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Hauts Grades

Chevalier ou Citoyen dans les hauts grades

17 Mai 2012 Publié dans #hauts grades

Par référence à ce qu’elle appelle la Tradition, la franc-maçonnerie des hauts grades érige ses membres en chevaliers. Ainsi la franc-maçonnerie crée des chevaliers.

Au XXIème siècle, on rencontre donc, au rite écossais ancien et accepté, des chevaliers d’Orient, des princes de Jérusalem, des chevaliers d’Orient et d’Occident, des souverains princes Rose+Croix, des grands Pontifes ou sublimes écossais dits de la Jérusalem Céleste, des chevaliers prussiens ou Noachite, des chevaliers Royal Hache ou princes du Liban, des chevaliers du serpent d’airain, des chevaliers du Soleil, des chevaliers du soleil grands maîtres de la lumière et grands écossais de Saint-André d’Ecosse et patriarche des croisades, des chevaliers Kadosh ou chevaliers de l’aigle blanc et noir, des grands inspecteurs-inquisiteurs et commandeurs, des chevaliers de Saint-André sublimes princes du royal secret, des souverains grands inspecteurs généraux. Le rite français n’est pas en reste avec ses chevaliers maçons. Bref, objectivement, la franc-maçonnerie génère une aristocratie dans ses hauts grades.

On sait que dans l’histoire, la chevalerie organisée en ordres procède d’une tradition chrétienne concomitante de ses origines. On a pu recenser l’ordre du Saint-Sépulcre de Jérusalem (1099), l’ordre Hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem ou ordre Souverain de Malte (1113), l’ordre du Temple (1118), l’ordre de Calatrava (1158), l’ordre de Saint-Jacques-de-l’épée (1170), l’ordre de Montjoie (1175), l’ordre d’Alcántara (1177), l’ordre Constantinien de Saint-Georges (1190), l’ordre Teutonique (1198), l’ordre de Saint-Lazare de Jérusalem et Notre-Dame du Mont Carmel (1200), l’ordre de Saint-Georges d’Alfama (1201), l’ordre des Chevaliers Porte-Glaive (1202), l’ordre de Dobrin (1216), l’ordre de Sainte-Marie d’Espagne (1272), l’ordre de Montesa (1317), l’ordre du Christ du Portugal (1319), l’ordre de Saint-Georges de Hongrie (1326), l’Ordre Très Noble de la Jarretière (1348), l’ordre des Chevaliers de la Noble Maison de Saint-Ouen ou Chevaliers de l’Etoile (1351), le Très Honorable Ordre du Bain (1399), l’ordre du Dragon (1408), le Noble Ordre de la Toison d’Or (1430), l’ordre de l’Eléphant (1462), l’ordre de Saint-Michel (1469), l’ordre de San Stefano (1561), l’ordre des Saint-Maurice-et-Lazare de Savoie (1572), l’ordre du Saint-Esprit (1578),le Bailliage d’Utrecht de l’Ordre Teutonique (1580), l’ordre Très Ancien et Très Noble du Chardon (1687), l’ordre Royal et Militaire de Saint-Louis (1693), l'ordre de la Légion d’Honneur (1802).

Dès le XIIIe siècle, d’importants princes et souverains ont créé des ordres de chevalerie laïcs, afin d’exalter la noblesse et de perpétuer les valeurs chevaleresques. En réalité, ces nouveaux ordres n’ont d’autres buts que d’asseoir l’autorité des monarques, en regroupant autour d’eux un cercle de nobles dévoués à leur cause. Ces différents ordres vont ensuite se développer, se transformer, jusqu’à devenir bien plus tard des distinctions de mérite ou des décorations, qui n’ont plus aucun rapport avec leurs buts d’origine. Par la suite, à partir du XVIe siècle, des ordres de chevalerie purement honorifiques verront le jour, ne gardant plus qu’un très lointain rapport avec l’idée première de la chevalerie mais constituant une aristocratie.

La chevalerie maçonnique, une discrimination sociale ?

Au XVIIIème siècle, aux origines de la maçonnerie, la chevalerie des hauts grades participe tout naturellement d’une discrimination sociale et politique : "... (La multiplication des Hauts-grades) participait d’un souci de nature élitiste peu compatible avec les principes de bases de la franc-maçonnerie. Force est d’admettre que, précisément en cette ère des Lumières, le développement de ces "hauts grades" correspondait à une certaine réticence de la part des adeptes issus de la noblesse ou du haut clergé à entretenir des rapports fraternels et familiers sur un pied d’égalité avec des membres du tiers état que leur tradition leur avait toujours fait considérer comme socialement inférieurs" -
Robert Kalbach, Aristocratie des Hauts-Grades in L’Ordre maçonnique p. 296.

Ou encore : "La fraction de la société française où la franc-maçonnerie s’est introduite et propagée est étrangère à toute forme d’égalité entre des personnes de rangs différents, et en vérité elle n’a que faire d’une institution qui lui propose de représenter des ouvriers du bâtiment, même s’ils sont hautement qualifiés et travaillent sous l’égide du roi Salomon… La société du XVIIIème siècle est figée en castes, qui se côtoient certes, mais ne se mélangent pas, aussi était-il nécessaire que la franc-maçonnerie française s’adapte à la structure de la société française. La solution adoptée consista à ajouter aux trois degrés venus d’Angleterre une série de grades ou de degrés dotés de titres qui reflètent la situation sociale des adeptes"- Michel Brodsky, préface à Irène Mainguy - Symbolisme des grades de perfection et des Ordres de Sagesse.

D’autre part, "Ramsay (1735/1736) assignait à l’ordre, de manière péremptoire et sans grande justification historique, des origines templières voire procédant de l’Ordre des Chevaliers de Saint Jean de Jérusalem. Ce faisant, Ramsay offrait aux francs-maçons français des classes supérieures de la noblesse ou du clergé, une généalogie moins plébéienne que celle d’ouvriers du bâtiment, fussent-ils salomoniens, et simultanément les confortait dans l’aspiration à une maçonnerie des hauts-grades bien plus en accord avec les structures de la société civile de leur temps " - Robert Kalbach - L’Ordre maçonnique.

La tradition chevaleresque en maçonnerie, une sublimation des valeurs ?

La chevalerie est venue à afficher des valeurs qu’elle revendique et porte en étendard au nom du christianisme : "L’ordre de chevalerie, antique et originel, n’a pas d’autre organisation … que le respect exigé de chacun des préceptes religieux et moraux qui fondent l’état de chevalerie : fidélité à Dieu et à l’Eglise, piété, sacrifice de soi, service des pauvres, des faibles et des opprimés, générosité et noblesse du cœur, droiture et loyauté, honneur, respect et service des dames, actions justes au service du droit, du roi ou de son suzerain".

Dans la Franc-maçonnerie moderne, les chevaliers affichent et cultivent ces valeurs : "La Chevalerie est née d’elle-même. Aucun acte souverain ne la créa. Elle est moins une situation qu’un idéal. Au Moyen-Age, cet idéal était celui du christianisme. A la vérité le chevalier est un combattant qui engage sa personne et ses ressources au service d’une cause qu’il considère comme affectée d’un caractère suprême. Porter en soi les qualités humaines de droiture, d’amour du bien, du vrai et du beau, d’ardeur militante et d’altruisme et se dédier corps et âme, au triomphe de la cause qui paraît la plus digne d’être embrassée par l’humanité en quête de perfectionnement, tel est le chevalier" -
Pierre Mollier, In Souverain Chapitre Métropolitain à l’Orient de Paris.

"Le XVIIIème s. est un siècle charnière entre la société traditionnelle et la modernité. La maçonnerie des hauts grades va se révéler comme un véritable conservatoire qui préserve dans le huis clos des loges tout un patrimoine symbolique - chevaleresque et hermétique - que la société moderne va balayer ailleurs. Aujourd’hui, beaucoup, notamment parmi les francs-maçons, sont décontenancés par les rituels des hauts grades. En fait, cette matière multiforme et un peu insaisissable ne nous semble pouvoir être comprise que si l’on considère que c’est un véritable cycle légendaire qui s’est constitué en plein Siècle des Lumières. Il faut appréhender ses textes comme les romans de chevalerie du Moyen-âge. De grade en grade, les frères apprennent des secrets nouveaux sur la geste de Salomon, d’Hiram et de leurs disciples : les Grands Élus. Mais, sous un habillage vétéro-testamentaire, le Salomon des Maçons est un proche cousin du roi Arthur. Les Grands Élus sont en fait les gardiens intemporels de la Tradition Primordiale. Les légendes qui sont révélées aux frères, souvent bien éloignées des sources bibliques, sont plus soucieuses d’enseignement symbolique que de cohérence historique ou scripturaire. Au travers de l’histoire mythique des trois temples, Jérusalem est le lieu géométrique - et magique - où se reflète, pour les cherchants, l’espace d’une cérémonie, les grands archétypes spirituels qui hantent la psyché humaine. Aujourd’hui comme hier, les rituels du Souverain Chapitre Métropolitain (Le Rite français) nous invitent à vivre le roman d’une quête qui est d’abord le Roman de Jérusalem" -
Pierre Mollier ibid.

Prenons l’exemple du chevalier d’Orient et d’Occident au 17ème grade : "Ce grade évoque l’époque de la naissance de la Chevalerie née au milieu de l’anarchie et de la tyrannie du régime féodal. Elle a consacré le culte des affections généreuses et des sentiments magnanimes. Elle a érigé quelques-uns des principes qui ont relevé l’espèce humaine courbée sous le joug de l’ignorance et de la barbarie : celui de la défense du faible et de l’opprimé ; celui qui adoucit le plus promptement les mœurs : l’amour respectueux de la femme, la générosité qui ne connaît plus d’ennemi quand il est désarmé ou à terre. Elle a valorisé cette maxime qui résume toute la morale : Fais ce que dois, advienne que pourra" - Jean-Pierre Bayard, Symbolisme maçonnique des hauts grades - t. II, p. 70).

Chevalier ou Citoyen ?

La société moderne que la franc-maçonnerie du Grand Orient De France revendique de construire au XXIème siècle peut-elle s’accommoder de tels parangons ? Elle se veut républicaine, laïque, égalitaire en droits, fondée sur les principes proclamés par la Révolution et affichés aux frontons de nos constitutions.

Dès 1791, elle dispose que "Il n’y a plus ni noblesse, ni pairie, ni distinctions héréditaires, ni distinctions d’ordres, ni régime féodal, ni justices patrimoniales, ni aucun de titres, dénominations et prérogatives qui en dérivaient, ni aucun ordre de chevalerie" … que "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits".

Est-il encore judicieux et nécessaire aujourd’hui que cette franc-maçonnerie cultive et entretienne une tradition chevaleresque obsolète à forte connotation religieuse chrétienne et assure la pérennité d’une aristocratie à vocation élitiste inégalitaire ?

Ne serait-il pas plus urgent et utile à son projet de produire des citoyens laïques, armés pour construire un avenir ouvert à toutes les formes de pensée et de culture ?

Source : http://www.troispoints.info

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