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Hauts Grades

contre Marcion

1 Juin 2005 , Rédigé par Tertullien Publié dans #spiritualité

 ...Que fait Marcion? impuissant comme la plupart des hommes, et surtout comme les sectaires, à résoudre ce problème: D'où vient le mal? les yeux affaiblis par les efforts même d'une curiosité orgueilleuse, et arrêté dès le premier pas devant cette parole du Créateur: «Je suis celui qui envoie les maux;» le voilà qui se confirme dans ses fatales croyances, se laisse persuader par des arguments qui ne manquent jamais de persuader les arides les plus perverses, et applique audacieusement au Dieu créateur cette comparaison évangélique d'un arbre produisant de mauvais fruits, c'est-à-dire le mal. Mais quel autre dieu répondra à l'autre terme de la similitude? Il imagine je ne sais quelle autre substance, d'une bonté sans mélange, opposée aux dispositions du créateur, divinité nouvelle et étrangère, qui s'est révélée récemment dans son christ. C'est ainsi qu'il corrompt la masse de la foi par le mauvais levain de l'hérésie. Un nommé Cerdon, père de ce scandale, le revêtit de sa première forme. Les aveugles! ils s'imaginèrent qu'il leur était plus facile d'entrevoir deux divinités, eux qui n'avaient pu en contempler une seule dans sa plénitude! on sait qu'un flambeau unique se peint double à des yeux malades. Ainsi, l'un de ces dieux que le sectaire était contraint d'avouer, il l'anéantit en lui attribuant tout le mal. A l'autre qu'il élève péniblement sur un vain échafaudage, il confie le gouvernement du bien. Sur quel ressort a-t-il établi ces deux natures1 rivales? Notre réfutation l'apprendra.

Le fond de la dispute, la dispute tout entière est une question de nombre. «Est-il permis d'introduire deux divinités?» Nous connaissions déjà les libertés de la poésie, les libertés de la peinture. Nous en avons de nouvelles, les libertés de l'hérésie. Mais la vérité chrétienne a prononcé en termes clairs: «Si Dieu n'est pas un, Dieu n'est pas.» Il y aurait un moindre blasphème à nier son existence qu'à défigurer sa nature. Voulez-vous avoir la certitude invincible de son unité? Cherchez quel il est, et vous trouverez qu'il ne peut être autrement. Tout ce que l'intelligence humaine peut saisir de l'essence divine je le réduis à ces termes simples, expression universelle de la conscience de tous: Dieu est l'être souverainement grand, nécessairement éternel, incréé, sans principe, sans commencement, sans fin. Telle est la nature de l'éternité, qu'elle constitue le Dieu souverainement grand. Ce que je dis de son éternité, ne convient pas moins à ses autres attributs, l'idée de Dieu emportant avec elle là perfection la plus absolue dans l'essence, dans la compréhension, dans la force, dans la puissance. L'esprit humain adhère partout à ces principes; car nul ne peut refuser à Dieu la suprême grandeur sans l'abaisser par là même au-dessous d'un rival, de sorte que retrancher quelque chose à Dieu, c'est le nier., Cela établi, examinons quelle sera la loi constitutive de l'être souverain. Sa loi? C'est que tout s'incline devant lui, c'est qu'il n'y ait à côté de sa grandeur aucune grandeur voisine. Placez en face de lui un second être doué des mêmes attributs, vous lui donnez un égal; dès que vous lui créez un égal, vous anéantissez la loi de son être qui exclut toute concurrence avec cette majesté souveraine. L'être souverainement grand doit par conséquent demeurer unique et sans rival, sous peine de s'abdiquer lui-même. Il n'a d'autre mode d'existence que le principe inviolable de son être, l'unité absolue. Puisque Dieu est l'être souverainement grand, la vérité chrétienne l'a donc bien défini, quand elle a rendu cet oracle: «Si Dieu n'est pas un, Dieu n'est pas.» Qu'est-ce à dire? serait-ce que nous doutions de l'existence de Dieu? non sans doute; mais, dans notre ferme confiance qu'il est l'être souverainement grand, nous nous écrions: «A moins d'être un, Dieu n'existe pas.» Dieu sera donc unique. Point de dieu, s'il n'est l'être par excellence; point d'être par excellence, s'il n'exclut tout rival; point d'être sans rival, s'il n'est unique. Tourmentez-vous tant qu'il vous plaira dans vos laborieuses conceptions. Pour étayer la majesté débile de votre dieu, il lui faudra comme attribut nécessaire et essentiel l'éternité avec la souveraine grandeur. Or, je vous le demande, le moyen que deux êtres souverainement grands subsistent à la fois, quand l'essence de l'être souverainement grand n'admet point d'égal, et qu'à Dieu seul appartient cette sublime prérogative!

Vous vous trompez, s'écrie-t-on! Deux êtres souverainement grands peuvent subsister à la fois, mais distincts et confinés chacun dans ses limites. Puis, avec la puérile persuasion que les choses divines se comportent comme les choses humaines, on allègue les royautés de la terre, royautés nombreuses et pourtant souveraines dans les contrées où elles s'exercent. Prêtons-nous à un pareil raisonnement. Qui empêche dès-lors de faire intervenir, je ne dis pas un troisième ou un quatrième dieu, mais autant de dieux que la terre compte de rois? Ne l'oublions pas! il s'agit ici de Dieu, dont l'attribut essentiel est de repousser toute comparaison. A défaut d'un Isaïe proclamant cette vérité, ou de Dieu lui-même s'écriant parla bouche de son prophète: «A qui me comparerez-vous?» la nature elle-même le crie assez haut. Peut-être qu'à toute force on pourrait trouver quelques points de ressemblance entre les choses humaines et les choses divines, il n'en va pas de même de Dieu. Autre est Dieu, autre ce qui vient de lui. Mais vous qui. descendez sur la terre pour lui emprunter vos exemples, prenez garde, l'appui va vous manquer. En effet, ce monarque terrestre, si élevé que je le suppose sur son trône, n'est grand toutefois que jusqu'à ce Dieu devant lequel il s'abaisse. Comparée à la majesté éternelle, la majesté du temps croule et s'anéantit. Pourquoi donc des rapprochements aussitôt évanouis que conçus?

II y a plus. Si parmi ces majestés précaires, il ne peut se rencontrera la fois plusieurs puissances souverainement grandes, et qu'il doive en surgir une suréminente, solitaire, sans doute qu'au ciel il y aura exception pour ce Roi des rois, couronnement de toute élévation, grandeur sans seconde, source inépuisable d'activité et de puissance qu'il communique à des degrés divers. Prodigieuse démence! comparez un à un ces monarques subalternes, chefs indépendants dans leur empire, et placés au-dessus de rois inférieurs qui relèvent de leur volonté; opposez la richesse à la richesse, la population à la population, l'étendue à l'étendue; force vous sera, après cet examen, d'en couronner un seul, et de précipiter tour à tour du rang suprême ces pouvoirs confrontés l'un à l'autre: tant il est vrai que considérée isolément et dans chaque individu, la suprême grandeur peut bien apparaître multiple, mais qu'en vertu de sa nature, de ses facultés et des lois qui la régissent, elle est unique. De même si vous placez en regard l'un de l'autre deux dieux, comme deux monarques égaux, comme deux êtres souverainement grands, il résultera invinciblement de votre confrontation logique que la majesté souveraine ira se confondre dans un seul être, et que l'un des deux, grand, si vous le voulez, sans toutefois posséder la souveraine grandeur, cédera la prééminence à son rival. Qu'arrive-t-il alors? Le concurrent une fois annulé, il se fait autour du vainqueur une solitude immense. Il domine sans égal, il règne dans sa sublime unité. Vous ne vous arracherez jamais à cet enlacement inextricable: Ou il vous faut nier que Dieu soit l'être souverainement grand; blasphème qui ne sortira jamais de la bouche du sage; ou il vous faut reconnaître que Dieu est incommunicable.

Deux êtres souverainement grands! La sagesse a-t-elle jamais imaginé un pareil système? Si vous admettez deux êtres souverains, je vous demanderai d'abord, pourquoi pas plusieurs? La substance divine ne paraîtrait-elle pas plus féconde si elle s'étendait à un plus grand nombre? Il a été bien plus conséquent et plus magnifique ce Valentin, qui, du moment qu'il eut osé concevoir deux dieux, Bythos et Sigé, engendra jusqu'à trente Eons et répandit dans le monde un essaim de divinités, portée non moins merveilleuse que celle de la laie de Lavinium. La raison qui répugne à plusieurs êtres souverainement grands répugne à deux au même titre qu'à plusieurs. Après l'unité, le nombre. Mais que mon intelligence accepte deux dieux, il lui faudra bientôt en accepter davantage. Après deux la multitude, une fois qu'on est sorti de l'unité.

Enfin, la foi du chrétien exclut, par les termes même, la pluralité des dieux. Sans s'arrêter à la dualité, elle établit l'unité de Dieu sur cette base inébranlable: Dieu est de foute nécessité ce qui n'a pas d'égal, en sa qualité d'être souverainement grand; Dieu est de toute nécessité l'être unique, en sa qualité d'être sans égal…

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