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Hauts Grades

Le bâton

27 Novembre 2014 , Rédigé par Aymeri Publié dans #Planches

Etymologiquement, bâton vient du latin bastrum, bastare : porter. Morceau de bois rond, allongé, servant d'appui, d'arme, d'instrument de punition - d'appui d'équilibre pour le skieur - pouvant susciter : des difficultés (bâton dans les roues) - ou une situation dure (politique du bâton) ou bien du laisser aller en parlant : parler à bâton rompu ce que d'emblée je ne tenterais pas de faire car je vais vous parler du bâton, pas de celui de craie, ni du bâtonnet des produits cosmétiques. Mais alors de quel bâton s'agit-il après ce qu'en donne le Larousse ?

Nous voici comme réunis au départ d'un voyage, comme un groupe de voyageurs, mais de voyageurs d'un caractère un peu particulier puisque je vous propose de nous situer pareillement à ceux qui entreprenaient de voyager d'Europe vers les lieux saints de Palestine, vers St Jacques de Compostelle qui est aussi un lieu saint, et qui n'étaient rien d'autre que des pèlerins. Car il est très difficilement envisageable de dissocier le bâton... du pèlerin.

Aussi, effectuons une halte rapide sur ce que représente un pèlerin : globalement c'est une personne qui va visiter des hauts lieux de piété dans un but essentiellement religieux mais il est peut être aussi un tout autre voyageur : dans les mers tel le requin-pèlerin ou dans les airs tel le faucon-pèlerin, avant d'en venir sur notre planète au bâton du pèlerin. L'ensemble des pèlerins donc voyageant sur terre vers un lieu consacré détermine le pèlerinage : ce sont également les Grecs avec Delphes, Epidaure, Dodom - les Egyptiens avec le temple d'Amon - les musulmans avec la Mecque - les juifs avec Jérusalem - les hindous avec Bénarès - les chrétiens du Moyen Age avec Jérusalem et St Jacques de Compostelle enfin plus près de nous Rome, Lourdes, Fatima, Mont Saint Michel, Vézelay, Cluny, Chartres … Tous ces pèlerinages ont nécessité à une certaine époque pour les raisons que chacun sait la création d'une milice religieuse protectrice des agressions. Restons-en là pour cet aspect de l'histoire.

Comme tout ceci se situe dans le domaine des définitions, je compte sur votre indulgence qui, dans l'apport des quelques éclairages complémentaires que je vais essayer de vous communiquer sur le bâton, saura m'épargner de toute imperfection susceptible d’apparaître dans mes propos - Ceci dit nous conviendrons que l'identification première du bâton serait une canne compagnonnique ou bien une verge que portaient certains magistrats d'Ancien Régime.

En fait, le bâton apparait sous divers aspects ; le plus fréquent est sa fonction d'arme, mais surtout d'arme magique, comme soutien de la marche du pasteur et du pèlerin - mais il est surtout et avant tout comme cela se sait axe du monde de par sa verticalité. Alors que chez les bouddhistes, il est arme de défense paisible - signal d'une présence en devenant le symbole de l'état monastique associé a une arme d'exorcisme - il écarte aussi les influences pernicieuses, libère les âmes de l'enfer, apprivoise les dragons, il fait naître les sources. (on va retrouver cela plus loin). Dans les légendes de sorcellerie, le bâton est devenu la baguette grâce à laquelle la bonne fée change la citrouille en carrosse et la méchante reine en crapaud ...

Lorsqu'il est appui pour la marche, il est tout simplement signe d'autorité tels la houlette du berger, le bâton du commandant, la canne du pasteur, la crosse de l'Evêque qui est la transfiguration du bâton de berger dont le balancé de sa marche rituelle est la transcription splendide et périmée de celle des princes-pasteurs dans les pâturages anciens. C'est en fait le maître indispensable, le tuteur servant à faire avancer la "bête" en s'appuyant dessus tel le disciple qui s'appuie sur les conseils du maître (action de porter...)

Soutien, défense, guide, le bâton devient symbole de souveraineté, de puissance, de commandement pas seulement réservé en Grèce aux juges et aux généraux mais aussi comme marque de dignité aux maîtres de l'enseignement supérieur : bâton rouge réservé aux héros pour les explications des textes d'Homère, bâton jaune en signe de voyages éthérés d'Ulysse sur la mer céleste pour l'Odyssée.

Grâce à Hermès le feu a jailli du bâton, selon la légende grecque, hormis celui que Prométhée apporta du ciel en frottant un bâton de bois dur et un bâton de bois tendre en faisant jaillir aussi le feu, il fait penser à la fertilité et à la régénération dans sa comparaison phallique tels la lance ou le pilon. Je rappellerais ici que la lance était l'attribut d'Athéna touchant à la libido, honorait tout combattant ayant accompli une action d'éclat en signe d'honneur - et que le pilon dit un conte en Birmanie est un objet/bâton qui bien qu'ayant écrasé des épices pendant toute une vie de femme est tellement imprégné d'odeur qu'il réveille les morts, rajeunit les vieux, rend les jeunes immortels ; à cet effet la lune le dérobe afin de conserver une éternelle jeunesse mais un chien poursuit la voleuse en lui faisant lâcher prise - aussitôt après la lune vieillit ; c'est à cause de cela qu'elle nait et meurt périodiquement.

Ce feu jaillissant du bâton en définitive, c'est celui de l'étincelle, de l'éclair, de la foudre ; il fait pleuvoir les sources souterraines comme Moïse le réalise lorsqu'il frappe le rocher d'où jaillit l'eau en désaltérant ainsi tout un peuple - ou bien - comme le fit le prêtre de la déesse Déméter qui frappait le sol avec un bâton dans le sens de promouvoir la fertilité et d'évoquer les puissances souterraines .Il faut encore citer le bâton de Moïse se transformant en serpent, puis en redevenant bâton (Exode 7 -8 à 12) fut la preuve de la suprématie de Dieu, symbole de l'âme transfigurée par l'Esprit divin, ou bien citons l’autre bâton de Moïse qui deviendra le serpent d'airain et une préfiguration de la Croix rédemptrice.

Mais beaucoup plus sensible pour moi est le symbolisme axial du bâton ou axe du monde, où s'enroulent en sens inverse deux hélicoïdales telles deux serpents autour du bâton dont Hermès - toujours lui , messager des Dieux et guide des êtres dans leur changement d'état - fit son caducée - en équilibrant ainsi les deux aspects gauche et droit, diurne et nocturne du serpent. Ce dernier possédant un aspect bénéfique et un autre maléfique présente l'équilibre et l'antagonisme de courants cosmiques ascendants et descendants figurés par une double spirale. Sa légende se rapporte au chaos primordial avec les 2 serpents qui se battent et à sa polarisation avec leur séparation que l'enroulement final autour de la baguette, équilibre faisant dire par là que le caducée est bien un symbole de Paix.

On pourrait s'amuser à développer à l'envi ces multiples facettes qui dans leur interprétation ne nous laisse pas indifférent surtout lorsqu'on l'associe au symbole de l'arbre sacré demeure ou substitut de la divinité. Il reste cependant l'emblème universel de la science médicale, avec le serpent enroulé autour de l'arbre de vie montrant la vanité domptée et soumise en transformant le venin en remède et la force pervertie en voie droite par la symétrie des volutes des serpents (il s'agit là de la santé comme équilibre psychosomatique).

Mais le pèlerin aidé de son bâton - on vient de le voir , symbole de paix , de défense et de régénération - qu'il fabrique lui même frappe aussi le sol pour bien marquer sa situation sur la terre où son temps d'épreuves s'accomplit afin d'accéder à la Terre Promise - cité idéale que notre passage nous fait rechercher. Finalement cet attachement à des fins lointaines et de nature divine exprime son caractère transitoire mais aussi un certain détachement intérieur par rapport au présent. C'est ce que je ressens en cet instant de partage, peut-être bien vous aussi, après avoir livré à votre sagacité ces quelques données qui ne sont pas toutes de moi comme vous l'avez probablement deviné, en espérant qu'elles nous aiderons à mieux tracer les contours de l'hommage à rendre au Sanctificateur des Lieux de notre pèlerinage en essayant d'y trouver une forme d'identification .

Le Voyage, ce Voyage, notre Voyage, ne serait pas en bonne harmonie avec ce qui vient d'être dit si le luxe faisait place à la pauvreté dans son sens le plus noble, car grand serait le risque d'ôter toute épreuve d'endurance et de dépouillement indispensables à la préparation à la révélation divine au terme de ce passage. Vous ressentez bien je crois que dans cet idéalisme quelque peu sentimental, nôtre âme de pèlerin ne pourra en sortir que plus purifiée encore, pourquoi pas illuminée... Alors interrogeons-nous sur cette démarche à la recherche d'un maître (le bâton ?) choisi.... Et pour finir de compléter ce tableau de voyage fabriquons un bâton qui selon une croyance ancestrale protège des nombreux dangers, pièges et autres embuscades susceptibles d'être rencontrés durant le chemin.

Mais attention ne nous précipitons pas, car la recette de fabrication qui est donnée pour obtenir ce type de bâton, celui du pèlerin que chacun de nous est, encore au siècle dernier pratiquée dans certaines régions croyantes (Lozère) risque de compliquer les choses s'il prenait l'envie à quelques uns - unes - de les mettre en œuvre - vérifiez vous mêmes : "Cueillez le lendemain de la Toussaint une forte branche de sureau que vous aurez soin de ferrer par le bas ; ôtez en la moelle ; mettez à la place les yeux d'un jeune loup, la langue et le cœur d'un chien, trois lézards verts et trois cœurs d'hirondelle, le tout réduit en poudre par la chaleur du soleil entre deux papiers saupoudrés de salpêtre ; placez au-dessus, dans le cœur du bâton sept feuilles de verveine cueillies la veille de la St Jean Baptiste avec une pierre de diverses couleurs qui se trouve dans le nid de la huppe ; bouchez ensuite le bout du bâton avec une pomme à votre fantaisie et soyez assuré que bâton vous garantira des brigands, des chiens enragés, des bêtes féroces, des animaux venimeux, des périls et vous procurera aussi la bienveillance de ceux chez qui vous logerez." Votre étonnement se comprend aujourd'hui ; il n'entrait pas en ligne de compte au Moyen Age qui éprouvait la grande nécessité de faire protéger ses pèlerins contre tous dangers extérieurs. En revanche, j'espère bien que la divulgation de cette vieille recette quelque peu originale, m'épargnera grâce à votre mansuétude le bâton... qu'il vous faudrait pour me faire battre selon une vieille coutume.

A bien des égards et en définitive, c'est dans tout ce mouvement participatif à cette quête que peut-être nous partageons qu'au départ de ce voyage fortement imprégné de pèlerinage, il me vient l'envie et le besoin d'appeler de tout mon cœur, de toute mon âme, la paix comme accompagnatrice, par sa manifestation en nous tout simplement, afin que le maître sur lequel nous nous appuyons en lui demandant son aide, nous guide sur le chemin de l'amour, de la bienfaisance, de la tolérance, sources de joie profonde, mis au service de l'humain. Si dans la bénédiction que nous sollicitons nous avons le bonheur d'en cueillir une toute petite parcelle aussi petite soit-elle, alors quelque part notre foi et notre charité trouveront en nous une force supplémentaire d'encouragement.

Source : www.ledifice.net

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