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Hauts Grades

Colère !

5 Avril 2013 , Rédigé par Jean-Michel Publié dans #Planches

La colère est mauvaise conseillère. C'est pourquoi je dois m'en protéger. Franc-maçon, je dois modérer mes passions, ne pas devenir irascible, ne pas céder à l'excitation qui fait tomber dans la banalité et enlève le respect des interlocuteurs. Mais souvent, la coupe est pleine, les abus deviennent intolérables. Alors, je parle dans la colère lorsque je suis rongé d'impuissance contre l'ordre établi des choses, contre ceux qui attristent la beauté du monde par leur mesquinerie, leur impolitesse … Contre les ultra nantis, blancs sécurisés qui se plaignent sans cesse, avec leurs petites peurs, leurs petites histoires de grands malheurs et qui se rassurent avec les tarots ou des bracelets porte-bonheur. Comment admettre sans s'indigner que nous puissions garder nos chaudes maisons remplies d'objets inutiles lorsque cinquante pour cent de la population mondiale a faim et que quinze pour cent des gens qui vivent autour de nous sont des exclus ?

La raison doit nous permettre une capacité d'autocritique, nous obliger à ne pas répéter les inepties qui courent. Mais elle nous donne un monde gris, avec des colonnes de chiffres qui nous imposent leur loi, leur raison unique, alors que nous savons bien que nous marchons sans cesse au bord de l'erreur. Ainsi, je dois supporter des jeux d'écritures sur le papier qui définissent "la vérité", des explications et des corrections définitives qui doivent être appliquées. Je dois accepter le jeu des taux et des ratios, le jeu sec et cynique des comptes d'exploitation, de l'argent. Alors des excès de sang me montent à la gorge et je demande de répéter ce que j'ai parfaitement compris pour faire entendre ma révolte.

Il y a mon ennemie personnelle : la télévision, qui n'analyse pas, ne construit pas et se contente de raconter la peur et le malheur en répétant les slogans et les mots d'ordre de ceux qui, institutionnellement, ont la responsabilité de produire des discours. Cette télé vide, qui donne à voir, mais ne donne pas les moyens de comprendre et qui désigne des boucs émissaires. Il y a mes ennemis historiques qui courent toujours : "les dieux qui - selon Anatole France - ont soif du sang des hommes, tant ils prennent plaisir à provoquer des guerres de religions". Pour Jean Daniel : "c'est, en effet, une bien curieuse manière pour les catholiques et les protestants en Irlande, pour les juifs et les musulmans en Israël, pour les orthodoxes, les catholiques et les musulmans en Bosnie, que de se désaltérer en buvant le sang de leurs frères monothéistes, en répétant chacun dans ses prières et dans sa langue : "Dieu est amour"

Il y a les gourous, les guerriers, les racistes qui entraînent les foules. Chaque jour, on peut vérifier l'arrivée - en contrebande - de nouveaux dieux. Tout cela facilité par l'atmosphère de fin du monde qu'entretiennent les médias. Il y a ceux qui ressassent les expressions populaires qui veulent tout dire et n'importe quoi, en permettant surtout à chacun de se retirer du jeu : il y a "ceux qui se taisent et n'en pensent pas moins, mais qui ne font rien ... Il y a : "pauvreté n'est pas vice … le mieux est l'ennemi du bien … les affaires sont les affaires … je suis à cheval sur les principes … toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire … et surtout le trop fameux : chacun pour soi et dieu pour tous" … Et certaines politiques, qui ne sont pas en reste avec ces expressions lénifiantes. On parle sans arrêt de crises … Mais à l'origine, "krisis" signifiait : décision. Aujourd'hui, comme l'écrit Edgar Morin : "crise signifie indécision. C'est le moment où en même temps qu'une perturbation surgissent les incertitudes". Encore une fois, où est la recherche d'un diagnostic ou d'actions ? Des crises réelles existent. Elles sont principalement dues aux conséquences de la mondialisation. Mais chacun voit des crises partout ce qui accentue les effets de stress et les visions négatives. Va-t-on encore se promener seul, la nuit, sous les étoiles ? Allons-nous arrêter cette culture globale de la peur, du malheur, de l'angoisse, du mortifère ? Alors que nous devrions garder nos forces pour inventer, lutter, écouter, donner …

La modernité a mis plus de deux siècles pour édifier péniblement et consciencieusement des politiques plus globales : création de l'ONU, de l'UNESCO, de la FAO, de l'Europe. Mais ces institutions sont submergées par des lames de fond irrationnelles qui me laissent fou … La démocratie, la laïcité, se trouvent parfois contraintes à démontrer la validité de leurs idéaux contre des ennemis que l'on ne sait plus forcément ni localiser ni identifier et qui, paradoxalement, orientent la parole, dans une grande indifférence et un fort stoïcisme général. Oui, cette décadence m'atteint et, avec le stress de plus en plus pressant de la vie ordinaire, m'entraîne vers la colère. Car j'ai besoin de vivre en amitié avec moi-même en me battant pour défendre mes idées afin de rendre mon existence acceptable. Partout et quotidiennement, dans mon entreprise, je dois défendre les hommes. Je crois que l'acceptation passive du mal nous en rend complices et que l'atonie sociale est bien le danger principal pour nos démocraties.

La colère se définit comme une réaction à un mécontentement, à une frustration. Une réaction personnelle et authentique offre des garanties pour affronter les faux semblants, les apparences mensongères, les langues de bois, les injustices. Mais ma colère est également un hommage rendu à l'existence des autres. Elle est parfois acte d'amour déçu. Elle relativise la raison en valorisant l'intuition sensible née de l'expérience. Elle ne signifie pas agression. Elle permet même souvent de l'éviter. L'émotion facilite la prise de décision et permet d'établir une hiérarchie des priorités. La colère met l'esprit en alerte. Un homme incapable de se mettre en colère est sans doute désarmé, privé d'une arme essentielle d'attaque ou de défense. Il risque de tomber dans l'indifférence ou de devenir le jouet de n'importe quel pouvoir. La colère permet de savoir ce que l'on pense, ce que l'on ne veut pas. Elle fait partie de la structuration individuelle face à l'asepsie de la vie actuelle (boulot, télé, dodo), la diminution des goûts puissants, des couleurs vives, (la première couleur portée au monde est le jean - le blue-jean), le moralisme renaissant, le Maccartisme rampant …

Aujourd'hui, il est bien vu de dénoncer la violence, la colère, l'effervescence, comme autant de réminiscences barbares. Les mots "emportement" et colère" sont quasiment synonymes. Ce qui est assez remarquable, dans l'emportement, c'est que l'on est projeté "hors de soi". Mais alors, on se contrôle peu ou on se contrôle mal … On ne doit certainement pas laisser nos émotions nous conduire, sinon on semble réagir aux évènements et non agir sur les choses. La belle et grande obligation de tolérance pour le maçon obéit toujours aux mêmes règles : être certain d'avoir eu la capacité d'écouter, d'écouter avec compréhension, en se mettant à la place de l'autre, en s'exposant à l'efficacité et à la force d'autres raisons, d'autres expériences, d'autres motivations. Cette tolérance prend des risques, elle sert à apprendre à lutter contre ses préjugés. Avec la tolérance, il y a la responsabilité, qui permet de répondre présent, d'accepter, ou d'agir, d'être le gardien de ses idées.

Ma responsabilité est insomniaque. Elle m'a fait vieillir, grossir. Elle a creusé mes traits. Ma responsabilité me permet de garder mon libre arbitre, d'agir avec réflexion, de reconnaître que je me suis trompé. Elle me parle de force, de grandeur, de ce qui m'oblige, de la solidarité, de la liberté, de l'abrutissement des hommes et de leurs calculs … C'est elle qui doit me faire agir, qui doit vivre avec mes colères, en me souvenant de tous ceux pour qui les colères sont interdites : les esclaves, les employés, les enfants, les prisonniers, les pauvres, devant leur banquier ... Il a fallu alors me poser bien des questions sur mes colères. Si je suis d'accord pour dire que "l'objectivement intolérable" doit être combattu par l'intolérance, la colère, l'indignation, le problème reste dans la définition de ce qui est objectivement intolérable. Alors, l'apologie de la colère devient un peu hypocrite, parce qu'elle pourrait me faire prétendre que ma colère est juste. Mais si ma colère n'est pas juste, n'est-elle pas simplement cruauté, rage, ou sadisme ?

Il y a toutefois des colères légitimes, comme les émotions peuvent être légitimes … Légitime veut dire : "qui fonde le droit". L'indignation qui se donne raison se prend alors pour la source du droit. Et une indignation qui juge à tout propos, en se plaçant dans l'insurrection permanente, inspire méfiance, alors qu'elle prétend promouvoir la solidarité. La colère, souvent manichéenne, crée des contre courants qui vont à l'encontre de ses objectifs, de mes objectifs. En me posant de nouvelles questions, je comprends que nos irritations révèlent les croyances que nous entretenons inconsciemment, sur le monde tel qu'il devrait être et que nos colères viennent parfois du sentiment qu'un idéal a été trahi, aussi inconscient ou utopique que cet idéal puisse paraître. La colère révèle donc notre utopisme, elle apporte la preuve de notre idéalisme et de notre soif de justice. Elle révèle ce qui compte pour nous et à quel aspect de nous-même nous accordons le plus de valeur, en quelque sorte notre moralité ultime et notre soif de justice.

Optimiste incurable, je crois en la justice, en sa valeur, en la possibilité de son existence. Sénèque ne cherche pas à légitimer la colère mais à comprendre comment elle fonctionne pour la bannir de la vie de l'homme moral, de celui qui conserve la maîtrise de lui-même. Il considère que la colère, pour se déclencher, suppose un "moment intellectuel". Il constate que nous devons d'abord comprendre, même si nous n'avons pas raison de le faire, que nous devons considérer comme offensant ce qui nous arrive et qu'en dépit des manifestations psychologiques qui nous échappent, la colère par-elle même doit être déclenchée par la volonté. La colère dépend donc d'une approbation de soi, même si plus tard, il nous est possible de regretter de nous y être abandonnés. Et ce regret est bien la reconnaissance que la colère ne nous était ni imposée, ni étrangère.

Aristote considère que la colère n'est ni louable, ni blâmable. Et qu'il y a un bon usage de la colère, un juste milieu entre l'excès d'irritabilité et l'incapacité à mobiliser sa colère. La colère peut également séduire les hommes en anticipant le plaisir de la vengeance. Et, derrière la souffrance visible d'un l'homme en proie à la colère, il y a incontestablement une certaine jouissance. Et puis, il y a bien sur le grand poème homérique des colères, l'Iliade … Consacrée à la colère d'Achille et à toutes les autres colères : la colère vengeresse, celle de n'être qu'un mortel et donc de devoir mourir, celle d'une mère dont le fils doit mourir et beaucoup d'autres "noires colères" qui se nourrissent d'elles-mêmes … Toutes ces colères ont une valeur humaine. Ce sont des émotions avec deux grandes variantes. Celles des rois qui dominent et celles des héros qui sentent que les choses leur échappent. Il y a aussi une émotion dont la cause est différente : l'indignation, qui est une passion envahissante qui nous engage à intervenir dans les affaires d'autrui. L'indignation suppose l'absence de tout intérêt personnel et la seule considération du prochain.

Dans son essai sur la colère, Montaigne estime que la colère recèle une demande d'échange. Echange de paroles, de gestes, ou de sang. Et Cervantès, en considérant les coléreux avec compassion, pense que celui qui dit des injures est bien prêt de pardonner. On dit qu'Hugo et Aragon, exaltaient leur colère afin de mieux exprimer leurs sentiments, car cela leur permettait de mieux sentir et faire partager ce qui justifiait leur émotion. Il y a encore nos désirs infinis de justice impossible, nos colères venues de la non-écoute et des refus de nos indignations ... Et enfin, les récits de Kafka, fortes colères venant d'infatigables investigations, d'inépuisables réflexions …

Travailler, étudier, être curieux, même de ce que l'on critique. Faire le tri de nos convictions, les confronter à la raison, à notre expérience et à celle de ceux à qui nous faisons confiance. Conserver notre sensibilité. S'efforcer avant tout de garder notre liberté. Et lorsque les signes de la colère surviennent, essayer le plus possible de la contenir. Vérifier les faits, confronter les chiffres, les témoignages. Ne pas se laisser influencer par de vieilles querelles ou de vieilles vengeances. Appeler la tolérance à la rescousse et rester très sensible en matière de justice. Agir enfin, ou ne plus rien dire ... Crier ou sourire, avec sincérité, en son âme et conscience …

par Jean-Michel publié dans : Philosophie communauté : Franc-maçonnerie

source : www.ledifice.net

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