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Hauts Grades

Bordeaux porte du REAA

12 Avril 2012 , Rédigé par Jean Pierre DONZAC Publié dans #histoire de la FM

Sans vouloir reprendre ce que l'on lisait sur les flammes postales de notre enfance "Bordeaux, porte du Maroc", il s'agit de préciser le rôle éminent qu'a eu notre ville dans l'histoire du Rite, dont nous fêtons cette année le Bicentenaire de l'introduction en France, donc en Europe.

Je précise de suite qu'en parlant du Rite Écossais Ancien Accepté, il s'agit aujourd'hui du système de Hauts Grades, allant du 4e au 33e.

Quelques mots du cadre maçonnique du milieu du XVIIIe Siècle dans lequel nous allons placer le sujet, et que vient de tracer si magistralement le Professeur Figeac.

Je vais répéter : la Maçonnerie a été très tôt installée à Bordeaux. Le 17 avril 1732, le capitaine Martin Kelly, Nicolas Staimton, Jonathan Robinson fondèrent l'Anglaise, qui travailla en anglais jusqu'en 1743. La loge eut des débuts difficiles, certainement dus aux déplacements incessants des marins et commerçants anglais. Reprenant force et vigueur en 1740, elle fonda le 29 août de cette même année, la Française, sous la pression de Frères voulant travailler en français ou peut-être sous celle d'un clan franco-catholique. La Française alluma les feux de la Parfaite Harmonie en 1744. Cette dernière créa l'Amitié ou Amitié Allemande, en 1746. La Française et l'Amitié dominèrent la vie maçonnique locale pendant des décennies, créant des loges dans ce qui allait devenir le département de la Gironde. Je vous renvoie aux travaux du regretté Frère Johel Coutura, notamment aussi sur ce qu’il a écrit au sujet de l'Académie de Bordeaux. Trois événements majeurs liés à l'histoire du R\E\A\A\ se déroulèrent à Bordeaux :

1745 : création d'un Atelier dit de Hauts Grades, c'est-à-dire travaillant au-delà de la Maîtrise. Ce fut peut-être le premier de ce genre en France.

1762 : départ pour les îles d'Amérique, comme on disait, d'Étienne Morin. L'action de ce dernier est fondamentale pour la création du Rite.

1804 : arrivée à Bordeaux, venant d'Amérique, du comte Auguste de Grasse Tilly, importateur en France du Rite Écossais Ancien Accepté.

C'est en 1745 que Morin créa la loge Écossaise "les Élus Parfaits".

La création n'est certes pas connue dans ses détails, mais l'authenticité est formelle, grâce à une correspondance qu'échangea la loge écossaise de Bordeaux avec ses "filles".

Pour comprendre l'intérêt d'un tel fait, quelques explications sont nécessaires.

Il ne faut pas confondre Écossisme et Rite Écossais Ancien Accepté. Le premier, dont Pierre Mollier dit "les Francs-maçons ont même forgé le néologisme "écossisme" tout aussi insaisissable lorsqu'on essaie de le faire entrer dans une définition précise", ne fut peut-être pas l'inextricable fouillis dont parla Martin, le salmigondis de Lantoine, la forêt tropicale de Chevallier, l'anarchie écossaise de Marcy, mais l'ensemble des grades au-delà de celui de Maître. La légende d'Hiram, officialisée en 1730, généra autant de questions que de prolongements, traduits dans des rituels de nouveaux grades. Cela explosa dans tous les sens, ce qui fait que l'on devrait plutôt parler d'Écossismes.

Quoi qu'il en soit, les Écossais sont attestés en décembre 1743, donc ils étaient déjà organisés à cette date. En décembre 1743, les statuts de la Grande Loge, ancêtre du Grand Orient de France, textes rédigés lors de l'élection du comte de Clermont à la Grande Maîtrise, stipulent dans leur vingtième et dernier article : « Comme on apprend que depuis peu quelques frères s'annoncent sous le nom de maîtres Écossais et exigent des prérogatives dont on ne trouve aucune trace dans les anciennes archives et coutumes des Loges répandues sur la surface de la terre ; la Grande-Loge... a déterminé afin de conserver l'union et la bonne harmonie qui doit régner entre les F\M\ qu'à moins que ces maîtres Écossais ne soient officiers de la Grande Loge, ou de quelque autre Loge particulière, ils ne seront considérés par les frères que comme les autres apprentis et compagnons, dont ils doivent porter l'habillement sans aucune marque de distinction quelconque. » (Collection Lerouge, n° 334, Doc. Bibliothèque du Grand Orient de France)

  Confirmation est donnée par la lecture des Statuts dressés par la R\ L\ Saint Jean de Jérusalem, datant de juin 1745, qui révèle formellement : « Les maîtres ordinaires s'assembleront avec les maîtres parfaits et les irlandais trois mois après la Saint-Jean, les maîtres élus six mois après, les Écossais neuf mois après et ceux pourvus de grades supérieurs quand ils le jugeront à propos. » Dix ans plus tard, si les Statuts de cette Loge ne comptent plus cet article, on retrouve l'article 44 qui a peu de chose près, rappelle que « Les Écossais seront les surintendants des travaux, ils auront la liberté de parole, et seront les premiers à donner leurs suffrages, se placeront où ils voudront, et lorsqu'ils seront en faute ils ne pourront être redressés que par des Écossais » (Réf. BN, FM² 362)  Bien sûr, on comprendra que ces grades n'ont rien à voir avec l'Écosse, géographiquement parlant. Leur immense majorité est création française qui se développa dans tous les centres maçonniques du pays : Paris, où le Grand Maître le comte de Clermont, avait sa propre loge Écossaise, Bordeaux, Marseille, Lyon, Toulouse et bien d'autres.  

Quelles furent les raisons du développement incroyable de l'Écossisme ?

Faut-il y voir simplement l'influence de Ramsay et de son discours, ou une réaction contre les Vénérables Maîtres, propriétaires des patentes de la loge, une atmosphère de plus en plus dissipée, un secret de plus en plus dévoyé dans des gazettes et publications, une revanche de frustrés, une réaction contre un parisianisme jugé trop centralisateur, une accusation d'élitisme, ou plus sûrement l'introduction par ces rituels créés sans cesse, de l'ésotérisme, de l'alchimie, de l'hermétisme, de la chevalerie, de la Rose Croix ? Les historiens sont à l’œuvre, mais sachons que la Franc-Maçonnerie a servi de réceptacle à bien des courants de pensée.

Disons simplement que la légende posait bien des questions, et aussi, et surtout, que les Hauts Grades - puisque telle est leur appellation - continuaient, accentuaient l'extraordinaire espoir en la perfectibilité de l'homme, espoir qui était l'enfant du Siècle des Lumières.

L'Écossisme s'est répandu par un système particulier, la Loge-Mère. Il faut dire que le régime obédientiel en était à ses premiers balbutiements.

Une Loge écossaise est caractérisée par : un Président élu chaque année (au solstice d'été) un recrutement au-delà de la Maîtrise, tenant compte également des offices tenus un système de grades "local" une patente donnée à des loges créées, les "filles", à qui elle assure protection et aide en échange d'une fidélité et d'une obéissance aux règles absolues.

              Forcément chaque système recevait des apports, des nouveaux grades qui résistèrent à la nouveauté parfois éphémère. Se forma ainsi une sédimentation, en même temps qu'un tri, une série émergea peu à peu dans laquelle se placèrent les grades retenus par les Frères. C'est ainsi que Morin partit pour Saint-Domingue avec une "série écossaise" qui servit de base au R\É\A\A\.

 Quelques mots sur Morin, le "pèlerin passionné" selon Guérillot.

Né à Cahors en Quercy en 1717, il était négociant entre la Métropole et les îles françaises d'Amérique et voyagea souvent entre Paris et Bordeaux. Il se dit initié aux "mystères de la perfection écossaise" en 1744, il fréquente les Ateliers de Bordeaux en 1744 et 1745 (il est à l'Anglaise à cette dernière date), 1749 le situe à Bristol, 1750 à Saint-Domingue. Après une activité débordante, il meurt à Kingston, capitale de la Jamaïque en 1771 après une collaboration très féconde avec Henry Andrew Franken. Ce dernier mettra en forme tous les rituels assemblés et emportés par Morin. Étienne Morin fonda la Loge Écossaise de Bordeaux, des "Élus Parfaits" en 1745. Une correspondance nous renseigne. Le Président de l'Atelier Écossais, Dupin Deslezes répond à un Frère de Louisiane, Roussillon, venant de débarquer dans le Port de la Lune. Ce dernier a émis des doutes sur la légitimité de la Loge et de ses degrés, tout en réclamant le grade terminal d'Élu Parfait, il lui est répondu le 24 mai 1759 :  

« A l'égard de la loge d'Écosse ou des Elus Parfaits nous avons une copie du titre en vertu duquel le F\ Morin l'a fondée. Notre Registre, dans lequel ce titre est transcrit, fait la base de notre établissement et je regarde cette Loge comme bien et légitimement fondée.

À l'égard de la Loge des Chevaliers d'Orient, nous avons été constitués par le F\ Papillon de Fontpertuis, membre de notre Respectable Loge d'Écosse, qui a cherché à l'illustrer en y établissant cet ordre, en vertu du pouvoir qu'il nous a déclaré lui en avoir été donné par la Loge du même grade établie à Paris. Nous ne pouvons soupçonner un F\ tel que le F\ Papillon. Le Registre doit encore faire foi de l'époque des circonstances de cet établissement.

(.....) Quant aux autres grades, ils ne nous ont été que communiqués, ainsi n'en avons-nous point fait registre, si ce n'est de celui de Chevalier de l'Aigle ou du Soleil, que le F\ Papillon nous conféra en même temps que celui de Chevalier d'Orient, mais sans cérémonie et comme par confidence ».

La conclusion est pleine de bon sens, même savoureuse :

« Or, en supposant des constitutions en forme, non seulement de ces deux grades mais encore des autres, en serions-nous mieux établis ? Le scrupule devrait nous faire remonter à l'origine des Loges qui nous ont constitués et la gradation première irait à l'infini. Tenons-nous comme nous sommes, remplissons les devoirs qui nous sont tracés et nous serons dans la bonne voie »

Voyons à présent ce que nous savons de la loge Écossaise de Bordeaux, les Élus Parfaits.

Si, malheureusement, nous n'avons aucune archive locale, on peut quand même se demander quelle fut sa vie, son système de grades Écossais, l'évolution de ce dernier et ses caractères fort particuliers, son règlement. L'activité de la loge Écossaise dura de 1745 aux premières années 1760. Tous les renseignements connus le sont par la correspondance de la loge Mère avec ses "filles" :

Un mot sur elles :

            - A la Martinique, la Parfaite Union, Parfaite Loge Écossaise fondée en 1750.

- En Louisiane, à la Nouvelle-Orléans, la Parfaite Loge Écossaise ouverte en 1756.

- À Saint-Domingue : Saint-Jean de Jérusalem Écossaise - Cap Français (1749)

              Parfaite Loge Écossaise - Saint-Marc (1750)

- une troisième échoue à Port de la Paix en 1753, la Loge de Cap Français ayant voulu se constituer en Loge-mère, ce qui était contraire aux règles.

- Et même Toulouse, qui demanda les rituels bordelais en 1750, mais qui était déjà créée.

Le système des grades comportait 7degrés en plus des trois symboliques :

Apprenti

Compagnon

Maître

Maître Secret

Maître Parfait

Secrétaire ou Maître Parfait par Curiosité

Prévôt et Juge ou Maître Irlandais

Intendant des Bâtiments ou Maître Anglais

Maître Élu

Maître Élu Parfait ou Grand Écossais

Ce système n'est pas celui de Paris qui culminait à l'Écossais des Trois JJJ, mais annonce plutôt un Écossais de la Voûte, préfiguration des 13e et 14e actuels.

Il semble que seul le grade de Maître Élu Parfait - Grand Écossais faisait l'objet d'une cérémonie complète, les autres étaient communiqués. La réception était très simple, comme souvent à l'époque. On enseignait les pas, les mots, les signes, les attouchements ; le récipiendaire longeait le Tableau de Loge et venait devant le Grand Maître prêter son Obligation, dans laquelle le nouveau Maître Élu Parfait promettait le secret sur l'Ancienne Maçonnerie (car tel était le titre du système bordelais), de ne pas participer à la réception d'un Maître n'ayant pas au moins sept ans de maîtrise, à moins qu'il n'ait été Vénérable ou Surveillant de sa Loge. En cas de parjure, les "vautours accompliront la prescription connue !". Suivait un long discours du Grand Maître qui résumait les neuf premiers grades avant de s'attarder sur le dernier, en traitant trois idées-forces :

- les mots de Maître actuellement donnés sont faux. Les véritables sont encore connus de Maçons très sages et ne seront communiqués qu'à des Frères ayant prouvé leur qualité.

- Tout groupe est perverti par le nombre, tout apport massif de nouveaux Frères affaiblit l'ensemble. Il faut le régénérer en choisissant les meilleurs et en les isolant (idée de base du 30e)

           - l'Élu Parfait est digne de recevoir le vrai mot et de le garder en lui.

Comme il est visible, les 7 grades avaient un but : sélectionner des Maîtres de grande qualité, capables de recevoir et de sauver le vrai secret de la maîtrise.

Toutefois, cette trame porte en elle un poison mortel, que l'histoire a révélé. On ne peut éternellement se confiner dans le rôle de gardien d'un secret, serait-ce une parole divine. On meurt de ne pas avancer. Ce rituel n'a pu résister à la poussée des autres grades, portés par les puissants mythes de la Chevalerie, de la Construction et de la Reconstruction, de l'Amour et de la Solidarité, de la défense de l’œuvre, du dépassement de soi. Et ce, avant que d'aborder la vocation initiatique qui va bientôt apparaître quand l'édification du Temple symbolisera la construction d'un homme nouveau.

Ce système a évolué, selon la loi qui a régi tous les grades écossais : celle d'apports successifs afin de relancer la quête initiatique. Une lettre du 16e jour du 12e mois de l'an 5749, soit le 16 mai 1750 (car les Écossais de Bordeaux faisaient partir l'année maçonnique le 1er juin) écrite de Paris par le F\ Boulard annonce la venue de Morin devant ouvrir un Conseil de Chevalier d'Orient, et bien sûr de Prince de Jérusalem. Une lettre de la Martinique, du 21 décembre 1753, annonce le retour à Bordeaux du F\ Thouron, porteur des droits pour ouvrir un Atelier d'Architecture (certainement le Grand Architecte 12e degré) qui sera effectivement ouvert en 1754. Le règlement de la loge Écossaise "les Élus Parfaits" est bien connu.

Il existe deux copies complètes :

- Celle trouvée par Sitwell dans les archives de la Loge de Recherche Quatuor Coronati. Il comporte 28 articles, signés le 8e jour du 2e mois 1746 soit le 8 juillet 1745.

- Celle envoyée à la Loge-fille de la Nouvelle-Orléans en 1757.

Les deux copies, séparées de 12 ans, montrent une remarquable stabilité.

Que dit ce règlement ?

- Les Maîtres reçus doivent avoir plus de 25 ans et posséder 7 ans ou plus de Maîtrise.

            - Les élections ont lieu chaque année le 24 juin.

- Plusieurs articles ont trait à la discipline en loge, au montant des amendes, au fonctionnement de la boîte des pauvres.

À titre d'exemple, nous lisons : 24 sous d'amende pour avoir rompu le silence, ou pour se présenter en loge pas habillé, 6 sous pour avoir dit du mal d'un Frère, 1 louis d'or (2 en cas de récidive) pour avoir négligé la règle du secret devant des profanes ; 2 louis d'or pour avoir organisé une cabale lors de l'élection du Grand Maître. Le récipiendaire payait 7 louis d'or, mais la Loge lui offrait les bijoux. Un complément à ce règlement, daté de 1750 et appelé Délibération, augmente le montant des amendes en cas d'absence, fait payer le repas même s'il n'est pas pris. Cela traduit des problèmes d'assiduité et de finances, qui ne seront peut-être pas étrangers à la disparition de la Loge. Par contre, si on y rappelle la règle des 7 ans de maîtrise, il est prévu des arrangements et dispenses pour des Maçons étrangers particulièrement zélés.

Le dernier document connu de la Loge Écossaise est une lettre ou un brouillon de discours du Grand Maître de 1760, y faisant part de son amertume et de sa déception devant l'attitude des Frères dont le seul but était d'accumuler les titres.

Étienne Morin partit de Bordeaux le 27 mars 1762.

Il avait en main la fameuse Patente signée par la première Grande Loge de France en son Grand Conseil des Grands Inspecteurs Grands Élus Chevaliers Kadosh. Elle lui donnait des droits de création très étendus. Il n'arriva à Saint-Domingue que le 20 janvier 1763, soit 10 mois plus tard. Capturé par des corsaires anglais, il séjourna 3 mois en Écosse, deux mois à Londres, il y rencontra des Maçons fort éminents, reçut des titres. Partant de Bordeaux, il emporte dans sa malle un système de 22 grades qu'il appelle Ordre du Royal Secret. A l'arrivée, il y a un grade de plus : le Prince du Royal Secret, le nec plus ultra de son système, création très certainement personnelle.  

L'Ordre du Royal Secret a désormais trois niveaux :

l'Ancienne Maîtrise

le Conseil des Chevaliers d'Orient

le Conseil des Sublimes Princes du Royal Secret.

Morin meurt en 1771.

Franken fit de lui un système écossais en vingt-cinq grades avec le nom de Rite de Perfection.

En 1801, à Charleston, en Caroline du Sud, une suite en 33 grades est créée par l'adjonction de huit nouveaux grades, dont 7 sont français, c'est-à-dire éléments de systèmes écossais voisins. Comment cette élaboration s'est-elle passée ? Nous le saurons certainement un jour, grâce aux travaux des historiens et à l'ouverture de certaines archives.

Espérons.

source : http://sog1.free.fr/

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