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Hauts Grades

De la substitution

15 Mai 2015 , Rédigé par Ch.V Publié dans #Planches

La Franc-maçonnerie est une réflexion sur le sens d’une parole perdue, métaphorisée au plan physique par l’escamotage du corps d’Hiram, auquel se substitue tout postulant au grade de maître. Cette substitution a valeur de matérialisation de l’absence. Mais elle n’est qu’un maillon d’une longue série de substitutions successives dans la progression initiatique : le passage d’un grade à l’autre nous permet de découvrir, par le truchement de la substitution de nouveaux symboles à d’autres, que c’est précisément par le jeu de la substitution successive de signes qu’émerge le sens. La pratique du symbolisme en Maçonnerie a ainsi pour fonction de stimuler le travail de l’imagination au service de la conscience par la médiation de la substitution des signes aux choses, du sens aux signes, du symbole au sens. Le substitut est ce qui tient lieu d’autre chose ; il est ce qui lui est substitué. Ainsi en va-t-il par exemple des signes et, plus généralement, des idées qui se substituent à des choses pour les représenter. Il semble ainsi que, grâce à ce phénomène mental qu’est la substitution, les choses les plus éloignées de nous, voire les plus inaccessibles à notre expérience, nous soient quand même présentes : ce qui nous est présent, c’est un nom. Et un nom est un substitut d’un caractère abstrait qui lui-même est un substitut d’un caractère abstrait qui lui-même est un substitut de chose. Le mot Maçon, par exemple, est un signe, lui-même signe d’une langue alphabétique, le français, censé représenter un homme engagé dans un processus de dépassement de soi à caractère matériel et (ou) spirituel. Ainsi la substitution est-elle, dans l’ordre du discours, l’élimination d’un mot par un autre qui en a pris le sens : le mot entendre, par exemple, sous sa forme entendu, qui signifiait, à l’époque classique, comprendre, devient oui (j’ai entendu). Et ce mécanisme est spontané, naturel, comme allant de soi. Au plan ontologique, il apparaît comme totalement neutre : je n’ai pas à me préoccuper de savoir s’il y a dans le monde quelque chose qui corresponde à ce qui est substitué par un signe lui substituant un sens. L’ordre humain de la substitution apparaît donc lorsque l’on est au-delà de la chose simplement remplacée. Quelle est donc cette fonction de la substitution à l’état pur ? Quelle serait la première substitution qui se libérerait de la simple fonction signalisatrice ?

Comme signe, le tombeau constitue le paradigme originel de la substitution ...

Le tombeau apparaît comme la première substitution : une plaque de marbre à la place d’un corps. Un tombeau peut être un indice marquant l’emplacement où on enfouit le cadavre. Le tombeau a donc substitué au corps, non pas la représentation d’un corps – quoique certaines pierres tombales soient évocatrices du corps perdu –, mais le signe de l’absence d’un corps substitué. Le tombeau est donc le signe d’un corps absent : sur le tombeau, il y a une stèle dressée, comme un menhir ou un xolossos, destiné à fixer l’âme du mort. Aucun trait n’est indiqué sur la stèle en Grèce antique : elle n’a pas de valeur représentative. C’est cette dimension des colosses de Memnon en Egypte qui avait tant impressionné Flaubert : il écrivait que, lorsque le vent s’engouffre dans ces deux substituts, le bruit s’apparente au râle d’un mourant. En quoi le tombeau est-il la substitution d’un corps absent ? Il ne marque même pas la place du cadavre : chez les Grecs comme chez les musulmans, il peut être dressé là même où il n’y a pas de corps. C’est simplement le lieu de l’âme. Ce n’est pas un monument lié à une fonction utilitaire. Il ne signale pas. Il ne représente pas non plus. Pourtant, la substitution fait sens. Le signal, on peut le confondre avec un autre, l’indice peut être trompeur. Si c’est une substitution d’une absence par une présence, c’est que, précisément, nous sommes dans le domaine du sens. La substitution est le sens d’une parole perdue dont le signe ne fait que matérialiser l’absence. S’il en était autrement, il ne pourrait pas y avoir de sens. La chose est absente : tel est le sens premier de la substitution ; c’est cette étrange présence absente que le signe manifeste ; la substitution est le signe de quelque chose d’invisible. Si le signe est signe, c’est parce qu’il cache quelque chose par l’opération de substitution. C’est comme le double dont les anciens parlent à propos des morts qui continuent plus ou moins à vivre après le cadavre. La substitution est le double invisible. Le cadavre est aussi le signe où l’on voit l’âme qui est partie. De même pour la substitution du corps en tombeau : la stèle funéraire est ce quelque chose d’invisible dont elle signe l’absence. Ne peut faire sens, dans un signe, que ce que le signe témoigne de l’invisibilité de la chose ou du sens substitué. Pour qu’il y ait du sens se substituant aux choses, il faut qu’il y ait de l’au-delà symbolique : c’est par là que nous entrons dans l’ordre symbolique de la substitution.

Pour « faire sens », il faut une double substitution …

Avec la symbolique du tombeau, la substitution trouve son sens autrement que par rapport à la réalité visible. Pour la première fois, on peut dire que le sens y apparaît vraiment, car le sens n’est pas quelque chose que l’on peut identifier sans substitution. Grâce à la substitution, le sens ne peut se confondre avec les choses : « Nul n’a humé le sens du mot fromage », dit le linguiste Jacobson en parlant de la substitution des mots par rapport aux choses. La substitution n’est pas une simple opération translative (je remplace la chose par un mot qui est lui-même agent de signification appartenant à une langue, elle-même expression d’une culture …) ; elle se réfère à l’essentiel : en quoi un être ou un signe a-t-il autant de réalité ou de sens que ce qu’il remplace ? C’est la question fondamentale que pose la substitution. C’est pourquoi les Grecs avaient nommé le tombeau sema, ce qui a donné en français signe. La substitution par le signe permet le remplacement d’une absence par une présence elle-même métaphore d’une autre présence, celle de l’univers symbolique. Ainsi, le maillet, le fil à plomb, l’équerre, l’étoile, la lettre G, le blé, l’eau, le feu ne sont que l’expression matérielle d’une symbolique qui se substitue à la chose que l’on voit pourtant, cette substitution annonçant une substitution dans le monde des signes, dans l’ordre des concepts (droiture, volonté, équilibre, purification..). C’est pourquoi la première substitution est bien apparue avec le tombeau : le signe de la mort se substitue en pierre tombale, substitut du corps et de l’âme absente du mort. La substitution renvoie à un au-delà, à un invisible. Pour atteindre le sens, il faut en référer à un au-delà qui appartient à l’esprit ou qui n’est qu’esprit. Le sens est donc ce qui se substitue à une réalité invisible ou sacrée. Peut-être serait-il possible que le langage soit né du culte des morts, comme le suggérait Platon, et non pas simplement pour étiqueter les choses par des noms. Peut-être que la première substitution consistait en des paroles magiques : il suffisait de dire « abracadabra » pour que l’envers du réel apparaisse. Grâce à la substitution, le premier signe véritable nous détourne des choses visibles et ne leur fait pas référence. En somme, nous rencontrons pour la première fois le sens. Le sens ici n’a d’autre besoin que le signe et n’existe que par lui. Le sens se substitue au signe : si je dis « table », je ne pense pas nécessairement à cette table, mais par substitution analogique aux Tables de la Loi par exemple, de sorte que le signe est libéré de toute fonction référentielle, signalisatrice. Le sens apparaît grâce à cette double substitution : le mot ne renvoie pas à la chose, mais il ne renvoie pas non plus à l’ensemble des lettres alphabétiques qui forment le mot : la substitution fait que, lorsque je prononce un mot, celui-ci s’oublie au profit du sens. La substitution nous montre que le réel n’est pas adéquat à lui-même, qu’il est au moins double : c’est de cette dualité fondamentale que s’ingénie notre pouvoir de parler : si je parle en substituant des mots aux choses, c’est parce que le langage est bien la tentative malheureuse de reconstitution d’une parole perdue, celle de l’origine que l’on substitue, que l’on escamote dans un renvoi infini à l’univers symbolique auquel nous appartenons.

Le symbolisme procède d’une double substitution de sens …

Il n’y a substitution que lorsqu’on reconnaît que le langage a une autre origine qu’humaine, substitut humain d’une parole perdue, celle qu’Hiram ne put ou ne voulut transmettre aux compagnons sur les colonnes du temple de Salomon. Il faut donc admettre un renversement dans la substitution symbolique qu’est notre Ordre : là où les signes ne sont que des indices, des signaux, les choses précèdent les signes. C’est en gros la communication minimale à laquelle nous contraint le jeu social. On veut « telle fonction » dans la société et on va utiliser mimétiquement tel signe pour y parvenir ; la Verdurin1, par exemple, imite les armoiries de la duchesse de Guermantes, dans l’envie de faire croire qu’elle est une vraie aristocrate. Mais, lorsque l’on envisage le signe vrai et pur, les signes vont précéder les choses, car les signes ne sont plus ici les traces des choses. Grâce à la substitution symbolique des choses par les mots, il y a d’abord des signes constitués comme tels : Jakin, Boaz dont Victor Hugo en décela le sens dans un poème répétant ce mot, substituant le mot par le même mot pour bien montrer que la substitution, y compris de l’identique, « différait » le sens, au sens de l’écriture et la différence pour Derrida2. « Mac Benah » n’est ainsi rien d’autre que la substitution de l’esprit au corps. A un moindre niveau, Tubalcain, substitution d’une culture chrétienne et juive à une culture grecque, Schibboleth, dont Jacques Derrida a bien montré dans un livre magnifique consacré au poète Celan qu’il symbolisait l’origine de la parole à jamais perdue, Gabaon, substitution du bas par le haut, de l’effort à entreprendre par l’image de la montée vers le lieu où il n’y aurait plus que de la substitution de l’identique. Il n’y a donc pas quelque chose qui serait d’abord donné et qui serait ensuite substitué par un nom. La substitution montre au contraire que le signe n’est pas la notation de quelque chose d’empirique, de préalablement donné : le signe est avant que j’aie des « faits » à signaler, avant que j’aie des sentiments à manifester, à exprimer. Il y a donc quelque chose de mystérieux dans le signe : je vois des signes dont je ne sais pas si ce sont des signes, et pourtant ce sont des signes car ils sont la substitution d’autre chose ; ainsi en va-t-il de la stèle funéraire, signe d’un sens absent dont l’absence occupe toute la présence de mon souvenir. La substitution n’est pas seulement la substitution des choses en signes : il y a des signes qui ne renvoient à rien d’autre. Je sais et je reconnais que j’ai affaire à un signe mais je ne sais pas encore de quoi il est signe, comme par exemple lors des cérémonies d’initiation. Il y a d’abord le signe, la matérialisation du corps d’Hiram, par exemple : le sens est perdu lui-même pour la conscience. Il y a donc des signes qui ne tiennent pas leur valeur de signes de ce qu’ils sont quelque chose substituée à un signe. Le signe maçonnique ne vaut signe que par la substitution du sens : ainsi en va-t-il également pour les attouchements. Interpréter est donc retrouver le sens au moyen des signes que l’on a substitués aux choses. Il existe à Madagascar une belle cérémonie que l’on nomme la cérémonie de retournement des morts : tous les quatre ans environ, le village va chercher les morts, leur change de linceul, de cercueil, même lorsque la poussière s’est substituée au corps : ici nous retrouvons le sens de la substitution du mot « tombeau-signe » évoquée au début de ces propos : l’essentiel est de nommer le disparu, de le faire revivre dans le monde du sens, de la parole perdue, pour le disparu, retrouvé pour celui qui dit le nom. Nommer le signe qui s’est substitué à la chose, c’est faire revivre la chose qui n’existe que par des signes, comme l’a bien montré Claude Levi-Strauss3 à propos de l’univers symbolique des formes.

Mais le sens n’est pas nécessairement préalable à la substitution …

A l’inverse, l’interprétation du sens va devenir autre chose lorsque l’on a affaire à des signes qui ne sont pas simplement des « représentations-substitutions ». Dans ce cas, le sens ne peut pas être reconnu et interprété, ne consiste pas à substituer un signe à une chose. Le sens est alors méconnu. De tels signes ne tiennent pas la signification d’une substitution ou de quelque chose qu’ils représenteraient. L’interprétation ne consiste pas à exhiber la chose dont ils sont la substitution. Dans un poème, par exemple, il y a ce que les choses veulent dire dans le monde commun et il y a ce que disent les mots, qu’on veuille le dire ou non. Il y a ce sens qui se substitue lui-même au sens des mots. Dans le vers de Mallarmé4 où il parle de la fleur qui est « l’absente de tous les bouquets », le mot fleur parle d’un vide, d’une absence, d’autre chose que la chose fleur. La fleur, nom poétique, s’est substituée à la fleur réelle. Mais d’abord, qu’est-ce qu’une fleur ? Comme le dit Fontenelle5, « de mémoire de rose, on n’a jamais vu mourir de jardinier » … Avec la substitution, ce ne sont plus les sens que l’on va signaler, c’est le mouvement inverse. On prend les signes, et les signes créent leur sens, éveillent eux-mêmes leur sens. Interpréter un poème, ce n’est pas rapporter une chose à un sens qui lui serait substitué, c’est au contraire substituer au sens courant un sens symbolique afin, comme le disait encore Mallarmé, de donner « un sens plus pur aux mots de la tribu », de l’attribut … ce qui est attribué par le langage. Le travail sur la pierre brute n’est autre que le travail des signes symboliques qui font naître un sens chez celui qui s’y adonne avec sérieux et conviction. En ce sens, on pourrait dire que toute la Franc-maçonnerie n’est qu’une vaste réflexion sur la substitution d’un être, l’architecte Hiram, par son cadavre, et toutes les conséquences que cela a entraînées depuis près de 6 000 ans. Sans cette substitution originelle et fondatrice, il n’y aurait aucun Ordre initiatique. Nous nous plaisons à imaginer que le roi Salomon fit des obsèques magnifiques à Hiram et que, pour honorer son zèle et sa fermeté, il fit placer sur son tombeau la lame d’or triangulaire où était gravée la parole des Maîtres et en confia la garde à ses plus intimes favoris. Salomon ayant approuvé la résolution qui avait été prise par les neuf Maîtres de ne plus employer le mot du grade et d’y substituer le premier mot qu’ils avaient prononcé en déterrant le cadavre, tous les Maîtres se rangèrent en cercle autour du tombeau pour mettre ce projet à exécution. Les signes font naître un sens. Il n’y a pas de savoir préalable. D’où la signification de VITRIOL. La formule latine signifie qu’en travaillant en soi-même on « trouvera » un sens. De même en peinture : la valeur du tableau ne vient pas de ce que représente le tableau. Il faut lui trouver un sens dans la présence du signe lui-même et non dans son renvoi à quelque chose d’extérieur à lui. Le sens n’existe que par le signe et non par le sujet qui fait naître ou instituer le signe, le signe perdu par-delà les siècles. C’est ce que l’on appelle une tradition initiatique. Par la substitution de la chose par le mot, je découvre un sens qui ne se ramène pas à ce que j’ai pensé ou voulu exprimer. C’est pourquoi la substitution ne se ramène pas à ce que le sujet discerne dans le remplacement d’une chose par un mot, d’un signe par un sens. La connaissance de cette substitution suppose une interprétation par l’autre. C’est ce que signifie la formule « Mes frères me reconnaissent comme tels ». La substitution est donc bien à l’aune des signes eux-mêmes, et non dans le regard que le sujet jetterait sur ses signes. Le travail du symbolisme va précisément d’être attentif à la façon dont les symboles se substituent les uns aux autres par métaphore et métonymie. La substitution d’un symbole à l’autre dans le passage d’un grade à l’autre permet de découvrir un sens de ce que les signes fonctionnent entre eux par un jeu de « substitualité ». De la même façon, et pour filer l’exemple, l’interprétation psychanalytique discerne dans le rêve l’effet d’une substitution qui a conduit à des déplacements, à des transferts, à des condensations, bref, à une organisation. Lorsqu’on atteint ce réseau, ce nœud, on atteint le sens ultime : mais l’atteint-on jamais ? Dans un cas, on va du signe au sens que l’on retrouve, dans l’autre, on va d’une exigence de sens aux signes. Le sens se fonde dans la substitution au lieu de la fonder.

De telle sorte que le symbole est par excellence le véhicule de la démarche initiatique

Ne va-t-on pas être tenté de voir des signes partout si l’on accorde un sens à toute substitution ? Ainsi, dans les villes de Crète de l’époque minoenne, on trouve des cordes sculptées dans la pierre. La corde rappelle le Taureau, lui-même signe dans la Crète minoenne, et non l’animal (la chose substituée). La corde est un symbole, comme elle l’est (lacs d’amour) chez les Francs-Maçons. Si le signe n’était qu’une substitution des choses, elle serait pauvre. Sa richesse tient à ce qu’ici le signe est la substitution d’un sens invisible, d’un ordre symbolique qui est le nôtre. La substitution est donc le fait que les signes tiennent leur sens d’un signe, signe pour sens. Le mouvement du symbolisme, terme de l’opération de substitution, est indéfini : l’ordre symbolique est cet ordre où les choses fonctionnent comme les signes et s’enchaînent, se reflètent l’un l’autre. Voilà pourquoi l’interprétation n’arrive jamais à trouver le sens : lorsque l’on croit avoir trouvé un sens, ce n’est qu’un signe substitué à une chose ou à un autre sens. Dans les mots, on trouve par la substitution le statut des choses. Ainsi les mots hébreux disent le secret des choses, d’où les exercices de la kabbale à l’aide de combinaisons de signes, de nombres, car chaque lettre est reflétée, substituée à un nombre en hébreu. La combinaison des nombres donne ainsi la combinaison des choses dans la pensée pythagoricienne. Le symbole, fin ultime de la substitution, est donc d’abord un signe mais, dans le signe proprement dit, comme le dit Fichte7 dans son Entretien sur la Franc-maçonnerie publié en 1800, le rapport entre le signe et ce qu’il signifie est substituable. Avec un symbole, le sens est manifesté au point que le symbole cherche à substituer le sens, à faire paraître le visible dans l’invisible. Le sens qui était avant, au-delà, devient sensible. Il n’y a pas dans le symbole des considérations empiriques. C’est symboliquement que la ressemblance est déterminée, car elle représente un sens, non une chose. C’est pourquoi l’aspect symbolique ne constitue pas en la ressemblance empirique avec quelque chose. Les formes pyramidales ne ressemblent en rien, par exemple. Le symbole ressemble d’autant mieux à la chose qu’il signifie, qu’il ne ressemble à rien, et que cette ressemblance ne ressemble à rien. Elle lui est tout simplement substituée. La pyramide est géométrique, elle est comme l’esprit. Cette forme est imposée aux choses, elle n’est pas imitée des choses. Elle leur substitue le signe d’une présence absente. Au fond, on ne symbolise bien que l’Absolu, c’est-à-dire quelque chose qui n’a de réalité que pour la pensée qui y substitue un symbole, par défaut de représentation. D’où le caractère « céleste » des formes symboliques : ainsi, les danses sacrées représentent essentiellement les mouvements célestes dont elles sont la substitution terrestre.

Le paradoxe est que le symbole essaie de ramener l’invisible par le visible afin de donner à penser

Le paradoxe est que le symbole essaie de ramener l’invisible par le visible afin de donner à penser. D’où l’imparfaite union, dans la substitution, du substituant avec le substitué. Le symbolique est toujours la lutte entre la forme et le fond. Le symbole ne doit pas ressembler complètement à l’idée qu’il représente en s’y substituant, car sinon ce serait une pure et simple représentation empirique. Le symbole est donc une substitution mais confuse : la substitution terme à terme signifie au lieu d’exprimer. Elle atteste de son impuissance à exprimer le sens. Voilà pourquoi les colons égyptiens sont inexpressifs et les korés8 grecques sans regard : ils sont la substitution d’un sens absent. L’idée est comprise en elle-même et distincte de la forme qui lui est donnée par substitution. Avec la substitution, ou bien le sens est ce qui hante énigmatiquement un signe dont il est la substitution imagée, c’est ce qu’on appelle le symbolisme. Ou bien le signe n’est plus plein de sens, le sens n’est qu’un contenu du signe, une substance qui lui donnerait sa densité ; c’est une chose qui est substituée au sens et qui pourra, de ce fait, d’autant mieux l’exprimer : on appelle cela la rationalité. La méthode maçonnique se caractérise par la culture de cette attitude mentale qui permet de passer de la rationalité au symbolisme par la médiation de la substitution des signes aux choses, des sens aux signes, du symbole au sens, mais également du symbolisme à la rationalité que requiert l’action par cette même substitution inversée. C’est dire tout l’enjeu de la substitution, dont le mécanisme recouvre bien autre chose qu’elle-même.

Ch. V

"Chaîne d'union" - n°23 - Hiver 2003

Source : http://sog1.free.fr

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