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Hauts Grades

30ème degré REAA : Son Nom fut autre et le même pourtant

2 Novembre 2012 , Rédigé par Patrick Carré Publié dans #Planches

Du point de vue de l’ontologie, la science de l’Etre, le même et l’autre sont appelés des genres de l’Etre. Dans l’existence, Platon l’a souligné, les choses participent du même « et » de l’autre. Les cristaux de neige sont identiques dans leur forme, mais aucun n’est exactement semblable à l’autre. Et selon cette idée au fondement de la Maçonnerie, la Nature surmonte par avance nos catégories duelles et promeut nos différences, mais elle ne promeut le différent qu’à l’intérieur de l’identique. Il y a dans la réalité une inclusion réciproque de l’altérité et de l’identité, un mélange du même et de l’autre. L’être ne se réalise pas de la même façon dans toutes les choses, tout en étant le même. C’est donc, conclut Thomas d’Aquin, que l’être se réalise à des degrés divers dans les choses, en se proportionnant à la diversité de ces degrés. Il se hiérarchise intrinsèquement dans toutes les choses selon qu’elles se rapprochent plus ou moins de l’Être en plénitude, Dieu, car toute hiérarchie implique une relation ou une référence à quelque chose d’unique.

L’analogie de l’être est le concept clef de toute la métaphysique thomasienne, car il rend compte de l’unicité du réel tout en maintenant sa multiplicité, et lui imprime un mouvement dynamique et hiérarchique vers Dieu, terme vers lequel tout « étant » tend et s’ordonne. Ce concept s’impose à Thomas d’Aquin lorsqu’il cherche à nommer Dieu, « l’appeler » par « Son Nom ». L’être en tant qu’être n’est ni univoque, c’est-à-dire qu’il n’est pas exactement « le même » dans toutes les choses, ni équivoque, c’est-à-dire qu’il n’est pas tout à fait « autre », différent, étant commun à toutes les choses ; il est « analogue ».

Cette hiérarchie ontologique est une « analogie de proportionnalité », du grec « analogia » « proportion mathématique » qui désigne une ressemblance perçue comme non fortuite entre deux éléments. Le raisonnement par analogie, au fondement de la pensée maçonnique, culmine entre les mots qui désignent l’être de Dieu et ceux des substances créées qui reçoivent l’être. Il s’agit surtout d’une analogie de nomination. La doctrine thomiste sur l’usage analogique des mots vise à expliquer comment nos mots ordinaires, tels que « bon » et « sage », que nous appliquons aux créatures, peuvent être appliqués littéralement et significativement à Dieu, et « par analogie » comment « Son Nom » « Je Suis ce que Je Suis », peut être le nom du Chevalier Kadosh en quête de lui-même, un Nom qui lui aussi « fut autre et le même pourtant » depuis l’origine.

Parmi la création tout entière, l’homme est considéré comme une créature raisonnable à laquelle est imprimée intrinsèquement la fin dernière de remonter à Dieu jusqu’à la béatitude. « L’homme porte la ressemblance et représente l’image de Dieu », ce qui le rend capable de se diriger librement vers les fins qui lui semblent les meilleures et d’utiliser les moyens qui lui semblent les plus appropriés. Être autonome, c’est se donner des lois (autos-nomos en grec). Ainsi le Chevalier Kadosh doit se dicter des lois à lui-même, et ces lois qui se situent à un niveau comportemental doivent lui permettre d’utiliser les bons moyens pour arriver à une bonne fin en respectant les lois que Dieu a révélées. Il est ainsi « en mesure » de gravir « l’échelle mystérieuse » du 30ème degré, symbole de « l’ascension spirituelle de l’homme vers l’accès au royaume de Dieu, ou à l’unité cosmique » et de « l’élan des facultés de l’âme et des disciplines de l’esprit convergeant, au sommet, dans la Connaissance, c’est-à-dire dans l’Absolu. » (manuel d’instruction du degré)

La créature raisonnable qu’est l’homme se retrouve plongée avec ses responsabilités dans une nature ordonnée par une Intelligence supérieure. Il s’agit pour lui non seulement de se maintenir dans cet ordre naturel des choses, mais aussi d’en intégrer la « nature » au plus profond de lui-même, et d’adapter ses actes et ses fins à cet ordre. Le Chevalier Kadosh le réalise d’une façon souveraine « en conciliant la Foi et la Raison » (manuel d’instruction). Car la foi chrétienne n’est ni incompatible, ni contradictoire avec un exercice de la raison conforme à ses principes, et les vérités de la foi et celles de la raison peuvent être intégrées dans un système synthétique harmonieux, sans se contredire.

Thomas d’Aquin place le bien suprême de la vie morale naturelle dans ce qu’il appelle le bonheur, et le bien suprême de la vie surnaturelle dans la béatitude, c’est-à-dire la connaissance de Dieu. Ces deux biens symbolisés par les montants de « l’échelle mystérieuse » soutiennent de manière complémentaire les Chevaliers Kadosh dans leur ascension, le montant de droite symbolisant « l’Amour du Prochain » et celui de gauche « l’Amour de Dieu ». En équilibre entre les deux montants parallèles de l’échelle qui se rejoignent à l’infini en un point, ils tendent vers cette fin comme tous les hommes qui « atteignent leur fin ultime par la connaissance et l’amour de Dieu », dont le Nom « fut autre », avant d’atteindre ce point, « et le même pourtant » quand les deux montants de l’échelle se rejoignent.

Mais pourquoi cette seule fin, alors qu’il est clair que tous les hommes ne s’accordent pas sur leurs fins ? Parce que la raison formelle de fin dernière est le bien parfaitement comblant, et seul Dieu est parfaitement comblant, constituant le « NEC PLUS ULTRA » surmontant l’échelle. Comme la vie surnaturelle est infiniment supérieure à la vie naturelle, la béatitude est un bien infiniment plus parfait que le bonheur. Les fins multiples des Chevaliers Kadosh sont ainsi à la fois ramenées à l’unité du côté du septentrion par le nombre sept des barreaux de l’échelle, symbole de perfection et d’accomplissement, et préservées dans leur diversité en s’articulant au midi à une deuxième série de paliers descendants. Chacun des Chevaliers affirme son identité et sa personnalité par la mise en œuvre des sept Arts Libéraux en redescendant l’échelle, car « après s’être perfectionné, il doit redescendre afin de transmettre à ses Frères ses connaissances, c’est-à-dire devenir un initiateur et un éducateur. » (manuel d’instruction)

Le « zèle » nécessaire au cheminement initiatique et mis en œuvre dans les degrés précédents sous la devise « ORDO AB CHAO », est « sublimé » par le Chevalier Kadosh en « charisme » pour « appréhender le concept d’un plan supérieur, celui de l’Absolu où la dualité, symbole du degré, se résout en unité », et pour ensuite « redescendre sur terre afin de se préparer à l’action inspirée de l’idéal d’unité. » (manuel d’instruction). Le charisme (du grec « charis » qui signifie « grâce d’origine divine ») correspond bien à la devise des Suprêmes Conseils : « DEUS MEUMQUE JUS », « Dieu et mon Droit », et aux vérités révélées qui croisent et s’accordent avec les vérités de raison sur le premier versant de l’échelle au septentrion.

Les seules vérités de raison, à l’origine des sens attribués aux sept échelons de l’échelle mystérieuse au septentrion, ne sauraient en effet suffire au Chevalier Kadosh pour parvenir au « NEC PLUS ULTRA » de sa vie initiatique. Pour Thomas d’Aquin, la théologie « naturelle » ascendante, qui va du bas (les créatures) vers le haut (Dieu), doit être complétée par une théologie fondée sur la Révélation, descendante car elle part du haut (les vérités reçues de Dieu) vers le bas (les créatures). Le « charisme » du Chevalier Kadosh condense harmonieusement ces deux « théologies », les sens attribués aux sept échelons de l’échelle concordant avec les « sept dons du Saint-Esprit ». La Sagesse, l’Intelligence, la Patience, la Foi, la Force, la Douceur, la Justice, traduites sur l’échelle dans la langue hébraïque, concordent en effet sensiblement avec la Sagesse, l’Intelligence, le Conseil, la Piété, le Courage, la Science, la Crainte de Dieu, les dons du Saint-Esprit qui trouvent leur origine dans le Livre d’Isaïe, déjà inspirateur des 15ème et 16ème degrés du REAA.

La Sagesse couronnant l’échelle mystérieuse, conçue initialement de façon abstraite comme « la somme des idées dans l’esprit de Dieu", fait désormais une place à l’anima de la Sagesse et de la Connaissance affective qui provoque en l’homme l’amour de Dieu, à sa nature spécifique de lien, d’élément médiateur, et aux valeurs de sentiment qu’elle contient. Les combats et croisades du Chevalier Kadosh illustrent la purification de l’âme par cet « esprit de connaissance » et l’être spirituel qui peut comme le Christ ressuscité agir sur toutes les choses matérielles, ou les « Kados » réputés pour leur charité qui « travaillèrent à réformer leurs mœurs et à élever en eux un Temple spirituel ». Le Grand Architecte du Temple se rapporte ainsi à « notre âme qui doit régler la conduite de toutes nos actions. » (manuel d’instruction)
Dans l’ésotérisme chrétien, l’âme de l’homme ou de la femme est de nature féminine et deviendra l’épouse de l’Unique Époux. Le mariage spirituel est symbolisé par l’amour mutuel de l’Époux et de l’Épouse et par leur union. A ce moment l’Épouse ne cherche plus, elle possède une présence qu’elle ne veut plus quitter, qui est celle de la Sophia ou du Christ Sagesse. En d’autres termes, pour s’unir à la Sophia divine, que l’on soit homme ou femme, il faut devenir cette « vierge masculine », dont parle Jacob Boehme. L’homme devenu intégral peut prétendre à une union sophianique, qui célèbre les noces de l’homme androgyne, ou de la femme devenue mâle, avec la Sophia, dont naîtra l’« Enfant d’éternité », symbolisé au terme d’une longue gestation par l’Aigle bicéphale au REAA.

« L’oiseau, dit Marie-Madeleine Davy, symbolise l’âme. Lorsque celle-ci s’intériorise, elle devient profonde. Un trajet s’accomplit, allant de la périphérie au centre. Véritable voyage comportant différents relais, où des épreuves jalonnent le périple. Il convient d’évoquer le mental, de découvrir le chemin conduisant au cœur qui, peu à peu, va pouvoir se liquéfier et favoriser la poussée des ailes. Celles-ci accompagnent la naissance de l’esprit que de nombreux mystiques « situent » à la fine pointe de l’âme. Ainsi l’esprit provient d’un engendrement de l’âme qui contient virtuellement l’esprit. Tout spirituel est invité à devenir la mère de l’enfant de l’éternité, l’Enfant divin. On rejoint ici un thème cher à Maître Eckhart, celui de l’homme devenu « mère de Dieu ». Désormais l’oiseau intériorisé cesse de symboliser l’âme, il signifie l’esprit ».
Mais il y a plus. A cette étape de la vie spirituelle, quand « le philosophe parvient à l’androgynat, il abandonne sa tente de nomade et pénètre dans la maison de la Sagesse. L’intériorité vécue d’une façon existentielle anime le fond de l’être, sa profondeur. D’où l’accès à un nouvel état permettant le dépassement du niveau de créature faisant ainsi recouvrer l’unité première, celle qui a été perdue momentanément par la manifestation, la chute dans le temps. Le retour n’inaugure pas un conjointement avec l’État d’Adam avant l’apparition d’Ève (donc de la connaissance sensible), mais un retour à la condition de l’âme en Dieu avant sa création ».

Le Chevalier Kadosh parvenu au sommet de son parcours initiatique doit alors « redescendre sur terre » afin de transmettre à ses Frères ses connaissances, en passant par les sept échelons au midi de l’échelle mystérieuse où sont inscrits les noms des sept arts libéraux : Grammaire, Rhétorique, Logique, Arithmétique, Géométrie, Musique, Astronomie. Fils de la Sagesse, Etre sage, sa vie est à elle seule l’illustration de sa pensée. Ce n’est pas le concept abstrait de sagesse qui fait le sage, c’est le sage qui montre la sagesse par l’action. Le philosophe doit devenir le sage, celui qui pratique la sophia, celui qui montre par l’exemple, car il sait que les mots du philosophe n’ont que peu de poids face aux chaînes qui lient les hommes à leurs habitudes.

Dans la liste des Arts Libéraux, la Logique est ici « substituée » à la Dialectique qui a toujours, tout au moins du VI ème siècle jusqu’à la Renaissance, constitué le « Trivium » avec la Grammaire et la Rhétorique. Pourtant la Dialectique désigne un mouvement de la pensée destiné, par la confrontation ou la mise en rapport de ce qui est en mouvement, à atteindre un « terme » supérieur, une définition ou une « vérité ». Si la Dialectique illustre bien le cheminement de l’âme dans l’esprit de la « Règle » du 1er au 30ème degré du REAA, la Logique se rapporte par ailleurs à la recherche de « règles » générales et formelles permettant de distinguer un raisonnement concluant de celui qui ne l’est pas. « Les règles » ordonnançant la recherche intérieure de l’âme complètent en fait « la Règle » par laquelle le cherchant se soumet « in fine » à l’Esprit de son Créateur.

Le Chevalier Kadosh connaît ainsi la finalité des choses et sait les ordonner selon la place qui leur revient « naturellement », du fait de leur Nature. En lui concordent si bien l’amour de la science des choses et des hommes et l’amour de la vertu, l’amour du Même et de l’Autre, que par-delà l’espace et le temps, Son Nom « est » Autre et le Même pourtant.

Source : http://www.patrick-carre-poesie.net/spip.php?article1168

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