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Hauts Grades

Combat initiatique et guerre profane

23 Août 2012 , Rédigé par A.U. Publié dans #Conférences

Lorsque le Grand Maître de la Grande Loge de France m'a invité à préparer une conférence pour le Cercle Condorcet-Brossolette qui autorise notre réunion dans ce Temple, les préoccupations vedettes de l’actualité étaient encore celles qu'avait générées la guerre du Golfe. Je pense que plus d'un Franc-maçon s'est demandé dans cette période comment il était possible d'assumer à la fois notre humanisme déclaré et notre loyauté de citoyens, éventuellement mobilisables, dans la spirale d'événements guerriers ouverte par la participation de la France au conflit.

Il me faut rappeler ici l'article II de nos « anciennes obligations » qui furent édictées en 1722 et constituent selon leurs auteurs la « Loi fondamentale de la Franc-maçonnerie universelle ». Cet article proclame qu'un Maçon est un paisible sujet à l'égard des Pouvoirs civils, en quelque lieu qu'il réside ou travaille, et (qu'il) ne doit jamais être mêlé aux complots et conspirations contre la paix et le bien-être de la Nation, ni manquer à ses devoirs envers les magistrats inférieurs; car la Maçonnerie a toujours pâti de la guerre, de l'effusion de sang et du désordre; aussi les anciens Rois et Princes ont toujours été fort disposés à encourager les Frères en raison de leur caractère pacifique et de leur loyauté par lesquels ils répondaient en fait aux chicanes de leurs adversaires et défendaient l'honneur de la Fraternité qui fut toujours florissante dans les périodes de paix.

Je m'arrête un instant pour commenter la guerre à laquelle il est fait allusion dans ce texte. Elle est celle que les sujets peuvent être amenés à entreprendre contre un pouvoir qui les opprime; la paix à laquelle la Maçonnerie se déclare attachée est une paix civile à l'intérieur des frontières de la nation. Qu'advient-il alors d'un sujet désobéissant lorsqu'il appartient à notre ordre ?


Je poursuis ma lecture de l'article II : Ainsi, si un frère devenait rebelle envers l'Etat, il ne devrait pas être soutenu dans sa rébellion, quelle que soit la pitié que puisse inspirer son infortune; et ( ou plutôt « mais » , si nous entendons bien l'articulation de ce discours ) si ce Frère n'est convaincu d'aucun autre crime, bien que la loyale confrérie ait le devoir et l'obligation de désavouer sa rébellion, pour ne provoquer aucune inquiétude ni suspicion politique de la part du gouvernement au pouvoir, il ne peut pas être chassé de la Loge et ses relations avec elle demeurent indissolubles.

On le voit : tout en arguant d'une « indéfectible fidélité » et d'un « total dévouement à la patrie », pour reprendre d'autres termes, ceux-là contenus dans l'article III de la déclaration de principes de la Grande Loge de France, publiée en décembre 1955, la Franc-maçonnerie n'hésite pas à protéger tel membre dissident à l'égard de la société politique, pourvu qu'il ne soit pas considéré comme « criminel » du point de vue de la morale commune - partagé par les Frères en général -, et pour autant que ses idées restent compatibles avec les idéaux collectifs de la Maçonnerie. Autrement dit, dans les limites de compatibilité indiquée, la Loge devra rester pour ce « rebelle » l'asile de sa liberté de conscience, sous la condition expresse que son action extérieure ne compromette pas la neutralité de l'Ordre à l'égard des pouvoirs constitués.

Si donc les Francs-maçons doivent respecter les lois et l'autorité légitime du pays dans lequel ils vivent et se réunissent librement (phrase extraite du chapitre 1er de notre Constitution, qui exclut complètement, en cas de guerre étrangère, de prôner le pacifisme à l'intérieur des Loges), ils n'en sont pas moins amenés à « conformer leur existence aux impératifs de leur conscience », et c'est pourquoi nous interpelle le problème de la guerre entre les nations, apparemment contradictoire avec l'idée de fraternité universelle vers laquelle nous œuvrons - faut-il dire « abstraitement » ?- au moins à l'intérieur des temples, mais aussi parfois, et parfois plus concrètement, à l'extérieur.

Je ne crois pas commettre d'indiscrétion en affirmant que les Francs-maçons ont fait entendre sur les parvis des temples les opinions les plus variées au sujet de notre guerre contre le dictateur irakien. Notre Grand Maître, soucieux de ménager dans leurs latitudes la diversité des positions fraternelles, s'est alors contenté de nous rappeler le patriotisme inhérent à la déclaration de principes que j'évoquais à l'instant. Dans le développement qui va suivre je me propose moins de dissiper l'impression de double langage que peut produire l'antithèse, en nos constitutions, de l'attachement à la patrie et de l'universalisme, que d'analyser la polarité qui en résulte et rendre visibles les enjeux présents sous cette ambiguïté.

Cherchant à définir - puisque c'est le programme que je me suis fixé - ce que peut bien être un « combat initiatique », il me faudra d'abord envisager la projection sur notre ordre de modèles empruntés à l'ancienne chevalerie ou inspirés par elle. Nous examinerons ensuite si la guerre, qualifiée a priori de « profane », peut paraître ésotériquement fondée, ésotériquement nécessaire, éventuellement sacrale. Nous verrons enfin, et pour conclure, à quelle oeuvre de paix travaille la Franc-maçonnerie de la Grande Loge de France et tenterons d'évaluer ce qui dans son projet, dans son pari, devrait sembler réellement « raisonnable », au-delà de ce qui paraît encore « utopie ».

Lorsque j'entrai pour la première fois dans la Respectable Loge « Stella Maris » de Marseille, mes yeux, sitôt que me fut ôté le bandeau qui les aveuglait, s'intéressèrent à la présence d'épées qui ne sont pas seulement les accessoires d'un théâtre cérémoniel, mais aussi des instruments symboliques de grande importance, sur la signification desquels je reviendrai bientôt. Quant à mes oreilles, elles étaient frappées, et charmées, par tout un vocabulaire ayant trait à l'Honneur et au Devoir, aux sens chevaleresques que revêtent ces mots. J'apprendrais par la suite que certaines spéculations, notamment celle du chevalier de Ramsay, ce disciple de Fénelon qui donna son élan à la maçonnerie d'origine écossaise en France, relient notre ordre à l'héritage des Templiers. Peu importe que ce soit à tort ou à raison, puisque les preuves réellement historiques manquent. Qu'il suffise, pour attester ce courant de pensée, d'invoquer l'existence actuelle, parmi les Hauts Grades du Rite Ecossais Ancien Accepté d'un degré désigné par l'appellation de « Commandeur du Temple », d'un autre glosé par l'expression « Patriarche des croisades », d'un troisième auquel est appliquée la périphrase « Chevalier de l'Aigle Blanc et Noir » (je tire ces références d'un ouvrage de Jean-Pierre Bayard, accessible dans le commerce).
L'épée, pointée sur la poitrine de l'impétrant au jour de son initiation, l'amène tout de suite à se représenter la gravité vitale de son engagement. Et lorsqu'au terme des épreuves initiatiques, il est enfin reçu apprenti, c'est par un véritable adoubement, auquel le soumet le Vénérable Maître de la Loge, avec le plat de son épée flamboyante dont on osera peut-être comparer la forme à la flamme du glaive fulgurant avec lequel les chérubins interdisent le chemin de l'arbre de vie, à l'entrée du jardin d'Eden après le bannissement d'Adam et Eve.

Je pourrais multiplier les allusions : sans cesse l'initiation au métier de la Maçonnerie est doublée par des pratiques dont l'origine chevaleresque paraît indubitable. Ce qui s'incorpore alors en nous, soudainement ou avec lenteur, c'est l'idée qu'un étrange héroïsme peut être vécu au quotidien, qui ne réclame pas d'effusions de sang mais exige de monter sans arrêt la garde de notre propre rigueur : la loyauté, le respect des serments, la reconnaissance de valeurs au sujet desquelles nous n'acceptons pas de transiger, doivent avoir pour effet de mettre d'équerre nos relations avec autrui. Nous ne pouvons plus avoir qu'une parole, la bonne, celle par laquelle s'exprime notre profonde et intime conviction, quoique ce puisse être ( et que ce doive être!) avec le tact, la douceur, l'ouverture d'un humanisme tolérant. On imagine chez le chevalier médiéval typé dans notre imaginaire une probe main dans un gantelet de fer : le Franc-maçon idéal inverse ces données et tend à ses frères humains, selon l'expression consacrée, « une main de fer dans un gant de velours ». Il sait que la force procède de l'amour ou le précède. Point n'est besoin d'être brutal si l'on est véritablement fort, bien qu'il ne suffise pas toujours d'être respectueux pour être respecté.
Une lumière est apparue dans notre vie : à l'horizon monte le soleil de valeurs redevenues subitement intelligibles. Une ferveur désormais nous habite. Nous recommençons à croire à la possible conquête d'une grandeur humaine.

Comprend-on en quel sens nous parlons de « combat initiatique » ?

L'initiation nous découvre l'Autre comme cette partie de nous-même que nous n'avions pas encore explorée. La guerre, à laquelle je continue pour l'instant de réserver l'épithète de « profane », est liée, si l'on suit le raisonnement de Gabriel Marcel dans L'Homme contre l'humain, au « mensonge à autrui » et au « mensonge à soi-même ». Ce n'est que par le mensonge organisé qu'on peut faire admettre la guerre à ceux qui sont contraints de la faire ou de la subir, écrit le philosophe personnaliste. Pour transformer un individu, un groupe social ou un peuple en « Tête de Turc », c'est-à-dire pour le forcer à jouer le rôle du « bouc émissaire » qui, selon les analyses de René Girard, permettait jadis à une cité malade de sa propre violence de retrouver temporairement sa cohésion en expulsant ou en sacrifiant des hommes considérés comme « différents » ou « étrangers », il faut que gagne l'esprit d'abstraction dans les relations humaines; l'Autre sera d'abord réduit à n'être que fasciste, antifasciste, communiste, capitaliste, musulman, catholique, protestant, noir, jaune, blanc, rouge, suivant les lieux et les époques. Notons que l'égalité, entendue comme « égalitarisme », sans le correctif de la fraternité, peut constituer aussi un redoutable facteur d'abstraction. C'est contre ce processus d'appauvrissante résorption de la qualité dans la quantité que l'initiation maçonnique dresse l'évidence de l'Etre. L'Etre est comme disait péremptoirement Parménide, et nous ne pouvons plus considérer qu'en luttant contre les autres - ce qui s'avère parfois indispensable- nous ne luttions en même temps contre nous-même.

J'évoquerai à ce propos la suggestive, la roborative image de Jacob se bagarrant avec l'Ange. Le combat initiatique doit aboutir à une reconnaissance mutuelle, à un déplacement des adversaires vers le lieu d'échange de leurs réciproques vérités.
Je songe encore au duel où s'affrontent, dans le film Excalibur inspiré à John Bormann par les romans de la Table Ronde, le chevalier Lancelot et le roi Arthur sur un pont dont la garde lui est commise. Arthur, en fâcheuse posture après un long balancement des chances, parvient à étourdir Lancelot en suscitant une magique intervention: il sait, au fond de lui, que le chevalier blanc évanoui dans l'herbe est son vrai maître, tandis que Lancelot, revenu à lui, croit avoir trouvé le sien dans ce cavalier noir qui lui fait grâce. Le combat contre l'Autre est un moment nécessaire à l'affirmation de chacun, comme l'a bien souligné Hegel dans sa parabole du Maître et de l'Esclave; mais à l'inverse de ce que donnerait une victoire absolue, au final de ce qui serait l'analogue d'une guerre totale, dans le duel cinématographique que je viens de citer, aucun des adversaires n'est défait, aucun réduit en esclavage, et peut alors débuter le compagnonnage de leur commune quête du Graal.

Cette guerre idéale ne met aux prises que des héros, ils y acquièrent en même temps l'estime de soi et de l'autre. Comprenons ainsi le symbole de l'épée : elle est l'outil de l'individuation spirituelle. Et c'est au fond ce que signifie la parole du Christ lorsqu'il proclame : Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre, mais le glaive. Car je suis venu opposer l'homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère. On aura pour ennemis les gens de sa famille, lisons-nous dans l'Evangile selon St Matthieu (III,10). Le 16e logion de l'Evangile de Thomas, moins connu, est cependant plus explicite : Les hommes ne savent pas que je suis venu semer la division sur la terre: un feu, une épée, une guerre. Il y en aura cinq dans une maison: trois seront contre deux et deux contre trois, le père contre le fils, le fils contre le père, ils se dresseront solitaires et simplifiés. J'appuie sur ces deux derniers mots : « solitaires », « simplifiés », que l'éditeur du texte (Jean-Yves Leloup, chez Albin Michel) commente ainsi : Cette solitude ne sépare pas de l'autre; au contraire elle permet de le rencontrer lui aussi dans sa profondeur, dans son essentielle solitude. Mais il faut en outre être simple. Tout le travail du feu et du glaive est de nous déplier, jusque dans nos plis les plus secrets, afin de retrouver notre simplicité originelle, notre identité véritable, l'or pur, notre pur « je suis » dégagé de la gangue de ses représentations illusoires, et être ainsi « l'homme noble », « le fils de Dieu » dont parle maître Eckart. Délivré de son moi ancien (qui était en moi le « vieil homme ») ajouterai-je en termes quelque peu jungiens, le « Soi » , désenclavé de l'égoïsme naturel qui le masquait, commence à briller dans la transparence de la personne.

Quelle épreuve de vérité, en effet, dans un combat non douteux, non joué d'avance, dans la purification par la peur ! L'Islam distingue deux guerres saintes, deux djihad : la première, la petite est dirigée contre les infidèles, tandis que la grande guerre sainte est celle que le soumis à Dieu (traduction de musulman) mène contre lui-même pour dominer ses passions. De même le combat que l'initiation maçonnique nous fait longuement vivre nous dépouille de nos boucliers et nos armures d'illusions. Nous apprenons à nous estimer à notre juste prix, comme disait Pascal en exposant son interlocuteur, l'Homme, au vertige des deux infinis. Les compensations, les misérables petits secrets ne sont plus de mise, le réel cesse d'être truqué et le miroir d'être enchanteur. Je peux m'effrayer de ce que j'y découvre, je n'aurai de ressource qu'en mon humble et souvent inattendu courage.


Pourtant ne faudra-t-il pas finalement convenir que ce combat pour la paix, l'amour, et la joie authentique, scellés par la réconciliation fraternelle avec autrui autant qu'avec soi-même, n'a de signification que métaphorique ? Un ami psychiatre, avec qui je m'entretenais de cette question, pense qu'être initié c'est justement ne plus avoir besoin de recourir à un « bouc émissaire », c'est en avoir surmonté la crise sacrificielle que René Girard a décrite, c'est avoir mis fin au combat.

Ainsi apprenons-nous, comme pour illustrer cette perspective, en lisant Julius Evola ou Victor-Emile Michelet, que les Templiers, chevaliers historiques et non plus légendaires comme ceux des romans arthuriens, dont la croix rouge ornant leurs blancs manteaux s'est transférée à l'organisme pacifique de secours aux victimes de toutes les guerres, que les Templiers, dis-je, non seulement sont vêtus comme leurs homologues de la secte des « Assacis » (que, pour déjouer une rumeur persistante, on ne continuera pas à confondre avec de vulgaires « assassins » consommateurs de haschish), mais encore fraternisent avec ces chevaliers musulmans, qui sont aussi les gardiens d'une « Terre sainte », et se font en plusieurs circonstances auprès d'eux les restaurateurs d'un ordre social et politique compromis.

Si donc nous étions, Francs-maçons, de modernes « Templiers » (comme ne manque pas de le souligner le rite dit « Ecossais Rectifié » pratiqué dans quelques Ateliers de la Grande Loge de France), il faut bien reconnaître toutefois que si nous avons acquis à leur instar le droit de parler de fraternité, vécue et connue par le dedans, la plupart d'entre nous n'avons pas obtenu, du moins sur le terrain initiatique, nos qualifications pour l'expérience guerrière.

La guerre reste à nos yeux un mystère que nous allons continuer à interroger.

Est-elle « divine », comme l'a prétendu le Franc-maçon Joseph de Maistre dans le septième entretien de ses Soirées de Saint-Pétersbourg ? Faut-il qu'elle entre dans le plan de la Création, qu'elle constitue une « loi du monde », que les ténèbres irrationnelles dont elle témoigne confirment l'existence d'un principe du mal qui ne découlerait pas seulement de l'ignorance ou de la privation temporaire du Bien, comme le croient les Socrate, les Platon, les Spinoza, les Leibniz, les auteurs de « théodicée », les justificateurs de Dieu et du « réel »?
D'aucuns considèrent les manifestations du phénomène belliqueux comme les moments d'une dialectique propre à la Raison gouvernant l'histoire. Héraclite l'avait déjà suggéré, à travers le style oraculaire qui le caractérise : « La guerre est le père de toutes choses et le roi de toutes choses », a-t-il dit, pour signifier que l'édifice de la culture humaine, notamment l'ordre social, se tire du hasard de ses conséquences. Kant reprendra l'idée avec une grande vigueur démonstrative, avant qu'on n'en retrouve le motif dans les « ruses de la raison » hégélienne : puisque rien dans la nature n'est « gratuit », et qu'il convient de rechercher le « dessein » de celle-ci sous « le cours absurde des choses humaines », admettons qu'elle sache mieux que nous ce qui est bon pour notre espèce; nous voudrions « la concorde » et « vivre commodément », c'est-à-dire paresseusement et « à notre aise », mais la nature « veut la discorde » pour nous obliger à sortir de notre inertie et nous jeter dans l'une ou l'autre des deux formes de l'« Eris » grecque, les deux luttes dont parlait Hésiode dans Les Travaux et les Jours : soit la guerre, où s'ensanglantent les frères ennemis, soit le travail grâce auquel la concurrence vitale, positivisée, tourne à l'émulation. Si je puis me livrer à une courte digression, on aperçoit bien à travers l'antique propos de ce poète du VIIème siècle avant Jésus-Christ, le juste fondement de l'expression « guerre économique »; le travail, qui fait la richesse des familles et conditionne la grandeur des nations, multinationalisé par l'industrie, les transports, le commerce, relève effectivement d'une stratégie poursuivie avec un autre outillage, pour reprendre la fameuse formule de Clausewitz définissant la guerre comme de « la politique continuée avec d'autres moyens ».

« Peut-être la guerre est-elle contraire à la destination de l'humanité: elle a été inséparable du destin historique des hommes », écrit Raymond Aron.
Allons donc jusqu'à reconnaître qu'elle est favorable à toutes sortes de progrès techniques, qu'elle permet, probablement mieux que le train-train de chaque jour, de discriminer le véritable héroïsme et les innombrables lâchetés sous les fiertés de façade, qu'en ébranlant les peuples dans leur tranquille intimité elle assure leur cohésion interne et montre, dans le négatif de l'horreur, tous les extrêmes de la liberté humaine.

Acceptons encore l'idée kantienne qu'« un Etat cosmopolitique universel arrivera un jour à s'établir », capable enfin, selon le penseur des Lumières, « d'administrer le droit de façon universelle »: c'est par la guerre, en attendant, que se décide le partage des nouveaux Empires, fédérateurs des petits Etats ! Mais n'est-ce pas aussi, en cette fin du XXème siècle comme à la fin du XVIIIème, où s'affirmait l'œuvre de Kant, qu'en nourrissant cette abstraite espérance philosophique du gouvernement mondial, nous nous rendons coupables de tenir pour trop négligeable le risque, partout manifeste à l'heure actuelle, d'un rejet de l'idée supranationale, hégémoniquement représentée par un peuple ?

Les peuples dominateurs enorgueillis de leur puissance réveillent toujours par leurs actions coercitives les nationalismes refoulés et seulement assoupis : à toute « action » tendant à l'asservissement d'un groupe humain considéré comme inférieur par un provisoire maître correspond, à terme, une réaction équivalente dont les formes premières de « terrorisme » s'élèvent peu à peu vers celles, progressivement légitimées aux yeux de l'opinion, de « guerre de libération » ou d'« indépendance ».

Le Moyen-Age des romans de chevalerie, comme d'ailleurs celui de la chevalerie « historique »,qui a connu la multiplication des petits états, semble avoir été a contrario préoccupé par l' idée européenne, liée à la possibilité d'un gouvernement impérial unique. Dante, en sa Divine Comédie, écrivait Julius Evola dans Le Mystère du Graal , « se déchaîne violemment contre l'Eglise, dans la mesure où elle ne se borne pas à la vie contemplative, mais devient avide de biens et de pouvoirs terrestres, méconnaissant le droit suprême de l'Empire dans le domaine de la vie active ».

Plaidant pour que soit rendu à César ce qui appartient à César, c'est-à-dire pour que soient restituée l'intégralité du pouvoir temporel à l'héritier du « Saint-Empire romain germanique », Dante est un « gibelin » et comme tel opposé aux « guelfes » désireux d'accroître partout en Italie les prérogatives de la papauté. Qui sait, se demande Evola, si le « mystère » autour duquel se raconte la geste des preux de la Table Ronde, n'exprime pas également l'idée gibeline que l'Empire doit être restauré, à l'image du Roi pêcheur et blessé attendant auprès du Graal d'être secouru ? Le roi légendaire est le gardien de la divine coupe dans ce « Château aventureux », dont l'accès, défendu à ceux qui n'avaient pas la qualité initiatique, est offert, après maintes épreuves, à un Perceval, qui ne comprend pas ce qu'il voit ( le récipient, et la lance ensanglantée) et ne pose donc pas la question salvatrice. Il appartiendra à Galaad, armé d'un cœur inégalablement pur, de prononcer la parole du salut et d'éprouver la force régénératrice du vase sacré : Galaad est le fils de Lancelot mais aussi, en ligne maternelle, le descendant lointain de ce Joseph d'Arimathie qui recueillit lui-même au pied de la croix le sang coulant du flanc percé du Fils de l'Homme.

Quel est pour nous, qui prétendons parfois identifier métaphoriquement notre recherche à la quête du Graal, quel est pour nous l'enseignement de la parabole arthurienne?
Ne nous signifie-t-elle pas que nous n'avons pas toujours pu, que nous ne pouvons ni ne pourrons constamment nous dérober, au nom de l'idéal humanitaire, aux durs travaux de l'entreprise guerrière? Qu'au lieu de la condamner, comme chose intrinsèquement mauvaise, nous devrions accepter la tâche ingrate et sublime qu'elle propose à telle heure où la nation doit assumer les fruits amers de sa puissance (précisons d'ailleurs que nous avons des « Frères » dans l'armée, et que les loges militaires - c'est un point d'histoire fort intéressant - ont été très actives lorsque les troupes royales étaient en campagne, sous l'Ancien régime, et plus tard sous Napoléon) : aussi ne serions-nous pas les obligatoires participants d'une guerre « juste », s'il s'avère que la guerre réponde parfois à une nécessité d'ordre spirituel, impérative ?

Dans les sociétés traditionnelles divisées en castes de serfs, de bourgeois, d'aristocrates guerriers et de « sages » détenteurs de l'autorité spirituelle, dont le modèle « fonctionne » aussi bien dans la hiérarchie de la République platonicienne que dans les « ordres » sociaux de l'Occident médiéval, la justice exigeait la dépendance et la participation des types inférieurs de vie à ceux qui sont supérieurs, comme le suggère l'analogie avec les niveaux de l'âme ou entre les parties du corps humain chez Platon ou chez Aristote. Ainsi les éléments les plus « physiques » de la société (des serfs aux bourgeois) développent les activités laborieuses, sous la vigilance des gardiens impulsifs et passionnés (police et armée), mais dans le cadre déterminé par un gouvernement de sages religieusement inspirés.

La seule guerre parfaitement juste selon cette typologie sociale est donc celle qui maintient ou accroît les droits du principe spirituel tutélaire des autres modes de l'existence, celui en somme dont le Graal constituerait, pour l'imaginaire chevaleresque, le plus haut symbole .

Mais notre époque est bien éloignée de cet idéal de société, si tant est que cette tri ou quadri partition des classes ait pu paraître, lorsqu'elle était vécue, « idéale ». Nous ne nous imaginons pas, nous ne nous voyons plus, en Occident, justifier une intervention armée par des raisons sommes toutes théocratiques : ce serait accréditer le bien fondé des « guerres saintes » passées, présentes, à venir?

Remarquons pourtant que le droit international, tel qu'il a été sollicité pendant la crise du Golfe, s'apparente quelque peu à un motif spirituel. C'est bien un « principe » et la cause d'une certaine conception de la liberté politique que les coalisés ont voulu défendre. Mais il n'est pas sûr qu'en dépit du sentiment de notre « bon droit » le mécanisme victimaire du « bouc émissaire » n'ait pas fonctionné aussi dans cette guerre-là (comme dans les autres).

Si le Graal moderne n'est plus centré sur Dieu mais sur l'Homme (en majuscule) et que la religion jadis verticale, jadis transcendante, ait cédé la place aux religions que l'on nomme « idéologies », « nationalismes » et, (celles-ci se substituant peut-être à celles-là) la guerre reste donc fondamentalement « religieuse » au sens girardien que j'ai déjà invoqué : la haine la plus farouche éclate entre les proches, entre les frères : voyez la Serbie et la Croatie. L'Irak était, dit-on, le plus occidentalisé des pays du Moyen-Orient, celui dont l'armement rivalisait avec les arsenaux des grandes puissances: toujours par quelque trait les ennemis sont semblables, jamais complètement étrangers l'un à l'autre.

L'autre, cette part de moi-même que je n'ai pas encore explorée, ai-je dit en commençant à parler de l'initiation.

On voit alors dans quel sens un Franc-maçon peut envisager de faire la guerre : d'abord pour être fidèle à son serment de loyauté envers sa patrie, à ses devoirs de citoyen qui exigeront peut-être l'engagement de sa vie; mais pour apporter aussi un rayon d'humanité dans l'odieux déchaînement de la violence, en ne succombant pas à la transe collective sacrificielle. Il nous revient en mémoire le beau film de Jean Renoir où le commandant allemand, campé par Eric Von Stroheim, fraternise avec le prisonnier français qu'interprète Pierre Fresnay : la guerre y est vraiment dénoncée comme « la grande illusion » à laquelle se prête le peuple en troupeau, tandis que des aristocrates ou leurs descendants continuent à honorer les règles périmées du combat pour l'honneur.

Que l'on se souvienne encore de la tendre et tragique investigation de la rivalité franco-allemande chez Jean Giraudoux, sous les dehors figurés du prélude à la Guerre de Troie, dans la conversation où Hector et Ulysse, qui s'estiment, se demandent pourquoi ils vont quand même se battre : oui, il y a sans doute un destin des peuples (un Hegel, philosophe de l'histoire, en à brillamment soutenu l'idée) et l'individu ne saurait s'en abstraire, mais il lui appartient de ne pas être dupe des apparences, de s'arracher au trivial manichéisme qui lui désigne la « noirceur » diabolique de son ennemi et de garder « concret » le souvenir de son visage également humain.
Ainsi fait Hector, racontant à Andromaque :
« Puis l'adversaire arrive, écumant, terrible. On a pitié de lui, on voit en lui, derrière sa bave et ses yeux blancs, toute l'impuissance et tout le dévouement du pauvre fonctionnaire humain qu'il est, du pauvre mari et gendre, du pauvre cousin germain, du pauvre amateur de raki et d'olives qu'il est. On a de l'amour pour lui. On aime sa verrue sur sa joue, sa taie dans son oeil. On l'aime. Mais il insiste. Alors on le tue. »

Malheureusement, si l'on peut dire, le visage convulsé de l'adversaire n'est plus aussi proche qu'il a pu l'être dans les temps héroïques de l'Iliade, de la Chanson de Roland, voire de l'épopée napoléonienne. Dans les conditions où s'exécute la guerre moderne, technologique, télécommandée, chimique, bactériologique, nucléaire, je serais tenté de souscrire à ces phrases de Simone Weil dans une « Réponse à une question d'Alain » datant de 1936 :

« La libre résolution de mettre sa vie en jeu est l'âme même de l'honneur; l'honneur n'est pas en cause là, les uns décident sans risques, et les autres meurent pour exécuter. Et si la guerre ne peut constituer pour personne une sauvegarde de l'honneur, il faut en conclure aussi qu'aucune paix n'est honteuse, quelles qu'en soient les clauses. »


Nous ne pouvons suivre Simone Weil sur la voie de son pacifisme (lequel s'avère quasi doctrinal en quelques-uns de ses autres écrits) : le Franc-maçon est, par essence, pacifique certes ; mais non « pacifiste »! Bien sûr qu'il adopterait volontiers, dans le « meilleur des mondes » l'idéal de la non-violence, et d'une certaine façon il le pratique déjà, étant un adepte du dialogue avec les antagonistes de sa propre pensée (pourvu que ces antagonistes respectent, comme lui-même en a l'habitude dans l'autre sens, le principe de sa libre existence de maçon et de citoyen !)

Cependant il ne saurait ignorer que sur l'Arbre de vie de la Kabbale, qui inspire secrètement tant d'aspects de notre rituel, la séphira ou le « nombre » qui représente la « miséricorde » est en rapport de symétrie avec celui de la « discipline guerrière » , de la « sévérité ». Telle est la loi du monde où nous vivons : les forces d'expansion et de retenue y sont couplées ; la prudence y tempère l'enthousiasme, la rigueur y équilibre la générosité.

Ainsi aucune guerre ne nous paraîtra bonne si l’on ne nous convainc pas qu’elle était le seul réel chemin pour arriver à la Paix.

 

Source : http://www.stella-maris-gldf.com

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