Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Hauts Grades

Initiation et exil

2 Juin 2016 , Rédigé par L.Tr Publié dans #P

Vivre intensément, profondément, patiemment, son aventure initiatique personnelle au sein de sa loge conduit inévitablement, me semble-t-il, à ouvrir son esprit à la compréhension de la Tradition initiatique millénaire, dont la voie maçonnique est héritière. Selon René Guénon, nous en sommes même, avec le compagnonnage, les uniques héritiers en Occident : « C’est un fait que de toutes les organisations à prétention initiatique qui se sont répandues actuellement dans le monde occidental, il n’en est que deux qui, si déchues qu’elles soient l’une et l’autre par suite de l’ignorance et de l’incompréhension de l’immense majorité de leur membres, peuvent revendiquer une origine traditionnelle authentique et une transmission initiatique réelle; ces deux organisations qui d’ailleurs, à vrai dire, n’en furent primitivement qu’une seule, bien qu’à branches multiples, sont le Compagnonnage et la Maçonnerie…Il est trop évident qu’on ne peut transmettre que ce que l’on possède soi-même ; par conséquent il faut nécessairement qu’une organisation soit effectivement dépositaire d’une influence spirituelle pour pouvoir la communiquer aux individus qui se rattachent à elles…»

L’aventure initiatique individuelle, quand elle nous conduit à remonter le fil de ces dépôts successifs d’influence spirituelle, nous amène inévitablement à explorer l’aventure initiatique collective qui a patiemment, au cours des siècles, tissé les fils de la Tradition initiatique dans quasiment toutes les civilisations du monde, et en particulier en Orient, où de nombreuses voies initiatiques sont encore riches de tradition vivante. Les civilisations arabo-perses de la méditerranée, creusets de voies ésotériques auxquelles nous renvoie René GUENON lui-même par les choix initiatiques de la fin de sa vie, sont tout spécialement présentes parmi les racines de notre tradition maçonnique.

Pour résumer sa vision de la filiation historique de la franc-maçonnerie, et des influences qui l’ont façonnée, Paul NAUDON trace un tableau foisonnant d’influences enchevêtrées dans lequel vient très vite s’inscrire, au 12ème et 13ème siècle, l’époque des croisades qui vit les restes des deux empires d’orient et d’occident se retrouver pour affronter le monde musulman. Croisés et chevaliers, dont bien sûr la Milice du Temple, renouent avec les talents des corporations de constructeurs byzantins, et surtout tissent en l’espace de deux siècles un réseau de relations de tous ordres, où les Chevaliers du Temple joueront souvent un rôle clé d’intermédiaire, avec les représentants de cette civilisation arabe bien plus évoluée que la leur, s’exposant sans doute au contact des Tourouq, voies soufies ou sectes ismaéliennes. Nombre d’auteurs, parmi lesquels Richard DUPUY et déjà au 18ème siècle Frédéric NICOLAI, dans son étude exhaustive du procès des Templiers, soulignent la forte probabilité que ces contacts, autant pratiques que diplomatiques, aient suscité la transmission d’une pensée ésotérique qui s’était puissamment développée dans le monde arabo-perse au tournant du premier millénaire.

Penchons-nous donc un instant sur ces sources potentielles de transmission initiatique, en recherchant les éventuels points communs de la pensée ésotérique arabo-perse de l’époque des croisades avec la voie initiatique maçonnique que nous connaissons aujourd’hui au Rite Ecossais Ancien et Accepté. Il ne s’agit pas, bien sûr, dans cette quête des influences passées, de rechercher systématiquement pour la franc-maçonnerie des racines ou des filiations datant de l’an mil en assemblant quelques ressemblances, au prix d’une éventuelle déformation de la réalité, mais, bien au contraire, de retrouver des similarités de pensée avec cette Tradition très ancienne, sans se voiler les yeux sur les différences constatées, ou sur l’inévitable convergence sur certains points de toutes les traditions ésotériques ou mystiques. Un tel travail nous permettra à la fois de mieux sentir les courants de Tradition qui irriguent notre quête maçonnique, et de mieux comprendre, par comparaison et différence, ce qui en fait la spécificité. Très vite après l’Hégire, naîtra au sein de l’Islam un mode de lecture ésotérique du Coran qui donnera naissance au Chiisme et au Soufisme, et qui sera attesté et complètement explicité autour de l’an Mil. On le trouvera d’ailleurs beaucoup plus en Perse qu’en Arabie, le plus souvent exposé par des philosophes ou mystiques persans.

Cette lecture ésotérique, à plusieurs niveaux, à la recherche du sens vrai caché derrière la signification apparente n’est en outre pas propre à la philosophie de l’Islam, elle se retrouve chez tous les Ahli al kitabi, chez tous les gens du Livre : Le 13ème siècle verra se répandre tout autour de la Méditerranée les écrits de l’ésotérisme et de la mystique juive, la Kabbale, avec l’apparition du Livre de la clarté, le BAHIR, en Allemagne, l’écriture par Moïse de Léon du ZOHAR, le livre de la splendeur, en Espagne, et les écrits des Maimonide en Egypte. Plus tard la renaissance connaîtra la résurgence d’un ésotérisme chrétien inspiré des Johannites. Il ne fait aucun doute dans mon esprit que cette Franc-maçonnerie qui travaille avec la Bible sur l’autel des serments, non pas dans une quelconque expression religieuse mais pour en tirer une lecture ésotérique de l’histoire des relations de l’Homme avec ce qui le transcende, pourrait elle aussi revendiquer d’appartenir à la famille des gens du Livre, Ahli al kitabi. Par ailleurs le monde arabo-perse de cette époque recueille aussi l’héritage de la pensée grecque dans un immense travail de traduction des ouvrages grecs, de l’ « Ecole des Perses » à Edesse au 5ème siècle, à la « Maison de la Sagesse » fondée en 832 à Bagdad par le Khalife Al Ma`moun. Platon, Aristote y furent traduits et étudiés, bien sûr, mais aussi, en particulier par l’école des Sabéens de Harran au 10ème siècle, les ouvrages attribués à Hermès, Le livre de Krates, Le livre de l’ami, Le livre du secret de la Création, attribué par erreur à Apollonios de Tyane, où figure la célèbre table d’émeraude, et certainement le Poïmandrès, déjà cité par Al Kindi au 9ème siècle. C’est ainsi qu’est capté l’héritage initiatique des Thérapeutes, à qui est attribuée l’écriture des livres d’Hermès, dans les années 70 aux environs d’Alexandrie. On trouve en tout cas dans la pensée arabo-perse de l’an Mil les premières descriptions élaborées de l’expression symbolique qui est au cœur de la méthode maçonnique : Nasir-e Khosraw, mort entre 1072 et 1077, explique déjà « La religion positive (la Sharia) est l’aspect exotérique de l’Idée (la Haqiqa) et l’Idée est la vérité ésotérique de la Religion positive… La Sharia est le symbole, la Haqiqa est le symbolisé ». Pour Henri Corbin, dès l’an Mil il y a définition du rapport du symbole et du symbolisé par trois couples de termes : Sharia et Haqiqa, que nous avons vu, Zahir et Batin, Tanzil et Ta`wil : « Zahir est l’exotérisme, l’apparent, le texte matériel, Batin est le caché, l’ésotérique ; Tanzil désigne en propre la religion positive, la lettre de la révélation dictée par l’ange au prophète. Ta`wil c’est inversement faire revenir, reconduire à l’origine, revenir au sens vrai et originel par une exégèse intérieure spirituelle et symbolique… La rigoureuse correspondance de ces trois couples doit nous garantir contre la malheureuse confusion du symbole et de l’allégorie. Le symbole est l’unique expression possible du symbolisé, mais il n’est jamais déchiffré une fois pour toutes. La perception symbolique opère une transmutation des données immédiates et littérales, elle les rend transparentes. Faute de cette transparence il est impossible de passer d’un plan à un autre. » Ce passage d’un plan au plan supérieur par le symbole est un élément essentiel de la voie maçonnique.

Deux symboles forts, fondateurs de notre expérience maçonnique s’expriment déjà à cette époque : la Lumière et l’Orient. Ils apparaissent dans les récits visionnaires, ou mystiques, de ceux qui s’appelaient entre eux les Ishraqiyun, et qu’Henri Corbin a appelés les Philosophes de l’Orient. Il s’agit principalement de deux penseurs persans du début du millénaire : Abou Ali Al-Hossein ben Abdallah ibn Sina, Avicenne, né à Boukhara en 980 et mort près d’Ispahan en 1037, et Shihaboddin Yahia Suhravardi, désigné par ses disciples comme le Sheikh al Ishraq, le Maître de l’Orient, qui naquit en 1155 à Sohravard en Perse, d’où son nom, et mourut à 36 ans, dans la citadelle d’Alep, vraisemblablement assassiné par Salahaddin, le Saladin des croisades, sous la pression des docteurs de la Loi islamique. Leur école de pensée s’appelle la philosophie de l’Orient, non pas parce que la perse est à l’orient du monde occidental, mais parce qu’ils furent les premiers à donner à l’Orient la signification symbolique que nous lui donnons aujourd’hui dans nos temples. Suhravardi présente sa pensée comme une résurrection de la Sagesse de l’ancienne perse dans son livre principal, Hikmat al ishraq, Sagesse de l’Orient, où l’on retrouve la présence de grandes figures comme Hermès, Platon, Zoroastre-Zarathoustra. Le mot Ishraq, Orient, signifie en fait précisément la splendeur, l’illumination du soleil à son lever. Shuravardi exprime donc symboliquement Ikhmat al Ishraq, cette Sagesse dont l’Orient est la source, comme étant « l’illumination et la révélation de l’être à lui-même par son retour vers la première lueur du matin du monde, vers l’instant épiphanique de la Connaissance, vers l’expression de la première intelligence du principe créateur ». Il s’agit bien déjà de la même signification symbolique que l’Orient vers lequel nous nous tournons dans nos temples pour trouver la lumière. De même que nous effectuons, à chaque initiation, des voyages symboliques, leurs récits visionnaires sont, comme c’est le cas pour nombre d’ouvrages des maîtres de l’ésotérisme islamique, des récits symboliques de voyages vers l’Orient.

Mais ce qui frappe le lecteur franc-maçon de notre époque, c’est que ces voyages décrits par les philosophes de l’Orient sont des voyages d’exil : Il faut partir en exil, ou bien, exilé dans un pays lointain, il faut rentrer chez soi. Cela semble une différence de taille entre cette ancienne tradition initiatique, et celle que nous vivons aujourd’hui en franc-maçonnerie, car à première vue l’exil n’apparait pas dans nos rituels d’initiation, en tout cas pas aux trois premiers degrés du Rite Ecossais Ancien et Accepté. Et pourtant… En creusant un peu plus les rapports entre Initiation et Exil, nous verrons qu’ils peuvent finalement se structurer en trois points, ce qui est bien naturel chez nous. Les deux premiers points, assez logiques et simples : L’exil est une Initiation, L’initiation est un exil, nous conduiront à un troisième d’un ordre différent, nous rattachant à cette tradition millénaire : le voyage initiatique est un voyage de retour d’exil, le monde profane est le pays dans lequel nous sommes exilés, et l’Orient est notre vrai pays. Car ceux qui ont un jour tout quitté le savent : l’exil est un commencement, une initiation qui d’ailleurs s’inscrit dans le déchirement, le dépouillement et la douleur, comme le dit si justement Frédéric Rossif. « Les seuls qui savent pourquoi, parfois, on a envie de se noyer le soir, ce sont les émigrants. Quand on n'a pas été émigrant, on ne connaît pas grand chose à l'usage de la douleur. La vraie douleur, c'est quand on est seul, qu'on a quitté sa patrie et qu'on va ailleurs, les yeux ouverts, espérant non pas de triompher, mais de vivre. » Ces quelques mots si justes, et si humains, peuvent être repris uns par uns pour décrire un nouveau départ, le début d’un nouveau chemin, une initiation en quelque sorte. « La vraie douleur c’est quand on est seul, qu’on a quitté sa patrie » La souffrance que constitue la coupure de ses racines, l’éloignement de ses frères et sœurs, l’adaptation à de nouveaux modes de pensée, est en soi une rupture profonde qui conduit au début d’une nouvelle vie, mais aussi à la perception qu’on est seul, mais qu’on est en soi-même un équilibre à créer, pour devenir un univers complet, dans la découverte d’un ailleurs. On a quitté sa patrie, abandonné des modes de pensée et des manières de vivre, et on ouvre alors les yeux sur un nouveau monde, « espérant non pas triompher, mais vivre », c’est à dire abandonnant la recherche du pouvoir au profit de la recherche de la vie, de la rencontre de la réalité de l’univers et de la réalité de l’autre. C’est bien une initiation, en ce sens que l’exil, par sa coupure même, éveille le regard et le ressenti, permettant de voir ce vieux monde sous un autre angle, c’est une conversion du regard qui nous fait naître à un nouveau champ de conscience, ce qui pourrait bien être en soi une définition de l’initiation. Et une initiation qui conduit non pas à la recherche du triomphe, à la quête du pouvoir, mais simplement à la volonté de vivre, d’être présent dans ce nouvel échange, de recevoir et de donner pour être pleinement vivant. Une initiation qui conduit à la simplicité des relations et à l’écoute, à la reconnaissance de l’autre, quel qu’il soit. « Les villes, les rues, sont devenues des lieux où se croisent les itinéraires de tous les exils. Et ces traces d’humanité laissées sans le savoir par des inconnus sont des archives singulières de nos errances et de nos passages clandestins. Celui qui passe éclaire le passage, disait Edmond Jabès, il est la figure de l’autre, la figure de l’altérité. Il nous laisse ses traces en inscrivant sans le savoir un morceau de notre histoire, de notre humanité. » Et puisque l’on ne peut décidemment pas parler d’exil sans citer Victor Hugo, laissons le conclure sur ce sujet : « Après que tout cela a passé devant moi, je suis dans l’exil, heureux d'y être, et je dis que l'Humanité a un synonyme, égalité, et qu'il n'y a sous le ciel qu'une chose devant laquelle on doive s'incliner : le génie, et qu'une chose devant laquelle on doive s'agenouiller : la bonté. Je trouve de plus en plus l'exil bon. Il faut croire qu'à leur insu les exilés sont près de quelque soleil, car ils mûrissent vite. Depuis trois ans, en dehors de ce qui est l’art, je me sens sur le vrai sommet de la vie et je vois les linéaments réels de tout ce que les hommes appellent faits, histoire, événements, succès, catastrophes, machinisme énorme de la Providence. Ne fût-ce qu'à ce point de vue, j'aurais à remercier M. Bonaparte qui m'a proscrit, et Dieu qui m'a élu. Je mourrai peut-être dans l'exil, mais je mourrai accru. Tout est bien. »

L’exil est une initiation, donc. Mais aussi l’initiation en soi est un exil. Les tous premiers mots que nous avons entendus lors de notre initiation maçonnique nous appelaient déjà à « mettre un frein salutaire à nos passions et à abandonner les intérêts mesquins qui tourmentent la société profane ». Et l’abandon de nos métaux, que nous avons dû laisser à la porte du Temple ce jour-là, en était le symbole. « Les métaux dont on vous a demandé la remise avant d’entrer dans ce Temple symbolisent tout ce qui brille d’un éclat trompeur. C’est la monnaie courante des préjugés vulgaires : elle constitue une richesse illusoire, que le sage doit savoir mépriser. L’homme qui aspire à être libre doit apprendre à se détacher des choses futiles… » Apprendre à se détacher du monde profane pour tenter d’être libre, voilà notre chemin initiatique. Nous aurons d’ailleurs à le revivre chaque jour, épreuve initiatique après épreuve initiatique, dépouillement après dépouillement, tentant d’abandonner chaque jour nos métaux à la porte du Temple, pour nous apercevoir, bien sûr, qu’il en reste toujours un peu dans notre poche. Abandon des métaux que sont les mots et les idées toutes faites de notre civilisation profane, pour ne reprendre que les idées qui se cachent derrière les mots et n’accepter que celles que l’on juge vraies, appliquant en cela la consigne que donnait Pythagore à ses disciples géomètres : « Ne suivez pas les avenues fréquentées, suivez les sentiers » Abandon des métaux que sont les positions de pouvoir dans notre société, voire dans nos ateliers ou notre obédience. De tous les dépouillements initiatiques, c’est peut-être le plus difficile, car, comme dans le Seigneur des Anneaux, même l’être le plus pur est finalement rongé par l’anneau du pouvoir qu’il ne peut se résoudre à abandonner.

Ainsi notre chemin initiatique, apprendre à se détacher du monde profane pour tenter d’être libre, n’est qu’une succession de séparations, de ruptures avec le monde, c’est donc en soi un travail d’exil, un chemin d’exil. Un exil profond et définitif si l’on se réfère à l’instruction du premier degré qui définit ainsi la liberté que nous cherchons à atteindre : « L’homme libre est celui qui, après être mort aux préjugés du vulgaire, s’est vu renaître à la vie nouvelle que confère l’initiation. » Apprendre à se détacher du monde profane pour tenter d’être libre c’est en fait revivre le mythe de la caverne de Platon, être éveillé par l’initiation à reconnaître que les ombres que la société admire ne sont pas la lumière, c’est se tourner vers la lumière, secouer ses chaînes, ce qui entre parenthèse prendra bien toute une vie, secouer ses chaînes pour être libre et partir. Partir, c’est à dire l’exil, l’exil à la société profane, l’exil par rapport à ceux qui, encore enchaînés, regardent le théâtre d’ombres, et qui ne nous croiraient même pas si nous revenions. Et à cet instant je voudrais reprendre les mots que Frédéric Rossif consacrait à l’exil, en les manipulant quelque peu, en remplaçant le mot douleur par le mot initiation, et cela devient : « Quand on n'a pas été émigrant, on ne connaît pas grand-chose à l'usage de l’initiation. La vraie initiation, c'est quand on est seul, qu'on a quitté sa patrie et qu'on va ailleurs, les yeux ouverts, espérant non pas de triompher, mais de vivre. » N’est-ce pas profondément vrai ? L’initiation ne nous ouvre-t-elle pas les yeux sur la nécessité d’abandonner le triomphe pour rechercher la vie, ce qui implique de quitter progressivement le monde profane pour trouver son équilibre en soi-même. Les mots qui caractérisent l’exil s’appliquent donc bien, dans un sens bien sûr symbolique, à l’initiation, de manière profondément significative. Au passage cela amène sans doute l’idée d’un autre rapprochement, d’un autre thème de réflexion : douleur et initiation, mais ceci est une autre histoire, comme dirait notre frère Kipling ! Donc l’exil est une initiation, et l’initiation est un chemin d’exil. Mais survient alors la maîtrise, et un retournement digne de celui de Dante, au sortir de l’Enfer. Souvenons-nous de ce passage où Dante croit descendre, descendre, sur la peau du Diable lorsqu’il réalise qu’en fait il monte, il monte, vers le purgatoire, car c’est le Diable qui est la tête en bas ! De même l’initiation à la maîtrise est un retournement.

L’appel à la quête de la parole perdue nous conduit à un retournement de perception du même ordre : les mots que nous connaissons ne sont plus les vrais mots, mais des mots substitués, il nous faut aller en quête de cette parole qui a été perdue. Comme dans la caverne de Platon, ce que nous percevons n’est pas la réalité mais une réalité substituée, un théâtre d’ombres, la vraie réalité est dans la lumière insoutenable, à l’extérieur de la caverne. Et ce retournement de perception, dans le cadre de cette réflexion sur l’exil, peut s’exprimer par le fait qu’à ce moment nous comprenons, et c’est un moment essentiel de l’initiation, que nous ne quittons pas le monde, notre monde, pour partir en exil, non, nous étions en exil dans ce monde et nous partons enfin rejoindre notre patrie, le monde de lumière auquel nous appartenons. Nous retrouverons là, comme troisième point, la pensée des philosophes de l’Orient, Avicenne et Suhravardi : l’exil est une initiation, l’initiation est un exil, certes, mais l’initiation nous éveille à percevoir qu’en fait nous sommes ici des exilés qui entamons le chemin pour revenir chez nous. Les contes mystiques d’Avicenne et de Suhravardi se succèdent et se complètent pour exprimer ce cheminement de l’initiation, ce voyage de l’initié vers l’Orient, le pays de la lumière originelle. « Lorsque je fus bien installé dans ma ville, nous conte Avicenne, j’allais avec mes amis dans un de ces endroits si plaisants à l’extérieur des murs. Comme nous allions et venions, tournant en cercle, soudain dans la distance apparût un sage. Il était beau et respirait la gloire divine. Certainement il avait goûté le nombre des années, une grande durée avait passé sur lui, mais on ne voyait de lui que la fraîcheur d’un jeune homme. Pas de faiblesse dans son maintien, pas de faute dans la grâce de sa stature. Pas de signe de vieillesse à trouver en lui, si ce n’est la gravité imposante des vieux sages… Je suis Hayy ibn Yaqzan, me dit-il, Mon nom est vivant fils de Veilleur.» Des noms intéressants à rapprocher de l’Apocalypse de St Jean ! « Mon pays est la Jérusalem céleste, mon travail est de voyager sans cesse… ma face est tournée vers mon père, le veilleur, qui m’a appris toute science et m’a donné les clés de toutes les connaissances. » Et le conte se poursuit par la description que Hayy ibn Yaqzan fait à Avicenne, d’abord des trois mauvais compagnons qu’il lui faudra abandonner s’il veut se mettre en route, puis de l’univers qu’il découvrira, en particulier l’orient de l’univers… « Celui à qui l’on aura appris une certaine route conduisant vers l’Orient, et qui est aidé pour accomplir cette exode, celui-là trouvera un chemin vers ce qui est au-delà des sphères célestes, et là, d’un coup d’œil fugitif, il approchera la postérité de la création primordiale, sur laquelle règne en Roi Al-Wahed, l’Un, le Principe. » et le conte de se conclure par ces mots de Vivant fils du Veilleur : « Si ce n’était parce qu’en conversant avec toi je m’approche du Roi, par le simple fait que je t’incite à t’éveiller, je devrais m’en aller remplir mes devoirs auprès de lui. Alors maintenant si tu veux, suis moi, viens avec moi vers lui. Paix ! » Conte de l’éveil, conte de l’initiation ! Et Suhravardi, lui, un siècle après, commence son conte par ces mots : « Quand je connus le récit Hayy ibn Yaqzan, en dépit des admirables sentences spirituelles et des profondes suggestions qu’il contient, j’ai trouvé qu’il manquait les illuminations nées de la suprême expérience, le grand éblouissement, gardées dans les trésors des livres divins, déposées dans les symboles des sages, cachées dans le récit de Salaman et Absal du même narrateur que Hayy ibn Yaqzan. Il s’agit du mystère sur lequel repose les stations des Soufis et des maîtres de la vision mentale. Il n’y est fait référence qu’à la fin du récit Hayy ibn Yaqzan, quand il est dit : Il arrive quelquefois que des solitaires parmi les hommes émigrent vers le Roi, vers l’Un. Alors à mon tour, continue Suhravardi, je voudrais vous transmettre quelque chose sous la forme d’un récit que j’intitulerai : Récit de l’Exil Occidental »

Ainsi commence ce récit qui réintroduit l’exil avec l’éveil de l’initiation : un prince exilé en Occident reçoit un messager de son père lui enjoignant de revenir : « Prends la route, ne retarde pas ton départ ! » ainsi en fait commence le voyage qui conduira le prince pèlerin jusqu’au Sinaï mystique, jusqu’au sommet de la montagne cosmique. L’éveil initiatique, et la quête de l’Orient symbole de la lumière s’accompagne clairement chez Suhravardi de la perception que l’Occident, le monde matériel, le monde profane dirionsnous, est le pays de notre exil, et l’Orient notre vrai pays. Ainsi notre initiation maçonnique, notre chemin vers l’Orient, notre quête de la parole perdue nous rattachent à une tradition initiatique très ancienne, dont les Ishraqiyun, les philosophes de l’Orient, et les sages perses ne sont pas les seuls représentants. Cette tradition que l’on retrouve dans l’expression Soma Sema des adorateurs de Mithra, « le corps est notre tombeau », et qu’on pourrait finalement faire remonter au mythe de la Caverne de Platon, avec le vrai pays, l’extérieur de la grotte, le pays de la lumière, et le lieu de l’exil enchaîné, la caverne des ombres, cette tradition c’est la gnose néo-platonicienne.

L’une des plus belles expressions de l’initiation en tant qu’éveil à l’exil occidental et à la quête de l’Orient se retrouve dans l’un des textes gnostiques les plus célèbres, l’Hymne de l’âme, dans les actes de Thomas, qui préfigure de manière frappante notre quête, celle de Suhravardi dans la dramaturgie du récit de l’exil occidental, et celle d’Avicenne dans la conception fondamentale de Hayy ibn Yaqzan, le récit de Vivant fils de Veilleur. L’Hymne nous décrit un jeune prince que ses parents envoient de l’Orient, son pays natal, en Egypte, pour trouver une perle sans égale. Le jeune prince quitte l’Orient, abandonne la robe de lumière que ses parents, dans leur amour, avaient brodée pour lui, et voyage vers l’Egypte. Là il se retrouve seul, étranger, s’habille comme les Egyptiens, et mange une nourriture qui bloque sa mémoire et lui fait oublier son passé, son pays, jusqu’au souvenir du but de son voyage. Mais un jour, comme dans le récit de Suhravardi, il reçoit un message de son père, de son frère et de sa mère, la reine de l’Orient. Le jeune prince est alors réveillé de son amnésie, il se souvient de la perle pour laquelle il avait été envoyé en Egypte, la trouve, en prend possession, jette ses vêtements impurs, et s’engage sur le chemin de l’Orient. Il est guidé sur sa route par le messager, qu’il appelle son éveilleur, souvenez-vous de Hayy ibn Yaqzan, et atteint finalement la frontière de l’Orient, où il peut enfin revêtir de nouveau sa robe de lumière. Bien sûr, pour le gnostique d’Alexandrie, la signification ésotérique de ce conte n’était autre que le cycle de l’âme, et le franc-maçon de notre époque, fût-il maçon Ecossais Ancien et Accepté, n’a aucune obligation d’y adhérer, comme il n’a d’obligation à adhérer à aucune sorte de religion révélée, ni à aucun dogme, puisque nous ne posons aucune limite à la recherche de la vérité.

Pour ma part, tout en gardant sa totale liberté, il me semble que le franc-maçon de Rite Ecossais Ancien et Accepté est toutefois appelé à percevoir qu’il existe quelque chose qui dépasse la simple matérialité, une Transcendance et une Immanence qui s’expriment dans la Grande Architecture de l’Univers et dans la perception de l’amour entre les Humains. En tout état de cause il reste que l’éveil qu’est notre initiation, les dépouillements successifs que notre initiation implique, la perception de l’exil à laquelle elle conduit, l’orientation de nos loges, c’est à dire le chemin vers l’Orient sur lequel nous place l’initiation, la quête de la parole perdue à laquelle est appelé le maître, sans compter la méthode de travail et de réflexion ésotérique et symbolique, tout cela fait de nous les héritiers de cette gnose néo-platonicienne, c’est à dire de cette tradition de recherche de la Lumière par la fusion progressive avec l’unité de l’univers, avec l’Un, quel que soit le nom qu’on lui donne, al-Wahed, Adonaï, Dieu ou le Grand Architecte de l’Univers. La proclamation du convent de Lausanne le définit clairement quand elle proclame que nous travaillons à la gloire du Grand Architecte de l’Univers, principe créateur. Et elle ne le contredit pas non plus quand elle exprime qu’il n’y a pas de limite à la recherche de la vérité, et que pour garantir cette liberté à tous elle exige de chacun la tolérance, car les grands penseurs de cette Tradition ont toujours été des esprits libres, soucieux de leur logique intérieure, et qui n’ont jamais cédé au dogmatisme des églises.

Songeons à Avicenne, grand médecin, mathématicien, astrophysicien, qui dut courir toute la Perse pour échapper à l’ire des oulémas de l’islam, à Suhravardi qui mourut à 36 ans sous la vindicte des fondamentalistes de Bagdad, et, plus proche de nous, à Maître Eckhart, condamné par le tribunal de l’inquisition. Et encore lui échappa au bûcher ! Par ces deux aspects de notre recherche, la liberté des Lumières et la quête symbolique de la Lumière, nous sommes leurs héritiers sur ce chemin de l’initiation, chemin parcouru ensemble, non pas chemin d’exil, mais chemin du retour d’exil qui, quoi qu’il arrive, nous conduira sans abdication là où réside la perle incomparable, c’est à dire qu’il nous conduira à l’intérieur de nous-même, et par là à la Transcendance et à l’Immanence qui donnent un sens à notre vie. Ainsi ce chemin de retour de l’exil occidental nous mènera d’abord à l’intérieur de nous-même car, comme l’exprime ce beau poème de Constantin Cavafy, « tu ne trouveras pas de nouveaux pays, car tu ne trouveras pas de nouveaux rivages, car ta ville te poursuivra toujours, et aucun bateau ne t'emmènera jamais loin de toi-même. », mais ensuite, à partir de ce chemin intérieur, vers l’illumination de la Connaissance de l’Univers et de la Vie que, tels Saint Augustin dans sa jeunesse, nous cherchions vainement au dehors de nous-mêmes alors qu’elle réside en nous depuis l’origine : « J’ai tardé à t’aimer, Beauté si ancienne et si neuve, j’ai tardé à t’aimer. Mais voilà : tu étais dedans, et moi dehors. Je te cherchais dehors où je me ruais, beau à rebours, sur les belles choses d’ici-bas, tes ouvrages. Tu étais avec moi sans que je fusse avec toi, tenu loin de toi par elles qui, à moins d’être en toi, ne seraient pas. Tu as appelé, crié, et tu as rompu ma surdité. Tu as brillé par éclairs et par vives lueurs, et tu as balayé ma cécité. Tu as exhalé ton parfum, je l’ai respiré et je m’essouffle après toi. Je t’ai goûté, et j’ai faim et soif. Tu m’as touché, et j’ai pris feu pour la paix que tu donnes. Une fois soudé à toi de tout mon être, il n’y aura plus pour moi douleur et labeur, et ma vie sera, toute pleine de toi, la Vie. »

Louis Trebuchet PVI N°141

Source : https://www.louistrebuchet.fr/fichiers/initiation-et-exil.pdf

Partager cet article

Commenter cet article