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Hauts Grades

Mémoires de J. de Maistre - FM et Révolution Française

21 Avril 2015 , Rédigé par Joseph de Maistre Publié dans #histoire de la FM

Vous me demandez avec instance, mon cher baron, quelques notices sur la Franc-Maçonnerie, nommément sur celle de Savoie. Séparé de mes livres et de mes papiers, je ne puis être fort exact surtout sur les dates ; mais c'est ce qui importe le moins. Je ne vous dirai pas tout ce que je voudrais ; mais ce que je vous dirai sera rigoureusement vrai. La Franc-Maçonnerie fut apportée en Savoie par le marquis de Bellegarde, père du marquis de Bellegarde. La loge instituée à Chambéry portait le nom des Trois Mortiers (1). Ce fut la mère de toutes les autres loges de province. C'était purement une société de plaisir dont le gouvernement n'avait absolument rien à craindre. Au commencement elle réunit tout ce qu'il y avait de plus distingué à Chambéry. Ensuite elle déclina, comme il arrive à toutes les institutions humaines. Il y eut des brouilleries ; on expulsa quelques membres qui constituèrent de leur chef une seconde loge appelée la Parfaite Union. Longtemps on l'appela loge bâtarde, mais ensuite, «Ile se fit constituer régulièrement par la Grande Loge de France ; elle demeura cependant toujours en dehors de l'autre par la qualité des personnes. La loge des Trois Mortiers établit une loge à Turin, laquelle mit de l'orgueil à ne plus dépendre de Chambéry. Elle profita donc du sommeil de la loge de Savoie, et se fit constituer à son tour Grande Loge, par celle d'Angleterre. Il y eut, à cet égard, quelques discussions qui n'ont pas eu de suite. Les choses ont demeuré dans cet état pendant trente ou quarante ans, et vous pouvez être assuré, mon chier ami, qu'il n'y avait absolument rien de mauvais dans cette institution et qu'il n'y était surtout aucunement question de religion ni de politique. II y a douze ans, plus ou moins, que le baron de Wehler apporta d'Allemagne en France ce qu'on appelle la Réforme, et le Chef-lieu fut établi à Lyon. Plusieurs Français avaient sans doute d'anciennes relations en Allemagne et connaissaient probablement le nouveau Régime ; mais il était totalement ignoré en Savoie. (i)

(1)Joseph de Maistre faisait partie de cette loge dès avant 1774. A cette date il y a les titres de Grand Orateur et de Substitut des généraux et Maître symbolique. Il en fit partie jusqu'en 1778.

Dès que le nouvel établissement eut pris de la consistance à Lyon, les francs-maçons de cette ville projetèrent d'établir une loge semblable à Chambéry. Ils entrèrent donc en négociation au moyen d'une personne de confiance qui connaissait les deux villes. On fit des propositions, et enfin sept personnes seulement dont trois gentilshommes furent choisis, pour être les chefs et les fondateurs de la Réforme ; et même, quatre seulement dont trois gentilshommes, eurent la confiance pleine et définitive de Lyon. Ces quatre personnes firent successivement le voyage de Lyon pour s'instruire à la source. Deux d'entre elles y sont même retournées d'autres fois. Quant à l'institution de la loge simple, elle ne souffrait point de difficulté. Elle fut établie sous le nom de la Parfaite Sincérité (1). On admit ce qu'il y avait de mieux dans la loge des Trois Mortiers, qui, se trouvant par ce moyen presque anéantie par le fait, en conçut un grand ressentiment, d'autant plus que le choix était une espèce d'insulte pour ce qu'on-

(1) C'est le 4 septembre 1778 que Maistre passa à la loge réformée écossaise de la Sincérité, qui dépend du Directoire écossais de la deuxième province d'Auvergne (Lyon), dont l'âme est J.-B. Willermoz, disciple de Martinez de Pasqually. II prend le nom de Josephus a Floribus. II fait partie, comme nous le voyons, d'un groupe très secret d'initiés supérieurs qui semblent avoir des connaissances plus profondes et un rôle plus important que les maçons ordinaires de la loge, manœuvres par eux plus ou moins mystérieusement. Le Collège métropolitain de France (Lyon), centre de l'écossisme, avait en effet placé dans les préfectures de Chambéry, de Turin et de Naples, des Collèges particuliers formés par une classe secrète de chevaliers grands-profès. Le Collège de Chambéry, fondé en 1779, comprenait seulement quatre grands profès, chevaliers maçons bienfaisants de la cité sainte, « dont trois gentilshommes » ayant « la confiance pleine et indéfinie de Lyon ». Ces quatre initiés supérieurs qui « firent successivement le voyage de Lyon pour s'instruire à la source », n'étaient autre que : Hippolyte, chevalier de Ville (a Castro) sénateur, président du Collège; — Marc Rivoire aîné, bourgeois (a Leone alto), dépositaire; — Joseph, comte Maistre (0 Floribus) avocat général au Sénat de Savoie et substitut; — Jean-Baptiste, comte Salteur (a Cane), son ami et collègue au Sénat. .— Joseph de Maistre, on le voit, joua un rôle actif dans la Maçonnerie pendant au moins dix-sept ans (jusqu'en 1791); et, dès l'âge de 29 ans (1782, date du tableau des Grands Profès), probablement même de 26 (1779, date de la fondation du Collège de Chambéry), il était parvenu aux grades les plus élevés du rite écossais et du martinisme.

avait laissé. Elle résolut en conséquence de ne plus communiquer avec les francs-maçons réformés et prononça contre leur loge une excommunication maçonnique. La loge de la Réforme se distingua d'abord aux yeux du public par plusieurs caractères extérieurs : d'abord par la qualité des personnes qui formèrent ce qu'on appellerait aujourd'hui une loge aristocrate, car elle était réellement composée de tout ce qu'il y avait de mieux à Chambéry dans toutes les classes. 2° Ses aumônes firent grande impression ; elles étaient régulières, abondantes et bien placées : on en vit une de 59 louis dans une occasion intéressante. 3e La sobriété dans les repas, et le respect pour les lois de l'abstinence firent aussi une certaine sensation. La société s'étant vue dans le cas de donner à souper à des étrangers, un jour de jeûne, on servit une collation de vingt-cinq ou trente couverts, sans y admettre aucun mets contraire à la loi. Cette classe de francs-maçons (1) s'étendit rapidement dans les principales contrées de l'Europe. Elle reconnaissait pour supérieur général S. A. S. Mgr le prince de Brunswick. Le défaut de correspondances et la suppression totale de la franc-maçonnerie par les raisons qu'on dira plus bas, ont empêché de connaître son successeur. Il y avait donc trois loges à Chambéry et trois espèces de franc-maçonnerie : 1° la Réforme (Parfaite Sincérité), dépendante de Brunswick ; 2° les Trois Mortiers, dépendante d'Angleterre, mais qui était tombée dans un grand discrédit, et dont l'Angleterre n'a jamais ouï parler ; 3° la Parfaite Union, dépendante de France ou, pour parler jexactement, du Grand Orient de Paris, présidé par le duc de Chartres, depuis l'infâme duc d'Orléans (2) qui probablement commence aujourd'hui son supplice dans les prisons de Marseille. Au reste, rien de plus innocent que cette affiliation fut faite il y a plus de dix ans et dans un moment où Dieu seul savait ce qui devait se passer en France. En 1788 (à peu près) (3) sept particuliers de Chambéry, artistes ou particuliers, recoururent à une loge de France (je ne sais plus laquelle) pour se faire constituer en loge régulière à Chambéry, nous le nom des Sept Amis. La loge de France, avant de répondre, consulta la loge de

  1. La réforme écossaise. (2) Philippe-Egalité. (3) 1786 exactement

la Réforme à Chambéry, qui ne goûta pas du tout ce nouvel établissement. On y fut d'avis que la franc-maçonnerie n'étant point sous l'inspection des lois et n'ayant d'autre soutien que l'honneur et les sentiments de ceux qui la composaient, si on livrait cette institution aux classes trop peu élevées de la société, il arriverait infailliblement qu'elle finirait par tomber dans les classes infimes, et que ses sociétés ne manqueraient pas de se faire connaître un beau jour par quelque insigne polissonnerie. Cependant, Comme il en coûte toujours infiniment d'insulter par écrit, voici quelle fut la réponse curieuse de la loge réformée. Elle se contenta de dire laconiquement « qu'aucun des frères de la Sincérité ne pouvant connaître aucun des Sept Amis, ils n'étaient pas dans le cas de donner aucune instruction sur leur compte ». Si les Français avaient eu du bon sens, il y en avait assez pour faire rejeter la demande ; et ceux qui avaient répondu n'en doutaient pas. Cependant il en arriva tout autrement : la loge fut constituée sous le titre des Sept Amis, et entra tout de suite en correspondance avec Paris. Ainsi il y eut quatre loges : Parfaite sincérité : Brunswick. Trois Mortiers : Angleterre ou rien. , Parfaite Union : Grand Orient de Paris. Sept Amis : Grand Orient de Paris. Au nombre des personnes qui composaient cette dernière loge se trouvait le nommé Debri, orfèvre, homme fort connu par sa démocratie, et qui est devenu depuis la Révolution un des principaux clubistes. Il a fort été question de lui dans les procédures qui ont été faites en 1792 contre les démocrates de Chambéry. Cependant il n'a jamais été convaincu de rien, car le gouvernement ne fut jamais assez instruit parce qu'un décret fatal de la Providence l'avait jeté dans une mauvaise route. Le Roi se rappellerait sûrement, si on lui en parlait, que le grand inquisiteur ayant chicané, il y a quelques années, un orfèvre qui avait travaillé des bijoux pour la loge Réformée de Turin, la chose vint aux oreilles de Sa Majesté, qu'à cette occasion on ne fit nulle difficulté de lui montrer quelques papiers et même de lui décliner les noms des personnes qui la composaient. Elle put se convaincre par Jà que tous ces noms étaient au-dessus du Soupçon. Lorsque les troubles de France commencèrent malheureusement à ébranler la Savoie, la loge de Chambéry (je parle toujours! de la Réformée) pensa que tout rassemblement quelconque pouvait, dans ce temps de crise, donner de l'ombrage au gouvernement. En conséquence, elle résolut d'elle-même de ne plus s'assembler. Et l'on avait réellement cessé de s'assembler, lorsque les craintes du Roi, sur ces sortes d'établissements lui parvinrent, si je ne me trompe dans l'été de 1791. Vous me faites encore beaucoup de questions, mon cher ami, sur le but de ces associations, sur les loges de régiment, sur les listes imprimées des noms de frères, etc. Commençons par les objets moins importants. De tout temps, il y a eu des loges dans les régiments, ambulantes comme ces corps, et qui devaient même dans les règles, payer un léger tribut à la mère loge. Mais ce devoir ne s'observait guère. Vous pouvez être sûr que ces loges étaient parfaitement innocentes. Elles avaient le droit de : recevoir aux trois premiers grades. Mais souvent aussi les militaires étaient reçus à Turin ou à Chambéry, dans les loges principales. Le choix de ces loges dépendait du hasard et des liaisons de chaque officier. S'il était lié avec un membre de la loge des Trois Mortiers, il y était conduit. Mais le choix était presque nécessairement entre cette loge et celle des Réformés ; car la première, quoique beaucoup moins bien composée, comptait toujours parmi ses membres beaucoup de gens comme il faut de l'ancien régime. Mais celle de l'Union était toute bourgeoise et celle des Sept Amis, encore plus bourgeoise, s'il est permis de s'exprimer ainsi, de manière qu'il n'était pas trop possible que les relations d'un officier le conduisissent là. Les tableaux imprimés sont une chose toute simple. Il y avait souvent des imprimeurs dans l'une de ces loges, «t les membres même les plus prudents ne croyaient pas qu'il y eût du mal à imprimer de simples noms en colonnes, pas plus qu'à imprimer des billets de visite. D'ailleurs les presses de France auraient assez suppléé à celles de Savoie. On se servait volontiers de l'impression pour soulager la main des secrétaires. Comme c'était une politesse de la part d'une loge d'envoyer son tableau à une autre, les copies manuscrites devenaient excessivement fatigantes. Quant aux instructions, codes et rites, tout cela était imprimé en France, du moins pour la loge Réformée. Le Roi a dû en voir quelque chose dans l'occasion que j'ai notée plus haut. Personne n'a vu des pièces imprimées, dans les autres loges du moins, rien que de très insignifiant. L'Egalité dont je me rappelle que vous m'avez parlé une fois, comme d'une chose alarmante, ne signifiait absolument rien. Elle n'était que dans les mots. Il est même bien remarquable que dans les tableaux les titres n'étaient jamais omis, ni même dans le discours ; car, "dans toutes les loges, on disait : « Frère, marquis ou comte Un Tel ! » Mais, lorsque les mots de Liberté et d'Egalité sont devenus le point de ralliement et le signal de factieux en délire, il n'est pas étonnant que les gouvernements se soient alarmés sur le compte d'une société cachée qui professe l'égalité. Cette égalité se réduisait à Chambéry à une fréquentation mutuelle (en corps bien entendu). Ainsi, par exemple, la loge Réformée, à l'époque de certaines, fêtes, priait quelques membres de l'Union ou des Sept Amis, qui venaient assister aux cérémonies et au souper. Réciproquement des membres de la Réforme répondaient quelquefois aux invitations des deux dernières ; mais rarement, du moins quant aux gentilshommes. Les bourgeois y allaient plus souvent. Du reste toute cette Frérie n'influait exactement point sur la distinction des états dans la société. Il est infiniment probable que la franc-maçonnerie de France a servi à la Révolution ; non point, à ce que je pense, comme franc-maçonnerie, mais comme association de clubs (1). Les quatre cinquièmes des gens qui les composaient étaient des révolutionnaires. Ils se trouvaient rassemblés. Leur Chef (2) était à la tête de la Révolution; il est assez naturel qu'il se soit servi de cette association pour favoriser ses vues, et que les loges françaises se soient converties en clubs. Mais sur cet article, je ne puis rien vous affirmer positivement, car je n'ai rien vu. On aurait assez vu si le Roi (3) l'avait voulu. De savoir ensuite si les deux loges bourgeoises ont été tâtées par celle de France pour entrer dans la Révolution, c'est une question très délicate, sur laquelle il n'est guère possible de répondre quelque chose de plausible.

(1) Ce point est très important. Chose curieuse, on notera que le point de vue de Maistre sur les rapports de la Maçonnerie et de la Révolution se rapproche fort de celui ingénieusement exposé récemment par le regretté M. A. Cochin, dans son livre sur les Sociétés de Pensée. (2) Philippe-Egalité. (3) Le roi de Sardaigne.

Je crois cependant pouvoir vous assurer que la masse, le corps des loges n'ont été jamais tentés. Cette démarche aurait été trop imprudente. Quant aux individus, la loge des Sept Amis surtout, en comptait plusieurs de très mauvais. Il est possible que les Français se soient adressés à eux. Mais je ne vois pas ce que tout cela aurait de commun avec la franc-maçonnerie en général qui date de plusieurs siècles, et qui n'a certainement, dans son principe, rien de commun avec la Révolution française. Si le Roi n'avait pas été servi par des sots sur ce point, comme sur tous les autres, il était bien aisé de se servir de la loge Réformée pour inspecter les autres et découvrir bien des choses. Mais le système fatal de la peur et de la défiance générale ayant prévalu, les bons sujets, paralysés par le soupçon, se contentèrent de gémir ; les méchants agirent à leur aise et le Roi ne sut jamais rien. Quant à l'origine et au but général de la franc-maçonnerie, tout ce que je puis vous dire, c'est qu'on n'est pas d'accord là-dessus. En 1782, le prince de Brunswick assembla, à Wilhemsbad, une espèce de Concile général composé des députés de toutes les provinces, pour faire ensemble des recherches sur ce point intéressant. Chambéry fut invité ainsi que Turin. Cette dernière ville envoya son député ; mais la première donna ses pouvoirs à un Lyonnais (1). Toute assemblée d'hommes dont le Saint-Esprit ne se mêle pas, ne fait rien de bon. On ne voit pas que celle de Wilhemsbad ait produit rien d'utile. Chacun s'en retourna avec ses préjugés (2). Je me rappelle avoir ouï dire à vous-même que la Maçonnerie, suivant quelques sociétés, n'était qu'une continuation cachée de l'ordre des Templiers, et que, suivant d'autres, elle était un reste de l'ancienne initiation égyp (1) Savaron (a Solibus), ami de Willermoz. — C'est à l'occasion du Convent de Wilhemsbad que Maistre rédigea l'un de ses premiers écrits, le très intéressant Mémoire inédit ou duc de Brunswich, analysé par M. Goyau l'an dernier et que nous publierons bientôt intégralement. (2) Le convent de Wilhemsbad en effet, après avoir marqué un certain accroissement de la prospérité des loges écossaises de la Stricte Observance engendra une scission entre les maçons à tendances mystiques (martinistes français et piétistes allemands) qui y avaient plutôt triomphé, et ceux à tendances rationalistes qui s'allièrent secrètement aux Illuminés Bavarois de Weishanpt, lesquels étaient nettement irréligieux et révolutionnaires.

tienne et grecque. Voilà déjà, comme vous voyez, deux sentiments bien opposés. En général il faut que vous sachiez que sur les trois premiers grades de la franc-maçonnerie dont il n'y a personne, qui n'ait ouï parler sous le nom d'apprenti, compagnon, et maître, toutes les loges sont d'accord; Ce sont partout les mêmes cérémonies. Mais ces grades sont purement symboliques et ne peuvent faire ombrage à personne. Ce sont purement, comme je vous l'ai dit, des sociétés de plaisirs honnêtes, embellies par quelques actes de bienfaisance. Après ces trois grades les sociétés se divisent sur ceux qui suivent. Il y en plus ici et moins là ; et l'on vous donnera par exemple, dans la loge des Trois Mortiers, un grade qui est rejeté dans celle de la Réforme. Mais ces grades supérieurs mêmes sont allégoriques comme les premiers. Il peut se faire que ces grades soient la représentation d'objets réels connus de l'antiquité, et qui ne le sont plus de nous ,il peut se faire encore qu'après ces grades symboliques un très petit nombre d'individus possède ou croie posséder les connaissances dignes d'occuper un homme sage et vertueux et qui sont aussi parfaitement inconnues du reste de la société que de vous qui n'en êtes pas. Ce que je puis vous assurer c'est que dans les loges même de Savoie, les plus soupçonnées, il n'existe pas le moindre signe qui annonce un but politique dans le principe. Et quant à la loge de la Réforme, je puis vous l'affirmer sur tout ce qu'il y a de plus sacré. Je vous ai dit ce que je pense sur la France qui est le merveilleux pays, dans tout ce qu'elle reçoit de l'étranger, de rendre le bon mauvais et le mauvais détestable. Quant à l'Allemagne, pour vous en parler comme il faut, je devrais vous faire un livre et non une lettre. Ce pays est couvert de sociétés secrètes et de loges. Je crois que les unes sont bonnes, les autres indifférentes, et les troisièmes mauvaises. Je dis mauvaises dans un sens tout différent de ce que vous pourriez imaginer. Il peut se faire aussi qu'il y en ait de politiquement mauvaises ; mais je n'en ai pas connaissance. Lisez ce que le comte de Mirabeau a écrit sur ces sociétés secrètes dans sa Monarchie Prussienne, en observant seulement que ce qu'il blâme est bon, et ce qu'il loue, mauvais ; du moins, c'est l'impression générale qui me reste de cet ouvrage que je n'ai pas lu depuis longtemps. M. de Bonneville (1), cité avec éloge par Mirabeau, et qui est devenu révolutionnaire à ce que je crois, a fait un mortel ouvrage sur la franc-maçonnerie, dans lequel il prétend établir que cette société n'est autre chose que le Jésuitisme caché, et il tâche de plier à cette idée tous les emblèmes de l'ordre. Pour faire des recherches approfondies sur ces matières, il faut absolument savoir l'allemand, attendu que les livres qui paraissent dans ce pays sur ces sortes de sujets ne sont jamais traduits, par la raison qu'ils sont trop étrangers taux idées vulgaires. Il est aussi sûr qu'extraordinaire que dans le moment où le scepticisme paraît avoir éteint dans toute l'Europe .les vérités religieuses, il s'élève de tous côtés des sociétés qui n'ont d'autre but et d'autre occupation que l'étude de la Religion. Une autre chose fort extraordinaire et non moins vraie, c'est que dans toute l'Allemagne protestante, une foule de des spéculateurs penchent au catholicisme (2) ; en sorte que, dans ces contrées, on accuse un homme de catholicisme comme on accuse un homme parmi nous d'être esprit fort. Le fameux Lavater, de Zurich, composa, il y a quelques années, une hymne à Jésus-Christ en vers allemands admirables, qui fit un très grand bruit en Allemagne, parce qu'elle fut trouvée entièrement catholique. Dans l'assemblée générale de Wilhemsbad, dont je vous parlais tout à l'heure, il arriva qu'un dimanche, à l'heure de la messe, on avait entamé une discussion intéressant(e. Les catholiques voulurent lever la séance, pour aller à la messe. Les protestants étaient fâchés de cette interruption ; le prince de Brunswick, luthérien, prit la parole et dit en propres termes : « II faut laisser aller les, frères catholiques, parce qu'il y a dans leur culte "quelque chose de plus substantiel que dans le nôtre qui ne leur permet pas, comme à nous, de se dispenser du Service divin. »

(1) Nicolas de Bonneville, Député aux Etats-généraux, auteur de pamphlets révolutionnaires et de l'ouvrage : Les Jésuites chassés de la maçonnerie et leur poignard brisé par les maçons; Londres, 1782, 2 vol. in-8" Le premier volume traite de la maçonnerie écossaise et des Templiers. (2) Ceci est très intéressant. On voit que Maistre considère la Franc-Maçonnerie et la Théosophie en général comme des moyens d'amener les protestants et les incrédules au catholicisme.

Un ministre de l'Eglise de Prusse avait composé un gros volume sur l’explication de la messe. Il fut traduit en jugement pour ce livre, et il dit pour sa défense, qu'il ne l'avait pas composé pour les protestants mais pour les catholiques. Mirabeau s'emporte contre ce ministre dans sa Monarchie Prussienne avec un sérieux tout à fait comique. Vous avez beaucoup ouï parler des Martinistes. On croit communément que cette secte tire son nom de M. de Saint-Martin, auteur de plusieurs livres très connus par ceux qui se mêlent de ces sortes de connaissances mais on se trompe. Les Martinistes tiennent ce nom d'un personnage extraordinaire italien ou espagnol qui est allé mourir en Amérique et qui s'appelait Martino Pasquali (1). M. de Saint-Martin est un gentilhomme français de trente-cinq à quarante ans, de mœurs fort douces et infiniment aimable. Je le connais (2). On n'aperçoit rien d'extraordinaire dans ses manières ni dans sa conversation. Ses ouvrages sont : 1° Les Erreurs et la Vérité ; 2° Tableau naturel des Rapports qui 'existent entre Dieu, l'homme, et l'univers ; 3° L'homme de désir ; 4° Le nouvel homme ; 5° L’Ecce Homo ; 6° Le manuel de Xepholius. Vous ne comprendrez rien à tous ces livres excepté qu'ils ont pour base générale un certain christianisme exalté, appelé en Allemagne christianisme transcendant. En Angleterre, en Suède, en Allemagne, etc., des sociétés innombrables s'occupent de ces objets et il n'est pas douteux que plusieurs loges de francs-maçons allemands n'ont pas d'autre but intérieur, sans préjudice du but extérieur de bienfaisance, d'agrément et de sociabilité. Je pourrais, mon cher baron, vous citer des anecdotes qui vous feraient sentir combien il se passe de choses ignorées des gouvernements mais cette lettre est déjà énorme. Tout ce que je puis ajouter, c'est que je ne croirais point inutile d'envoyer en Allemagne une personne intelligente et dont on serait sûr, dans le but unique de faire des Recherches sur les différentes sociétés mystérieuses de de pays et de rapporter sur cet article tous les renseignements nécessaires, en lui donnant néanmoins tout autre but apparent et extérieur

(1) Martinez de Pasqually, mystérieux étranger, initiateur de Claude de Saint-Martin et de Willermoz, fonda le rite des élus cohens. Il était plutôt un thaumaturge, mystique beaucoup moins pur, semble-t’ il, que le Philosophe Inconnu. (2) Maistre l'avait en effet vu personnellement à Chambéry en 1787.

Tous les voyages ne sont pas aussi bien placés que le serait celui-là, dans ma manière de penser. C'est tout ce que je puis vous dfre. Faites de tout ceci l'usage que vous dictera la prudence. Je vous embrasse de tout mon cœur. P.-S. Vous me parliez encore de Swedenborg, de Cagliostro, du Mesmérisme, etc. (1). Je vous demande pardon : ceci nous mènerait trop loin. Je me rappelle dans ce moment une anecdote singulière .qui vous étonnera et que rien ne m'empêche (2) de vous dire. C'est que la loge de Lausanne où vous êtes, est en correspondance avec celle de Constantinople qui est composée de Turcs. Ceci est plus extraordinaire qu'on ne peut l'imaginer (3).

(1) Les registres inédits de J. de Maistre gardent la trace des études très complètes qu'il a faites en ces matières. II voyait notamment en Swedenborg, un « honnête homme », dans les livres duquel on avait pillé la théorie du magnétisme. « Dans cette science, notait Maistre, tout lui appartient. » (Mélanges A, p. 544.) (2) On remarquera, en effet, que, malgré l'intérêt des détails donnés dans ce mémoire, son auteur n'a pas manqué à son serment de garder le secret maçonnique. (3) Sur le rôle maçonnique de Joseph de Maistre Cf. outre l'ouvrage de M. Goyau, les intéressantes études de M. Vermale sur Joseph de Maistre inconnu.

Joseph de Maistre « Remis le 30 avril 1793 »

La Connaissance 3° année N° 25, mai- juin 1922

Source : www.ordre-de-lyon.com

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Thomas Dalet 21/04/2015 11:37

Joseph de Maistre était un homme remarquable. Willermoz l'a "perdu" quand il à choisi de suivre les enseignements occultistes de Martines de Pasqually.

I. Vianu 21/04/2015 09:48

Remarquable