Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Hauts Grades

Clausewitz et "De la guerre"

28 Novembre 2010 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #perso

C’est en 1975 que le général Colin Powell, alors étudiant au War College, a lu pour la première fois le traité de Carl von Clausewitz intitulé De la guerre. À ses dires, « ce fut comme si un rayon de lumière avait surgi du passé, illuminant toujours les dilemmes des militaires d’aujourd’hui ». Plus récemment, un autre brillant officier militaire, le général Sir Rupert Smith, a cité Clausewitz pas moins de dix fois dans son ouvrage influent, L’utilité de la force.

Il va sans dire que les témoignages d’appréciation du livre magistral de Clausewitz, De la guerre, abondent. Le général Helmuth von Moltke a déjà déclaré que les seuls livres dignes de son intérêt étaient L’Illiade d’Homère, la Bible et De la guerre. Pendant l’entre-deux-guerres (1918-1939), deux colonels britanniques ont à leur tour vanté Clausewitz. J. F. C. Fuller a écrit que Clausewitz était l’égal de Copernic, de Newton et de Darwin. T. E. Lawrence a louangé l’ouvrage de Clausewitz, affirmant qu’il était de loin supérieur à tout autre et qu’il l’avait inspiré de manière subconsciente dans sa propre réflexion.

Plus tard, deux des théoriciens stratégiques les plus influents de l’après-Seconde Guerre mondiale ont déclaré que personne ne connaissait mieux que Clausewitz le sujet de la guerre et du conflit. Bernard Brodie a en effet tiré la conclusion suivante : « Son livre n’est pas seulement le livre le plus extraordinaire mais le seul livre vraiment remarquable traitant de la guerre. » Colin S. Gray compare Thucydide, Sun Tzu et Clausewitz et préfère sans équivoque ce dernier à ses deux prédécesseurs. En 1995, le philosophe britannique W. Gallie écrivait que De la guerre était le premier et, à ce jour, le seul livre d’envergure intellectuelle exceptionnelle au sujet de la guerre.

L’objet de ces louanges, le général Carl von Clausewitz (1780-1831), est entré dans l’armée prussienne en 1792. Il a combattu les forces révolutionnaires françaises et les armées napoléoniennes jusqu’à la bataille de Waterloo, en 1815, participant à plusieurs grandes batailles, dont celle d’Iéna et celle dite des Nations. Affichant un goût particulier pour la philosophie, il lisait avec voracité, et ses champs d’intérêt dépassaient largement le domaine de l’histoire militaire. En 1818, il a été nommé directeur de l’Académie prussienne de la guerre à Berlin et il a rédigé De la guerre pendant son directorat. Cet ouvrage, le plus beau fleuron de son œuvre, jouit d’une influence énorme depuis. Il ne serait pas exagéré d’affirmer que les idées de Clausewitz coulent comme une rivière souterraine dans le paysage de la pensée militaire moderne.

Manifestement, c’est la teneur du raisonnement de Clausewitz qui lui donne son importance, non seulement pour la doctrine militaire, mais également pour la théorie stratégique. Au XXIe siècle seulement, pas moins de sept livres parus en anglais traitent exclusivement ou en profondeur de cette question.

En 2001, Michael Handel publie la troisième édition de Masters of War: Classical Strategic Thought. Il y compare Sun Tzu, Clausewitz et le Suisse Jomini, reléguant ce dernier à l’histoire, considérant à juste titre qu’il n’est plus pertinent aujourd’hui. Handel avance également que Sun Tzu enseignait comment conduire la guerre de façon efficiente, alors que Clausewitz a démontré comment la conduire de façon efficace.

La même année a paru A History of Military Thought: From the Enlightenment to the Cold War d’Azar Gat. Cet ouvrage revêt une valeur exceptionnelle pour deux raisons. Tout d’abord, il compare la pensée de Clausewitz à l’école militaire des Lumières (1687-1789) et examine la profonde influence que ce dernier a exercée aux XIXe et XXe siècles. Ensuite, Gat traite de toute cette époque dans le contexte de l’histoire intellectuelle. Le positivisme, le romantisme, le darwinisme social, le marxisme, le fascisme et le libéralisme sont tous liés à la manière dont a été façonnée l’histoire militaire depuis 300 ans. Cet ouvrage est incontournable pour quiconque souhaite comprendre Clausewitz dans le cadre de l’histoire intellectuelle.

En 2002, une spécialiste allemande, Beatrice Heuser, a publié Reading Clausewitz, un livre portant non seulement sur la lecture des écrits de Clausewitz, mais également sur l’interprétation que d’autres en ont faite. Elle dégage tous les grands thèmes abordés par Clausewitz et décrit comment différentes personnes ont interprété Clausewitz, à commencer par les maîtres allemands de la guerre de la fin du XIXe siècle jusqu’aux stratèges de l’ère nucléaire, en passant par Lénine et Mao Zedong. Heuser jette un œil critique sur ces interprétations, tout en clarifiant pour le lecteur certaines des idées les plus difficiles de Clausewitz.

Deux ans plus tard, l’Australien Hugh Smith a fait paraître On Clausewitz: A Study of Military and Political Ideas. Ce livre aux allures de manuel scolaire est rédigé en langage clair et est très bien structuré. Smith y expose les idées du militaire prussien dans le cadre de la transformation de la guerre qui s’est produite à l’époque, puis il en examine la pertinence aujourd’hui. Il aborde de façon éclairée l’interaction entre la politique et la guerre et démontre largement la pertinence contemporaine de Clausewitz.

Enfin, en 2007 ont paru quatre nouveaux livres qui, ensemble, étudient en profondeur la pensée de Clausewitz. Clausewitz and the State (1976) de Peter Paret, sans doute la meilleure biographie de Clausewitz rédigée en anglais, a été rééditée, et sa préface a été révisée de fond en comble. Dans Clausewitz’s Puzzle, le spécialiste allemand de l’œuvre clausewitzienne Andreas Herberg-Rothe examine d’un point de vue philosophique certains des principaux thèmes de Clausewitz. Le premier postulat d’Herberg-Rothe est que la théorie politique sur la guerre de Clausewitz découle de son expérience personnelle des batailles d’Iéna, de Borodino et de Waterloo ainsi que de son étude de ces batailles.

Les deux derniers des sept ouvrages ont été rédigés ou codirigés par le remarquable historien britannique Hew Strachan. Carl von Clausewitz’s On War: A Biography fait partie d’une série de livres marquants qui comprend des études d’ouvrages tels que La république de Platon, La richesse des nations d’Adam Smith et Le prince de Machiavel. Ce seul fait témoigne encore une fois de l’importance que revêt Clausewitz encore aujourd’hui. Le but de Carl von Clausewitz’s On War est de faire comprendre les origines du raisonnement de Clausewitz, son évolution et les différentes formes qu’il prend dans son livre le plus important. Selon Strachan, chaque génération a lu Clausewitz d’une façon différente, mais pas nécessairement inexacte. Strachan conseille vivement de considérer De la guerre comme une œuvre inachevée (Clausewitz est décédé avant les révisions définitives), « comme une source de joie plutôt que de frustration. Son auteur n’a jamais cessé de s’interroger, non seulement sur ses propres conclusions, mais également sur les méthodes grâce auxquelles il les a tirées»

Codirigé avec Andreas Herberg-Rothe, l’autre livre de Strachan publié en 2007, Clausewitz in the 21st Century, enrichit énormément les études clausewitziennes. Il se compose de chapitres rédigés par 16 éminents spécialistes britanniques, allemands, américains, français, néerlandais et argentins. Ces derniers montrent tous à quel point les écrits de Clausewitz demeurent utiles à notre siècle. Trois chapitres se révèlent particulièrement intéressants : « Clausewitz and the Non-Linear Nature of War: Systems of Organized Complexity » d’Alan Beyerchen, « Clausewitz and the Privatization of War » d’Herfried Münkler et « Clausewitz and Information Warfare » de David Lonsdale. L’article de Beyerchen montre de façon concluante que Clausewitz avait anticipé la plupart des discussions actuelles au sujet de la théorie des systèmes, de la théorie de la complexité et de leurs liens avec la guerre. Münkler pousse plus loin cette argumentation en établissant que la théorie de Clausewitz avait prévu la possibilité des soi-disant « nouvelles guerres » d’aujourd’hui dans une mesure beaucoup plus grande que ne l’ont reconnu Martin Van Creveld (The Transformation of War) et Mary Kaldor (New and Old Wars). Lonsdale, quant à lui, réfute les arguments des partisans de la révolution dans les affaires militaires qui ont affirmé que Clausewitz est moins pertinent depuis que la technologie peut « lever le brouillard de la guerre » et permettre d’éviter presque toute effusion de sang.

Ces sept ouvrages nous fournissent assurément les moyens de mieux comprendre la théorie de la guerre de Clausewitz et la manière dont cette dernière continue de nous éclairer sur les conflits armés de notre époque. Tous se penchent sur l’assertion de Clausewitz selon laquelle, bien que le caractère de la guerre varie inévitablement avec l’époque, sa nature demeure inchangée. Sur le plan existentiel, il s’agit d’un acte de violence dont l’objectif est de contraindre l’adversaire à exécuter notre volonté, alors que sur le plan instrumental, c’est le prolongement de la politique, mais par d’autres moyens. Quoi qu’il en soit, il m’apparaît que ces ouvrages présentent deux lacunes qui font obstacle à une compréhension complète de Clausewitz. La première a trait au contexte intellectuel de cette période et à la manière dont ce contexte a façonné la pensée de l’auteur prussien. La seconde porte sur l’étude trop incomplète de la double nature de la stratégie que Clausewitz a été le premier à relever.

Dans plusieurs de ces textes, on reconnaît que Clausewitz a subi l’influence du mouvement romantique (1770-1840), mais chacun accorde autant de poids, sinon davantage, aux Lumières et à la science newtonienne. Au contraire, je crois que le romantisme a influencé la pensée de Clausewitz d’une façon beaucoup plus profonde. Cette influence contribue à expliquer, d’une part, son concept de la guerre absolue et son rapport à la guerre réelle et, d’autre part, sa conception de la guerre en tant que phénomène non linéaire.

Aucun des auteurs dont il est question dans le présent article ne semble avoir pris connaissance des études récentes et particulièrement approfondies sur le romantisme. L’étude des travaux d’Isaiah Berlin, de Jacques Barzun, de Terry Pinkard et, plus encore, de Frederick Beiser et de Manfred Frank s’impose pour qui cherche à comprendre à fond ce mouvement paneuropéen et son rapport intellectuel au théoricien prussien.

En ce qui touche la portée du romantisme, Isaiah Berlin considère le mouvement comme le tournant révolutionnaire de l’histoire de la pensée occidentale. Selon cet éminent historien et intellectuel, le premier virage se serait produit à la fin du IVe siècle avant J.-C., lorsque les écoles de philosophie d’Athènes ont cessé d’estimer que l’individu ne pouvait se concevoir que dans le seul contexte de la vie sociale. D’abord entrepris par Machiavel, le second virage tient à la reconnaissance d’une division entre les vertus naturelles et les vertus morales, selon l’hypothèse que les valeurs politiques, sans être purement différentes de l’éthique chrétienne, peuvent tout de même, en principe, se révéler incompatibles avec cette dernière. Le troisième grand virage – et le principal, de l’avis de Berlin – s’est produit vers la fin du XVIIIe siècle, provoqué au premier chef par l’Allemagne. Toujours selon Berlin, le romantisme a produit de vastes et incalculables effets, notamment les postulats mêmes qui sous-tendent la pensée occidentale5.

Avant la bataille d’Iéna (1806), Clausewitz a sans contredit lu très attentivement certains des principaux artistes et philosophes romantiques, en particulier Hölderlin, Schiller et Goethe. Par la suite, au cours de son « assignation à résidence » en France, Clausewitz a habité avec l’auteure romantique Madame de Staël. Il a alors fait la connaissance de Wilhelm Schlegel, une figure dominante du mouvement, avec lequel il s’est lié d’amitié. À son retour à Berlin, en 1808, il s’est joint au Symposium germano-chrétien, dont la liste des participants constitue un véritable bottin mondain du romantisme allemand. Plus tard, lorsque Clausewitz est revenu à Berlin (de 1818 à 1830) pour prendre, cette fois, la direction de l’Académie militaire, il a fréquenté d’autres grands représentants du mouvement romantique, dont Georg Wilhelm Friedrich Hegel.

Dans son ouvrage intitulé De la guerre – Une histoire du combat des origines à nos jours, John Lynn évalue l’influence qu’ont eue sur Clausewitz ces philosophes et ces artistes allemands. Il conclut que, même si aucun individu n’a façonné à lui seul le romantisme militaire, Clausewitz a nettement dominé à cet égard, au point d’éclipser presque totalement les collaborateurs de second plan.

Les romantiques ont rejeté ce qu’ils considéraient comme la rationalité desséchée des Lumières et le goût marqué de cette époque pour l’empirisme et le matérialisme. Par exemple, le philosophe Friedrich Schelling a mené une guerre en règle contre la science mécaniste du XVIIIe siècle. Les romantiques cherchaient en outre une solution philosophique au dualisme inhérent au paradigme cartésien de la nature qui dominait alors. Ils ont ainsi transposé sur le plan philosophique la vision romantique de l’intégration ultime de toutes les particularités ou bifurcations de la réalité grâce à la totalité concrète et dynamique du « concept » (en allemand, Begriff). Le terme concept désignait l’objet et l’essence d’une chose, sa finalité formelle. Pour les romantiques, le concept constituait l’objet de l’expression artistique au même titre que de l’analyse philosophique et scientifique, ce qui englobait à la fois l’universel et l’individuel. Le concept était fondateur, et toute chose était ce qu’elle était par son action : le concept était immanent à la chose et se révélait en elle.

Cette perspective séduisait énormément Clausewitz, qui cherchait à résoudre son propre problème théorique. Il avait établi qu’il existait deux types de guerre : la guerre illimitée et la guerre limitée. Toutefois, cette théorie exigeait que ces deux types de guerre soient unifiés d’une quelconque façon, subsumés dans un ensemble plus vaste, non dualiste. Son concept de la guerre absolue, son Begriff, s’est révélé la solution. Peu importe qu’une guerre soit plus ou moins limitée, son essence demeure telle qu’elle s’exprime par le concept. Et cette essence est ce que Clausewitz appelle la « merveilleuse trinité », constituée d’abord par la violence, la haine et l’hostilité, qui doivent être considérées comme une force naturelle brute; ensuite, par le jeu du hasard et de la probabilité, où l’esprit a toute liberté de vagabonder; enfin, par son élément de subordination, en tant qu’instrument politique qui l’assujettit à la seule raison.

Cependant, la pertinence de Clausewitz pour le lecteur contemporain tient davantage au fait que les romantiques considèrent la science comme entièrement organique. Au concept du mécanique, ces derniers ont substitué celui de l’organique, qu’ils ont érigé en principe directeur afin d’y intégrer la nature. Ils n’excluaient pas pour autant l’explication mécanique et reconnaissaient que cette dernière se justifiait pleinement pour « l’ensemble des parties qui constituaient un tout », mais que, sur le plan du tout lui-même, elle n’était pas valable. Cet organicisme était en outre naturellement évolutif, diachronique plutôt que nomologique. Une telle perspective a profondément influencé la conception que les romantiques avaient de l’histoire et a d’ailleurs mené à l’émergence de l’historicisme, une vision de l’histoire qui sous-tend De la guerre du début à la fin. Pour les biologistes romantiques tels que Goethe, la compréhension esthétique de la totalité de l’organisme ou de l’ensemble du milieu naturel en interaction constituait une étape préliminaire nécessaire à l’analyse scientifique de chacune des parties : en art comme en science, la compréhension du tout devait précéder celle des parties. Voilà exactement la façon dont Clausewitz concevait la guerre :

« La guerre devrait être conçue comme un tout organique dont on ne peut séparer les parties, de telle sorte que chaque action individuelle contribue à l’ensemble et s’organise elle-même à l’intérieur du concept central. »

Cette conception organique de la guerre signifiait que cette activité était partie intégrante d’un système d’activité humain, qu’elle représentait une activité sociale. Il s’agissait là d’un système non pas compliqué mais complexe et, comme tout système complexe, il était non linéaire :

« La guerre appartient à l’univers de la vie sociale. La guerre n’est pas une activité de la volonté s’exerçant sur une matière inerte comme les arts mécaniques ou sur un sujet vivant mais passif, prompt à céder, tels l’esprit et les sentiments humains ou les beaux- arts, mais bien contre une force vivante et réactive. »

Sur plusieurs aspects importants, la science romantique a anticipé l’investigation actuelle de la théorie de la complexité. Très manifestement et très consciemment, Clausewitz s’est heurté à ce que le mathématicien américain Warren Weaver a appelé la « complexité organisée ». Alan Beyerchen est également de cet avis. Il soutient que De la guerre est imprégné de l’idée selon laquelle chaque guerre est un phénomène intrinsèquement non linéaire. Clausewitz saisit sans l’ombre d’un doute que la recherche de solutions exactes et analytiques ne cadre pas avec la réalité non linéaire des problèmes que soulève la guerre.

Examinons maintenant la deuxième lacune qui gêne notre compréhension de Clausewitz et penchons-nous sur son traitement sophistiqué de la stratégie, qu’il définit avec une élégante simplicité comme le recours aux combats pour les fins politiques de la guerre. On s’entend pour dire que, selon Clausewitz, il existe deux types de guerre. Le premier type établit des objectifs qui ne peuvent être atteints que par la défaite complète et la soumission des forces militaires de l’opposant. Quant au second type, plus limité, il exige simplement que l’opposant soit conduit vers la table de négociations. Toutefois, ce que l’on saisit beaucoup moins bien, c’est la façon dont Clausewitz explique en quoi cette dualité influence la stratégie.

Dans le cas d’une guerre illimitée, il affirme :

« La forme absolue de la stratégie comporte une foule d’interactions, puisque les combats, dans leur globalité, sont reliés de façon générale. À la lumière de toutes ces caractéristiques intrinsèques de la stratégie, nous estimons qu’il n’y a qu’un seul résultat qui compte : la victoire finale. En ce qui a trait à la guerre illimitée, nous ne devons jamais perdre de vue que la fin couronne l’œuvre. À l’intérieur du concept de guerre illimitée, la stratégie est indivisible et ses composantes, les victoires individuelles, n’ont de valeur que par ses relations avec l’ensemble. »

Lorsque les objectifs politiques sont moins absolus, la guerre est limitée, et il convient d’utiliser un système stratégique complètement différent. Toujours selon Clausewitz :

« À l’opposé du concept de stratégie illimitée, il existe une autre vision, non moins extrême, selon laquelle la guerre se compose de succès distincts, chacun relié au suivant, à la manière d’un match constitué de plusieurs jeux. Les jeux précédents n’ont pas d’effet sur le dernier. Tout ce qui importe, c’est le compte final, et chaque résultat distinct représente une contribution au tout. »

Clausewitz conclut cette analyse des deux types de stratégies en décrétant qu’il convient d’agir en ayant pour principe de ne faire appel qu’à la force nécessaire et de ne viser que les objectifs militaires suffisants pour la réalisation des enjeux politiques en cause.

Durant tout le XIXe siècle, la doctrine militaire de l’Occident a mis l’accent sur le premier type de stratégie cerné par Clausewitz. Résultat : une recherche constante de la bataille décisive, sans égard à l’objectif politique. Toutefois, au début du XXe siècle, un théoricien allemand du nom de Hans Delbrück affirmait : « [En] m’appuyant sur l’enseignement de Clausewitz, j’ai établi qu’il existe une double nature de la guerre et donc également de la stratégie. La première stratégie est celle de l’annihilation : elle a pour but exclusif la destruction des forces militaires ennemies. La seconde peut être qualifiée de bipolaire. Outre le combat, elle vise un certain nombre d’autres objectifs. » Les lecteurs de Delbrück n’étaient cependant pas très nombreux et, à tout prendre, le XXe siècle a adhéré au concept de la stratégie en tenant pour acquis qu’il consistait à rechercher la victoire décisive au combat, quels que soient les objectifs politiques fixés. Si, bien entendu, ce point de vue se justifiait dans le cadre des deux guerres mondiales, ce n’était décidément pas le cas en Corée ni au Vietnam, par exemple. De plus, avec l’avènement des armes nucléaires, des théoriciens de la stratégie comme Bernard Brodie, Henry Kissinger et Colin Gray ont entrepris d’élaborer des concepts de guerre limitée inspirés du second système stratégique de Clausewitz.

En cette époque de l’après-guerre froide, il ne fait aucun doute que la stratégie de l’annihilation pourrait un jour ou l’autre se révéler utile mais, vu le contexte de sécurité géostratégique qui prévaut à l’heure actuelle, elle ne l’est pas dans le cas présent. Dans les scénarios d’aujourd’hui axés sur la conduite irrégulière de la guerre, la stratégie bipolaire est la seule qui convient. Les stratèges reviennent au pôle du combat lorsque c’est nécessaire, mais recourent simultanément ou de manière séquentielle au pôle du non-combat en faisant appel à une diversité de moyens pour assurer la réussite politique.

Comme le faisait remarquer le général Sir Rupert Smith : « Nous nous trouvons maintenant dans une nouvelle ère de conflit – en fait, dans un nouveau paradigme – que je définirais comme “la guerre parmi les peuples” et où les progrès politiques et militaires vont de pair» (En d’autres termes, il s’agit d’une stratégie bipolaire.) De plus, selon le général Smith, les fins pour lesquelles nous combattons passent peu à peu des objectifs stricts qui décident des résultats politiques aux objectifs qui visent plutôt à établir les conditions qui permettront de décider de ces résultats.

Toutefois, la reconnaissance de la nature et des modalités de la stratégie bipolaire n’est nullement universelle jusqu’à présent. Comme le fait valoir Hew Strachan dans Carl von Clausewitz’s On War, le général Tommy Franks a manifestement estimé que ses fonctions consistaient à poursuivre une stratégie d’annihilation. Ses conseillers politiques et militaires à Washington étaient tout aussi embrouillés, et la « déclaration de la fin des opérations de combat majeures » avait pour but d’annoncer une victoire décisive, laissant à d’autres la « pacification » de l’Irak. Si la stratégie bipolaire avait été mieux comprise, il serait clairement ressorti que le général Franks menait une campagne précoce au pôle de combat sur le plan des opérations. D’autres campagnes auraient suivi et auraient forcément fait appel aux deux pôles, tout en mettant progressivement l’accent sur le pôle de non-combat à mesure que la sécurité aurait été rétablie.

En dépit des deux lacunes liées à la lecture qu’en ont faite les auteurs des sept textes sur Clausewitz dont il est question ici, ceux-ci restent d’une valeur inestimable lorsqu’il s’agit de rendre l’œuvre du théoricien prussien intelligible et, surtout, pertinente. Malheureusement, on étudie rarement Clausewitz au Canada. Ainsi, l’ouvrage de Clausewitz et ceux faisant l’objet du présent article risquent de rester à peu près sans écho. Il y aurait lieu de rectifier la situation à cet égard au sein du système de perfectionnement professionnel des Forces canadiennes. À l’heure actuelle, au Collège militaire royal par exemple, Clausewitz ne figure qu’au panthéon conventionnel des penseurs militaires auprès des Sun Tzu, Jomini, Mahon et autres. Or, tous les cadets devraient être initiés à Clausewitz, quel que soit leur programme d’études. Par la suite, tous les officiers du Collège d’état-major devraient y revenir et l’étudier de manière plus approfondie. C’est sans doute à ce niveau que la lecture de De la guerre devrait devenir obligatoire. Il faudrait de nouveau se pencher sur son œuvre à l’École supérieure de guerre et, cette fois, compléter la lecture par certains des textes – sinon tous – qui font l’objet du présent article.

Le lieutenant-colonel (à la retraite) L. William Bentley, M.S.M., C.D., Ph. D., est chef de la section Théorie du leadership à l’Institut de leadership des Forces canadiennes, qui relève de l’Académie canadienne de la Défense.

http://www.journal.forces.gc.ca

source :

 

Partager cet article

Commenter cet article