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Hauts Grades

13ème degré REAA : Le Delta sacré quête intégrale (... Leibniz)

30 Août 2012 , Rédigé par Patrick Carre Publié dans #Planches

Le Delta sacré apparaît au 13ème degré du REAA, Chevalier de Royale Arche, sous la neuvième arche découverte par Guibulum sous les vestiges de l’ancien temple de Salomon, à l’emplacement du nouveau temple juste achevé. Pourquoi en ce lieu ? Selon la légende du rituel, le Grand Architecte de l’Univers était apparu en vision à Enoch et l’avait transporté au sommet d’une montagne qui s’élevait jusqu’aux cieux. Là, il lui montra son vrai Nom gravé sur une plaque d’or et lui enseigna la façon de le prononcer. Puis Enoch se sentit emporté, il descendit verticalement à travers neuf voûtes souterraines creusées les unes sous les autres. Dans la plus basse, il vit une plaque d’or semblable portant les mêmes caractères : c’était le Nom Ineffable que Dieu lui ordonna de ne jamais prononcer. 
Enoch creusa neuf voûtes superposées identiques à sa vision. Il réalisa ensuite une plaque d’or triangulaire enrichie des gemmes les plus précieuses et la scella sur une pierre d’agate taillée et polie. Les anciens rituels rajoutent qu’il plaça la pierre sur un socle de marbre blanc identique. Ayant transporté son ouvrage sous la Neuvième Arche, la plus profonde, il grava sur la plaque d’or les lettres que le Grand Architecte de l’Univers lui avait montrées. Les voûtes étant « hermétiquement » closes, la prononciation du Grand Nom se perdit au fil des âges jusqu’au moment où Dieu la communiqua à Moïse sur le Mont Sinaï. De nombreuses générations se succédèrent jusqu’à la mort d’Hiram. Salomon, Hiram roi de Tyr et Hiram l’Architecte avaient fait le serment de ne pas communiquer ce degré s’ils n’étaient au moins trois initiés à connaître les secrets du grade. Hiram ayant été assassiné, ils n’étaient plus que deux, et, fidèle au serment qu’il avait fait avec Hiram et le Roi de Tyr, Salomon condamna la trappe conduisant à la voûte sacrée.
Salomon ne pouvant recevoir Guibulum, Stolkin et Johaben Chevaliers de Royale Arche, ni leur révéler le Nom Ineffable, oriente juste leur recherche vers les vestiges de l’ancien temple. Sous une dalle parfaitement carrée, ils descendent et traversent neuf cryptes, trouvent la pierre d’agate sous la neuvième arche et s’initient eux-mêmes en contemplant le Nom Ineffable gravé sur le triangle d’or. Cette légende donne une autre dimension au contenu ésotérique du Rite de Perfection, jusqu’à présent essentiellement symbolique et moral. Elle rejoint, par la quête du Vrai Nom la recherche de Dieu et s’inscrit délibérément dans le Sacré à travers le parcours initiatique des nouveaux Chevaliers de Royale Arche.    
Ils doivent d’abord soulever une dalle parfaitement carrée. Le carré résume le symbolisme du nombre quatre, l’ordre de l’Univers et la nécessaire opposition des contraires. Figure anti-dynamique, ancrée sur quatre côtés, il symbolise l’intégralité, l’équilibre, l’arrêt, ou l’instant prélevé, et implique une idée de stagnation, de solidification, voire de stabilisation dans la perfection. C’est le préalable à l’initiation des futurs Chevaliers de Royale Arche, qui résume à lui seul tout le parcours effectué dans les degrés de Perfection, sous l’influence prépondérante de la Raison. Le carré est aussi l’emblème du monde créé et de la nature par opposition à l’incréé et au créateur. La perfection de l’un implique la « plus que perfection » de l’autre et leur étroite correspondance lors des prises de conscience d’un parcours initiatique.

Pour Leibniz (1646-1716), secrétaire dans ses jeunes années de la société des Rose-Croix de Nüremberg, prendre conscience d’une idée, c’est actualiser cette même idée qui n’était jusqu’alors présente qu’à l’état virtuel. Il compare souvent cette actualisation à une sculpture dans un bloc de marbre strié de veines, semblable à la plaque de marbre blanc façonnée par Enoch supportant la pierre d’agate et la plaque d’or triangulaires. Le sculpteur habile discerne la figure déjà empreinte dans la pierre et travaille à libérer la forme de la matière. Il en va de même de l’esprit, qui contient en soi une infinité d’idées à peine esquissées qu’il travaille à exprimer et à formaliser. Tout est déjà là, certes, mais il n’en faut pas moins un effort d’attention pour en prendre conscience et le connaître véritablement.
Quand Guibulum accroche avec sa pioche l’anneau de fer fixé à la dalle carrée, il présume qu’il doit se trouver quelque chose d’extraordinaire à cet endroit. Ce qu’il présume était déjà présent virtuellement en son esprit et soudain s’actualise. Plus globalement son esprit connaît d’une manière virtuelle toutes les vérités, puisqu’elles sont inscrites en lui, mais il ne le sait pas. Parce qu’elles sont innées, ces idées peuvent être universelles et vraies, et constituer des vérités éternelles d’origine métaphysique. S’il en prend conscience lors des évènements et des actes de son cheminement initiatique, c’est parce que les choses et les idées suivent un même ordre causal dans deux séries parallèles et harmoniques : la suite des choses se causant les unes les autres (la dalle, l’anneau, les voûtes …), et la succession des idées découlant les unes des autres (l’idée de Guibulum de descendre en solitaire, la découverte du Nom Ineffable, le signe d’admiration …).

Cette théorie de l’harmonie préétablie entre le monde physique et le monde métaphysique, entre ces deux suites de choses et d’idées permet à Leibniz d’expliquer comment l’enchaînement de l’expérience concrète saisi par la raison et la succession des idées innées sont en rapport d’analogie, la première servant seulement à exprimer la seconde. On peut alors choisir soit la causalité efficiente des choses, soit la causalité finale des idées pour décrire et comprendre le même monde, et remonter jusqu’à la finalité des phénomènes, leur « enchaînement » devant les rattacher en dernière instance à Dieu. Mais la raison humaine rencontre sa propre limite avant d’atteindre Dieu et doit s’incliner comme Guibulum devant le triangle d’or, car il faudrait qu’elle remonte à l’infini pour se comprendre elle-même en dernière instance. Or Dieu seul le peut, qui est infini.
Si la connaissance métaphysique de Guibulum, Stolkin et Johaben rencontre une limite, la force qui les anime est déjà présente en eux avant même leur départ vers les vestiges de l’ancien temple. Chacun contient en soi son propre « télos », c’est-à-dire la tendance innée à réaliser ce qu’il est, à tendre vers l’idéal de sagesse, de bienveillance et de félicité qui associe les efforts du corps et de l’âme. Cette idée de force justifie aux yeux de Leibniz, d’une part l’idée d’une finalité à l’œuvre dans le monde, et d’autre part la réalité concrète de la liberté puisque chaque être peut accomplir ou non sa propre fin, décider des modalités pour y parvenir. Stolkin et Johaben refusent ainsi de descendre dans les cryptes dans un premier temps, avant de suivre Guibulum et contempler avec lui le triangle d’or sous la neuvième arche.
Leur progression spirituelle par paliers de connaissance de trois, six et neuf arches, mesurée en termes mathématiques par une suite arithmétique de « raison » trois (soit un+1 = un + 3, de progression constante 3 entre les nombres 0, 3, 6, 9), renouvelle la symbolique des Nombres en leur donnant une assise mathématique. La mesure symbolique de leur progression spirituelle met en valeur sa « régularité » et son universalité. En effet, pour Leibniz cette succession d’états changeants possède un ordre régulier, chaque état s’expliquant par celui qui précède et y trouvant sa raison. Rien n’est sans une raison qui explique pourquoi il est plutôt qu’il n’est pas, et pourquoi il est ainsi plutôt qu’autrement. Certes le mal et le doute existent, mais ils trouvent leur explication et leur justification dans l’ensemble, dans l’harmonie du tableau de l’univers. Ainsi Guibulum, Stolkin et Johaben finissent par contempler ensemble le Delta sacré malgré les gravats du chantier et la descente dans l’obscurité des arches.

Mais la vie spirituelle et la vie en général sont trop foisonnantes en évènements pour limiter leur mesure à des suites arithmétiques. Leibniz inventa (avec Newton) le calcul différentiel pour mesurer les composants infiniment petits de l’univers, tout ce que nous percevons n’étant que la somme de ces éléments infinitésimaux. La maîtrise mathématique de l’infiniment petit permet aussi de comprendre comment la conscience peut résulter de l’intégration de perceptions et d’impulsions inconscientes. Ainsi un changement d’état (le passage de l’inconscient au conscient) peut-il se produire par l’addition insensible et graduelle d’éléments inconscients.
A partir de l’équation ∫ dy = y (∫ étant une somme de valeurs infiniment petites et dy une différence infinitésimale), Leibniz développe l’« intégrale » qui est l’outil majeur pour l’analyse d’un tout et de ses parties, fondé sur l’idée que toute chose intègre des petits éléments dont les variations concourent à l’unité. La lettre d minuscule représente une petite variation, sur un court instant ou entre deux niveaux de conscience proches. La lettre Δ, Delta majuscule, peut représenter « ∫d » leur écart global. Sous les yeux Guibulum, elle devient à la fois la mesure de sa progression spirituelle et sa finalité, la connaissance du Nom Ineffable, quatre lettres gravées sur le Delta sacré, Iod He Vav He, traduit par « Ehyèh asher Ehyèh », « Je Suis Celui qui Suis » ou « Je Suis qui Je Suis », fondement de la réponse à la question « Qui êtes-vous ? » « Je suis ce que je suis. Mon nom est Guibulum ».

Pour saisir le sens de la phrase « Je suis ce que je suis » et ce qu’elle implique pour un Maçon, le rituel présente à l’étude une autre phrase dite par Johaben et Stolkin en relevant Guibulum devant le Triangle d’or : « Guibulum est un bon Maçon ». Ils sont conduits à dire que Guibulum « est ce qu’il est », un bon Maçon, en suivant deux approches. Soit il « est ce qu’il est » parce qu’il est un bon Maçon, et il est bon Maçon parce que … etc. Son état de bon Maçon s’inscrit dans une suite d’évènements s’enchaînant les uns les autres dans une série de causes et d’effets qui se lisent de gauche à droite sur le livre de sa vie. Soit il bon Maçon car l’état de bon Maçon est inscrit en lui avant tout, comme tous ses autres états, et leur lecture s’effectue de droite à gauche en remontant des états de Guibulum à l’être qui les contient tous en puissance. Ces deux versions de l’histoire se rattachent pour Leibniz au principe de causalité et au principe de raison suffisante.
Le principe de causalité dit que toute chose a une cause. Mais la cause c’est une chose, et elle a à son tour une cause, etc. La cause n’est jamais suffisante dans une série indéfinie de causes, car la cause d’une chose c’est toujours autre chose. Le principe de causalité qui va à l’infini, est rompu nécessairement par un événement comme le surgissement de la lumière dans le rituel sous la neuvième voûte, mais qui ne reste qu’un événement extérieur, tout extraordinaire soit-il. Cette cause nécessaire n’est pas suffisante pour expliquer l’illumination intérieure. Pour le principe de raison suffisante, tout ce qui arrive à Guibulum est déjà contenu en lui, sa raison d’être étant tout ce qui se dit avec vérité de lui, tout ce qu’il connaît « en vrai » de lui, comme Hémerek, l’Homme vrai du 11ème degré. Plus globalement, chaque chose à une raison, en tant qu’elle contient et exprime tout ce qui arrive au sujet correspondant. Le fait d’être un bon Maçon, comme tout ce qui lui arrive, renvoie au sujet Guibulum. Et par extension, même s’ils n’en ont pas conscience, Guibulum, Johaben et Stolkin contiennent déjà en eux-mêmes tout ce qu’ils peuvent vivre de meilleur dans le monde.

La phrase « Je suis ce que je suis » renvoie pareillement à ces deux principes. Par le principe de causalité, appelé également principe d’identité par Leibniz, le sujet amorce la chaîne des causes pour s’affirmer lui-même et se mettre au monde. Et par le principe de raison suffisante le sujet rappelle en lui-même l’universel déjà présent. Dans « Je suis ce que je suis » le sujet s’exprime par le verbe au présent, et renouvelle ses prises de conscience dans un éternel présent. Par « Je suis ce que je suis » le Chevalier de Royale Arche relie l’être au monde et l’être en soi et génère un champ d’énergie d’où jaillit la lumière sous la neuvième arche.
Les vérités régies par le principe de causalité sont telles que leur contradictoire est impossible, la chaîne des causes menant à la Vérité recherchée par le Maître Secret, tandis que les vérités régies par le principe de raison suffisante ont un contradictoire possible, symbolisé par la Parole Perdue. C’est ce qui distingue, selon Leibniz, les vérités dites d’essence et les vérités dites d’existence, le rituel du 13ème degré mettant en valeur les unes et les autres. Le Chevalier de Royale Arche doit-il choisir entre les unes et les autres, comme entre deux voies menant à la lumière et à Dieu, ou apprendre à les conjuguer pour vivre en fraternité l’initiation dans la lumière de son cœur ?

source : www.patrick-carre-poesie.net/

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