galette en pâte à pain cuite la veille de Noël passait pour avoir des vertus magiques. On pouvait en donner aux hommes et aux bêtes malades toute l'année.

On voit ainsi coexister les rites familiaux festifs ou manger des choses convenues à des heures inhabituellement tardives, avant ou après la messe de Minuit, relève de l'opportunité ou de l'observance chrétienne, et des symboliques surchargées d'interprétations, voire des pratiques magiques.

Les deux premiers cas de repas festifs dont nous avons parlé montrent que le repas est tout autre chose que ce qu'on y mange, sa place dans un rituel, le temps qu'on y passe, .la façon de partager, les discours et paroles échangées font partie du repas autant que les mets. C'est que nous avons abordé ici deux exemples de repas inscrits dans des stratégies sociales, la première d'intégration, la seconde de contestation.

Dans d'autres cas, au contraire, les symboliques peuvent être plus directement liées à tel mets ou à tel geste, c'est le cas des plats de fête traditionnels. Leur fonction sociale apparaît moins directement. Ces rites ne sont facteurs d'intégration que parce que d'autres les pratiquent pour les mêmes occasions. Le plat traditionnel devient alors en quelque sorte le signe mobile de I’ unité et le repas ritualisé apparaît comme la mise en scène collective de fêtes dont le caractère est jusqu'à nos jours, et d'abord, privé.

Pas de fête sans repas ! (extrait du livre La table et le partage)

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