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Hauts Grades

Joseph d'Arimathie et le Graal

26 Mai 2005 , Rédigé par Gautier Map Publié dans #chevalerie

 

« Alors recommença la céleste cérémonie que Lancelot n'avait fait qu'entrevoir de loin. Sur la Table d'argent le Graal parut de nouveau, mais découvert et rayonnant d'un indicible éclat. Puis, du haut des cieux ouverts, on vit descendre quatre anges soutenant une chaire où un évêque était assis, la mitre en tête et la crosse en main.

Les chevaliers s'émerveillaient, sachant que ce Josèphe, fîls de Joseph d'Arimathie, était mort depuis plus de trois cents ans. Mais l'évêque parla et leur dit: « Ne vous étonnez pas de me voir ici devant le Saint Graal: vivant, je le servais; esprit, je le sers encore. « Après ces mots il s'approcha de la Table d'argent et se prosterna devant le Saint Graal, les genoux et les coudes à terre. A ce moment entra dans la salle une procession d'anges; les deux premiers portaient des cierges ardents, le troisième un voile de soie vermeille; le quatrième tenait d'une main une lance dont le fer saignait et de l'autre un vase où tombaient les gouttes de sang. Ils allèrent vers la Table; et ceux qui portaient des cierges les y posèrent; le troisième plaça le voile de soie auprès du Graal, et le quatrième tint hampe. Puis il l'écarta, et Josèphe, prenant le voile de soie, en recouvrit le Saint Graal Ensuite l'évêque parut célébrer comme une messe aux rites inconnus. A un moment de l'Élévation, l'hostie qu'il avait puisée dans le Graal prit entre ses mains l'apparition d'un enfant; puis elle revint à sa forme première et il la remit dans le Vase. Alors il fit signe aux chevaliers de s'asseoir devant la Table et disparut.

Les douze chevaliers, en grand émoi et en grande crainte, s'assirent devant la Table. Or du Saint Graal ils virent surgir un fantôme au doux visage souffrant, qui avait les mains et les pieds sanglants, une plaie au côte, et qui leur dit: « Mes chevaliers, mes fils loyaux, qui m'avez tant cherché que je ne puis plus me cacher de vous, voici que vous êtes assis à ma table, où nul homme ne fut depuis le jour de la Cène, voici que le vase de votre nourriture est le Graal, celui-là même où je mangeais l'agneau pascal avec mes disciples !

Et ayant pris dans ses mains le Saint Graal, Il leur donna le pain et le vin comme Il les avait donnés aux Apôtres. Puis Il ordonna à Galaad de guérir le Roi Pêcheur et de partir ensuite, avec ses deux compagnons, vers la cité sainte de Sarras, où il aurait du Graal la révélation suprême. Et puis la divine Apparition s'évanouit. Galaad, ayant pris du sang qui découlait de la Lance, en oignit le corps du Roi infirme. Et aussitôt le vieillard se leva, guéri du mal qui si longtemps l'avait accablé. Et les terres du royaume, en même temps que lui revinrent à la vie. Les campagnes dévastées retrouvèrent subltement leur fécondité de jadis: elles se vetirent de fleurs et de moissons; les arbres à demi effeuillés se couvrirent de frondaisons et de fruits. Et de beaux poissons jouèrent, couleur d'or, d'argent et de pierreries, dans les eaux du fleuve où, chaque jour espérant la fin de sa misère, le Pêcheur dolent traînait en vain ses lignes. Car les temps étaient révolus, le Héros du Graal était venu.

Galaad, Perceval et Bohort allèrent au rivage de la mer et y retrouvèrent la Nef merveilleuse de Salomon, Y étant entrés, ils virent, sur la Table d'argent le Saint Graal couvert de soie vermeille. Tandis qu'ils s'étonnaient, le vent soudain se leva, gonfla la Nef et l'emporta vers la haute mer. Longtemps ils naviguèrent; mais un soir Bohort dit à Galaad: « Seigneur vous ne vous êtes point encore couché dans ce Lit, que pour vous prépara le sage Salomon; ne conviendrait-il pas de le faire ? « Galaad cette nuit-là y reposa Le lendemain, à l'aurore, ils étaient sous les murs de Sarras.

Au plus haut de la cité sainte se dressait un temple prodigieux, qu'on appelait le Palais Irréel. Nul vivant n'habitait ces hautes tours, si brillantes qu'elles paraissaient faites des rayons d'or du soleil; seuls les Esprits

bienheureux y conversaient. Ils débarquèrent, emportant la Table d'argent pour l'y déposer. Mais la route était escarpée et la Table pesante. Galaad, avisant un infirme qui mendiait aux portes de la ville, lui cria:

-Bonhomme, aide-nous à porter cette Table au Palais, là-haut.

-Hélas ! mon bon seigneur, que dites-vous ! Il y a bien dix ans que je ne peux plus me traîner qu'avec des béquilles.

-Lève-toi et ne doute point: tu es guéri. Et le paralytique se leva guéri. Il vint aider Galaad et à tous ceux qu'il rencontrait il disait le miracle.

Avant qu'ils fussent parvenus au Palais, une grande foule accourue les escortait, pour voir l’infirme qui avait été guéri. Cependant, au port, un esquif sans aviron et sans voile était venu doucement se ranger contre la Nef; nul marinier ne le manœuvrait, et personne ne pouvait dire de quel point de l'horizon il avait surgi. C'était le tombeau flottant de la sœur de Perceval. « Voyez, se disaient entre eux les trois chevaliers, comme la morte tient sa promesse ! « Ils lui donnèrent, au Palais Irréel, la sépulture qui convenait à une fille de roi et à un corps saint. Quand le roi du pays, qui était sarrasin, connut ces miraculeuses nouvelles, il voulut voir les trois chevaliers et leur fit raconter leurs aventures. Mais il n'en crut rien; il jugea que c'étaient trois enchanteurs et traîtres mauvais, et les fit jeter en prison. Or il advint qu'au plus profond de leur cachot une lumière surnaturelle brilla, comme si le mur se fût ouvert sur l'infini du ciel. C'était le Saint Graal; et tant qu'ils furent enfermés, il emplit leur prison de clarté et leurs âmes de béatitude. Cependant le roi sarrasin, atteint soudain d'un mal mystérieux, languissait et ne pouvait ni guérir ni mourir. Au bout d'un an, parvenu à la limite de la souffrance et de la faiblesse, le repentir lui vint. Il manda les trois chevaliers et leur cria merci de ce qu'il les avait maltraités à tort. Ils lui pardonnèrent volontiers, et aussitôt il goûta l'apaisement de la mort. Ceux de la cité tenaient conseil en grande perplexité. Mais un inconnu leur suggéra l'idée d'élire pour roi le plus jeune des trois chevaliers. Ils prirent donc Galaad et, qu'il le voulût ou non, lui mirent la couronne en tête. Devenu seigneur de la terre, Galaad fit faire au Palais une arche d'or et de pierres précieuses, qul abritait la Table et le Saint Graal. Chaque jour avec ses compagnons, il y venait prier.

Un an jour pour jour après le couronnement de Galaad, les trois chevaliers, en arrivant devant l'arche, y virent une apparition. Le bienheureux évêque Josèphe était là, entouré d'anges en si grand nombre qu'on eût dit Jésus-Christ en personne. De nouveau l'office merveilleux se déroula avec ses pompes paradisiaques, célébré par un Esprit, servi par des Esprits. Mais quand vint le moment le plus sacré, l'évêque, se tournant vers Galaad, lui dit: « Bon chevalier, viens et tu connaîtras enfin ce que tu as tant désiré. « Il découvrit le Graal et Galaad s'en approcha. Toute sa chair mortelle tremblait; dès qu'il se fut penché au bord du Vase divin, il s'écria: « O splendeur ! Lumière sur le monde ! Tous les voiles se déchirent: le secret de la Vie universelle apparaît ! Oh ! toutes les peines, tous les sacrifices sont à cette heure justifiés. Car c'est la plus haute destinée humaine de toujours s'efforcer vers la vie selon l'Esprit, vers la Connaissance ! O voici la merveille suprême: contempler et comprendre ! « Il voulut revenir Vers ses compagnons, fit en chancelant quelques pas; en ses yeux brillait une clarté qui déjà n'était plus humaine. Il leur donna le baiser de paix, murmura le mot: Adieu ! et, s'étant retourné vers le Graal, il tomba la face contre les dalles, mort. A cet instant Perceval et Bohort virent une main apparaître dans les airs, prendre le Saint Graal et l'emporter pour toujours. Car depuis nul mortel n'a jamais osé prétendre avoir vu de ses yeux le Vase merveilleux. Au Palais irréel, séjour des Esprits, Galaad fut enseveli à la place même où il avait expiré. Perceval se retira au désert et y vécut en ermite quelques mois encore. Mais quand Bohort se vit seul en ces terres lointaines devers Babylone, il reprit le chemin du royaume de Logres, passa la mer et arriva enfin à la cour d'Artus, où depuis longtemps on le croyait perdu.

Les récits qu'il fit des aventures du Saint Graal furent mis en écrit par les clercs du roi et conservés à l'abbaye de Salisbury. L'histoire qu'on vient de lire en fut tirée par Maître Gautier Map archidiacre d'Oxford pour l'amour du roi Henri son seigneur.

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