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Hauts Grades

L’initiation au rite Français

28 Janvier 2016 , Rédigé par Ph.Th Publié dans #Planches

Le Rite Français propose un parcours initiatique particulier inspiré par cette espérance en l’Homme qui imprégnait le siècle des Lumières. Il invite à une démarche à la fois personnelle, l’impact de la Franc Maçonnerie sur l’Être de chacun, et une démarche groupale, notre Ordre inscrivant son action Humaniste dans la Loge, mais aussi envers toux ceux, présents ou absents, qui font le chemin avec nous et participent à l’avancée de la Caravane Humaine. Le Rite Français est original par la pédagogie qu’il propose. Il doit d’emblée être clair que le pédagogue était, chez les Romains, l’esclave qui conduisait l’enfant au Maître pour l’instruire. Il n’était pas le Maître. Le livre du Maître est en nous et c’est à chacun d’entre nous de faire l’effort de le feuilleter, personne ne peut le faire à notre place. La démarche est personnelle, intime, en quelque sorte réservée. L’initiation a à voir avec l’intimité de la Personne, en particulier l’intimité qu’il a avec son Créateur. Tout maçon régulier doit, bien sûr, enfin à l’orée du parcours initiatique, en préambule à sa réception, avoir répondu à la question: « Qui est le Maître ?».

Définition de l’initiation au Rite Français

L’initiation est par définition un changement et une incitation à changer. L’initiation ne consiste pas à porter d’un même regard sur des Mondes nouveaux mais à regarder avec des regards nouveaux un même Monde. Comment donc s’opère le changement ? Par des dimensions intérieures à acquérir personnellement et à expérimenter, par des changements de perspective sur que l’on pensait jusque là, par la fluidité des pensées et l’abandon des métaux qui encombrent notre avancée : nos préjugés, notre paresse qui nous maintient dans le confort de notre égoïsme ou du conventionnel. Quitter la route de la facilité et faire le choix de la porte étroite, du chemin caillouteux et de la route angoissante : « -Que venons nous faire en Loge ? -vaincre nos passions, soumettre notre volonté et faire de nouveaux progrès en Franc maçonnerie ». Quels sont les champs d’application de ce changement ? Dans le temps, tout d’abord, et la seule dimension qui nous est accessible est le présent (Dimension du Maintenant). L’initiation est la découverte de la renaissance au quotidien, l’inscription de nos actes dans ce quotidien renouvelé, à partir de ce que nous connaissons ou avons expérimenté (Dimension du Passé), pour anticiper le futur et nous y projeter (Dimension de l’Avenir). Dans la profondeur de soi, et cette démarche de connaissance de soi, connaît de multiples modalités. Cette démarche renvoie à la symbolique de la pierre dans les rituels du Rite Français. « Vous apercevez également les trois bijoux immobiles de la Loge : la pierre brute, la Pierre cubique à pointe et la planche à tracer. Parmi ceux-ci, la Pierre brute est, mon cher Frère, un emblème qui s'adresse particulièrement à vous. C'est sur elle que vous avez commencé d'exécuter votre travail d'Apprenti Franc-Maçon. Ce travail est le premier et le plus nécessaire de la carrière maçonnique. Poursuivez-le avec zèle afin de donner un jour à cette pierre, qui n'est autre que vous-même, la forme parfaite que le Grand Architecte de l'Univers lui a destinée. » L’espérance ouverte en Franc maçonnerie est dans la confiance de l’Ordre que chaque frère est capable de dégrossir sa pierre pour obtenir sa récompense, la joie d’être soit : « -Avez vous obtenu votre salaire aujourd’hui, -je suis content, » Dans la relation aux autres et à Dieu, enfin, pour savoir se rendre à l’écoute d’autrui, qui est un autre « moi », et à travers la pratique de la fraternité développer et consolider sa propre identité. Cette dimension à acquérir, rappelée à chaque grade du Rite Français, est celle de l’effort à vivre la Vérité, du renoncement à notre surdité vaniteuse, à ne pas vouloir entendre ce qui ne nous plait pas. Les progrès attendus sont dans la disponibilité croissante à accueillir le murmure de la Parole divine et s’en nourrir, en habiller nos actes, pour accepter le changement permanent de soi, et enfin découvrir son vrai nom, celui qui est inscrit sur une pierre blanche que seul connaît Celui qui le donne et celui qui le reçoit. Toute démarche initiatique passe ainsi par trois axes et trois axes seulement : l’axe phénoménologique, l’axe de la temporalité et celui de la métaphysique. L’axe phénoménologique renvoie à une explication en profondeur des liens symboliques unissant différents systèmes de perception ou de révélation, celui de la temporalité invite à un approfondissement de la réalité temporelle et surtout du sens de cette réalité, la métaphysique est la voie de la logique unissant les concepts abstraits, les paradigmes de conception de la réalité. L’axe métaphysique établit des liens de la réalité avec des principes supérieurs. Par exemple, cinq voies de la connaissance de Dieu de St Thomas d’Aquin expliquent le lien des créatures ou des concepts animant la création avec le Créateur : nécessaire finalité de la création, ordonnancement de la création, incompatibilité entre contingence ou nécessité de l’être…Il est intéressant de poser les questions de la franc-maçonnerie au plan phénoménologique. Pour ce qui est de notre pratique, au rite Français, l'une de ses caractéristiques principales, est issue de son histoire, de sa conception, de la rédaction de ses rituels. Elle est sa cohérence, à l'intérieur de chaque Grade, mais aussi dans l'enchaînement de ses sept Grades, ou encore dans la transversalité d'un certain nombre de symboles qui font le lien de l'ensemble du système. Ainsi chaque partie renvoie-t-elle au tout, et le tout renvoie à chacune des parties. Par exemple, la forme et du tablier d'apprenti évoque le nombre sept, unissant un quadrilatère et un triangle. Il représente la projection sur un plan d'une pierre cubique, dont on aura l'explication à un autre Grade, même si ce symbole est présenté dès le grade apprenti. La connaissance n’est pas cachée, au Rite Français, beaucoup est donné dès le Grade d’apprenti. Le nombre sept, et l'assemblage du carré et du triangle connaissent une longue histoire dans de multiples Grades de notre système. À côté d'un système par Grade, le rite Français a un organisation symbolique systémique qui l'englobe, le structure et permet un développement personnel des frères dans une double logique : acquisition et élaboration de connaissances, incorporation de ces connaissances un Grand Tout, qui coiffe et couronne l’édifice. Le sens de l’ensemble n’est pas le sens des parties. Pourquoi en est-il ainsi ? Issu des rituels anglais et écossais, fils des Loges de la Grande Loge d'Angleterre, avec quelques hésitations, au cours du XVIIIe siècle est né autour de 1725, un rite dans notre pays avec de multiples variances –Mais pas toutes les variantes-, des erreurs parfois qu’il a fallu corriger, ou que nous avons conservées comme l’inversion des colonnes. La mobilité des frères qui composent les Loges au XVIIIe siècle, francs-bourgeois, nobles, ecclésiastiques, a permis certaine homogénéité des pratiques à travers le pays. Il existait donc au XVIIIe siècle des variations de notre rite, mais certainement pas aussi importantes qu'on a bien voulu dire. Et surtout, nous avons la chance que la puissance maçonnique régulière d'alors, le Grand Orient de France, au cours des années 1781 à 1785 mette de l'ordre dans les Grades Bleus, puis dans les Hauts Grades. La cohérence de notre système résulte donc d'un travail fait par des personnes éminentes, telles La Vigerie et Roëttiers de Montaleau, et que quelques-uns aient pu travailler aussi bien sur les Grades Bleus que sur les Hauts Grades, ce sur un espace de quelques années seulement. Ce travail a porté sur la lettre, mais aussi sur l'esprit du rite : il était défini comme maçonnique, tolérant, modéré ; « Nous avons fait de tout cela, un élu acceptable », trouve-t-on dans les délibérations de la Chambre des Grades de 1785), non religieux à l'excès, intéressant, avec la claire volonté exprimée par nos fondateurs de ne pas rechercher à tout prix des significations à des choses et des Grades qui n'en avait pas forcément. Par conséquent, des Grades ont donc été éliminés du système français est tel qu'il est pratiqué aujourd'hui. Ils n'en sont pas moins conservés comme sujet d'étude et notre rite invite à s'intéresser à tous les aspects de la Franc-Maçonnerie, et encourage chaque frère à se faire son opinion personnelle. Puissent les choix de chacun contribuer à le rendre heureux…

Les premières Loges en France

Selon certains historiens, la franc-maçonnerie aurait été introduite en France par les Irlandais de la suite du roi Jacques, après la révolution d'Angleterre de 1688. La première loge en France dont le nom est remonté jusqu’à nous est celle que la Grande-Loge de Londres institua à Dunkerque en 1721, sous le titre de l'Amitié et la Fraternité. Cette loge figure sur les tableaux du Grand-Orient de France comme constituée en 1736. Il pourrait s’agir, cependant, d’une reconstitution d’une loge de la Grande Loge de France. Une deuxième, dont le nom ne nous est pas connu, fut fondée à Paris en 1725 par lord Dervent-Water, le chevalier Maskeline, le frère d'Héguerty, et quelques autres personnes de la suite du prétendant. Un frère Goustand, lapidaire, lui aussi anglais, créa une nouvelle loge à Paris, vers cette époque. Il s'y en établit une troisième en 1726, sous le nom de Saint-Thomas. La Grande-Loge d'Angleterre en constitua deux autres en 1729. L'une avait pour titre « Au Louis d'argent », et le frère Lebreton en était le vénérable ; la seconde s’appelait « A Sainte-Marguerite ». De multiples loges s'établirent ensuite à Paris et dans le reste de la France. La plupart s'attribuaient les pouvoirs de mères loges et délivraient éventuellement des lettres constitutives à de nouveaux ateliers. A cette époque les constitutions étaient personnelles aux frères qui les avaient obtenues, et les fonctions de vénérable étaient à vie. Tout maçon d'une condition libre était apte à être constitué vénérable inamovible, pourvu qu'il eût le grade de maître et qu'il eût été surveillant d'une loge. Les patentes constitutionnelles étaient à son nom. Il en était propriétaire, et en tirait souvent des subsides. Il avait le droit de nommer ses deux surveillants. Le reste des officiers était proposé par ces trois officiers et les frères votaient au scrutin à boules sur chaque office à pourvoir. En 1745, Dervent-Water retourna en Angleterre, où il devait périr à Londres sur l'échafaud l’année suivante, en raison de sa fidélité aux Stuarts. Les loges de Paris s'assemblèrent en 1736, et élirent en sa place lord d'Harnouester. Le chevalier Ramsay remplissait dans cette assemblée les fonctions d'orateur. Le XVIIIe siècle connu une expansion considérable de l’Ordre en Europe et en Angleterre, mais aussi de nombreuses disputes. Cependant la querelle des Anciens et des Modernes, les enjeux politiques sous-jacents aux problèmes religieux de succession en Angleterre, ne nous ont pas directement concernés durant ce siècle. Tout au long du XVIIIe siècle, les maçons français étaient légitimistes, et le discours de Ramsay dont on nous rebat aujourd'hui que c'est un texte fondateur des Hauts Grades, les problématiques de restauration du Temple, fondement d’un certain nombre de Hauts Grades, sont demeurés en fait loin de nous. Les éléments Stuartistes, auxquels Ramsay se rattachent, et qui recherchaient à travers la maçonnerie une restauration des rois catholiques sur le trône d’Angleterre, ont eu une influence en France mais leur britanicité les a, en fait, isolé du reste des maçons Français, et leur poids sur le développement de notre Ordre a été faible durant tout l’Ancien Régime, où l’Angleterre était regardée volontiers comme l’ennemie. Le Grand-Orient ne s'émut pas de ces divers mouvements et il s'occupa surtout de procéder à son organisation. Le rite Français n'est ni politique, ni Templier, encore moins vengeur des Templiers. Le 24 juin 1773, le duc de Chartres fut solennellement installé. Il eut une influence favorable sur l'esprit des loges de France et beaucoup rejoignirent le GODF.

La rédaction des rituels du Rite Français

Durant tout le XVIIIe siècle, l’organisation des rituels en Loge bleue dépendait des mères Loges, dont de nombreux rituels nous sont parvenus : Avignon, Marseille, Lyon, Paris… De la même façon qu’il y a aujourd’hui des styles différents en Angleterre selon les Loges pour le rite Emulation, le Rite Maçonnique, pas encore Moderne ou Français dans sa dénomination, avait des variations régionales. Le développement anarchique et mercantile de la maçonnerie bleue et des Hauts Grades avait parfois conduit à des comportements de privilège dans les Loges bien étrangers au désir de l’égalité qui y régnait : droit de quitter la Loge sans saluer, droit d’interrompre le vénérable, droit bien sûr de venir en Loge avec ses décors des Hauts Grades… Une réforme devenait nécessaire pour « réformer l’acéphalie qui les caractérise et d’en purger les abus ». Le GODF établit le 27 décembre 1773 une commission pour la révision de tous les grades maçonniques, mais ce n’est que le 20 avril 1781 la première esquisse du discours du premier grade est présenté par le frère Salivet. Il est mis au point le scrutin par fèves : une ou 2 fèves noires renvoient à la séance suivante ; une ou deux fèves noires renvoient à une 3° séance ; enfin lors de cette séance une seule fève noire suffit à refuser le candidat. Le 8 juin 1781, il est fait choix de l’obligation : « Avant de faire prêter l’obligation, le Vénérable dira au récipiendaire, mettez votre main sur la Bible et sur cette épée, symbole de l’honneur.

Obligation.

Je jure et promets devant le G\ Ar\ de l’Univers de garder inviolablement tous les secrets qui me seront confiés par cette R\ L\, de ne les écrire, tracer, graver ni buriner sur aucune matière, que je n’en aie reçu la permission expresse et de la manière qui me sera indiquée, d’aimer et de secourir mes frères ; et de me conformer à tous les règlements de la R\ L\ Je consens, si je deviens parjure, d’avoir la gorge coupée, le cœur et les entrailles arrachés, mon corps brûlé et réduit en cendres, mes cendres jetées au vent, et ma mémoire en horreur à tous les maçons. Pour garant de ma promesse, je donne ma parole d’honneur entre vos mains, Vénérable, et devant tous les frères qui m’écoutent. » Il est à noter que plusieurs Frères avaient demandé que soient omises les pénalités de ce serment, mais les délibérations ont conduit à les conserver. Le 22 juin 1781, il est décidé de placer cinq questions dans la chambre des réflexions.

1° Quel est le premier devoir d’un honnête homme ?

2° Qu’est-ce qu’un honnête homme se doit à lui-même ?

3° Que doit-il à ses semblables ?

4° Quel est le moyen le plus propre à rendre notre bonheur inaltérable dans ce monde ?

5° Quelles sont les vertus les plus propres à obtenir l’estime et l’affection universelles ?

Le 13 juillet 1781, choix est fait des inscriptions de la chambre des réflexions qui sont celles là du Régulateur. Le 27 juillet, le discours de l’orateur est adopté. Le 23 septembre 1781 le grade de compagnon et le 21 octobre grade de maître, proposés par le F\ Million sont adoptés. Le 18 janvier 1782, le GODF crée une Chambre sera appelée Chambre des Grades, chargée de la rédaction des Hauts-Grades. Elle sera composée de membres des précédentes commissions et le nom de Roëttiers de Montaleau va revenir souvent dans notre histoire. Le 16 mars 1784, l’Assemblée de Trois Chambres, Paris, provinces et administration, entend la lecture du grade d’apprenti par Roëttiers devant les trois Chambres Réunies et le 19 mars 1784 : les statuts du Grand Chapitre général sont arrêtés. Après 3 ans de travail en commission, le premier manuscrit des rituels bleus du Rite Français est publié en 1785, toujours disponible aujourd’hui en librairie, et la version imprimée est facile à consulter sous le nom de Régulateur Maçon à la bibliothèque Nationale.

Philosophie originelle du Rite Français

Le Rite Français est né en période pré-révolutionnaire, il incite moins que le système des Anciens au respect de la légitimité de ce qui établit, les différences sociales par exemple, et est plus égalitaire. L’épée remise au candidat à l’initiation, dès le début de la Franc-Maçonnerie et le droit de la porter en Loge était une rupture d’avec un privilège des nobles. Le Rite Français enfin est né d'une élaboration symbolique et d'une pratique de près de cinquante ans de Franc-Maçonnerie dans notre pays et a été rédigé au crible des valeurs humanistes qui avaient cours à l'époque dans cette période de pré-révolutionnaire : encyclopédisme, développement de la responsabilité de chaque personne dans la société, idéal de liberté. Le Rite Français est le Rite du siècle des Lumières. Il n'y a pas d'alchimie au Rite Français. On parle bien dans la chaîne d'union, ainsi que dans quelques prières de consécration de Grand œuvre, mais il s'agit là de l’œuvre de fraternité, de l'ouvrage de base et ultime, de la pierre de fondation et de la clé de voûte, qu’il est proposé à chaque maçon de mettre en pratique. La mission des frères est la réunion de tous les êtres humains autour de l'axe du monde, qui est au rite Français l'amour universel. Pourtant me dira-t-on, le sel, le soufre se trouve dans le cabinet de réflexions où l'ont conduit le profane avant son initiation. S'agit-il là de symboles de l’œuvre au Noir ? Le profane dans le cabinet de réfection est confronté au néant des choses humaines, avec tes emblèmes funèbres, des ossements, une atmosphère de tristesse. Le profane a aussi devant lui deux images de vie, de l'eau claire, dans un vase, et le volume de la sainte loi, fermé. Vase et fermeture du livre, ces deux détails sont précisés dans nos rituels. Est-ce dans cette ambiance une exhortation au Travail au Noir, ou une incitation à choisir entre la vie et la mort : ouvrir le livre, verser l'eau, ou les laisser tels qu'ils sont ? L'un des enseignements du rite Français est dans la contingence de la vie dans l’engagement dans le bon choix, de la mort dans l’immobilisme. La vie ne peut exister avec l’immobilité et lui est même incompatible. Elle est dans l'avancée initiatique, la mort est dans le détournement de ce chemin, dans le non respect de cette loi fondamentale au plan philosophique comme au sens biologique. Un organisme qui ne peut se développer meurt. La transgression à cette loi ne pardonne pas. Sel et Souffre… La femme de Lot est changée en statue de sel et du soufre lorsqu'elle se retourne vers Gomorrhe, malgré l'interdiction de Dieu. Les termes du choix qui sont posés à chaque initié deviennent de plus en plus évidents et impérieux au fur et à mesure de la progression initiatique, ainsi que l'expriment les voyages, en particulier au premier grade. « Vous avez dû trouver dans ce voyage moins de difficultés et d'embarras que dans le premier: nous avons voulu rendre sensible à votre esprit l'effet de la constance à suivre le chemin de la vertu ; plus on y avance et plus il est agréable. » Le Rite Français donne une méthode de travail, et chaque Grade complète sa pédagogie. Le nouvel initié apprend ainsi que les indications qui lui sont données n'épuisent pas le sens des symboles qui lui sont présentés préalablement. C'est en effet par ses propres médications qu'il pénétrera toujours plus profondément ce sens, pour mieux dire que ce sens pénétrera toujours plus profondément en lui. L'initiation au rite Français est un retournement sur la réalité. La réalité ne change pas ce qui change, c'est la perception de cette réalité. D’externe, la perception devient, de plus, interne. Ce changement de perspective intérieure présentée au candidat, est une des clés de l'ésotérisme de notre système. La clé est donnée au candidat, mais c'est à lui de la tourner. La porte est ouverte, les mystères dévoilés ne cessent d'émerveiller et d'enrichir les esprits fur et à mesure de leur découverte. De fait, notre système ne fait pas à la place, et la signification ésotérique s'y mérite. Les mots sont importants et la gestuelle essentielle. Deux exemples illustrent cette perspective. Dans la chambre de réflexion, le préparateur donne cinq questions aux candidats auquel il doit répondre par écrit. Le rituel précise qu'il faut laisser entre elles assez d'espace pour contenir les réponses que le profane pourrait y faire. Peu emploient tout cet espace et encore moins reviennent aux questions au cours de leur devenir dans notre Ordre. « Qu'est-ce qu'un honnête homme se doit à lui-même, que doit-il à ses semblables, doit-il à sa patrie, que doit-il à l'Humanité, que doit-il à Dieu ? » La plupart des candidats expriment un aspect prospectif et positif dans leur réponse. Ils proposent le meilleur d'eux-mêmes à donner à eux-mêmes, à la patrie, à Dieu etc. Très rarement, on entend un candidat parler du passé et répondre selon une autre perspective. "Si je suis là, c'est parce que j'ai pu faire ceci, parce que mes semblables m’ont aidé ..., c’est grâce à ma patrie que j’ai pu…" En effet, ces questions se lisent dans les deux sens et mettent le profane devant la réalité de lui-même aujourd'hui, maintenant, c'est-à-dire entre un passé et un futur à bâtir. Si les candidats répondent mal, est-ce parce que les questions sont mal posées et mal expliquées ? Ou, le deuil de notre précipitation à répondre trop vite aux questions qui nous sont posées, fait-il partie de notre réalisation initiatique au quotidien ? N’avons-nous pas, aussi, à faire le deuil de notre auto-suffisance pour regarder ce que nous devons aux autres et les remercier, au lieu de les jalouser ? Aussi bien que soit un profane lors des enquêtes, il a son chemin à faire dans nos Loges. L'initiation au rite Français n'est qu'un début, une invitation à se reprendre, à renaître en permanence. Le Maçon est celui qui a compris le thème du départ des Hébreux hors d’Egypte : il est prêt à se mettre en route, à quitter l’esclavage de la facilité pour se lancer à l’assaut du désert dans la merveilleuse aventure de la quête de lui-même. Nous renonçons à l'acquis une fois pour toutes, pour le changement permanent. Deuxième exemple, le serment prêté par le candidat qui n'est ni nu ni vêtu, pour les représenter l'état d'innocence et lui faire rappeler que la vertu n'a pas besoin d'ornement. Il s'agit là d'un très vieil usage traditionnel qui existe dès les premiers catéchismes maçonniques. Prenons ici l’exemple du manuscrit GRAHAM de 1726. « D. Dans quelle disposition avez-vous prêté votre serment ? R.Je n'étais ni assis, ni debout, ni marchant, ni courant, ni à cheval, ni suspendu, ni volant, ni, nu, ni vêtu; ni chaussé, ni pied-nu. D. Pour quelle raison étiez-vous dans un tel état ? R. En considération de ce qu'un Dieu et un homme composent le vrai Christ, de même un être sans ornements, mi-nu, mi-vêtu, mi-chaussé, mi pied-nu, mi-agenouillé, mi-debout, étant tout à demi, n'était rien complètement, ce qui indiquait un cœur humble et soumis pour être un fidèle disciple de ce Juste Jésus. D.Qu'avez-vous juré ? R. D'abord de conserver et de cacher nos secrets. » Ni nu, ni vêtu. Cette position traditionnelle pointe l'instabilité du candidat, un état de déséquilibre permanent, un besoin de changement permanent qui est attaché à la personnalité humaine, et renvoie à l'invitation à marcher, à la préparation permanente au départ. Elle renvoie au plan psychologique à l'approche personnelle de sa propre perplexité, au lâchage des repères conventionnels et aliénants, à la rupture d’avec les rets des croyances erronées pour enfin naviguer librement quelque part entre l'équerre le compas, et vivre la souplesse des liens fraternels représentés par la cordelière à houppes, les lacs d’amour, de fait des nœuds déliés. Si l’exotérisme du Rite Français est Chrétien, le Rite est ouvert à toute confession. Il est intéressant de retrouver la figure du Christ dans le Graham, ce qui se voyait assez fréquemment au début du XVIIIe siècle, quand la maçonnerie étant davantage chrétienne qu’aujourd'hui. Le christ est ni nu ni vêtu, lors de sa sortie du tombeau. Il a alors son corps humain et n'habite encore son corps de gloire, et il n'a pour seul habit que son linceul. « Noli me tangere », dit-il à Madeleine, ne me touche pas, ne me retiens pas, je suis en chemin vers le Père. Le personnage de Marie-Madeleine et de la légende de saint Maximin, en Provence touchent à de très anciennes légendes du compagnonnage, toujours en vigueur aujourd'hui. Le candidat est à la place du Christ, et ce n'est pas la seule circonstance où ce sera le cas. Dans cet exemple, au XVIIIe siècle, le candidat est aussi Madeleine. Et, dans nos psychodrames que représentent les cérémonies du Rite Français, le candidat est toujours tous les personnages à la fois, même lorsque ceux-ci ne sont pas gratifiants. C'est la méthode du rite Français. Madeleine est en pleurs et devant le tombeau vide, thème que l'on trouvera ailleurs dans notre système. Elle ne reconnaît pas les deux anges qui s'étonnent de la voir pleurer, ni celui qu'elle prend pour un jardinier, derrière elle, et qui lui aussi l’interroge : "Pourquoi pleures-tu" ? Plus que Marie, la mère de Jésus, Madeleine, c'est l'Humanité. Que fait donc l’Humanité à pleurer devant un tombeau vide ? Ce n'est que lorsque le jardinier l'appelle par son nom "Marie", que Madeleine ne comprend cette réalité et de façon conjointe, "se retournant", reconnaît le Christ. Le retournement n'est pas physique ici. Il est intérieur. L'initiation au rite Français est la rencontre de la réalité intérieure et de la vérité extérieure. On entend souvent dire que le Rite Français n’a pas de dogme. Les rituels ont été écrits dès l’origine pour être ouvert à toutes les religions du livre sans exclusivité, s’inscrivant dans la foi en un GADL’U créateur et organisateur du Monde. Démiurge et créateur ne faisant qu’un, ce principe est propre à tous les rites maçonniques de la maçonnerie Régulière, mais par de là, le Rite Français est emprunt d’une religiosité qui le structure et invite à autant de questionnement ésotérique. Le sens de la relation de l’Homme à Dieu est propre au Rite Français. Le thème de la rédemption, de la réintégration que l’on rencontre dans d’autres régimes maçonniques n’existe pas dans ce Rite. La Parole n’est pas perdue au Rite Français, Elle est momentanément mise en réserve après avoir circulé une dernière fois dans la communion de Frères. Le lien de la Parole qui uni l’Homme à Dieu est en quelque sorte mis entre parenthèse en attendant des temps plus propice, qu’il est de la responsabilité de chacun de faire advenir. C’est à cette condition, qu’un jour, elle pourra recirculer librement et sans danger dans toute l’œuvre de la création. Il s’agit là d’une responsabilité essentielle pour chaque maçon. Quelle signification a pour l’Humanité cette parole et quel est ce danger qui la menace ? Pour illustrer mon propos, je vais m’appuyer sur quelques points du rituel. La crainte de voir les secrets et en particuliers les mots de Maître tombés chez des personnes indignes est à l’origine du changement de mots au 3e Grade du Rite Français, et de la destruction de la précieuse lame d’or à un autre moment. Un secret certes substitué nous lie, mais ce qui nous lie est plus le secret que le contenu du secret, l’essentiel est que ce secret reste confiné au milieu de ceux qui en sont dignes. Il ne s’agit pas de mériter le secret par un travail, mais de se rendre apte par son état d’esprit à rejoindre la communauté de ceux qui en sont les détenteurs. C’est justement parce que la personne est capable de garder le secret, qu’elle est aussi capable de progresser dans notre Ordre. La récompense n’est pas dans le mérite d’acquisition d’une connaissance, mais dans la réalisation de soi dans un état d‘éveil spirituel et humain. Cet état de réalisation spirituelle, pour reprendre le thème de René Guénon, permet de vivre cette connaissance, de s’y construire, et de par son exemplarité et ses actes, de bâtir une nouvelle humanité, qui toute entière pourra rentrer dans le secret et son partage. Le secret est alliance librement consentie et librement respectée, alliance entre les frères, entre les Hommes, entre l’Humanité et son créateur. Elle est destinée à englober toute la création : « GADL’U toi qui pourvois aux besoins de tous les êtres … » Nous sommes au Rite Français, dans une doctrine optimiste, bienveillante de réalisation de soi dans un état d’esprit de fraternité propre à une communion de partage, et seule cette voie a un sens : « face à celui qui rend vain nos efforts », lorsqu’ils ne sont pas faits dans ce sens. Nous retrouvons ici, le thème de la construction de chaque homme pour construire la nouvelle Humanité, la nouvelle Atlantide chère à Bacon. Le pari de Pascal s’appuie sur les avantages de la prise de risque de se mettre à croire à Dieu, le pari de la maçonnerie est celui de Dieu vers l’homme, croire que tout homme a en germe en lui la capacité de bâtir l’Ordre du Monde et de retrouver la Parole enfouie et gravée sur la Pierre parfaite au fond de lui. Le secret maçonnique est dans un espace de rencontre à l’intime de chacun, dans le face à face sans voile entre Créateur et créature. La Parole ne peut être perdue au Rite Français, elle ne peut être donnée par la maçonnerie, la maçonnerie est une pédagogie qui nous aide à avancer dans cet état d’esprit qui nous ouvre totalement à nous-mêmes, sans fard et sans métaux, pour lire sur notre pierre parfaite le nom que nous recherchons tous. La Parole n’est pas perdue, elle n’est qu’ignorée, négligée par ceux qui ne se mettent pas en chemin de la percevoir. La Parole ne s’achète pas par un travail ardu, elle ne s’obtient pas par l’accumulation des connaissances. Elle se découvre d’elle-même à ceux qui sont prêts à l’entendre, pour ne pas dire qui ont achevé de la rechercher. Le Rite Français est un Rite équilibré. Certes, il permet la transmission d’une pédagogie du sens des valeurs maçonniques issu du siècle des Lumières, mais il est vecteur initiatique, c’est à dire qu’il vise le changement en profondeur de chacun, et ce dans des aspects insoupçonnés et inattendus. Donner une truffe à un lapin et donner une truffe à un fin gourmet ne produit pas le même effet. Pourtant dans l’un ou l’autre situation, il s’agit de nourriture. La Parole ne nourrit pas ceux qui ne sont pas prêts. La préparation initiatique au Rite Français n’est pas que spirituelle, morale et intellectuelle. Elle implique une participation du cœur. Sans ressenti affectif, sans émotions, sans partage et sans convivialité, le cœur est comme imperméable. Les connaissances défilent, le rituel se déroule, mais l’âme reste sèche et le changement ne se fait pas. Un maçon du Rite Français est un maçon instruit, mais il se doit d’être un bon frère, bien sûr pour les autres, car il est bon d’être une ressource pour ceux que l’on aime et une consolation pour ceux dans la difficulté, mais aussi pour lui, car c’est la condition sine qua non pour avancer sur soi. Notre finalité au Rite Français, le Nec plus Ultra, c’est la paix du cœur pour soi, pour ceux que l’on aime, et pour ceux que nous devons encore apprendre à aimer. Et là nous sommes tous vers le chemin de la découverte d’autrui.

Voici donc quelques éléments de notre spécificité. Ils expliquent pour partie la relation des frères à notre Rite, leur engagement « avec la tête et avec le cœur. » Simplement, pour terminer, je dirais que chaque grade décline un espace symbolique, à découvrir, qui n'est pas toujours écrit dans nos rituels. Par exemple, on découvre au fur à mesure de notre progression la vérité, l'humilité, etc. Pour le premier grade, lorsque le candidat est encore sous le bandeau, les questions le poussent dans ses derniers retranchements, et dans la plupart des cas, il finit par dire pourquoi, au fond de lui, il entre en maçonnerie et sur quoi il fonde sa démarche : la confiance. Ce mot n'est pas dans notre rituel. La confiance doit être aveugle, et pour faire une dernière remarque, ce moment est choisi, unique, dans notre rituel, cette dimension est construite entre la loge le candidat. Il ne faut pas gâcher cela par un passage sous le bandeau préalable, comme cela se pratique malheureusement à tort dans certaines Loges. La confiance « a priori » du profane et la confiance a priori des frères de la Loge forment l'entre-deux, le ciment de la fraternité qui fondent notre engagement à tous. Nous avons la chance de pratiquer un Rite authentique qui nous relie à une chaîne traditionnelle. « Cette chaîne nous unit à tous nos Frères heureux ou malheureux répandus sur la surface de la terre. En elle, sont toujours présents ceux qui la formaient hier. Qu'elle soit l'emblème de la tradition que nous avons régulièrement reçue, que nous maintenons sans faillir et que nous transmettrons dans sa plénitude aux générations à venir. » Le respect de l'esprit du rite Français passe par le respect de notre rituel auquel nous avons tous promis de ne pas faire de modification de nos rituels.

Ph.Th

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