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Hauts Grades

Bulletin de la Grande Loge de France n° 29 du 15 janvier 1940.

19 Mai 2012 , Rédigé par T\R\F\Michel DUMESNIL de GRAMONT Publié dans #histoire de la FM

Il est de règle, mes Frères, en cette fête du solstice d'hiver, d'affirmer l'union du Rite Ecossais et l'harmonieux accord qui règne entre les deux puissances maçonniques dont il est composé. Il m'est agréable de me conformer une fois encore à cette tradition. J'ai d'ailleurs l'impression que mes paroles sont superflues en une tenue comme celle-ci, où cette communion de tous les maçons écossais en un même idéal s'atteste avec l'évidence d'un fait, supérieur à tous les mots, à toutes les formules.

C'est bien le même esprit de justice et de liberté qui nous assemble et nous anime tous, que nous appartenions aux ateliers symboliques ou aux ateliers philosophiques. C'est aussi, malgré la cruauté du temps, présent, notre foi ardente en l'avènement d'un monde où les hommes cesseront de s'entretuer.

Certes, les Maçons, amis de la réalité, ne s'illusion­nent pas sur la bonté naturelle de l'homme. Peut-être, y eut-il, au XVIIIè siècle lorsque commença l'activité de notre Ordre, des Frères qui, à l'exemple de Rousseau, croyaient naïvement que l'être humain est bon de naissance et se persuadaient que seule la vie en société était la source de toutes les misères et de tous les crimes. Ils ne songeaient pas à expliquer comment d'une addition d'être parfaits pouvait sortir un monde où l'erreur et la souffrance tiennent tant de place. Cependant cette mathématique, si paradoxale fut-elle, avait créé ce sacrement du baptême qui faisait que par le sang d'un Juste, la tache funeste était lavée.

Mais, nous, hommes du vingtième siècle, nous avons vu, il y a vingt ans, couler le sang de millions et de millions de nos semblables. Ils n'étaient peut-être pas des justes au sens où l'Ecriture entend ce mot, mais ils étaient en grande majorité des simples qui souhaitaient passer paisiblement leur existence et la terminer après avoir connu la somme des humbles joies, des modestes satisfactions qu'un homme raisonnable peut espérer.

Pourtant cet immense baptême de sang dont les terres européennes furent toutes trempées, semble n'avoir servi à rien. Faut-il donc en conclure que nous appartenons à des générations maudites, marquées d'un signe de malheur, et que les progrès de l'intelligence humaine n'ont fait que creuser plus profondément l'abîme où nous nous enfonçons.

Mes Frères, si cette conviction entrait en nos esprits, quelles conséquences terribles n'entraînerait-elle pas ! Pour ceux qui abandonnent définitivement l'espoir, il n'est, selon leur caractère et leur tempérament, que deux solutions : ou bien renoncer à tout effort et sombrer dans une apathie totale, ou bien se laisser aller à un appétit de jouissance frénétique et tirer de chaque heure qui passe le maximum de plaisir, sans songer à des lendemains qui ne peuvent être que cruels.

Certains temps ont vu des peuples entiers céder à cet esprit de désespoir et, en ce vingtième millénaire de l'ère chrétienne, nous sommes tentés de nous remémorer ce que l'on a appelé les terreurs de l'An mille, noire époque où la chrétienté frappée de stupeur semblait une morte vivante.

Mais cet état d'esprit qui va de l'amertume à la désespérance absolue, peut-il en être question pour des Maçons, alors même que l'Humanité est sujette à tant de maux et semble retourner à la barbarie ?

A cette question, mes Frères, votre présence dans ce temple apporte une réponse décisive qu'accentue encore le cérémonial de nos travaux, car le jour où l'espoir se serait définitivement enfui de nos âmes, le jour où l'humanité serait à nos yeux définitivement condamnée, le jour où nous serions convaincus que le fleuve tumultueux de l'Histoire est destiné irrémédiablement à se perdre dans un océan de larmes et de sang, ce jour-là, les portes de nos temples resteraient définitivement closes, l'implacable poudre du temps neigerait sur les pages déchirées de nos Constitutions et de nos Rituels, et sur la tombe du Maître Hiram l'acacia sym­bolique se flétrirait pour ne plus jamais reverdir.

Mais non, mes Frères, en ce dimanche d'hiver les portes du Temple se sont ouvertes, et malgré les difficultés et les angoisses professionnelles, vous avez été nombreux à en franchir le seuil ; les paroles rituelles ont retenti sous ces voûtes, nos Constitutions d'Anderson étalent sous nos yeux leurs pages toujours nettes, et sur le cordon que je porte les rameaux de l'arbre symbolique ont gardé toute leur fraîcheur.

Ainsi donc, mes Frères, nous espérons encore et si l'humanité frappée d'horreur par ses propres crimes, perdait toute foi en son avenir, nous serions les derniers à espérer toujours et à tenter de protéger contre le souffle des rafales les suprêmes feux du flambeau sacré.
Mais, mes Frères, l'espérance peut être aveugle ; elle peut trouver son inspiration dans un orgueil insensé ou dans une puérile obstination. Or, nous, Maçons, ce n'est point cette espérance-là que nous voulons, ce n'est point de cette servante flatteuse et dangereuse que nous réclamons le secours.
Non, notre espoir doit être ferme, et pour être ferme il faut qu'il soit sage et prenne son point d'appui dans la réalité.

Avons-nous quelque droit d'affirmer que notre espoir maçonnique trouve son point d'appui dans les cruelles réalités de notre monde et de notre époque ? Avons-nous quelque raison d'assurer que l'idéal de la Maçonnerie n'est pas chimérique et que le travail qui se poursuit dans nos ateliers ne constitue pas une vaine dépense d'activité cérébrale ?
Eh bien, à ces deux questions, je n'hésite pas à répondre : oui, en dépit des événements qui meurtrissent l'Europe et qui étendent leurs ravages jusqu'aux mers lointaines.

Mes Frères, en est-il parmi vous qui oserait dire que cette guerre a été pour lui une surprise- ? Les plus sincères amis de la paix, les hommes les plus déterminés à consentir tous les sacrifices matériels et moraux pour empêcher le phénix sanglant de renaître de ses cendres à peine refroidies, sentaient bien depuis quelques mois, sinon depuis quelques années, la fragilité de leurs espoirs. Tous, nous devinions que le conflit dont nous étions menacés mettrait en jeu bien autre chose que des biens matériels.

Aujourd'hui, dans le monde profane, les yeux les plus aveugles se sont ouverts. Il est clair que les nations redoutablement armées qui s'affrontent ne visent pas uniquement à se disputer des territoires, des mines ou des colonies. Par delà la conquête ou la défense de ces richesses, ce sont deux conceptions de l'organisation, humaine qui sont entrées en lutte, et c'est là ce qui malgré les efforts désespérés des hommes de bonne volonté, a rendu la guerre inévitable.

Il y a six ans, dans son convent de 1933, la Grande Loge de France adoptait à l'unanimité les conclusions d'un rapport sur le Statut de l'Europe de demain. On lisait notamment dans ce travail le passage suivant :
« Il n'existe aucun problème social ou politique, ou économique, national ou international, qui ne puisse être résolu au moyen d'une étude convenablement menée, aucune divergence d'aspirations, de besoins ou d'intérêts qui ne puisse être réduite après un examen sincère, soit par les intéressés eux-mêmes, soit par un arbitre ».

Ces paroles que la Maçonnerie était alors presque seule à prononcer, le monde alarmé allait bientôt les répéter ; en France, en Angleterre, aux. Etats-Unis, dans les discours et les messages les plus solennels, les voix les plus autorisées les redisaient, les commentaient, les paraphrasaient sans se douter évidemment qu'elle reprenaient à la face du monde la résolution d'un convent maçonnique.
Mais les faits sont là qui ont démenti les conclusions de notre Convent et les proclamations ferventes de tant. d'hommes d'Etat, soucieux de conserver à leurs peuples les bienfaits inappréciables de la paix.
D'où vient donc cette erreur d'ailleurs si honorable? De cela seulement que les maçons du Convent de 1933 et ceux qui, par suite, reprirent à travers le monde leurs résolutions, s'appuyèrent sur la raison. Ils croyaient au surplus que les quelques principes fondamentaux sur lesquels repose notre civilisation occidentale étaient inébranlables, et que dans le creuset ardent de l'histoire, les efforts des sages et des hommes de bien avaient laissé un résidu inaltérable, une sorte de lingot précieux que nulle force désormais ne pourrait détruire.

Vaine illusion et qui devait préluder à l'un de ces grands drames dont les annales de l'Humanité enregistrent le retour périodique !

Est-il besoin pour illustrer ma pensée de vous rappeler la sagesse hellénique ternie par la mort de Socrate, la douce fraternité des Evangiles et la radieuse lucidité des hommes de la Renaissance formant le mélange explosif d'où devaient jaillir les guerres de religion, la naïve bienveillance de Rousseau et de ses disciples préparant les échafauds de 93 ?

Tant d'exemples mémorables doivent nous enseigner que la raison hélas ! N'est pas tout et qu'elle cesse d'être la raison lorsqu'elle omet dans ses calculs les forces qui, précisément, lui échappent et même la contrarient.

C'est devant une de ces erreurs de calcul que nous nous trouvons aujourd'hui. Il n'est point de problème, disions-nous qui, si difficile, si vaste soit-il, ne puisse être résolu par l'intelligence et la franchise.

Nous nous apercevons aujourd'hui que cette proposition si logique était en réalité en défaut et qu'il était impossible d'intégrer dans une même équation ces deux valeurs contradictoires, irréductibles, que l'on appelle la raison et le mysticisme. Car les affaires des peuples, nous le voyons, une fois de plus, ne sont pas toujours gouvernées par la raison, ni même par ce simple bon sens dont Descartes disait pourtant qu'il était la chose du monde la mieux partagée. Parfois, trop souvent même, à la raison qui- maintiendrait les nations dans une paix heureuse, s'opposent soudain de nouvelles mystiques qui veulent remettre en question les principes lentement élaborés de la civilisation et du progrès. Ces mystiques n'ayant plus à leur service la raison ne peuvent avoir recours qu'à la violence et le jour vient fatalement où ceux qui se refusent à les accepter sont contraints à leur tour de se défendre par la force.

Cette mystique, qui a conduit inexorablement l'Europe à lai guerre que nous subissons, s'oppose point par point aux idées que nous croyons saines, aux principes élémentaires qui constituent à nos yeux le patrimoine le plus sûr de l'humanité.
Il suffit pour s'en convaincre de relire, â la lumière des événements actuels, les conclusions de ce Convent de 1933, qui prennent aujourd'hui un singulier relief.

« Aucun pays ne peut tenir d'une autre autorité ou d'une autre force que celles du droit et de la justice, une situation quelconque. », proclamait la Grande Loge. Or, nous voyons aujourd'hui des peuples se prétendre investis d'une sorte de mission divine au nom de laquelle, rejetant le droit et la justice, ils veulent imposer au reste du monde leur suprématie.
« Tout peuple, tout groupement d'individus constituant un état indépendant susceptible de se gouverner lui-même a droit à la vie et à la liberté », disait encore le Convent de 1933. Cette conception généreuse, les nations totalitaires la rejettent délibérément et s'attribuent le droit d'asservir ou d'exterminer les peuples dont l'indépendance contrarie leur dessein d'hégémonie.

Poursuivant ses travaux, la Grande Loge ne se préoccupait pas seulement du sort des nations, mais songeait aussi à celui des individus.

« Tout homme, écrivait le rapporteur approuvé par tout le Convent, tout homme doit être assuré de pouvoir travailler librement, et, moyennant ce travail, tout homme a le droit le plus absolu à la vie et à sa part des richesses terrestres, comme au bénéfice du bien être matériel résultant du progrès de la technique. »
A ces paroles qui nous semblent l'expression même de la raison, s'opposent depuis des années les gestes abominables des dictateurs qui prétendent distribuer les races et les hommes en castes élues et castes infé­rieures, comme un fermier qui classe son bétail dans ses étables et ses écuries.

Je pourrais, mes Frères, poursuivre longtemps encore cette comparaison entre- le texte adopté par le Convent de 1933 et les doctrines que, depuis quelques années, des despotes mégalomanes ont proclamées devant une Europe surprise et longtemps résignée. Nous consta­terions, comme je l'ai déjà dit, que cette mystique totalitaire qui exalte la supériorité de certains peuples, qui voit dans l'homme non pas un citoyen, mais un sujet dont l'État peut faire ce qui lui plait, qui rejette dédaigneusement les principes démocratiques, nous constaterions que cette mystique totalitaire s'oppose point pour point, avec une rigueur absolue, à nos conceptions maçonniques.

Alors, mes Frères, je me pose honnêtement la question : est-ce nous qui avions tort ? Avons-nous été dupes d'illusions naïves ? Et nous qui prétendons au rôle de constructeurs, avons-nous perdu de vue la réalité et n'avons-nous bâti que dans le vide ?

La réponse à cette question, ce sont les faits tragiques que nous vivons qui nous l'apportent. Deux grands peuples, après avoir tout tenté pour sauvegarder la paix, ont pris enfin les armes pour défendre quoi, sinon ces principes mêmes dont depuis deux siècles l'Ordre maçonnique s'est fait le défenseur persévérant ? Non, mes Frères, ce n'était point tomber dans une naïve erreur que de réclamer pour les peuples le droit à l'indépendance et pour les hommes le droit à la vie et à la dignité, puisque, ces principes étant menacés de subversion, de puissantes nations se sont levées pour les défendre, puisque, tout au nord de l'Europe, un petit peuple dont l'héroïsme emporte l'admiration de l'univers, est prêt à mourir pour la liberté.

Et lorsque, la nouvelle tragédie étant terminée, il faudra rebâtir l'Europe ébranlée jusqu'en ses fondements, ce sera, nous le sentons déjà, mes Frères, selon les principes maintes fois proclamés par la Maçonnerie que cette œuvre de reconstruction, pour être durable, devra être menée.

Et en ces jours dramatiques, en attendant que reviennent les aurores paisibles, je songe à une grande voix allemande, à celle du poète Schiller qui chanta jadis la paix, l'ordre et la liberté.

Je retrouve dans ma mémoire quelques vers de son œuvre la plus célèbre, le Chant de la Cloche, où, frémissant d'angoisse, le poète s'écriait :
« Douce paix, heureuse union, restez, restez dans ces pays ! Qu'il ne vienne jamais le jour où des hordes cruelles traverseraient cette vallée, où le ciel que colore la riante pourpre du soir reflèterait les lueurs terribles de l'incendie des villes et des villages ! »

Hélas, mes Frères, ce jour est venu ou plutôt, il est revenu ! Des pays sont ravagés et des hommes tombent sur les champs de bataille glacés pour défendre l'idéal qui est le nôtre. C'est vers eux que doit aller notre pensée, accompagnée du vœu fervent que leurs sacrifices ne sont pas vains. Et je ne puis, pour terminer, que reprendre notre formule maçonnique si brève, mais si riche de sens :

Gémissons, gémissons, gémissons, mes Frères, mais espérons !

source : http://www.stella-maris-gldf.com/

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