Mercredi 5 septembre 2012 3 05 /09 /Sep /2012 07:26

A la question de Montaigne « Qui suis-je ? Quel est mon vrai visage en ce monde où tous portent un masque ? », le Franc-Maçon répond « Je suis Symbole ». Par la découverte progressive du symbolisme des outils, il dépouille le vieil homme et prend conscience de ce qu’il est réellement au fond de lui. Mais plus encore, ce n’est qu’en comprenant le sens des outils, en vivant de l’intérieur leur raison d’être, en étant les symboles eux-mêmes, qu’il peut en goûter tout le sel et les intégrer à sa vie. Il peut dire « Je suis Equerre, je suis Compas, je suis Règle, … » et leur donner vie dans ses pensées et dans ses actes, sur les plans physique, moral et spirituel.


Mais les conventions et les règles du langage détachent très vite cette idée première de son objectif d’identification. « Je suis Règle » devient « Je suis la Règle ». L’article défini « le » s’interpose entre le sujet et le verbe « Je suis » qui initient la recherche d’identité, et le nom « Règle » qui finalise cette recherche. Le sujet ponctue sa recherche d’une suite de noms, comme autant de coups de maillets marquant ses prises de conscience successives, mais les articles « le, la, les » installent une distance entre les sujets et les noms, distance qui n’existait pas au départ et freinent l’identification et l’imbrication du sujet et du nom. Le sujet voit un symbole extérieur à lui, comme un objet de la vie courante, au lieu de le visualiser de l’intérieur comme une part de lui-même.


Cette distanciation qui fait obstacle à l’identification revient régulièrement dans les degrés de Perfection du REAA par la recherche de la Parole Perdue et du Nom sacré, recherche qui se densifie au 13ème degré (« Je suis ce que je suis ») et aboutit à la Parole retrouvée INRI du 18ème degré, dont les lettres séparées renouvellent la saisie de l’essentiel malgré sa dimension inaccessible, ultime paradoxe initiatique. L’initié est-il condamné à cette connaissance distanciée, prélude à l’appréhension du sacré, distance si douloureuse pour les êtres en quête de Dieu dans les 15ème et 16ème degrés de l’exil ? Il peut réduire cette distanciation, entre le sujet et le nom commun d’abord, entre le sujet et Nom ineffable ensuite, grâce aux mots substitués, en substituant aux noms des symboles les verbes qui leur correspondent.


Ainsi le Maçon peut-il substituer au mot Equerre le verbe Rectifier. Tout au long de sa vie, le Maçon s’applique à rectifier ses idées et à se rectifier lui-même, quel que soit son degré, car son Equerre n’est jamais parfaite. Entre l’angle droit qu’il réalise et l’angle droit absolu, il reste toujours une différence, symbolisée par le delta grec, delta d’où jaillit peu à peu la lumière, devenu le Delta sacré à l’Orient des Loges. « Je suis Equerre » devient « Je suis rectifiant ». L’être rectifiant prend la forme grammaticale du participe présent du verbe rectifier, illustré par le Compagnon « Passant » du Devoir de Liberté. Il participe au présent à la saisie de l’être en soi en appréhendant son « étant », et donne à son questionnement une dimension métaphysique. Le sujet se retrouve devant une sorte de dualisme apparent : d’un côté l’être, assimilé au principe immatériel à l’origine de toute chose, de l’autre l’étant, c’est à dire la forme matérielle des choses, le monde tel qu’il apparaît.


Sous une certaine forme, une forme originelle et antérieure, l’être « est » la « matière immatérielle » à partir de laquelle se constitue la matière matérielle. Nous sommes là, en quelque sorte, dans un système réunissant dualisme et monisme, un système capable de mélanger des concepts opposés : l’unité et le dualisme, pour définir une seule et même chose. L’être et l’étant n’acquièrent leur sens que l’un avec l’autre car l’être sans l’étant reste immergé dans le néant et l’étant sans l’être ne peut sortir de l’absurde. Le divin est constitué de la totalité de l’être, et de la totalité de l’étant. Et c’est en réussissant la fusion de l’étant dans l’être ou plus précisément en devenant l’émanation pure de l’être, que l’homme parvient à incarner le divin.


En Chapitre, le REAA renouvelle ce dualisme à travers l’immanence et la transcendance. Tout comme « la lumière luit dans les ténèbres », dans l’immanence le principe est en nous (comme en toute chose) et il y continue son œuvre de perpétuation et d’actualisation. Le principe est présent dans notre temps et dans notre espace dont il sera l’organisateur, et non le créateur. Dans l’immanence il n’y a ni début ni fin mais seulement un « éternel présent », une éternelle présence du principe en l’homme, qui pour devenir « être », doit abandonner toutes ses structures psychiques relatives à l’étant (pulsions, désirs, remords, pouvoirs, instincts ...). Le REEA illustre les combats de l’initié en quête d’identité dans l’immanence des degrés de Perfection, oscillant dans l’identification des symboles entre la forme passive « être identifié » et la forme pronominale « s’identifier ».


Dans la transcendance il y a création et la frontière instituée engendre un dualisme et donc une éventuelle liberté, la Liberté De Passer inscrite sur les arches du pont du 15ème degré. La frontière séparative du fleuve Starbuzanaï, est celle du monde « naturel » de nos savoirs actuels dont le franchissement permettrait d’accéder à un monde « surnaturel ». La transcendance vise à retrouver le principe dont la résidence n’est pas en notre monde connu, qu’il aurait néanmoins fondé et « pré-organisé » mais qu’il n’habiterait plus. Cette « pré-organisation » fondatrice, cette intention non révélée, correspond aux « a priori transcendantaux » de Kant. D’où avec cet auteur l’ambiguïté du mot transcendance qui oscille entre la forme passive « être transcendé » et la forme pronominale « se transcender », qui renouvelle les deux formes de l’identification précédente.


D’un côté, en étant transcendés (véritable transcendance), nous subirions comme une véritable aspiration qui nous tirerait par en avant, ou par le haut. Ce serait un appel qui aboutirait à une véritable sublimation alchimique par changement brutal d’état faisant passer du solide à l’éthéré. En étant transcendé, on ne s’élève pas, on est élevé sous notre propre verticale dont la corde au cou en est le symbole. D’un autre côté, en nous transcendant, nous nous élèverions par nous même comme une perpendiculaire est élevée à partir d’un plan. Ceci correspondrait à une maturation, à une construction, à un travail, à un éveil qui nous pousserait d’arrière en avant sur le chemin, ou de bas en haut sur l’échelle mystérieuse des degrés de l’initiation.


Dans l’immanence le Chevalier conjugue ses étants et ses verbes qui traduisent ses engagements. Le monde est son premier champ d’action où il prend connaissance et intègre les symboles, avant de les relier et renouveler son langage grâce au Trivium des Arts Libéraux. La Grammaire, la Dialectique, et la Rhétorique conduisent à l’étude plus large des rapports de la langue à l’intelligence humaine et aux processus d’acquisition et de pertes de connaissances. Le linguiste Fernand de Saussure interprète le langage comme un ensemble de signes et distingue dans le signe (ou dans le symbole) deux éléments : le signifiant et le signifié qui contractent un lien.


Et d’emblée comme en Maçonnerie, entre le signifié et le signifiant s’établit un rapport d’obligation, car il s’agit d’un lien de légalité. Est posé la nécessité logique d’un garant, autrement dit d’une instance tierce, qui vienne accréditer le rapport signifié/signifiant. C’est ainsi que le Maçon multiplie les serments devant ses Frères sous l’invocation du Grand Architecte de l’Univers.


Comme les premiers mots de l’enfant, qui manifestent avant même qu’ils soient dits une intention de signification précise, les mots sacrés à chacun des degrés du Rite symbolisent véritablement l’accès à un nouveau langage. Les mots que s’approprie le nouvel initié, dans lesquels il projette cette intention, peuvent être qualifiés de mots-phrases car il ne renvoient pas seulement à un objet, mais à une action ou une situation. Et de fait les mots-phrases se multiplient depuis les premiers (BOAZ « en Lui est la force » et JAKIN « il établira ») jusqu’aux derniers degrés du REAA.


De même que l’apprentissage du langage n’est pas linéaire, mais constitué aussi de stagnations et de régressions qui donnent force et sens à l’ensemble des degrés de Perfection, l’accès aux hautes sphères de la Connaissance spirituelle (rituel du 4ème degré) est soumis aux processus d’acquisition de l’information, et en particulier ceux qui traduisent l’intervention de données affectives, émotionnelles tels que passion, motivation, désir, répulsion, etc. Car l’information est tributaire de la sélection opérée par l’attention pour se transformer en sens, puis en motivation, comme dans les degrés de Perfection dont les tensions déclenchent le mouvement et le passage du pont au 15ème degré, passage des « étants » à l’« état » de Chevalier.


Les arches du pont sont pareilles aux rayons du cercle reliant le pourtour au centre, où se trouve le Maître Maçon qui accepte d’y basculer et de se laisser prendre par le sens du sens. Au Trivium des Arts Libéraux et à l’immanence des degrés de Perfection succèdent le Quadrivium, terme forgé par Boèce au Vème siècle qui signifie à proprement parler la « quadruple voie ». Les liens établis depuis l’antiquité entre l’Arithmétique, la Géométrie, l’Astronomie et la Musique tendent à relier l’immanence et la transcendance. Ainsi Gassendi au XVIIème siècle a mis en lumière les relations étroites entre la musique et l’arithmétique : la musique est une science des nombres, mais à la différence de l’arithmétique, elle s’occupe non pas de nombres « nus », mais de nombres « chantants et harmonieux », c’est-à-dire qu’elle n’étudie pas les nombres en soi mais s’intéresse aux relations entre ces nombres.


Il reprend la théorie traditionnelle des proportions et de l’harmonie des sphères de Boèce, et définit la proportion complexe qu’il nomme ratio et proportio, les correspondants grecs du logos et de l’analogia. La proportion harmonique se forme entre trois nombres disposés de telle sorte que le rapport entre le plus grand et le plus petit soit égal au rapport des différences du plus grand au moyen et du moyen au plus petit. Cette proportion donne le Nombre d’or et les proportions de l’Etoile flamboyante du Compagnon. Logos, verbe, analogie, harmonie, autant de vecteurs de transcendance mis en lumière dans les degrés du Rite.


La culture symbolique de l’Ancien Monde reliait déjà il y a plus de cinq mille ans les deux autres Arts du Quadrivium, l’Astrologie et la Géométrie, à travers la Géométrie sacrée. Les justes proportions des monuments antiques comme les œuvres des artistes de la « Renaissance » (Botticelli, Vinci, Raphaël, Dürer) puisent à cette même source d’inspiration et traduisent la double vision d’une composition, le Réalisme de la perspective et l’Idéalisme de la Géométrie Sacrée, qui se partagent les mêmes espaces de création. L’œil doit convertir son regard pour passer de l’une à l’autre, pour saisir le sacré sous le profane.


Ainsi peut s’opèrer la conversion du « Je suis » en « Sois moi », dont témoigne Saint Matthieu : « Seigneur, ce Matthieu, c’est moi, qu’aujourd’hui tu appelles, tel que je suis. » Dans les loges maçonniques la tradition du verbe d’où s’exhale le sacré renouvelle les discours tenus en laisse par la pensée linéaire, et convertit la corde au cou des initiés en corde à treize nœuds, premier instrument de mesure avant même la règle, le compas et l’équerre. Le REAA en est le dépositaire et le garant, les Maçons du Rite demeurent ses gardiens et ses passeurs.

Source :www.patrick-carre-poesie.net

Par Patrick Carré - Publié dans : Planches
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