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Hauts Grades

Caïn et Abel les frères ennemis

17 Juillet 2012 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #spiritualité

PRESENTATION METHODOLOGIQUE DU TRAVAIL

 

Recherche de documents et d’idées pour la composition du dossier

Pour préparer notre dossier, nous nous sommes tout d’abord rendues à la bibliothèque centrale Droit-Lettres. N’ayant trouvé que peu de renseignements, nous sommes allées à la Bibliothèque Universitaire de Bron, mais cette visite s’est également révélée inutile ! Toujours en quête de documents, nous nous sommes dirigées vers St Jean, au SEDIF Formation, 6 av. Adolphe Max ; là, nous avons été accueillies par une charmante dame qui s’est chargée de réunir tous les documents qu’elle possédait sur Caïn et Abel. Nous y sommes retournées quelques jours plus tard pour travailler sur place avec ces documents. Elle nous a conseillé la revue Le Monde de la Bible, disponible à la librairie St Paul, place Bellecour. Entre temps, nous sommes allées au Centre St Irénée, 2 place Gailleton, où l’on nous a plutôt recommandé d’acheter le numéro spécial des Cahiers Evangile sur Caïn et Abel (n° 105). Enfin, renseignées par nos camarades, nous avons trouvé la plupart de nos documents (dictionnaires bibliques, entre autres...) à la bibliothèque municipale de la Part Dieu.

Evolution des idées pour la constitution du plan de notre dossier

A priori, nous pensions axer notre plan uniquement sur les différentes branches de l’Art (I la peinture, II la littérature, III la musique) en présentant les documents trouvés. Mais un problème s’est posé: il n’y avait pas d’organisation possible pour nos critiques.

Nous avons donc suivi une autre piste : Caïn n’apparaît pas seulement comme le frère cruel mais, dans différentes interprétations du mythe, on lui attribue un rôle plus positif ; grâce à divers auteurs, nous nous sommes aperçues que Caïn et Abel, ensemble, pouvaient aussi représenter l’âme humaine. Nous avons finalement abouti au plan présenté à la page suivante.

 

PLAN

 

Introduction.

Présentation du texte biblique.

I-Caïn, image du maudit.

1-Le meurtre.

2-Images de Caïn, le méchant, opposées à celles d'Abel, le juste.

3-Caïn, figure du diable, du juif, opposé à Abel, figure du Christ.

4-Errance du maudit.

II-Caïn glorifié, figure du révolté.

1-La révolte contre l'injustice.

2-Caïn contre Dieu.

III-L'attitude des deux frères : symbolique de l'âme humaine.

1-Caïn et Abel, une peinture de l’âme : Philon d'Alexandrie.

2-L'épreuve des sacrifices : relation entre Dieu et les hommes.

3-Analyse psychanalytique : Drewermann.

Conclusion

Bibliographie

 

INTRODUCTION

 

Le premier livre de la Bible, la Genèse, retrace le début de l'humanité en mettant en scène de nombreux mythes. L'un des tout premiers, relaté au chapitre IV, a trait à l'histoire de deux frères ennemis, Caïn et Abel. Ce récit fait suite à ceux de la Création par Dieu du monde, de l'homme et de la femme, et de la “chute” de ces derniers. Adam et Eve, ayant commis le péché originel, vont être chassés du Paradis et condamnés à vivre dans le malheur et la souffrance ; de leur union, naîtront Caïn — qui, à son tour, perpétuera le Mal — et Abel. Caïn, l’aîné, est laboureur, alors qu'Abel est pasteur de petit bétail. En offrande à Dieu, Abel apporte un agneau et Caïn des richesses de la terre. L'offrande d'Abel est bénie, celle de Caïn refusée. En colère, Caïn se venge et tue Abel. Il est désormais voué à l'errance.

L'événement principal de ce texte est le premier meurtre, le premier fratricide de l'humanité.

Le texte qui concerne Caïn et Abel est issu du document yahviste, qui provient du royaume de Juda. Ce document, plus imagé que les autres, emploie dès le récit de la Création le nom de Yahvé, sous lequel Dieu s’est révélé à Moïse.

Dans ce récit, Dieu semble séparer sans appel le bon du méchant. Toutefois, des ambiguïtés subsistent dans le texte même (cf. notes 7 et 8) et dans l’utilisation postérieure de la figure de Caïn. Caïn n’est-il que le méchant condamné ? Caïn se repent-il ou se révolte-t-il ?

Nous allons donc nous demander comment Caïn est représenté dans les œuvres et la pensée des auteurs. Il est considéré comme le maudit, puisque c’est un meurtrier (1e partie). Mais sa révolte peut aussi être glorifiée (2e partie). Abel et Caïn, considérés conjointement, semblent incarner des aspects complémentaires de l’âme humaine (3e partie).

CAIN ET ABEL(Gn, IV,1-16.)

1L'homme connut Eve, sa femme ; elle conçut et enfanta Caïn et elle dit : "j'ai acquis un homme de par Yahvé". 2Elle donna aussi le jour à Abel , frère de Caïn. Or Abel devint pasteur de petit bétail et Caïn cultivait le sol . 3Le temps passa et il advint que Caïn présenta des produits du sol en offrande à Yahvé, 4et qu'Abel, de son côté, offrit des premiers-nés de son troupeau, et même de leur graisse. Or Yahvé agréa Abel et son offrande. 5Mais il n' agréa pas Caïn et son offrande, et Caïn en fut très irrité et eut le visage abattu. 6Yahvé dit à Caïn : "Pourquoi es-tu irrité et pourquoi ton visage est-il abattu? 7Si tu es bien disposé , ne relèveras-tu pas la tête? Mais si tu n'es pas bien disposé, le péché n'est-il pas à la porte, une bête tapie qui te convoite? pourras-tu la dominer?" 8Cependant Caïn dit à son frère Abel : "Allons dehors", et, comme ils étaient en pleine campagne, Caïn se jeta sur son frère Abel et le tua.

9Yahvé dit à Caïn : "Où est ton frère Abel?" Il répondit : "Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère? " 10Yahvé reprit : "Qu'as-tu fait! Ecoute le sang de ton frère crier vers moi du sol ! 11Maintenant, sois maudit et chassé du sol fertile qui a ouvert la bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère. 12Si tu cultives le sol, il ne te donnera plus son produit : tu seras un errant parcourant la terre". 13Alors Caïn dit à Yahvé : "Ma peine est trop lourde à porter. 14Vois ! Tu me bannis aujourd'hui du sol fertile, je devrai me cacher loin de ta face et je serai un errant parcourant la terre : mais, le premier venu me tuera ! " 15Yahvé lui répondit : "Aussi bien, si quelqu' un tue Caïn, on le vengera sept fois", et Yahvé mit un signe sur Caïn, afin que le premier venu ne le frappât point. 16Caïn se retira de la présence de Yahvé et séjourna au pays de Nod , à l'orient d'Eden.

LA DESCENDANCE DE CAIN.(Gn, IV,17-24)

17Caïn connut sa femme, qui conçut et enfanta Hénok. Il devint un constructeur de ville et il donna à la ville le nom de son fils, Hénok. 18A Hénok naquit Irad, et Irad engendra Mehuyaël, et Mehuyaël engendra Metushaël, et Metushaël engendra Lamek.19 Lamek prit deux femmes : le nom de la première était Ada et le nom de la seconde Cilla. 20Ada enfanta Yabal : il fut l'ancêtre de ceux qui vivent sous la tente et ont des troupeaux. 21Le nom de son frère était Yubal : il fut l'ancêtre de tous ceux qui jouent de la lyre et du chalumeau. 22De son côté, Cilla enfanta Tubal-Caïn : il fut l'ancêtre de tous les forgerons en cuivre et en fer ; la sœur de Tubal-Caïn était Naama.

23Lamek dit à ses femmes :

"Ada et Cilla, entendez ma voix, femmes de Lamek, écoutez ma parole :

J'ai tué un homme pour une blessure,

un enfant pour une meurtrissure.

24C'est que Caïn est vengé sept fois,

mais Lamek, septante-sept fois!"

(trad. Bible de Jérusalem.)

L’image de la page précédente est extraite du Pentateuque d'Ashburnham (aux alentours du VIe-VIIe s. ap. J.C. ; Bibl. nat. de France, ms lat 2334 f. 6 r°). Elle retrace l'histoire des deux frères depuis leur naissance, dans l’ordre indiqué ci-dessous :

1. Adam et Eve, vêtus de peaux de bêtes par les soins du Créateur. 3. Eve allaite son premier-né Caïn 7. L’agrément de l’offrande d’Abel (indiqué par la main de Dieu). 6. Offrandes d’Abel et de Caïn

4. Eve présente Abel 2. Adam travaille la terre, comme Caïn son premier-né. 9. Interpellation divine du meurtrier : Dieu se révèle et s’exprime

5. Abel pasteur. 5’. Caïn le cultivateur

8. Meurtre.

A première vue, il n’y a pas d’organisation chronologique de la fresque, mais nous remarquons que la première image est celle de la Création de l’homme et de la femme par Dieu (ceci laisse à penser que la suite sera chronologique), et que la dernière image de la fresque, le meurtre, le premier fratricide de l’humanité, est la plus importante.

I - Caïn, image du maudit :

1) Le meurtre : Les modalités du meurtre sont représentées de façon très différente selon les lieux et les époques : si Abel est toujours vu comme une victime désarmée, Caïn, en revanche, utilise des moyens divers pour le tuer : il assomme son frère, le poignarde, le mord...

En regardant l'extrait de la fresque présentée plus haut, on s'aperçoit que Caïn tue son frère à l'aide d'une pioche, qui évoque le travail de la terre.

Détail de l'illustration, extraite du Pentateuque d'Ashburnham.

Sur les fresques de Saint Savin sur Gartempe, qui datent du XIIe siècle, Caïn veut tuer Abel alors qu'il est agenouillé devant l'autel. Ici, il se sert d'une massue. Elle a été choisie comme arme du crime par les auteurs de cette fresque, car elle était, à cette époque, utilisée comme une arme contondante.

Extrait des fresques de l’église de St Savin sur Gartempe (Vienne), XIIe s.

Sur la miniature d'Haggadash de Sarajevo, Caïn tue Abel près de l'autel. Ici, l'œuvre se lit dans le sens de l'écriture hébraïque. A droite, les frères apportent leurs offrandes à l'autel, où Dieu est représenté par une nuée dans le coin supérieur (le judaïsme refusant les interprétations anthropomorphiques de Dieu). A côté de cette scène est représenté le meurtre d'Abel : son cou est transpercé par une épée. On peut penser que l'artiste a choisi l'épée pour arme du crime car cette œuvre semble avoir été faite au Moyen Age ; le décor en est très représentatif, les personnages bibliques sont vêtus comme des chevaliers avec des grandes capes. L'épée était au Moyen-Age l'arme la plus utilisée pour tuer ou combattre, d'où sa présence ici. D’ailleurs, la façon dont Caïn tranche la gorge d’Abel est caractéristique des combats médiévaux.

Haggadah de Sarajevo,Barcelone (?), XIVe s. Musée national de Sarajevo.

Miniature réalisée par le rabbin Moïse Arragel entre 1422 et 1433, supervisée par le supérieur du couvent de Tolède (Bible d’Albe)

Est également employée la mâchoire d'âne de Samson, représentée par exemple ici dans une miniature flamande du XVe siècle, conservée au musée Condé de Chantilly.

Cette œuvre est d'inspiration judaïque. Samson était célèbre pour sa force et il a été juge des Hébreux. Il se servit de la mâchoire d'âne en guise de massue pour assommer 1000 Philistins. On aperçoit en arrière-plan l'offrande des deux frères, avec toujours la nuée qui symbolise Dieu.

Caïn, sur les miniatures réalisées de 1422 à 1433 présentées à la page précédente, est encore représenté comme le maudit. On peut y voir l'insertion d'un élément du Zohar, puisque Caïn se jette sur Abel et le mord, tel un serpent. Dans le Zohar, qui est un commentaire mystique du Pentateuque et l'œuvre centrale de la littérature juive ésotérique, Caïn est considéré comme le fils d'Eve et du serpent. On ne parle plus alors d'un assassinat, mais d'une morsure: “(...) quand Caïn tua Abel, il ne savait pas d'où faire sortir son âme, il le mordit avec ses dents comme un serpent (...)” Zohar ( I, 54b).

Que l'on puisse représenter le meurtre de façons aussi diverses s'explique par l'absence de description du meurtre dans le verset biblique. Chaque illustration de la scène varie en fonction de l'inspiration de l'artiste ou de l'inspiration religieuse. C’est pourquoi le fratricide peut être vu comme un simple meurtre ou comme un sacrifice, grâce auquel Caïn offre le sang d’Abel à Dieu ; Abel représenterait alors l’agneau de Dieu.

2 - Image de Caïn, le méchant, opposée à celle d'Abel, le juste :

Lors de l'épreuve des sacrifices, “Yahvé agréa Abel et son offrande”, au détriment de Caïn et de la sienne. Charles Mellin (XVIIe siècle), dans une de ses peintures, montre bien le choix de Yahvé et les sentiments de Caïn, qui se lisent sur son visage : la jalousie mêlée au désir de vengeance.

Peinture du XVIIIe s., exécutée par C. Mellin.(Nancy, musée historique lorrain)

Aucun jugement sur la valeur des sacrifices ne figure dans le texte biblique, où le choix de Dieu est en apparence sans motif. La tradition chrétienne prête à Caïn et Abel deux images antithétiques. Caïn représente le méchant et Abel le juste persécuté. Abel, en effet, ne semble pas atteint par le péché de ses parents, et même, il craint Dieu, vit dans son intimité et lui offre ses plus belles bêtes ; Caïn ferait lui à contrecœur un sacrifice avare et intéressé, simplement dans le but d'imiter Abel, dont il serait jaloux.

Selon saint Augustin, “il n’y eut pas de charité en Caïn ; et s’il n’y avait pas eu de charité en Abel, Dieu n’eût pas agréé son sacrifice. Tous deux ayant offert un sacrifice, l’un des fruits du sol, l’autre des petits de ses brebis, pourquoi, à votre avis, mes frères, Dieu a-t-il dédaigné les fruits de la terre et agréé les petits des brebis? Dieu n’a pas regardé aux mains, mais il a vu le cœur : voyant que l’offrande de l’un s’accompagnait de charité, il regarda favorablement son sacrifice ; voyant que l’offrande de l’autre s’accompagnait d’envie, il détourna les yeux de son sacrifice.” (Commentaire de la première épître de St Jean)

D’autres interprétations affirment que Yahvé préfère l’offrande d’Abel parce que c’est un pasteur, qui incarne “le Bon”, menant une vie analogue à celle des Hébreux de “la haute époque”, opposée à celle de Caïn qui représente les sédentaires cananéens, peuple qui travaille la terre (Dictionnaire de la Bible,André Marie Gérard).

3 - Caïn, figure du diable, du juif, opposé à Abel, figure du Christ :

On peut comprendre à partir du texte biblique la dichotomie entre Caïn le méchant et Abel le juste. Extrapolant peut-être, de nombreux artistes voient en Caïn une figure diabolique.

Pour le peuple juif, il incarne le diable ou le fils du serpent. En effet, Caïn serait né de l’union d’Eve et du serpent dans le jardin d’Eden. Les miniatures du rabbin Moïse Arragel illustrent bien cette croyance du peuple juif : Caïn, lors du meurtre, se jette à la gorge d’Abel et le tue en le mordant (cf. plus haut). Cette morsure symbolise celle du serpent, donc celle du Malin.

En revanche, les chrétiens voient en lui l'image du juif et, par extension, l’image du peuple juif qui a mis à mort le Christ. Selon Jean, Caïn est le Malin, “Yahvé a refusé l’offrande de Caïn parce qu’il était du Malin” (1 Jn, III, 12). Ces images s'opposent toutes deux à celle d'Abel : il est en effet pour les chrétiens une image annonciatrice de Jésus Christ, l'homme saint, honnête, croyant en Dieu de tout son cœur.

4 - Errance du maudit :

Après le meurtre qu’a commis Caïn, Dieu le chasse du sol fertile. Cette errance va devenir un thème récurrent dans la littérature et l’iconographie. Nous allons donc traiter deux exemples qui sont bien distincts. Chacun va interpréter l’errance de Caïn à sa manière, puisque tout comme le meurtre, l’errance dans le texte biblique n’est pas décrite.

Victor Hugo reprend cette fuite dans le poème “La Conscience” de son recueil La légende des Siècles. Le texte débute lorsque Caïn prend la fuite devant Dieu. Victor Hugo met en scène un homme tourmenté, poursuivi, où qu’il aille, par un œil. Accompagné de sa descendance, il erre et fuit la présence de Dieu. L’allitération en “f” au v.6 mime cette fuite. Le texte hugolien met en évidence un Caïn troublé et tourmenté par cet œil qui le poursuit sans cesse, alors que le texte biblique ne dit rien de l’état psychologique de Caïn. Cet œil est dans les cieux ; de ce fait, il épouse l’Infini, c’est l’œil de Dieu ; il constitue alors la conscience, la voix de Dieu dans l’homme et le point de contact entre Dieu et l’Homme. L’errance de Caïn est donc vue ici comme un tourment (cf annexe 1).

Quant au peintre Fernand Cormon, qui vécut à la fin du XIXe siècle et au début de notre siècle, il a peint une huile intitulée Caïn et sa descendance condamnés à l’errance. Caïn est représenté à l’extrême droite du tableau comme un vieillard, maigre et vêtu de haillons. Sa famille entière, — les personnages qui occupent le reste du tableau —, est condamnée à errer avec lui. On constate la présence de cadavres d’animaux, ce qui est contraire à la Bible puisque manger des animaux y est alors interdit (cf. Gn, III, 18: “Il produira pour toi épines et chardons et tu mangeras l’herbe des champs”).

Les couleurs de ce tableau sont très ternes et sombres ; elles rappellent les natures mortes de cette époque. Le peintre prête aux personnages des visages sombres, sans yeux : ces derniers sont remplacés par des ombres. Les couleurs font ressortir l’impression funèbre, macabre du tableau. L’errance de Caïn est vue ici comme un malheur éternel.

II - Caïn glorifié, image de la révolte :

Au XIXe siècle, de nombreux écrivains et poètes s’intéressent au mythe de Caïn et Abel. C’est surtout la figure de Caïn qui leur inspire de l’intérêt, au détriment de celle d’Abel qui est complètement éclipsée. Les artistes voient en Caïn une figure de la révolte contre Dieu. Certains y voient même celui qui prendra la place de Dieu au Ciel.

1 - La révolte contre l’injustice :

Si l’on interprète awon comme signifiant châtiment, punition, Caïn est une figure de l’insoumission et de l’insurrection contre Dieu.

“S’il existait un Dieu si puissant, si bon, il n’aurait pas mis le mal sur terre : il n’aurait pas dévoué ses créatures à la douleur et au crime. S’il n’a pu empêcher le mal, il est impuissant ; s’il l’a pu mais ne l’a pas voulu, il est barbare”.

Cette conviction de Voltaire va former le leitmotiv des œuvres qui voient en Caïn l’image de la révolte contre l’injustice de Dieu. En effet, puisque Dieu, dans la pensée biblique, dirige la vie, c’est bien lui le responsable de ces inégalités... Soit on accepte, soit on se révolte, comme Caïn. Georges Byron, poète anglais fait partie de ces poètes. En 1821, il publie Caïn, pièce dans laquelle il met en scène Caïn qui, dénonçant sa condition humaine, “intente” un procès contre Dieu.

“Et c’est donc là, la vie! travailler! Et pourquoi faut-il que je travaille? (...) parce que mon père n’a pu conserver sa place dans l’Eden. Qu’avais-je fait, moi? Je n’étais pas né (...) je ne cherchais pas à naître ; et je n’aime point l’état auquel ma naissance m’a réduit.[...] Ils n’ont qu’une réponse à toutes mes questions : “C’était sa volonté, et il est bon.” Comment le sais-je? Parce qu’il est puissant, s’ensuit-il qu’il soit bon? Je ne juge que par les fruits (...) et ils sont amers (...) ceux dont je dois me nourrir pour une faute qui n’est pas la mienne.”

Caïn, ici, ne comprend pas sa faute, faute qu’il rejette sur ses parents. Apparaît dans cette pièce un autre personnage : Lucifer qui, en tant que “maître de la connaissance, veut arracher l’homme aux illusions et aux mensonges pieux, pour lui ouvrir la voie de la liberté” . Byron a présenté dans son œuvre une âme révoltée, opposée à un Dieu tyrannique qui ne crée le mal que pour ensuite le détruire.

Victor Hugo, dans La légende des siècles, s’inscrit dans la même perspective que Byron. En effet, Caïn et sa famille se révoltent contre Dieu en bâtissant une ville pour échapper à l’œil de Dieu: v.55, “Sur la porte, on grava ‘Défense à Dieu d’entrer’”. v.50 “Et le soir, on lançait des flèches aux étoiles”. Ce dernier vers symbolise le défi des hommes envers Dieu (cf. annexe 1).

Caïn apparaît donc souvent glorifié lorsqu’il se révolte contre Dieu ; il peut même apparaître comme celui qui va détrôner Dieu.

2 - Caïn ,successeur de Dieu :

De cet homme révolté, certains auteurs font un nouveau Dieu, un Dieu plus parfait, moins injuste. Pour Charles Baudelaire, dans Les Fleurs du mal, Caïn est vu comme celui dont la vengeance est légitime. L’auteur accorde son amour à Caïn et repousse Abel (cf. annexe 2).

Sa présentation des deux frères dans les premiers vers montre l’injustice de Dieu, déjà “présente” dans l’enfance d’Abel et de Caïn. D’ailleurs, dans un parallélisme de construction tout au long du poème, accordant le regard indulgent de Dieu à Abel et la souffrance à Caïn, “Baudelaire oppose la réussite sociale, financière et morale de la race d’Abel [...] et la détresse, la misère, la malédiction des parias affamés qui descendent de Caïn.” Mais cette souffrance qu’endure Caïn est imprégnée de révolte. Dans la deuxième partie du poème, elle va aboutir au renversement de ce Dieu injuste avec la montée au Ciel de la race de Caïn :

“Race de Caïn, au Ciel monte,

Et sur la terre jette Dieu.”

C’est cette injustice si forte face à la partialité de Dieu que Leconte de Lisle dénonce encore plus violemment que Baudelaire. Ainsi, Caïn répond à Dieu qui lui demande de se prosterner :

“Je resterai debout! Et du soir à l’aurore

Et de l’aube à la nuit, jamais je ne tairai

L’infatigable cri d’un cœur désespéré.”

Cette révolte de Caïn a un but précis : renverser le Dieu tyrannique.

“Mon souffle

Un jour redressera la victime vivace

J’effondrerai des cieux la voûte dérisoire,

Je ferai bouillonner les mondes dans leur gloire

Et qui t’y cherchera ne t’y trouvera pas.”

Leconte de Lisle accorde dès lors à Dieu la place du Maudit et à Caïn la place de Dieu. Il rejette le meurtre et la faute sur Dieu lui-même. Mais Caïn sera le Dieu juste, que réclament les innocents. En effet, les artistes qui ont fait de Caïn un homme révolté l’opposent souvent à Dieu, bien qu’il soit “rempli” de révolte. Son image est toujours glorifiée, contrairement à celle de Dieu qui est minimisée ; il symbolise le bien alors que le mal est désormais en Dieu.

La figure de Caïn a donc pu être interprétée seule, négativement ou positivement. Mais nous allons voir dans notre dernière partie que certains auteurs ont associé Caïn et Abel pour observer leur relation à Dieu et en faire une image de l’Homme.

III - L’attitude des deux frères : image de l’âme humaine.

1- Vision de l’homme à travers Caïn et Abel : Philon d’Alexandrie .

Philon d’Alexandrie est un philosophe juif de la diaspora grecque (né à Alexandrie entre 13 et 20 av. JC.). Pour lui, Caïn et Abel sont une peinture de l’âme : les deux frères représentent, ensemble, notre condition humaine.

Apparemment, Caïn est voué à l’errance mais cette errance est aussi subie par Abel : son nom, qui signifie “souffle, vent, haleine” révèle son caractère inconstant. Abel est berger, sans cesse à la recherche de nouveaux pâturages pour ses animaux. Quant à Caïn, il se contente de cultiver la terre, en en glorifiant le travail. Or la glèbe a été maudite par Dieu au moment de la Chute.

Mais, quand Dieu refuse l’offrande de Caïn, celui-ci a “le visage abattu”. Pour la première fois, il ressent la faiblesse qu’il repoussait. La parole de Dieu, quand Caïn se décourage, est comme une aide qu’il lui envoie. Abel représente la “vanité”, le “miroir que Dieu tend à Caïn” (Lytta Basset). Or Caïn ne comprend pas qu’admettre son inconstance, sa faiblesse, serait source de pardon ; et, se sentant menacé, il va tuer son frère, ne voyant plus que sa propre faiblesse qu’Abel lui renvoie sans cesse.

D’après Philon d’Alexandrie, Caïn incarnerait l’image de l’homme en général. Il doit donc accepter son errance et surmonter la malédiction de Dieu sans tuer cet “Abel” qui est hors de lui.

Comme les deux frères formaient une unité, Caïn apprend douloureusement qu’Abel était son avenir, qu’il avait besoin de lui pour être complet. Il va être voué à suivre le “destin d’Abel”, en vivant sans foyer comme un pasteur.

Mais Philon nous montre que Caïn n’est pas vraiment condamné. Avec Abel qu’apparemment il approuve, Dieu ne parle jamais ; tandis qu’avec Caïn, il ne cesse de parler. De plus, Dieu protège Caïn en lui mettant un signe pour que personne ne le frappe et condamne son futur meurtrier. Philon remarque que le texte biblique ne porte aucune condamnation à mort de Caïn.

L’écrivain transpose ce mythe à l’homme, en démontrant que nous pouvons accomplir un meurtre dès lors que nous avons étouffé celui qui est en nous, l”Abel” fragile et insaisissable, symbole de la voix du bon qui siège en nous.

2 - L’épreuve des sacrifices : relation entre Dieu et les hommes.

Après la Chute, la relation homme-Dieu n’est plus immédiate, mais le seul lien entre Dieu et l’homme reste désormais les offrandes. Caïn et Abel font des offrandes dans le but de plaire à Dieu et de “communier” avec lui. Or, à cause de leurs offrandes, une sorte de rivalité s’installe entre eux. Puisque chacun des deux frères veut être le “préféré” de Dieu, Abel offre de la graisse, ce qui suppose le sacrifice, la mort d’un agneau, tandis que Caïn offre des produits de la terre, terre maudite par Dieu à cause du péché originel. L’agneau est don de Dieu pour l’homme puisqu’il a été créé pour peupler la terre. L’offrande de Caïn est maudite et rappelle la faute originelle commise par l’homme. Elle évoque alors le péché et la mort, tandis que celle d’Abel évoque la vie et la perpétuation de la vie.

Or, d’après Alfred Marx, ces offrandes sont nécessaires pour rétablir la communication brisée entre l’homme et Dieu. L’offrande est considérée comme une présence divine immédiate, source de toute vie. Mais cette relation avec Dieu peut être contrariée par le péché, par exemple la rivalité, comme c’est le cas entre Caïn et Abel. Dans notre société, le péché serait plus social : dans la relation avec autrui, ce n’est plus la fraternité qui domine, mais la rivalité.

3 - Analyse psychanalytique d’Eugen Drewermann :

Eugen Drewermann, dans son ouvrage Strukturen des Bösen (trad.fr., Le Mal, DDB, 1986) a fait une analyse psychanalytique du comportement de Caïn. En fait, le drame de Caïn et Abel se déroule à l’intérieur de l’homme. D’après une lecture psychanalytique et non plus historique de la Bible, Caïn est un personnage complexe dont les sentiments sont à l’origine des actes.

“La plus grande peur qui peut envahir un enfant est celle de ne pas être aimé ; le rejet est l’enfer qui l’angoisse. Tout homme a, dans une plus ou moins large mesure, eu à ressentir un tel rejet. Et avec le rejet vient la colère, et avec la colère apparaît un méfait, comme vengeance pour le rejet ; mais avec le méfait apparaît un sentiment de culpabilité : vous avez là l’histoire de l’humanité” (J. Steinbeck) ... et celle, en particulier, de Caïn et Abel. Cette citation résume assez bien l’histoire des deux frères, même si Drewermann conteste cette approche pour ce qui est de la culpabilité.

Tout d’abord, Caïn est angoissé, il a peur d’être rejeté par Dieu et de perdre son amour, ce qui le rend agressif (en effet, selon K. Horney, l’agressivité apparaît comme une réaction de réponse à la peur). L’épreuve des sacrifices aurait servi à se prémunir de cette angoisse. Abel se protège de Dieu et accepte la soumission envers lui. Mais Caïn et son offrande sont rejetés. Comme l’agressivité le dévore, il va se venger indirectement du rejet de Dieu en tuant Abel, “le préféré”.

Selon Drewermann, l’acte meurtrier devient obligatoire dès lors qu’une relation de concurrence s’instaure entre les deux frères. Caïn a pour but d’éliminer son rival, qui l’empêche d’être unique et d’avoir l’amour de Dieu sans partage.

Le conflit entre Caïn et Abel est symbolique de mécanismes psychologiques qui apparaissent à certaines étapes du développement de chaque individu : situation pré-œdipale, conflits entre aîné et cadet pour la possession sans partage de l’amour parental. Il s’agit bien d’un mythe à portée universelle.

 

CONCLUSION:

 

Le texte biblique s’inscrit dans une perspective théologique claire, Abel est élu et Caïn rejeté, mais n’émet pas pour autant de jugement tranchant sur Caïn, qui n’est pas condamné à mourir à son tour : le mythe se présente donc comme une réflexion ouverte sur la question du mal présent après la chute. Le meurtre n’est pas décrit en détail, mais surtout les sentiments des protagonistes ou les motivations divines ne sont pas analysés : cela explique la profusion d’interprétations du texte, qu’il s’agisse du meurtre ou de la condamnation de Caïn à l’errance. Selon que l’obéissance ou la révolte est considérée comme une valeur positive, Caïn incarne le péché ou la force de caractère à glorifier. Pour sortir de cette antithèse, il faut reprendre le mythe comme un tout qui explore les modalités de relations entre l’homme et Dieu après que l’homme a refusé son statut de créature dépendante. On comprend dès lors la place liminaire de ce récit dans la Bible.

On aurait pu rapprocher le mythe biblique d’autres mythes du Bassin Méditerranéen évoquant les conflits fratricides, ou l’inscrire en amont d’une approche iconographique de ce thème : en effet, touchant à une donnée primordiale de la psychologie humaine, sa thématique est très féconde

Source : http://www.sources-chretiennes.mom.fr/mythes_bibliques/cain_abel.htm

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