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Hauts Grades

28ème degré REAA : Le Tableau de Loge du degré

25 Juin 2012 , Rédigé par Patrick Carré Publié dans #Planches

Depuis la création du 28ème degré vers 1750, plusieurs Tableaux de Loge se sont succédés, reflétant les idées philosophiques et religieuses des époques et les sens différents donnés aux symboles par leurs initiateurs. Le Tableau de Loge actuel, tout en reprenant les symboles initiaux, les structure pour mettre en valeur l’œuvre des Philosophes, au double sens de philosophes et d’alchimistes, à la fois « amoureux de la Sagesse » et « artistes en fonderies et alliages de métaux » (le mot « alchimie » provenant selon le philologue Hermann Diels du grec ancien chumeia/chêmeia signifiant "art de fondre et d’allier les métaux").
Comme l’a exposé C.G.Yung dans « Psychologie et Alchimie », dans les anciens textes alchimiques latins et les œuvres arabes et grecques encore plus anciennes, l’alchimiste, au cours du processus d’« individuation », cherche le secret de la matière et projette son propre inconscient dans l’essence de celle-ci. Dans ces écrits apparaît la « Sapientia Dei », la Sagesse de Dieu, figure gnostique identifiée à Marie et à l’« anima », l’âme dans la matière, qui joue le rôle de médiatrice dans toute expérience de l’inconscient, représentée par une « silhouette féminine » évoluant sur le Tableau de Loge entre le « Stibium » et le « Spiritus ». Dans le processus d’individuation, l’alchimiste « amoureux de la Sagesse » doit s’unir avec elle pour donner naissance à la Pierre, équivalent du symbole chrétien du Christ. Mais si le symbole du Christ reste soustrait à la réalité terrestre effective de l’individu, la Pierre englobe à la fois l’aspect lumineux et l’aspect obscur de la totalité humaine.
L’alchimiste doit prendre soin de l’anima, cette silhouette féminine sur le Tableau pressant de la main son vêtement qui symbolise « le corps du minerai », la « materia prima », c’est-à-dire certaines obscurités dont l’élimination joue un grand rôle en tant que préliminaires de l’Œuvre. « L’alchimiste travaillant à purifier ce vêtement doit veiller à ne pas le détruire par un feu trop fort, ou par tout autre processus de purification trop violent, au lieu de le nettoyer. Car c’est à partir de lui que sera fondue ou distillée « l’âme » fluide « des métaux », c’est-à-dire l’« eau ». (Marie-Louise Von Franz : Aurora Consurgens). Jung cite une parabole du Mysterium de Henricus Madathanus où « une vielle femme apparaît en rêve à l’opérateur et l’exhorte à ne pas mépriser ses vêtements, de sorte que, sans en connaître le sens, il les conserve avec lui jusqu’à ce qu’il trouve enfin la clé, le « lixivium » (lessive) permettant de les purifier et de les préparer pour conquérir l’épouse, la plus belle des « colombes » du harem de Salomon ». N’est-ce pas celle qui sur le Tableau de Loge symbolise le Spiritus et s’apprête à « fondre » sur l’Anima ?
Ce vêtement se purifie aussi dans l’Océan insondable qui entoure la Terre, représenté par l’Ouroboros dans l’imagination antique et médiévale, symbole d’une distillation circulaire, figurant à l’Orient des Temples en Chapitre. Les eaux sont ainsi sublimées pour s’élever et retomber par cycles en pluie vivifiante ou rosée, et pour que s’infiltre dans la Terre cette « eau germinale » à partir de laquelle est produite une nourriture terrestre et spirituelle semblable au pain et au vin partagés par les ChR+C lors de la Cérémonie de la Cène.
Marie-Louise Von Franz reprend l’analyse jungienne de ce « processus de sublimation souvent comparé à l’ascension d’une « pluie vivifiante » dont le produit « retombe » par la suite. Alors les cieux « distillent, c’est-à-dire gouttent de nouveau vers la terre et proclament sur terre la gloire de Dieu », gloire comprise de celui-là seul qui connaît « la manière dont les cieux sont nés de la terre », en d’autres termes celui qui connaît le processus alchimique de sublimation imitant la cosmogonie, l’œuvre de création divine ». L’eau divine dans son aspect chaotique disparaît alors, pour laisser apparaître « une autre terre, la maison aux trésors de la Sagesse ou la Jérusalem céleste, la cité de Dieu, identifiée à l’homme intérieur immortel, à Adam, ou à l’esprit de quiconque reçoit le don du Saint-Esprit ». Dans cette cité en esprit, l’eau canalisée jaillit désormais en fontaine de vie éternelle, comme l’eau du fleuve qui traverse le globe terrestre du Tableau de Loge et symbolise « l’utilité des passions qui sont nécessaires à l’homme pendant le cours de sa vie comme les eaux sont utiles à la terre pour la faire fructifier ».
Sur cette nouvelle terre, à l’Adam composé des quatre éléments (Terre, Eau, Air, Feu), périssable et pouvant facilement se désintégrer, succède alors le second Adam, procédant d’un cinquième élément né de la circulation des quatre autres. Ces quatre éléments encadrent précisément le globe terrestre au centre du Tableau de Loge. « Que celui qui a des oreilles pour entendre entende ce que l’esprit de l’enseignement dit aux enfants de la science au sujet de l’Adam terrestre et de l’Adam céleste, ce à quoi les philosophes font allusion par ces mots : Quand tu auras obtenu l’eau à partir de la terre, l’air à partir de l’eau, le feu à partir de l’air, la terre à partir du feu, alors tu possèderas l’art dans sa plénitude et dans sa perfection. » (Aurora Consurgens attribué à Saint Thomas d’Aquin)
C’est le second Adam qui préside le Conseil, la Loge des Chevaliers du Soleil, et représente le premier Roi du monde. Constitué des éléments sublimés et unifiés, il unit en lui leurs qualités faites de couples d’opposés chaud et froid, sec et humide, actif et passif, activant « le feu aqueux », « l’eau sèche ». Il est aussi mâle et femelle, androgyne, et se manifeste tantôt comme roi céleste ou Christ ressuscité, et tantôt comme Sapientia Dei, c’est-à-dire en termes alchimiques comme Terre ou âme du monde. L’unification des quatre éléments dans la « quinte-essence », substance immortelle du second Adam, s’accomplit dans l’« au-delà », en un moment qui équivaut pour l’homme ordinaire à l’instant de la mort. Le premier Adam mortel se tient encore sur le seuil, mais le pas suivant, qui équivaut au passage dans l’Eden, est déjà accompli par le second Adam, l’Eden représentant le Conseil.
La Sagesse de Dieu n’est alors plus seulement une idée pour le Second Adam, mais une réalité psychique qui manifeste son existence dans un sens beaucoup plus profond, selon lequel la Sagesse est une « nature très véritable », la Vérité des Philosophes représentée dans ce Conseil par son Orateur, le Frère Vérité. Le langage symbolique permet de décrire cet élément numineux dans son actualité individuelle. De même que les quatre éléments se condensent jusqu’à la forme de Terre (présente au centre du Tableau de Loge), de même que la révélation reçoit une forme réelle dans la connaissance naturelle, la Vérité est ici comprise comme une substance divine cachée dans la matière même, « la nature liquéfiée avec ses métaux ». « La Sagesse est d’une part la Vérité divine qui inspire les alchimistes et, c’est d’autre part une donnée physique de la nature qui a besoin d’être élaborée et parfaite par l’œuvre de l’artiste. Elle est dotée de tous les attributs de la divinité : elle est à la fois l’élément le plus haut et le plus bas, celui qui illumine, celui qui guide vers Dieu, tout en étant un élément caché dans la matière (dans l’inconscient) qui ne peut être libéré que par extraction (c’est-à-dire par la réalisation de la conscience). » (Von Franz, AC)
La Terre du Tableau de Loge reçoit les forces célestes planétaires descendues désormais en son centre sous la forme des métaux. Selon une conception médiévale largement répandue, les métaux sont en effet issus d’influences des planètes sur la terre. Mais « la véritable sagesse nous enseigne à ne point juger des choses (et les métaux) selon leur prix, l’agrément qu’on en reçoit, la beauté de leur aspect. Elle nous conduit à estimer dans l’homme le mérite personnel, non le dehors ou la condition, et dans les corps la qualité spirituelle qu’ils tiennent cachée en eux. Aux yeux du sage, le fer, ce paria de l’industrie humaine, est incomparablement plus noble que l’or, et l’or plus méprisable que le plomb. » (Fulcanelli, Les Demeures Philosophales) Ainsi la première des sept planètes entourant le soleil du Tableau de Loge est Saturne, auquel est rattaché le plomb, puis viennent six autres planètes et leurs métaux : Jupiter et l’étain, Mars et le fer, Vénus et le cuivre, la Lune et l’argent, Mercure et le vif-argent, et la Terre qui les concentre tous.
Pour glorifier la dimension solaire de l’Œuvre au sommet du Tableau de Loge, la Terre est substituée au Soleil des régimes planétaires alchimiques traditionnels (Mercure, Saturne, Jupiter, Lune, Mars, Vénus, et Soleil), tout en respectant leur septénaire et le principe fondamental de l’Art : « Dans les métaux, par les métaux, avec les métaux, les métaux peuvent être perfectionnés », le métal ne doit être dissous « qu’à l’aide d’un solvant métallique, qui lui sera approprié et très voisin par la nature. Les semblables seuls agissent sur leurs semblables. » (Fulcanelli, DM) Saturne est considéré comme le meilleur agent dissolvant, l’Adam métallique, et l’Antimoine des sages comme son fils naturel et la racine des métaux.
La Terre et l’Antimoine, dont le même symbole hermétique est un cercle surmonté d’une croix, figurent au centre du Tableau de Loge sous la forme d’un globe terrestre « surplombé » par une croix autour de laquelle s’enroulent deux serpents. Juste au-dessus de la croix, la Terre apparaît également dans le groupe des sept planètes. Elle figure ainsi sous ses deux aspects fixe et mobile, d’une part la maison de la Sagesse, « fixation » de la quinte essence précédente, et d’autre part la « prima materia », mère des autres éléments symbolisés par les sept métaux. Dans sa structure le Tableau de Loge fixe ainsi les éléments de l’Œuvre tout en exprimant dans un double mouvement circulaire et vertical leur transformation.
L’Antimoine est un élément chimique semi-métallique souvent allié au plomb, présent dans de nombreux minéraux, sous forme d’oxydes ou de sulfures. D’aspect blanc argenté et cassant, il présente des propriétés intermédiaires entre celles des métaux et des non-métaux. C’est Pline l’Ancien qui aurait désigné le sulfure d’antimoine du nom latin de « stibium », en opérant une distinction entre la forme mâle, la stibine, et la forme femelle, décrite comme supérieure, plus lourde, et moins friable, l’antimoine métallique trouvé à l’état naturel. Appelé « mesdemet » dans l’Egypte antique, l’Antimoine était utilisé par les deux sexes et par toutes les classes sociales comme un fard à paupières pour protéger des rayons ardents et aveuglants du soleil, cet artifice leur faisait paraître les yeux plus larges.
Une étymologie du terme « Antimoine » propose le terme grec « antimonos », littéralement "contre un", se référant au fait que l’antimoine ne se trouve à l’état naturel qu’en tant qu’alliage, en particulier ici aux sept métaux entourant le soleil du Tableau de Loge. La préposition « anti » signifiant également « en face de » induit ici le sens de « en face de l’un », « en face du soleil », le Soleil représentant « l’Unité de l’Etre Suprême, l’unique et seule matière du Grand Œuvre de philosophie » (rituel du 28ème degré). Les Égyptiens illustraient ce regard par l’« oudja », l’œil solaire, l’un des emblèmes maçonniques figurant dès le premier degré au centre d’un triangle à l’Orient des Temples, jusqu’au bijou du Chevalier du Soleil où il figure dans un « triangle radieux en or ». C’est aussi l’œil de l’Aigle, car lui seul peut « fixer » sans crainte le soleil et « déclencher » (c’est-à-dire lever la clenche, le petit « levier substitué à la clé ») sous l’effet du feu la volatilisation progressive de cette « materia prima », cet Antimoine, dit le rituel, « principal élément de toute chose d’où l’on tire l’Alkaes, l’Œuvre des philosophes ».
Le Tableau de Loge renvoie alors aux sept marches à l’entrée du Temple, aux colonnes Jakin et Boaz, aux trois chandeliers, à la lettre I inscrite au fronton du Temple (à la place de l’œil), et à la figure humaine porteuse de l’Agneau. Le soleil et la lune de la partie supérieure du Tableau semblent ainsi transposés par défaut dans la symbolique des premiers degrés fondateurs de la Maçonnerie, et dans celle du Chapitre avec l’Agneau de l’Apocalypse : « La ville n’a pas besoin que brillent le soleil ni la lune, car la gloire de Dieu l’illumine et l’agneau est sa lampe. » (21,23-24) « Dans l’Apocalypse, les lumières terrestres du soleil et de la lune sont donc en quelque sorte remplacées par une lumière surnaturelle, qui est l’Agneau de Dieu. (« LUX EX TENEBRIS » du Tableau de Loge : « la lumière sortant des ténèbres ») Selon Saint Thomas d’Aquin, le ciel supérieur est ferme et transparent ; il possède une lumière diffuse, qui ne rayonne pas, mais qui est de nature subtile et qui a la clarté de la gloire, elle-même différente de la clarté qui règne dans la nature. » (Von Franz : AC)
Mais tandis que « dans la Bible la lumière « remplace » le soleil et la lune, elle est ici, conformément à la conception alchimique classique, « engendrée » par le soleil et la lune. Le Soleil est alors un symbole de la force démiurgique de Dieu et de la Vérité par lesquelles il créa l’univers. Il est le « noûs » cosmique qui transmet au cosmos le bien et la force de Dieu. Psychologiquement, le Soleil symbolise le fondement archétypique de la conscience humaine et de tout élargissement de conscience. » (id)
Les deux serpents, qui regardent dans des directions opposées et représentent les deux « racines » métalliques, entrelacent alors le montant vertical de la croix, la verge d’or de Mercure, l’esprit fixe où ils s’attachent pour être sublimés.

Source : www.patrick-carre-poesie.net

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