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Hauts Grades

Le Rite Suédois

26 Avril 2005 , Rédigé par Pierre NOEL Publié dans #Rites et rituels

 L'histoire de la franc-maçonnerie suédoise est mal connue hors de la Scandinavie. Lorsqu'il écrivit son "History of Freemasonry" (1886), R.F.Gould ne put que constater l'absence de toute documentation originale et se vit contraint d'utiliser les "Acta Latomorum " du français Thory et l'"Histoire de la franc-maçonnerie" de l'allemand Findel :

 "The two best attempts at a history with which I am acquainted - Allgemeines Handbuch, s.v. Schweden; and Findel, Gesch. Der Freim., 4th edit., pp. 596-608- are merely reproductions, as regard early facts, of Thory's "Acta Latomorum" (Gould, 1886, vol. III, p.198).

Findel, soit, je n'ai pu contrôler, mais Thory ? Les "Acta latomorum" (1815) comportent 10 entrées consacrées à la Suède. Il n'y est question que de futilités: frappe de médailles, fondation d'orphelinat, fêtes et banquets. Eckleff n'est jamais cité, Charles de Sudermanie ne l'est qu'une fois (pour une fête d'anniversaire) ! Le deuxième volume contient l'Ordonnance du 9 mars 1805 du roi de Suède, Gustave IV, contre les réunions secrètes (pp. 89-90) et les statuts de l'ordre civil institué par Charles XIII en faveur des francs-maçons le 27 mai 1811 (pp. 61-67). L'"Histoire de la fondation du Grand Orient de France" du même auteur (1812) cite la Suède une seule fois, en une note succincte, page 2, qui relate la création de l'ordre de Charles XIII.

Le grand homme de l'histoire maçonnique anglaise avait-il lu Thory ? 

Que la Suède occupe une place très particulière et originale dans le concert maçonnique est pourtant l'évidence et l'historien anglais, dont on connaît l'aversion pour les innovations continentales, n'hésita pas à écrire :

"The Swedes appear to have fallen away from the simple teachings of the Craft as easily and early as the other nationalities of Europe, but with this difference, that instead of flitting from one Rite to another, constantly seeking variety, they have remained steadfast to their first heresy, and still work the same ceremonies that originally riveted their attention about 1760" (1886, vol. III, p.195).

Ce qui suit est basé sur l' "History of Freemasonry" de Gould, sur Feddersen (op.cit., 1982) et quelques autres documents accessibles, dont une publication officielle de la Grande Loge de Suède, "Facts on the Swedish Order of Freemasons. Grand Lodge of Sweden", (1997). Alain Bernheim me fit l'amitié de bien vouloir corriger mon manuscrit, relevant les erreurs et coquilles que j'avais innocemment recopiées.

La franc-maçonnerie fut introduite en Suède par le comte Axel Ericson Wrede-Sparre, un officier de cavalerie qui avait été initié "à Paris", d'après sa propre inscription faite le 11 avril 1753 lorsqu'il devint membre de St Jean Auxiliaire à Stockholm. Il fut fait compagnon le 16 novembre 1731 et maître le 6 mai 1733 . La première réunion à Stockholm de la loge Wrede-Sparre eut lieu au Palais Stenbockn chez le baron Johann Gabriel Sack (1697-1751) le 17 mars 1735. Le comte Charles Gustave Tessin (1695-1770) fut reçu apprenti et compagnon (ce fut la première initiation sur sol suédois), avant de recevoir la maîtrise le 25 avril suivant et la "maîtrise Ecossaise" en 1744 à Berlin.

L'initiative semble avoir fait long feu, un décret royal de Frédéric I, daté du 21 octobre 1738, ayant interdit les réunions maçonniques "sous peine de mort" (il sera annulé la même année).

 Le 13 janvier 1752, le comte Knut Carlsson Posse fonda la loge "Saint Jean Auxiliaire" (le Baptiste) qui utilisait les rituels de Wrede-Sparre et s'affirma "Mère-Loge de Suède", à ce titre autorisée à distribuer des lettres de constitution dans le pays. Elle utilisait un système en six grades : les trois grades de Saint-Jean, deux de Saint-André, un "Frère Confident de Saint-Jean" et un "Frère très Elu".

En 1753, le baron, plus tard comte, Charles-Frédéric Scheffer (1715-1786), qui avait été initié le 14 mai 1737 dans la loge Coustos-Villeroy à Paris, fut élu Grand Maître National . Il avait reçu du "comte de Darwentwater" (sic) un document daté du 25 novembre 1737 qui est conservé dans les archives de la Svenska Frimurare Orden à Stockholm. Son premier article paraphrase l'article 1 des Constitutions anglaises de 1723 mais, à l'inverse de celles-ci, met l'accent sur le caractère exclusivement chrétien des obligations du maçon :

" Expédition des Regles generales de la Maçonnerie pour La Loge constituee à Stockholm par notre Cher et digne Frere Mr. Le Baron de Scheffer &c. ayant été pour cet effet muni d'un pouvoir en forme du Tres Venerable Grand Maître du Royaume de France l'an 1737.

Un Franc-Maçon est Obligé par son Etat de se conformer à la Morale et s'il entend bien l'art, il ne sera jamais un Athé, ny un Libertin sans Religion. Dans les siecles passés les Francs-Maçons étoient obligés de professer la Religion Catholique, mais depuis quelque tems on n'examine pas sur cela leurs sentimens particuliers, pourvu toutefois qu'ils soient Chrétiens, fideles à leur promesse, et gens d'honneur et de probité, de quelque maniere; par ce moyen la Maçonnerie devient le centre et l'union d'une vraye amitié entre des personnes qui sans ce doux nœud seroient pour toujours Eloignés et separés les uns des autres quoi qu'ils puissent être distingués d'ailleurs". 

En 1756, les rituels français utilisés jusque-là furent revus par une commission présidée par le comte Posse, afin de leur donner "sérieux et hauteur". Le 3 septembre de la même année, la Mère-Loge "régularisa" Charles Frédéric Eckleff (1723-1786), un employé au ministère des Affaires Etrangères, lequel fonda le 30 novembre une loge de Saint-André, intitulée "L'Innocente", dont le premier vénérable fut le conseiller aulique von Haren. Lors de la fondation de la Grande Loge de Suède (probablement le 27 décembre 1761), Eckleff devint Assistant Grand Maître, le baron Scheffer assumant la Grande Maîtrise.

Eckleff, fort d'une patente étrangère dont on ignore tout, avait fondé, le 25 décembre 1759, le "Chapitre Illuminé de Stockholm". Devenu Ordens+Meister , il le présida jusqu'à ce que lui succède, le 14 mai 1774, le duc Charles de Sudermanie (1748-1818), "Eques a Sole vivificante" dans la Stricte Observance, plus tard roi de Suède (1809) sous le nom de Charles XIII, le même qui devint, le 30 novembre 1774, Grand Maître National, en remplacement de Scheffer. Il cumulait ainsi toutes les fonctions, ce qui lui permit de mener à bien l'œuvre de sa vie, l'organisation définitive du "Rite Suédois".

Mais Charles ne fit qu'achever le travail d'Eckleff qui avait jeté les bases du système dans les années 1760. L'origine des "Actes" d'Eckleff reste une énigme. Qu'il les ait obtenus lors de voyages à l'étranger, en France et en Allemagne, ou d'un tiers inconnu est possible. Il n'en reste pas moins qu'ils portent la marque de son imagination, sinon de son génie. Ils contiennent une procuration, les instructions, les règlements, les cérémonies et rituels des différents grades, le tout exprimé en un langage chiffré mais rédigé en français. La procuration n'est pas datée mais porte la déclaration finale "publié, dicté, felicité et registré (sic) Frederic Aescher, Secrétaire" .

Les grades pratiqués en 1766 étaient, d'après Gould 1, au nombre de neuf : les trois grades de St Jean ; l'apprenti-compagnon Ecossais ; le chevalier d'Orient et de Jérusalem ; le chevalier d'Occident ; le chevalier du Midi, maître du temple (qui voyait l'introduction de la légende templière) ; le vicaire de Salomon. En 1777 fut fondé le Grand Chapitre, le roi régnant, Gustave III, assumant le titre de vicaire de Salomon dont on ne sait s'il existait déjà avant cette date.

Le Rite Suédois est imprégné de préoccupations rosicruciennes, kabbalistiques et théosophiques, peut-être inspirées par les écrits de Swedenborg. D'après Eugen Lennhoff , le but de l'Ordre est la connaissance de Dieu par la reconnaissance de l'esprit divin présent dans chaque être humain et l'appréhension intime de la dimension trinitaire par la foi en Jésus-Christ. Les grades supérieurs, le IX° notamment, ne prennent leur sens que si l'on y voit une expérience mystique. Dans cette optique, le titre "Vicaire de Salomon", distinct de la fonction plus administrative de Grand Maître et attribué au seul vrai supérieur de l'Ordre, prenait une dimension véritablement "pontificale", au sens étymologique du mot, et faisait de son détenteur un "pape protestant", ou plutôt luthérien.

En 1780, l'échelle des grades fut remaniée pour atteindre sa forme définitive. Il n'est pas inintéressant de comparer la liste qu'en donne Gould  et celle, officielle, de l'actuelle Grande Loge de Suède (1997) :

Gould.

 1)     Loges de saint Jean

 

 

1° Apprenti

 

 

2° Compagnon

 

 

3° Maître

2)     Loges de saint André, grades Ecossais

 

 

4° Elu ou Apprenti-Compagnon Ecossais de saint André

 

 

5° Maître Ecossais de saint André

 

 

6° Frère Stuart ou chevalier d'Orient et de Jérusalem

 

 

3) Chapitres

 

 

 

 

 

7° Confident de Salomon (autrefois chevalier d'Occident)

 

 

8° Confident de saint Jean

 

 

9° Confident de saint André

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 4)     10° degré ( 3 grades honorifiques)

  

 

-Chevalier de la Croix Rouge

 

 

-Commandeur de la Croix Rouge (Grands Officiers)

 

 

-Vicaire de Salomon

 

Grande Loge de Suède.

 1) Grades de saint Jean

 

 

    : Apprenti

 

 

  II° : Compagnon

 

 

  III° : Maître

 2)     Grades Ecossais de saint André

 

 

IV-V°: Apprenti-Compagnon de saint André

 

 

 

 

 

 

 

 

VI°   : Maître de saint André

 3) Grades capitulaires

 

 

 

 

 

VII°  : Très Illustre Frère Chevalier d'Orient

 

 

 

 

 

VIII° : Très Illustre Frère Chevalier            d'Occident

 

 

IX°   :Frère éclairé de la loge de saint Jean

 

 

   : Frère Très éclairé de la loge de saint André

 4) Au sommet de l'échelle vient le

 

 

XI°   : Frère Très éclairé, Chevalier Commandeur de la Croix Rouge

 

 

 

L'origine des grades capitulaires est une autre énigme et la date exacte de l'introduction de la légende templière dans le système reste inconnue. Le séjour en Suède (1765) de Jean Christian Schubart (1734-1787) qui tenta sans succès d'introduire la Stricte Observance allemande, n'y fut peut-être pas étrangère. En tout cas, cette légende n'est pas d'origine suédoise , comme le prouve la lettre sibylline qu'écrivit, en 1784, le duc de Sudermanie au prince Charles de Hesse-Cassel :

"Quand à qui regards la constitution du Chapitre ils nous ont été donné par un Chapitre à Genève, et il est vrai qu'elle avoit tenu ses connoisssances d'un établi à Avignon ; mais seluis qui fu chargé de mettre notre Chapitre en travaille stoit un secrétaire de la Chancaellerie nomme Ekleff, liquel j'succedé" . 

Deux révisions successives, en 1780 et 1800, donnèrent au Rite sa forme définitive sous la direction de Charles de Sudermanie, devenu régent du royaume en 1792 après l'assassinat du roi Gustave III. Le 24 janvier 1798, Charles demanda la reconnaissance anglaise qui lui fut accordée, le 8 mai 1799, par le Prince de Galles (1762-1830), Grand Maître de la Grande Loge ("Moderns", 1790-1813), plus tard roi Georges IV d'Angleterre.

En I800 fut établie la "Constitution fondamentale" du Rite, très inspirée des Actes d'Eckleff. Divers éléments empruntés à la Stricte Observance et au Cléricat de Starcke furent ajoutés à l'œuvre initiale. Le travail achevé, Charles aurait brûlé tous les documents qui avaient servi à l'élaboration du Rite (j'emploie à dessein le conditionnel, cette histoire rappelant par trop l'autodafé" de "vieux documents" que relate Anderson dans la deuxième édition de ses Constitutions !). Devenu roi de Suède en 1809, après la destitution de son neveu Gustave IV, Charles XIII constitua, le 27 mai 1811, "l'Ordre (civil) de Charles XIII", limité à 27 chevaliers civils et 3 ecclésiastiques, détenteurs du X° grade.

"Le Roi complettera (sic) ce nombre d'après sa volonté, mais ne le surpassera jamais. Le prince héréditaire et les princes du sang royal que le Roi nommera Chevaliers, ne sont pas compris dans ce nombre" (art. III des statuts, in Thory, 1815, cf. supra).

 Ses membres portent, aujourd'hui encore, un costume de velours jaune dans le style du XVII° siècle, avec bottes à la mousquetaire et col de dentelle. L'article XVIII des mêmes statuts décrit le bijou des chevaliers, dont l'avers est ostensible dans les réunions civiles et l'envers dans les tenues maçonniques :

 Le signe de l'Ordre est une croix de couleur de rubis : les branches sortent, en forme de quatre triangles, d'une boule émaillée en blanc des deux côtés. D'un côté de la boule il y a deux CC croisés renfermant le nombre XIII ; de l'autre côté est la lettre B en noir, entourée d'un triangle d'or. cette croix, surmontée d'une couronne d'or, est portée par un ruban de couleur de feu qui traverse un anneau" (fig.4).

En 1811, Charles laissa à son fils adoptif, le maréchal français Jean Bernadotte (1764-1844), la Grande Maîtrise de l'Ordre, se réservant le titre de Vicaire de Salomon. A la mort de Charles XIII, en 1818, Bernadotte, devenu roi, sous le nom de Charles Jean XIV, et Vicaire de Salomon, confia la Grande Loge à son héritier Oscar, plus tard Oscar II.

Le Rite Suédois est d'abord templier, chrétien et mystique. Il doit l'essentiel de son inspiration à la maçonnerie française, adaptée au tempérament scandinave du temps, et l'influence anglaise ou écossaise n'y est qu'indirecte. Ceci n'empêche pas sa parfaite "régularité" et son corollaire, la reconnaissance britannique. Si l'atmosphère du Rite n'évoque guère l'éventuelle origine opérative de la franc-maçonnerie, elle s'accommode fort bien de la tripartition fonctionnelle que j'évoquais dans le n° 7 des Acta Macionica ("Initiation maçonnique et Ordres de société", 1997, pp. 179-204) : artisanale dans les grades bleus, chevaleresque dans les grades Ecossais, sacerdotale dans les grades capitulaires. Outre son caractère mystique, sa discrétion mérite d'être soulignée. Les rituels n'ont été que rarement divulgués et, aujourd'hui encore, les vénérables des différents corps, quoique nommés à vie, ne disposent que de rituels manuscrits qui leur sont confiés pour la durée de la tenue ! Le rituel de Lyon n'en acquiert que plus d'intérêt.

Willermoz et le Rite suédois.

Reste à envisager comment Willermoz obtint le rituel suédois et ce qu'il en fit

Le Convent de Wilhelmsbad (16 juillet - 1er septembre 1782).

La clef de l'énigme se trouve, me semble-t-il, dans les minutes du convent de Wilhelmsbad, du moins dans celles qui traitent des grades suédois. Willermoz s'y rendit, on le sait, avec l'intention arrêtée de faire adopter la réforme de Lyon. Au fait de tous les grades pratiqués en France ou peu s'en faut, il n'avait par contre qu'une connaissance imparfaite de la maçonnerie allemande. Quant aux degrés suédois, il n'en savait sans doute que ce que le prince Charles de Hesse-Cassel, qu'il n'avait jamais rencontré, avait bien voulu lui révéler dans une lettre du 22 septembre 1780 :

"Il n'y a que trois systèmes maçonniques, de parvenus à ma connaissance, dont l'un indiquant dans un de ses derniers degrés le matérialisme le plus décidé, ma fait résoudre à ne jamais abandonner la maçonnerie, arrive ce qui veut, uniquement pour pouvoir toujours être à même de prévenir l'introduction d'un système de cette nature que j'abhorre, et dont je regarde comme un de mes premiers devoirs de préserver ceux de mes Fr:. , qui voudront suivre ma voix, mes prières, et mes conseils. Des deux autres, l'un est celui d'où feu M. de Hund a puisé celui de la Stricte Observance qu'il nous a donné et pu donner seulement quant au cérémonial, soit légitimement soit illégitimement, et que j'espère de pouvoir bientôt approfondir davantage ; l'autre est celui que les Suédois professent sans le connaître en aucune manière. Leurs premiers degrés sont, ou doivent être vrais, et je les crois tels, et par les hiéroglyphes les plus exacts, au vrai but de la Maçonnerie, savoir à l'amour de N.S. J.-C. et à nous rapprocher de ce divin Maître. Un autre de leurs degrés doit être absolument faux, celui-ci visionnique, inext (sic) au Temple. Mais le digne Frère duquel j'ai reçu les premiers degrés vrais, dans lesquels il m'a instruit, m'a promis bientôt leur suite, que j'attends en son temps. Je sais que l'apôtre saint Jean, le bien-aimé de notre divin Sauveur, est l'instituteur de la Troisième Maçonnerie, sinon de toute la Maçonnerie, ayant rassemblé les mages qui connaissaient et cherchaient par le chemin de la nature le Seigneur qui devait venir". Le sujet vint sur le tapis dès les premières séances du convent. Lors de la 6° séance (23 juillet), Charles de Hesse, Eq. a Leone resurgente, s'expliqua sur "quelques ouvertures qu'il avoit reçues d'une branche de l'ordre des T.+ " et fit allusion à un Grand Maître "qui lui avoit été nommé". Il refusa que son discours soit repris dans le procès-verbal de la séance mais accepta de communiquer le nom dudit Grand Maître à un comité désigné par le duc Ferdinand de Brunswick-Lünebourg-Wolfenbüttel (1721-1792), Eques a Victoria, "Magnus Superior Ordinis" (Grand Supérieur de l'Ordre) de la Stricte Observance depuis le convent de Kohlo (juin 1772) et président du convent de Wilhelmsbad.

Prenant la balle au bond, "Rd. à (sic) Lillio convallium (Johan Joachim Christophe Bode, 1730-1793, Procureur Général de la VII° province et délégué de Weimar) crut devoir remarquer qu'il falloit user de la circonspection la plus délicate vis à vis d'un ordre aussi soigneux à envelopper ses Chefs des ombres du mystère". Il ajouta "qu'il peut ne pas être impossible que de pareils supérieurs d'O. sachant si soigneusement se cacher…étaient peut être une création du F. d'O. a Lapide nigro (Zinnendorf) appartenant jadis à notre Prov…L'on savait qu'il s'est séparé de nous, a reçu des Chevaliers pour lui-même, a adressé lui-même les mêmes prébendes d'O. qui lui étaient assignées en monnaie portugaise".

C'était assez pour que Willermoz intervint: il fit remarquer qu'il serait essentiel de se procurer des éclaircissements sur le système de Zinnendorf qui "embrasse une grande partie de l'Allemagne". Il déposa la motion suivante :

L'intention du convent Général étant de réûnir autant qu'il sera possible toutes les branches de l'O. Maçonnique en une seule & même association, il paroit important de connoitre les Systèmes particuliers de chacune, comme étant le premier moyen de se réunir. Celle qui suit le système connu nommé Zinnendorfien étant fort considérable & fort répandue paroit celle qui doit principalement fixer l'attention du Convent. Il propose donc qu'il soit fait les Enquêtes convenables pour connoitre autant qu'il se pourra ce système particulier, son origine, & la partie historique qui la concerne avec toutes les circonstances qui doivent interesser".

Dans la foulée, Brunswick pria le F. Bödecker de satisfaire aux vœux du convent, ce qu'il fit par la présentation du 26 juillet (9° séance), déjà citée. Elle ne satisfit point Willermoz !

"Après cette lecture le Rd. Ab Eremo (Willermoz) requit que sa motion du 23 juillet qui avoit occasionné le travail du Rd. à (sic) Lapide Cubico fut relûe pour qu'il soit avéré, que l'objet essentiel étoit de connoître le but du système de la Gde. (Loge) Nationale de Berlin - que le mémoire qui a été lû, ne traçoit que le Tableau historique & qu'il seroit essentiel d'avoir les cahiers des grades de ce système autant ceux des 3 grades inférieurs que ceux d'Ecossois & autres Supérieurs persuadé que tous les Maçons qui se réunissent en Convent communiqueront librement les cahiers de leurs différents grades".

Charles de Hesse répondit qu'il attendait d'un jour à l'autre les cahiers des hauts grades suédois en langue française. Les grades que Zinnendorf avait reçus d'Eckleff, via Baumann, étaient étaient les mêmes que les Suédois avaient donnés au Directoire de Brunswick. A Leone résurgente en fit l'énumération :

"Loge de St. Jean. Apprentif, Compagnon, Maître;

Loge de St. André. Appr. Comp. Maître;

Chev. D'Orient - historique du T.

Chev. D'Occident - continuation du T., nommé sous Officier ou officiant;

Grand Officier ou Confident de St. Jean;

Magister Templi."

Willermoz, qui avait, n'en doutons pas, écouté avec la plus grande attention l'exposé de Bödecker et les explications du prince de Hesse, demanda que le convent ait connaissance du grade de confident de St. Jean. Brunswick déclara avoir reçu ce grade, de même que les FF. a Thymalo (August Dietrich, comte von Marschall, Grand Maître des cérémonies) et ab Urna (Johann Friedrich von Schwartz, secrétaire du convent pour la langue allemande), mais qu'il ne pouvait s'expliquer plus avant en raison de ses engagements. Willermoz n'insista pas mais, pour faire montre de sa bonne foi, déclara qu'il déposait à l'intention des délégués toutes les pièces, rituels, Codes et Instructions révisées au convent des Gaules, à Lyon, en 1778.

Une conclusion s'impose. En juillet 1782, Willermoz ignorait tout du contenu des grades suédois. Avide de nouvelles connaissances comme il le fut sa vie durant, il n'eut de cesse qu'ils lui fussent communiqués. Le 31 juillet (12° séance), profitant d'une motion de Charles de Hesse "de commencer à s'occuper de la révision des grades Simboliques", il proposa que soient lus les " différens cahiers arrêtés au Convent National (de Lyon), ainsi que de ceux de Suède & de Berlin". Il eut enfin gain de cause le 3 août (14° séance) lorsque le duc de Brunswick, sur proposition d'a Flumine (Jean de Türckheim) nomma deux comités "dont l'un s'occuperoit de tout ce qui a rapport au Code & à la rédaction des loix comme, règle, matricule, code des réglemens des (loges) de l'O. intérieur ; & l'autre du Rituel des grades".

Les membres du comité des rituels étaient le prince Charles de Hesse (a Leone resurgente) ; le chevalier Savaron (a Solibus), visiteur général de la II° province (Auvergne) ; Willermoz (ab Eremo) grand chancelier de le II° province ; Sébastien Giraud (a Serpente), chancelier du Grand Prieuré d'Italie (VIII° province) ; Eubert Bödecker (a Lapido cubico), député de la Grande Loge Nationale d'Autriche (VIII° province) ; le baron Frédérick von Dürckheim (ab Ave), délégué du Grand Maître Provincial de Bourgogne (V° province) ; et enfin Christian de Heine (ab Arca), député de la préfecture d'Eidendorp-Schleswig (VII° province). Pour faciliter leur tâche, on leur confia les 4 grades inférieurs (français) rectifiés au convent national de Lyon ainsi que le noviciat et le rituel de chevalerie adoptés au même Convent et le nouveau projet de noviciat des FF. d'Auvergne, les rituels des 4 grades inférieurs de la VII° province (allemande) dont les trois premiers en deux langues, le rituel présenté par les Clercs de la VII° province à Kohlo et, last but not least, les grades suédois et ceux de la Grande Loge de Berlin. La commission ne tarda pas. Les rituels des trois premiers grades furent présentés lors des 17° (16 août), 22° ( 22 août), 23° (23 août) et 25° (25 août) séances. Je les ai commentés dans mon article de 1995 (voir les pages 102-104). Le 4° grade fut discuté lors de la 21° (21 août) et de la 28° séance (28 août).

Le 21 août, après une âpre discussion, "le Convent (arrêta) à la pluralité que le grade d'Ecossisme seroit simbolique & intermédiaire entre la Maçonnerie bleue & l'ordre intérieur". Selon Willermoz, les matériaux nécessaires à son élaboration étaient réunis. Charles de Hesse annonça "que ce seroit Hiram ressusité du Tombeau, & le Temple réédifié qui seroit l'objet principal du grade".

La 28° séance fut décisive. Willermoz y présenta un "Projet d'ebauche pour servir de baze, au Rituel du 4e Grade" .

"Le F. ab Eremo a présenté la première Esquisse du nouvel ecossisme, 4. Grade de notre Maçonnerie Rectifiée : sur la quelle on a fait plusieurs remarques. On a demandé l'abolition du gibet & de la corde au cou par les recipiendaires : ce qui a été convenüe à la pluralité. L' Em.G.M.Gén. (Brunswick) & le Ser.F. à (sic) Leone resurgente (Charles de Hesse) ont cependant protesté contre l'abolition de la Corde au cou. Le F. à (sic) Cruce cerulea (Hyacinthe Chappes de la Henrière, député de la Préfecture de Nancy) a demandé la conservation des deux tableaux de l'ecossisme du Convent des Gaules, surtout le Maître Hiram sortant du tombeau & l'autel avec le feu sacré : on a observé , que les nouveaux simboles présentés dans l'esquisse étoient connûs depuis longues années en France, & y avoient été abandonnés. Le F. à (sic) Lilio convallium (Bode) croit que nos maçons ne sont pas encore assés préparés à un Ecossisme aussi sublime & aussi religieux & a ajouté qu'il se souvenoit que le tableau de l'Ecoss(isme) il y a 20 ans avoit été partagé en trois parties: l'inférieur contenant quelques simboles & instrumens Maçonniques, au milieu le Chandelier à 7 branches: autel des parfums, table des pains de proposition: l'arche d'alliance & les colonnes du Temple brisés; à la 3ème partie Supérieure il y avoit le mont Sion et l'agneau celeste. Le F. ab Eremo a désiré qu'en adoptant le tapis conforme à celui indiqué par le F. à (sic) Lilio convallium, on y ajoutat le Maître Hiram Resuscité & le feu sacré. Le Ser.M.Prov. (Charles de Hesse) étant entré dans les idées du F. ab Eremo, on est convenu de faire la rédaction d'après ces principes."

Le convent fut clôturé le 1er septembre 1782. Jean de Türckheim lut le "Recès" en huit articles, lequel fut adopté à l'unanimité. Son quatrième article affirme que les grades bleus étaient "déterminés", le quatrième seul restant inachevé:

"Article IV. Notre attention principale s'eft portée fur les rituels des 3 premiers Grades, bafe commune de tous ceux qui s'appellent maçons…Nous avons établi un committé, pour rechercher avec le plus grand foin, quels pouvoient être les rituels les plus anciens, & les moins altérés, nous les avons comparés avec ceux, arrêtés au Convent des Gaules, qui contiennent des moralités fublimes, & en avons déterminé un pour les grades d'Apprentif, Compagnon, & Maitre, capables de réunir les Loges divifées jusqu'ici, & qui fe rapprochat le plus de la pureté primitive…Et comme dans presque tous les régimes il se trouve une classe écossoise dont les rituels contiennent le complément des simboles maçonniques, nous avons jugé utile d'en conserver un dans le nôtre, intermédiaire entre l'ordre simbolique et intérieur, avons approuvé les matériaux fournis par le comitté des rituels et chargé le Respectable Frère ab Eremo de sa rédaction". Le duc de Brunswick avait déjà annoncé ces décisions dans une lettre adressée à la Grande Loge Ecossaise mère, "Frédéric au Lion d'Or", de Berlin", le 10 août 1782:

"Entre le premier (l'Ordre maçonnique), & le second (l'Ordre de chevalerie) il y aura un grade Ecoffois, qui n'a pu être fini, mais le Plan a été convenu, & la redaction de ce Grade refte confiée, à un de nos Frères de Lyon, qui a eu grande part à la redaction des autres" .

 Le "Maître Ecossais de Saint-André " de 1809.

La rédaction finale du 4° grade, confiée à Willermoz, ne fut achevée qu'en 1809. L'intervention de l'"Agent Inconnu", les drames de la révolution, l'âge enfin, empêchèrent le Lyonnais de mener sa tâche à bien avant cette date. Il s'en expliqua dans la lettre bien connue qu'il envoya au prince de Hesse le 10 septembre 1810.Le délai importe peu, seule compte la genèse de la version de 1809, faite d'apports successifs que l'analyse peut distinguer.

En 1774, Willermoz et ses amis avaient reçu du baron de Weiler, émissaire de von Hund, les rituels de la Stricte Observance. Conservés, entre autres, à Copenhague, La Haye et Lyon, ils furent publiés par J.F. Var en 1991. L'"Ecossais Vert", 4° degré du Rite, était encore rudimentaire. Le candidat, introduit la corde au cou, s'y voyait délivré du "joug de la maçonnerie symbolique" et revêtu de l'habit vert "couleur de l'esperance". L'enseignement du grade avait pour base la résurrection d'Hiram et la révélation de quatre animaux (lion, singe , épervier, renard):

 

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