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Hauts Grades

Sacrée

5 Janvier 2007 , Rédigé par AJT Publié dans #hauts grades

 Que doit comprendre le Grand Elu de la Voûte Sacrée à propos de cette voie sacrée qui n’est pas l’apanage des seules religions ?  

 

Il n’a échappé à personne que la question, extraite du serment d’obligation, s’adresse aux grands élus de la voûte dite SACREE, ce qui tendrait à prouver, si besoin était, que la réponse figure déjà implicitement dans la question. Cependant, il est apparu souhaitable, dans un premier temps, de définir les termes retenus comme essentiels à savoir : voie et sacrée.  

 

Il est peut-être opportun au préalable de dire quelques mots sur le terme : religion. Ce terme récent, puisqu’il nous vient du latin, est parfaitement inadapté à ce qu’il veut définir selon les écrits récents de Régis Debray. D’ailleurs explique-t-il, ce mot n’a pas d’équivalent en grec qui est la langue du nouveau testament, pas davantage dans les autres langues indo-européennes, ni en arabe classique, en chinois ou en japonais.  

 

Notre F :. Bruno Etienne anthropologue et directeur de l’observatoire du religieux, partage partiellement l’analyse de Régis Debray. Pour lui, le mot religion signifie étymologiquement relier. Personne ne le contestera. Les constitutions d’Anderson disent bien que la maçonnerie relie entre eux des hommes qui autrement ne se seraient jamais rencontrés. Seulement expose-t-il, en France et en Europe, on confond souvent religion et église catholique, alors qu’il s’agit de savoir quelle est la conception qu’un groupe donné a de la place de l’ homme dans le cosmos. Dès lors on parlera plus volontiers de cosmogonie et on pourra mettre dans le champ du religieux de nombreuses activités humaines, productrices de sens pour le groupe qui y adhère, et qui ne sont pas liées à une divinité ou à une église. La Maçonnerie avec ses rites et ses symboles entre, dit-il, parfaitement dans cette définition. Une telle analyse déplace le coeur de notre sujet, et apporte une réponse à la question posée par extension du contenu sémantique du mot religion au delà de l'existence de toute divinité ou église institutionnalisée. Le débat reste ouvert, et l’exposé pourrait s’arrêter là, mais pour l’heure, nous garderons   le sens commun de ce mot : religion.  

 

L’apanage, lui, nous vient du latin apanare, donner du pain, nourrir ; Par extension, être l’apanage signifie appartenir en propre, car l’apanage désignait la portion du domaine royal donnée en héritage, portion qui permettait à l’héritier de se nourrir. Nous gardons aujourd’hui ce sens de propriété exclusive pour le mot apanage de sorte que notre sujet eût pu être libellé : cette voie sacrée qui est la propriété exclusive, ou le domaine réservé, des seules religions…  

 

La voie, le chemin, est la direction vers laquelle on s’oriente, c’est aller quelque part, progresser, et pas seulement dans l’espace ou dans le temps. Comme chacun le sait, on sort du droit chemin en se dévoyant ou en se fourvoyant, termes qui proviennent de la même racine latine. La question se posera de savoir quel but est recherché en empruntant cette voie, puisque, a priori, il ne s’agit pas d’errance. Ce terme ne saurait avoir de connotation religieuse.  

 

Mais quelle définition, s’il en est, en dehors du champ religieux, pris dans le sens vulgaire, donner au mot : sacré ? Telle est la question centrale qui nous est implicitement posée. De prime abord il pourrait sembler que les religions aient confisqué tout un arsenal sémantique et lexical dont le sacré ferait partie. C’est dailleurs en ce sens que le même Régis Debray écrit :  

 

« notre religion dans l’océan du sacré : un îlot qui s’est annexé des continents ».  

 

Par ailleurs notre vocabulaire et nos rituels tant à travers leurs formes que dans leur contenu, flirtent, voire copulent bibliquement bien sûr, mais constamment, avec les textes et mythes des religions révélées, obligeant le maçon laïque,  mais par nature curieux, à un exercice schizophrénique qui, pour être peu naturel,  n’en est pas moins enrichissant. Mais, puisque le vocabulaire n’appartient qu’à ceux qui en font usage, nombreux sont ceux qui considèrent le sacré comme une communion avec la nature ou comme une sorte d’état de grâce, terme qui, lui,  a été désacralisé, si on peut dire, dans les années 80. D’autres y voient les effets d’une forme d’harmonie avec la nature ou avec l’homme en général.  

 

Et pour rester dans la généralité, mais aussi dans le consensus, force est de reconnaître que ce qui par-dessus tout peut être considéré comme sacré, c’est la vie. Nous la limitons, dans nos civilisations, à la seule  vie humaine, à l’exclusion des animaux et aussi des plantes. Ce n’est pas le cas dans toutes les civilisations, évidemment. Bien sûr cette sacralisation de la vie donne lieu à bien des débats notamment sur le point de savoir quand commence la vie, est-ce à l’émergence de la conscience ou dès l’embryon, et à l’opposé quand s’arrête la vie précisément. Médecins, juristes, penseurs, ou hommes de religions n’apporteront pas les mêmes réponses à ces questions, limitant ou étendant ainsi le domaine de la vie donc celui du sacré. Cette sacralisation de la vie ramène inévitablement à la question de l’origine de la vie et donc du monde , question astro-physique et/ou métaphysique, en marge de notre sujet, mais il est admis que, en dehors de toute option religieuse, ou non, la vie est sacrée.  

 

Sans doute faudrait-il ajouter aussi que la mort comme la vie est sacrée, ce qui n’est pas sans présenter quelques interrogations aussi. Peut-être y-a-t-il encore derrière tout celà des questions conscientes ou non, relatives à l’au delà ou, au moins, à la finitude de nos existences qui ferait que l’homme projette la sacralisation de la vie au delà de la mort. Ne parle-t-on pas de profanation pour une tombe ce qui suggère une forme de sacralisation du lieu et de son contenu de non-vie. Cette sacralisation est prise, bien sûr, dans un sens qui ne doit rien non plus à une quelconque forme de religiosité. Souvenons nous d’une momie de Pharaon, transportée à Paris pour raisons médicales, esthétiques et conservatoires, reçue avec les honneurs d’un chef d’état. S’il avait su cela, il se serait retourné dans son sarcophage où il se trouvait pourtant bien ficelé.  

 

Enfin, Mircea Eliade tout comme Claude Levy –Strauss, tous deux fins connaisseurs des civilisations les plus anciennes et les plus primitives, ont bien démontré combien l’être humain a un besoin naturel de sacré et de sacraliser, à commencer par des lieux, puis des gestes, puis des fonctions et des rites, voire des personnes. Le culte des ancêtres, présent dans toutes les civilisations, participe de cette démarche. Nous avons besoin de cette dimension spirituelle, toute subjective qui donne de l’importance, de l’épaisseur et de la consistance aux êtres, aux lieux, gestes et rites ; ils nous font émerger de l’espace et du temps ordinaire, ce dont nous sommes coutumiers dans cette enceinte. Un temple devient un espace sacré quand le volume de la loi sacrée est ouvert, quand les outils sont dévoilés. En dehors de ce temps, le lieu redevient profane et ordinaire.  

 

Le sacré apparaît donc comme ce à quoi on accorde un respect tout particulier dans le temps ou dans l’espace…C’est aussi le terme qui définit les choses ou les êtres que des interdits protègent ou isolent, ce en quoi elles se distinguent des choses profanes. Telle est la définition minimaliste donnée par Durkheim dans sa première version analytique et il cite le drapeau national, dont la profanation est un acte grave, pour illustrer son propos sur le sacré . 

 

La Marseillaise sifflée dans un stade au début d’un match, par des ressortissants français, procède du même phénomène qui au delà des lazzi du moment avaient fait grand bruit.  

 

Le sacré  dans cette définition ne présente aucun lien avec le surnaturel ; il est ce qui nous précède et ce qui nous succède mais aussi ce qui rassemble, et ce qui relie à un groupe ( d’où la confusion avec le religieux ) . Mais du sacré découle aussi une certaine organisation du monde, ( séparation profane sacré )  ce qui le fait émerger du chaos. C’est par voie de conséquence ce qui exclue en délimitant, en établissant une frontière, précisément entre sacré et profane. Le sacré contient ainsi une part de transmission et de tradition. Tous ces éléments du sacré pourraient s’appliquer aux circonstances qui nous réunissent aujourd’hui. 

 

Dailleurs, nous parlons souvent de profanes et dans un sens qui n’est pas nécessairement opposé au sacré : la polysémie peut nous égarer. Le profane désigne dans une première acception, ce qui est dépourvu de caractère religieux, sacré, mais par extension ce qui a trait au domaine de l’humain, temporel, terrestre. Ce même terme désigne aussi la personne qui n’est pas initiée et par extension l’ignorant. Or, l’ignorant qui pourrait ne savoir ni lire ni écrire, est, par exemple, en langue espagnole le terme qui désigne le laïque. Dailleurs dans toutes les langues latines au moins, mais aussi quelques autres, la laïcité est traduite par un mot qui signifie à peu près : sécularisation. Ceci ne peut qu’ajouter à la confusion dans les esprits y compris pour la compréhension du mot :  Sacré, en établissant un lien directe et erroné avec le religieux. 

 

Rappelons que notre utilisation du mot profane correspond à l’étymologie de son origine latine ; pro-fanum signifie : devant ou en dehors du temple tout autant que celui qui n’est pas initié.  

 

Pour Mircea Eliade le sacré est avant tout une expérience qui se traduit par un sentiment religieux au sens initial du terme, de ce qui relie les êtres et les choses et induit dans le tréfonds de l’être humain le respect absolu des altérités. La maçonnerie entre bien dans le champ de cette définition. Pour lui, c’est l’absence de sacré qui a conduit aux abominations hitlériennes et staliniennes. Cette situation a été bien décrite aussi, par Béatrice Spranghers : « Celui à qui le sacré est totalement étranger est comme un anorexique de l’âme, quelqu’un dont la personnalité, l’être profond, manque du substrat indispensable à son déploiement ».  

 

Revenons aux sources après cette première approche plus sociologique que maçonnique. La racine latine du mot sacré, SACER ouvre une double porte qui peut nourrir notre réflexion puisque les romains lui donnaient le sens de « consacré aux dieux » mais aussi de « chargé de souillures » Le tout désigne donc ce que l’on ne doit pas toucher. Cette ambivalence persiste dans notre vocabulaire et c’est ainsi que nous différencions parfaitement un consacré d’un sacré con, ce dernier étant pris au sens de  « maudit » 

 

Pour rester sur un plan historique, nombreuses ont été  les voies qualifiées de sacrées, mais nous n’en citerons que quelques unes . Chez les Grecs la voie sacrée menait de Elis au nord ouest de la péninsule à Olympie.  

 

La VIA SACRA correspondait à Rome à un parcours très précis. Cette avenue centrale aboutit au forum qu’elle traverse et correspond à peu près, dans le principe, à nos champs Elysées menant à l’arc de triomphe. En effet, elle était empruntée par les généraux vainqueurs pour célébrer les batailles victorieuses. Pour Barrès, pendant la 1° guerre mondiale, la voie sacrée, moins triomphale que la précédente, rejoignait Bar le duc à Verdun.  

 

Enfin pour Gérard Leleu, un contemporain, la voie sacrée passe par la sexualité, ce qu’il décrit fort bien dans ses traités des caresses et du désir démontrant que sexualité et spiritualité ont des liens fusionnels. Cette voie sacrée qui chante les vertus de la flexibilité et de la réceptivité tant des neurones que de notre corps, mérite quelques détours et contours… voire quelques grimpettes jusqu’au 7° ciel ou au nirvana selon la culture de chacun. Comme on peut le déduire, ou l’induire, facilement, cette voie sacrée n’est pas impénétrable au contraire de certaines autres...  

 

Après celà, faut-il encore penser que les voies sacrées  aient pu être l’apanage des seules religions. Si tous les chemins sont sensés mener à Rome, tel n’est pas l’axe sur lequel nous nous situons. Quand on parle de voie, en maçonnerie, c’est la voie initiatique qui vient immédiatement à l’esprit  ; C’est la voie vers la lumière, vers la connaissance, mais  c’est aussi la recherche de la transformation de soi ou de la transmutation de soi aurait dit Paracelse dans une vision plus alchimiste.  

 

Cette idée a été confortée par les écrits de Freud et de ses adeptes affirmant que l’homme doit se changer par lui-même sans compter sur l’aide d’un dieu imaginaire.  

 

Trois options , trois grandes voies semblent s’ouvrir devant l’être humain : 

 

-la voie du rationalisme et de la science qui expliquent le monde sans dieu, et trop souvent sans dimension spirituelle. 

-la voie des religions révélées qui est une voie toute tracée par avance, une autoroute sans panneau et sans une bretelle de sortie suivez le guide, on s’occupe de tout ; 

-puis enfin la voie intérieure, celle de la connaissance de soi, des autres, de la vie, peut-être du sacré :  

 

Cette voie est celle des doutes et des incertitudes, celle du travail opiniâtre et de la recherche fouineuse. Ici pas de guide, mais parfois des rencontres ; pas de panneau indicateur, parfois une lumière ; pas de sens interdits mais des chemins sans fin à arpenter le plus souvent en solitaire ; pas une aire de repos pour l’esprit voyageur ; du brouillard parfois, beaucoup de brouillard même, quand les sentiers se séparent : la voie de l’homme debout qui s’assume , qui avance et qui cherche inlassablement...  

 

la voie initiatique, bien qu’ayant un commencement, ne connaît de fin, que par celle de celui qui l’emprunte mais c’est elle qui nous entraine à bien vivre comme l’énonçait le célèbre Henri plus connu sous le nom de Riton le Lavallois. Cette voie sacrée est une quête infinie, une apparence d’errance dans la recherche de la cohérence , le rêve éveillé et stimulant d’une humanité meilleure et mieux éclairée, et l’espoir, avant le bout du chemin, d’une sérénité consciente, responsable, et raisonnée :  (osons un néologisme ) une sérénitude en lieu et place d’une béatitude. S’il lui fallait conclure provisoirement et cela n’engage que l’auteur de ces lignes, il ferait référence à Nicolescu, physicien théoricien au CNRS qui s’exprimant sur le sacré écrit :  

« le sacré en tant qu’expérience est source d’une attitude transreligieuse. Elle nous permet d’apprendre à connaître et apprécier les spécificités des traditions religieuses et areligieuses qui nous sont étrangères, pour mieux percevoir les structures communes qui les fondent et parvenir ainsi à une vision transreligieuse du monde. Cette attitude transreligieuse n’est en contradiction avec aucune tradition religieuse et aucun courant agnostique ou athée dans la mesure où ces courants reconnaissent la présence du sacré. Cette présence du sacré est en fait notre trans-présence dans le monde ».

 

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stellamatutina 14/02/2009 13:19

C'est encore moi désolée. Ah vraiment je prends un réel plaisir à vous lire...C'est lumineux !!!Et quelques fois des petites pointes acérées ...Vais -je continuer ?Je n'ose. Bon je continue. Tant pis. m