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Hauts Grades

27ème degré REAA : Je vous délie de la servitude des hommes

25 Juin 2012 , Rédigé par Patrick Carré Publié dans #Planches

Je vous délie du joug de la servitude des hommes, tous vous respecteront, il n’y aura que les Souverains Commandeurs qui vous égaleront
Dès le 4ème degré du REAA, avec le Trois Fois Puissant Maître, la Puissance préside les travaux et l’on sait le rôle majeur des Présidents de Loges dans le sens à donner à chacun des degrés du Rite. Après les 8ème degré Trois Fois Puissant, 11ème Trois Fois Puissant, 13ème et 14ème Trois Fois Puissant Grand Maître, 24ème Très Puissant, 25ème Très Puissant Grand Maître, la Puissance culmine au 27ème avec le Tout-Puissant. Elle s’élève et s’affirme le long de la colonne BOAZ, la Force, depuis le premier degré du Rite, jusqu’au 27ème où son rôle se transforme dans la conscience des Grands Commandeurs du Temple potentiels quand le Tout-Puissant leur dit « Je vous délie du joug de la servitude des hommes, tous vous respecteront, il n’y aura que les Souverains Commandeurs qui vous égaleront ». C’est dans la lecture des œuvres d’Aristote qu’il faut aller chercher les premières définitions du terme de « force » comme mouvement et la transition du sens physique originaire du concept à sa portée métaphysique. Tous les êtres naturels, dit Aristote, ont en eux-mêmes immédiatement et par essence un principe de mouvement et de fixité. C’est avec la définition générale du mouvement qu’interviennent l’énergie et la potentialité, ou plus littéralement, l’entéléchie, entelekhia, et la puissance, dunamis. La physique d’Aristote est ainsi d’emblée de part en part métaphysique. C’est le passage de la puissance à l’acte, l’énergie de la puissance qui se déploie tout le temps de l’accomplissement qui constitue le mouvement. Aristote utilise les deux termes d’energeia (ou ergon, le « travail » et son produit, une faculté et sa mise en œuvre) et d’entelekheia, la « fin », terme et but pour désigner cette emprise progressive de la fin, de la réalisation de soi, qui mène au repos. La dunamis est une notion souveraine et complexe. Elle signifie d’abord dès Homère la potestas, la force physique ou morale, le pouvoir des hommes ou des dieux, la puissance politique dans sa réalité efficace. On la retrouve en Maçonnerie aux degrés symboliques dans l’implication des Maçons dans la vie de la cité, et plus globalement dans la volonté de continuer au-dehors l’œuvre commencée dans le Temple. Mais dunamis signifie aussi la potentia, c’est-à-dire un « pas encore », une pure virtualité et la « virtus », une faculté. C’est tout le travail des degrés de Perfection, qui par la mise en lumière des vertus lors du perfectionnement, met en perspective l’Œuvre et l’œuvrier dans leur dimension métaphysique.
Cette mise en perspective induit la transformation du regard de l’Artiste sur son Œuvre et ses ressentis liés aux phases successives du travail intérieur, à commencer par l’ « Œuvre au noir ». Le Faust de Goethe, figure du déchirement et de l’inquiétude, illustre cette phase douloureuse du travail où l’un des enjeux est de mener des intérieurs métaphoriques tout en grisaille à la clarté de lieux illuminés par l’appel ou la présence de la transcendance. Faust est un être doué d’une puissance exceptionnelle qui le porte vers des sphères situées au-delà de l’humain, aux confins du divin. Le drame intérieur de Faust, sujet défaillant parce que clivé, peut se comprendre comme la dichotomie entre sa force, sa volonté de pouvoir et de savoir et l’aveu amer de son absence de plénitude intérieure. Dans cette tragédie, Méphisto se présente comme une force contradictoire qui constamment souhaite le Mal et constamment contribue au Bien. La force qu’il incarne est positive en ce sens qu’elle est dynamique, qu’elle provoque en Faust un changement, qu’elle le met en mouvement et est susceptible de l’arracher à l’inertie, à l’absence de mouvement condamnée par le Seigneur, autre personnage majeur de la pièce. Ce que le Seigneur considère comme le Mal véritable est l’inertie et il voit dans Méphisto un stimulant, une force externe alternative à l’attirance des hommes pour le repos satisfait et l’absence de recherche et de travail. Pour le Seigneur, la lutte et la quête, pouvant éventuellement s’accompagner de défaite, valent mieux que la stagnation et l’inertie. En ce sens Méphisto n’est pas sans rappeler Lucifer (le Porteur de lumière, l’étoile du matin, du latin Lux « lumière » et Fero « porter »). Ce qu’il propose à Faust est la mise en mouvement des forces qui l’agitent, intérieures comme extérieures, pour induire en temps et en heure la fin de toute scission, le dépassement du dualisme dans l’union d’une pensée désirante et d’un désir pensé. Ainsi, la notion de force est ce qui permet de penser le dépassement du dualisme, parce qu’elle est potentialité de l’être réalisée dans l’action et qu’elle fournit un modèle d’explication possible aux mouvements contradictoires de l’âme humaine.
En s’élevant dans la colonne BOAZ, le Maçon se réalise intérieurement en passant de la puissance à l’acte. Du point de vue de la raison, dit Aristote dans sa Métaphysique, l’acte est antérieur à la puissance, car l’idée première de puissance s’attache à ce qui est en état de passer à l’acte. En effet, « on n’appelle Constructeur que celui qui est en état de pouvoir construire, on n’appelle voyant que celui qui peut voir, visible que ce qui peut être vu, et ainsi de même pour tout le reste… De même, on ne possède la faculté de construire que pour construire effectivement. C’est en réalisant les choses qui ne sont qu’en puissance, qu’on arrive à les comprendre ; et cela tient à ce que la pensée est un acte de réalisation. Donc, en résumé, la puissance vient de l’acte ; et c’est pour cela qu’on connaît les choses en les faisant. » L’âme en particulier est l’achèvement du corps, sa perfection, son acte, et, pour parler la langue aristotélique, son entéléchie. Elle vient se joindre à la matière organisée et lui apporte la vie. De la simple puissance, elle la fait passer à la réalité entière et complète. L’âme constituée de ses deux principes Soufre et Mercure ( , ) réunis et en mouvement, s’élève dans l’athanor des alchimistes où le résidu est prêt à fournir le Sel mercuriel ( ). « Le Sel des Philosophes (est) ce Roi couronné de gloire, qui prend naissance dans le feu afin, dit Hermès, que les choses occultes deviennent manifestes. » (Fulcanelli, Les Demeures Philosophales). Ce feu qui domine le noir de l’Œuvre est un feu qui brûle sans détruire, un « feu aqueux » symbolisé par le sceau de Salomon . C’est le rouge et le noir des décors de ce 27ème degré : colonnes noires du Temple où sont fixés des bras portant des flambeaux, tapis rouge bordé de noir de la Table Ronde, tablier rouge bordé de noir des Souverains Commandeurs… S’il n’est pas fait mention d’un Roi à ce degré, le Président portant le titre de Tout-Puissant, la Loge se nomme Cour et ses membres siègent en signe d’égalité autour d’une Table Ronde, donnant ainsi un corps à l’universalité du désir qu’ont les individus de s’appartenir à eux-mêmes. L’appartenance à la Cour qui est la condition de réalisation de ce désir même, correspond à la restitution dans la société de l’ordre naturel par quoi s’exprime la subordination de l’intelligence au sentiment et au cœur, la résurgence du cœur où l’on voit le sentiment subsumer la raison, l’un gardant avec l’autre une étroite correspondance.
Ainsi vingt-sept étoiles éclairent la raison et le monde temporel des Souverains Commandeurs autour de la Table Ronde où siège comme un Roi le Tout-Puissant. Et dans le monde spirituel Dieu par l’intermédiaire de vingt-sept autres étoiles accrochées au plafond du Temple illumine la Cour et leur cœur. La Cour éclairée par en bas et illuminée par en haut devient le lieu du Dieu-Roi où les opposés se rejoignent. A cette étape de l’Œuvre le Soufre ( ) est dépuré du Mercure ( ) avant d’être remis dans un corps neuf : c’est le processus de réincrudation qui consiste dans la descente de l’Âme dans le corps par accrétion progressive du Soufre ( ) au Sel ( ).
La réincrudation correspond au rajeunissement du Roi et à la transition vers l’acquisition d’une nouvelle couronne, « infiniment plus noble que la première » (Fulcanelli, Le Mystère des Cathédrales). Accomplie par les alchimistes en vue de rendre vivants les métaux morts, elle participe à la rédemption ou régénération de l’homme moral et au processus par lequel cette vie, adultérée ici-bas par la chute adamique, peut recouvrer sa pureté, sa splendeur, sa plénitude et ses prérogatives primordiales. Cette alchimie métallique est science de vie et science des « Vivants », qui seuls peuvent la pratiquer intégralement sans mensonge et sans dommage. « L’alchimie ne peut être pratiquée sans danger que par ceux qui sont protégés par la Puissance divine et que Dieu autorise à se servir de la pierre philosophale. Les autres en deviennent fous ou malheureux. » (Jacob Böhme). Seuls les Souverains Commandeurs débarrassés de la malédiction de la mort par le Mercure divin sont en état d’entendre le Tout-Puissant leur dire « Je vous délie du joug de la servitude des hommes, tous vous respecteront, il n’y aura que les Souverains Commandeurs qui vous égaleront. »
Les Commandeurs dont la raison d’être est l’exercice du commandement, se préoccupent non seulement de ce qui doit être, de ce qui relève du Devoir, de la Raison et des formes impératives du langage, mais aussi de ce qui est, dans une ontologie de l’Etre et de la Foi, relevant du performatif. La performativité est le fait pour un signe linguistique (énoncé, phrase, verbe, etc.) de constituer lui-même ce qu’il dénote, c’est-à-dire que produire (prononcer, écrire) ce signe réalise l’action qu’il décrit. Par exemple, le simple fait de dire « je promets » constitue une promesse. Les serments prononcés lors de l’accession aux degrés du Rite en sont l’illustration. De même « Je vous déclare mari et femme » est une phrase performative lorsqu’elle est dite par le maire ou le curé, comme ici « Je vous délie… » dite par le Tout-Puissant.
L’impératif est la forme fondamentale du langage, tout comme le commandement est une forme archaïque du "moi", affirmant et désirant, souvent irrationnel. Les études sur la prière de Marcel Mauss sont assez significatives quant à la compréhension du commandement. En effet, la prière est un acte de commandement au sacré, elle témoigne d’une force magique. Voilà en quoi le performatif se distingue de l’impératif. Dans le premier, la simple profération est considérée comme un acte. Dans le second, il s’agit moins d’un acte que d’un cri. Et surtout l’un et l’autre se renforcent mutuellement, comme le soulignaient les grammairiens de la Grèce antique pour lesquels l’impératif permet à la pensée et à l’âme de s’articuler au langage, de proférer et de professer.
Selon Aristote l’arcade du pouvoir n’est pas strictement la force mais le commandement, à condition d’ajouter que le commandement a pour seul contenu la force qui le maintient, le conserve. Le commandement règle la force qui maintient le commandement et c’est une essence, un sommet de l’Œuvre alchimique commencée dès le premier degré du Rite sous les auspices du Grand Architecte de l’Univers, les racines grecques du mot « architecte » : arkhe et tekton, signifiant « commandement » et « construction ». Et c’est bien en puissance que s’élèvent les colonnes BOAZ et JAKIN d’une hauteur de vingt-sept coudées en incluant les chaînes de grenades et les chapiteaux floraux. Vingt-sept, soit trois puissance trois, le nombre trois du triangle d’or, bijou du grade au centre duquel est gravé le Nom Ineffable ; Vingt-sept, le nombre de coups de la batterie (frappés deux fois douze puis trois fois) du plat de l’épée pour exprimer la retenue nécessaire au déploiement juste de la puissance. La maîtrise du processus alchimique nécessite en effet qu’on mette en oeuvre une pratique de l’accompagnement / espacement supposant la double aptitude à “prendre feu” et à secréter l’antidote d’une telle combustion. Le Souverain Commandeur est ainsi le réceptacle actif d’une “opération” qui, inversant continûment les relations de cause et d’effet, de contenant et de contenu, le libère de l’entropie temporelle. Cette synchronicité n’est opérative que parce que ce double mouvement inversé noue les opposés et ne les fait se rencontrer que s’ils sont devenus capables de se croiser pour mieux s’exalter.

Source www.patrick-carre-poesie.net/

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