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Hauts Grades

Faut-il partir du pied droit ou du pied gauche ?...

5 Janvier 2015 , Rédigé par Roger Dachez Publié dans #Planches

Voici une question qui a fait couler beaucoup d’encre et suscité des exégèses parfois surprenantes. Il est même arrivé que l’on convoque la Kabbale pour expliquer que dans certains Rites on part du pied droit – le côté de la « Clémence » – et que dans d’autres, c’est du pied gauche – le coté de la « Rigueur » !...

On peut certes, comme Jonathan Swift – qui passe pour avoir été franc-maçon – considérer que ce problème est d’un intérêt assez mince et relève de la même problématique que celle l’empereur de Lilliput qui souhaitait savoir, si l’on en croit les Voyages de Gulliver, comment il fallait manger les œufs (par le gros bout ou par le petit bout), et qui s’apprêtait à défendre son point de vue par les armes !

Mais si le sujet est en effet assez mince, il permet au moins d’illustrer une méthode. Pour comprendre le sens et la portée d’un usage maçonnique, l’herméneutique aventureuse, mais si commune, qui consiste à croire que la réponse est dans la question et que, en vertu de la « libre interprétation des symboles », on peut tout imaginer, conduit malheureusement très souvent à pures élucubrations. Pour trouver le droit chemin la méthode est pourtant simple, c’est toujours la même : pister l’apparition d’un usage dans l’histoire des rituels et la rapporter au contexte, à la fois maçonnique et cultuel, qui l’a vu naître. On fait ainsi des découvertes intéressantes.

Partir du bon pied

Les plus anciens « rituels », qu’ils viennent d’Ecosse (les manuscrits du groupe Haughfoot, de 1690 à c. 1715) ou anglais, sont davantage des catéchismes, des instructions que des rituels au sens propre. La fameuse Masonry Dissected, la divulgation majeure de Prichard, en 1730, ne nous en dit pas davantage.

Lorsque les premières divulgations françaises apparaissent, entre 1737 et 1744, on ne trouve pas de renseignement substantiel sur ce point. Quand des rituels « bien écrits » de ce qui allait bientôt s’appeler le Rite Français (ou Moderne) sont disponibles, soit vers la fin du XVIIIème (version manuscrite de 1785, version imprimée de 1801, Rituel « Berté » de 1788), on parle des « trois pas d’Apprenti » sans plus de précision. Cependant, les Tuileurs du XIXème siècle, comme celui de Delaulnaye (1813) nous apprend bien que « selon le régime du Grand Orient de France », on part du pied droit pour la marche d’Apprenti – ce que confirme le Tuileur de Vuillaume (1825).

Il faut ici préciser que les rituels français du XVIIIème siècle, dont ceux du Rite Ecossais Rectifié (1783-1788), ne reprennent pas tous cet usage bien qu’ils soient de type « Moderne » : dans le RER, le candidat part du pied gauche, mais c’est le pourtant toujours genou droit qui est mis à nu (et donc le gauche en pantoufle)[1] ! Avec la présence des trois grandes colonnes Sagesse, Force et Beauté au centre de la loge, c’est donc l’un des deux seuls caractères distinguant ces Rites Ecossais du XVIIIème des rituels plus courants à l’époque – précurseurs du Rite Français.

La première idée qui se présente naturellement à l’esprit est que l’usage de partir du pied droit – on n’ose dire cette « tradition » – venait précisément de la Grande Loge de Modernes, c’est-à-dire la première, fondée en 1717, et dont dérive les usages maçonniques les plus anciennement connus en France au XVIIIème siècle. Mais nous ne disposons pas de rituel certain du « Rite des Modernes » pour cette période en Angleterre…sauf peut-être dans un texte en français !

Il s’agit du Franc-maçon démasqué, publié la première fois en 1751, à Londres, « chez Owen Temple bar ». Or ce texte, en partie énigmatique, semble bien pouvoir être considéré comme représentant au moins une version du rituel des Modernes, à Londres, vers le milieu du siècle. C’est d’ailleurs l’avis d’A. Bernheim avec qui il m’arrive souvent d’être d’accord quand il s’agit de parler d’histoire lointaine de la franc-maçonnerie…[2]

Une divulgation problématique mais bien intéressante...

Or ce texte est sans ambiguïté. Il dit que la marche d’apprenti se fait « en avançant le pied droit le premier », ce que les textes français imprimés de la même époque ne disent pas aussi précisément.

On peut par conséquent admettre, comme hypothèse de travail raisonnable, que « partir du pied droit » est un usage des Modernes, transmis et conservé en France tout au long du XVIIIème siècle, jusqu’à nos jours dans les Rites qui dérivent du Rite des Modernes, au premier rang desquels le Rite Français.

Les Anciens roulent à gauche…

En revanche, que pouvons-nous dire des Anciens ? Les premiers rituels imprimés qui se rapportent à leurs usages sont de 1760, notamment The Three Distinct Knocks (Les Trois Coups Distincts). Ce texte très élaboré ne dit pas clairement que l’on commence la marche d’apprenti du pied gauche. Cependant on note d’emblée une différence frappante avec tous les rituels français cités plus haut – et aussi avec Le Franc-maçon démasqué : c’est ici le genou gauche qui est mis à nu (le pied droit en pantoufle), et non le genou droit (avec le pied gauche en pantoufle)! C’est du reste ainsi que, de nos jours encore, se prépare le candidat en Angleterre – et l’on sait que le Rituel de l’Union, en 1813, a fait prévaloir sur pratiquement tous les points les usages des Anciens.

Une divulgation emblématique des Anciens

Il devient alors à peu près évident que dans la tradition des Modernes, le pied gauche est déchaussé et que chez les Anciens, c’était l’inverse. Cela pourrait déjà sembler cohérent avec le fait que le premier pas est fait, chez les Modernes, en partant du pied droit, et chez les Anciens en partant du pied gauche.

C’est de cette source que provient peut-être l’usage au REAA de partir du pied gauche – comme l’annoncent déjà sans équivoque les Tuileurs de Delaulnaye et de Vuillaume. On sait en effet que les grades bleus du REAA furent compilés en France en 1804 à partir d’une source essentielle, le rituel des Anciens que les fondateurs du REAA avaient pratiqué en Amérique. Il reste cependant que dans ce rituel, le Guide des Maçons Ecossais, qui est une synthèse maladroite et un peu bâclée entre le Rite des Anciens et un Rite Ecossais du XVIIIème siècle français (donc de type « Moderne »), on a mixé, à la hâte et sans trop de discernement, des éléments souvent incohérents. Ainsi, dans le Guide, on part bien du pied gauche, mais l’on a conservé, comme dans les Rites Ecossais du XVIIIème siècle, la préparation physique avec « le genou droit nud et le soulier gauche en pantoufle ».

Un melting pot maçonnique...

On ne sait donc trop si le REAA tire son choix du « pied gauche en premier » des Rites Ecossais antérieurs ou du Rite des Anciens. Mais nulle part, dans les rituels Ecossais du XVIIIème siècle, qui sont par ailleurs, répétons-le, de type Moderne – avec en particulier l’ordre J. et B. (voir plus loin) pour les deux premiers grades et les deux Surveillants à l’ouest – on ne justifie d’aucune manière cette inversion, seulement partielle puisque la préparation physique, elle, n’a pas changé…

Il nous reste donc à tenter de comprendre pourquoi les Modernes commençaient à droite et les Anciens à gauche.

Le retour des Colonnes

On sait que, entre les Modernes et les Anciens, l’une des différences tenait à l’ordre des mots des deux premiers grades : chez les Modernes c’était J. au premier grade et B. au second, et le contraire chez les Anciens. Là encore, on a dit beaucoup de choses sur les raisons de cet ordre différent...

Je ne reviendrai pas ici en détail sur ce sujet que j’ai traité ailleurs[3], mais la thèse classique admise par la Grande Loge des Modernes elle-même en 1809 – selon laquelle, « vers 1739 » les Modernes auraient délibérément inversé l’ordre ancien – ne tient plus guère aujourd’hui. Il est bien plus vraisemblable que cette différenciation fut plus tardive, en tout cas postérieure à l’apparition de la Grande Loge dite des Anciens, et nul ne peut dire qui a commencé à changer quelque chose. Certes, on sait aujourd’hui que la position archéologique, dans le Temple de Jérusalem, était bien B. au nord et J. au sud, mais cette perspective n’est jamais évoquée par quiconque au XVIIIème siècle et ne sert jamais de justification. Rappelons que dans la polémique assez peu reluisante qui a opposé les deux Grandes Loges anglaises pendant 60 ans, Laurence Dermott, le chef de file des Anciens, disait que les Modernes ignoraient tout simplement la signification J. et de B. , et que c’était la raison de leur « erreur » : selon lui, les Modernes croyaient que J. renvoyait au « rhum de la Jamaïque » et B. à celui de la Barbade !...

C’est ici qu’on peut faire une hypothèse. Je soupçonne qu’il y a un rapport entre l’ordre inverse des deux mots, d’une part, et la préparation inversée des candidats et leur marche, d’autre part. Or, si on lit simplement la Bible en oubliant l’archéologie, on ne lit pas que J. était au sud, mais qu’elle était « à droite » et que l’autre colonne, B., était « à gauche ».[4]

Les Modernes, avec J. pour mot de l’Apprenti partaient du pied droit, et les Anciens, avec B., partaient du pied gauche…[5]

Cette question de l’inversion des colonnes a pris tellement d’importance dans leur querelle, que j’incline à penser qu’elle a pu aussi influencer le « pied de départ ». En tout cas, après l’Union de 1813, la Loge de Réconciliation qui a travaillé entre 1813 et 1816 pour fixer le rituel de l’Union – celui que sont supposées pratiquer toutes les loges anglaises de nos jours – a adopté à la fois le départ du pied gauche et la préparation physique correspondante (et non celle des Modernes, comme l’ont fait les Rites Écossais en France)[6]… en même temps que l’ordre « ancien » des mots, comme si tout cela avait à ses yeux une secrète cohérence !

Je laisse à chacun le soin de méditer cette hypothèse, qui est n’est pas entièrement démontrée, je l’admets, et le cas échant de la contester. Une recherche documentaire plus approfondie viendra peut-être la contredire.

Il reste qu’avec une série de bons rituels convenablement datés et une Bible – de présence celle du Roi Jacques pour les références anglaises (King James Version) – on peut comprendre presque toute la maçonnerie…ou du moins éviter les plus graves élucubrations !

[1] Le même paradoxe, que j’appelle « l’inversion partielle », s’observe dans le Rite Écossais Philosophique de la fin du XVIIIème siècle.

[2] Masonic Catechisms and Exposures, AQC 106, 1994.

[3] R. Désaguliers, Les deux grandes colonnes de la franc-maçonnerie, 4ème éd. Revue et corrigée par R. Dachez et P. Mollier, Paris, 2012, Chapitre II « Le problème de l’inversion des mots des deux premiers grades », pp.33-63.

[4] Rappelons que dans la tradition des Hébreux puis des Juifs, on désignait le nord et le sud en regardant l’est : le nord est alors à gauche et le sud à droite. Et n’oublions pas que le Temple de Salomon s’ouvrait à l’est, et qu’on regardait donc vers l’ouest en y entrant…

[5] I Rois, 7, 21-22.

[6] Il faut observer que dans le Rite des Modernes comme dans celui des Anciens, le genou est découvert du côté qui effectuera le premier pas, et c’est encore de ce côté que l’on s’agenouillera pour le serment. Ce parallélisme, qui a peut-être un sens, est perdu dans les Rites Ecossais sans qu’on en connaisse la raison…pour autant qu’il y en ait une !

Source : http://pierresvivantes.hautetfort.com

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Tohou 05/01/2015 16:38

Article intéressant ... Réglons le problème des colonnes J et B.
Si nous regardons la représentation des colonnes du Temple de Salomon, on a bien en les regardant de face, une fois sur les parvis, J à gauche et B à droite. Au REAA cette disposition est respectée, d'autant que nous entrons dans la Loge avant de la consacrer en Temple après l'ouverture des travaux..
Cela a de multiples conséquences...
Tout d'abord, une Loge était la baraque de chantier où on entreposait les plans et on faisait de l'instruction aux apprentis, compagnons. Généralement, elle était adossée au monument en construction. Or, le Temple jusqu'à un certain nombre de degrés, est en construction et ne peut donc pas recevoir une tenue. Aussi, on consacre la Loge en Temple et on fait comme si ... c'est un peu la méthode de certaines religions qui, étant 10, peuvent se réunir et tenir réunion, quel que soit l'endroit où ils se trouvent.
Ainsi, avant d'entrer dans la Loge, nous ne sommes que dans la partie en construction du vrai Temple, sur le chantier, que nous appelons improprement "parvis". Car le parvis, sera justement là, plus tard quand le Temple sera terminé, à la place de la Loge. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, on trouve le pavé mosaïque dans la Loge et non sur le supposé parvis... Une fois consacré, comme il se doit, le pavé disparaît sous le tableau de Loge, car les Frères sont supposés transcender les oppositions pour les rendre fécondes ensuite, au risque sinon, de ne pas pouvoir entrer dans le Temple, car on n'y tient pas audience et on ne s'apostrophe pas.Cela est confirmé par le Tableau de Loge au 1er degré du REAA de la GLDF où les colonnes paraissent inversées à un néophyte. On voit également que le pavé mosaïque est bien "dehors" et pas dedans.
Il y a donc une "cohérence" dans le REAA qu'il n'y a pas au rite moderne, sauf à considérer que la tenue se tient sur le chantier même du Temple, à l'intérieur de ce qu'il sera plus tard.
Mais personnellement, je pense que cette bataille "modernes" contre "anciens" a dû entraîner bien des conséquences "imprévisibles" pour avoir autorité et sont passés (dommage d'ailleurs) sur le sens que cela pouvait entraîner.
.
Maintenant, en ce qui concerne les trois pas, pied gauche, pied droit. Personnellement, je fais un rapprochement avec le Livre de la Loi sacrée ... Cette Bible, aujourd'hui installée sur l'autel des serments ne peut être appelée "Loi sacrée" car, cette dernière, est représentée par les tables rapportées par Moïse. Rappelons-nous qu'à une certaine époque, c'est la Règle qui était la 3e grande Lumière, la Bible étant sur son lutrin, à proximité, mais n'était pas considérée comme une grande Lumière. Rappelons-nous également, que la Bible n'a fait son entrée en GLDF qu'en 1953...

Pourquoi les tables des 10 paroles appelées commandements me semblent cohérentes et en quoi ont-elles un rapport avec la marche de l'Apprenti ?
Il faut savoir que, les représentations habituelles de cette Table soit 5 paroles sur la table de gauche et 5 sur la table de droite, n'a aucune valeur (quand vous visitez certaines églises, certains vitraux, certaines statues d'anges portant les Tables, sont bien en 3 et 7 car sculptées ou vitrifiées par des initiés). Pourquoi ? parce que la table de gauche ne doit recevoir que 3 paroles et celle de droite 7 paroles. Allons plus loin et expliquons cette représentation. Les Lois doivent être lues à la manière des Hébreux, c'est-à-dire du bas de la Table de droite vers le haut de la Table de gauche ce qui revient à dire qu'un Hébreu lira les Lois de la 10 vers la 1. Dans ce cas, on commence par lire la 10e parole, puis la 9 etc. Or, les paroles 4 à 10 (attention cependant à la Bible qui sert de référence car souvent c'est 4 et 6, perdant sa valeur symbolique) règlent les relations horizontales entre les hommes. En effet, "Tu ne tueras point" par exemple est une des 7 paroles constituant la LOI MORALE qui régissent le rapport d'un groupe ou d'un homme vis-à-vis d'autres.
Les trois de la Table de gauche, régissent les rapports de l'Homme avec Dieu du genre "tu n'auras pas d'autres dieux que moi" etc. c'est donc là, une relation verticale. Or, les Esséniens, appelaient ces deux Tables : "les pieds ...." Pourquoi ? parce que leur forme de présentation faisait penser au pied (je rappelle que la forme du dessous du pied, du rein et de l'oreille est celle du foetus, c'est-à-dire d'un être qui va naître et à quoi allons-nous naître ?) Or, les trois pas faits du pied gauche, correspondent parfaitement aux trois lois ONTOLOGIQUES et se dirigent donc en direction de l'Orient où se trouve la Lumière, pendant que le pied droit, à l'horizontale, "se traîne" pour rejoindre après chaque pas, le pied gauche et former une équerre. Ainsi, cela indique que les lois Morales ne sont qu'une conséquence des Lois ontologiques et non le contraire et on doit admettre qu'un FM est un homme de bonnes moeurs en frappant à la porte et qu'il connaît ces lois morales. En revanche, il va passer quelques degrés dans l'apprentissage de cette partie divine... mais c'est une autre histoire. Pour le rite moderne, je ne trouve AUCUN sens à ce départ du pied droit, même si, on pourrait m'opposer que les Romains ne faisaient rien qui partaient de la gauche (sinistra en latin) car ça portait malheur mais au-delà de ça, j'ai abandonné ma tentative de compréhension et je l'ai mise comme une conséquence des guéguerres habituelles qu'on voit entre "associations" plus que de métaphysiques. J'ai dit.