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Hauts Grades

Du savoir à la Connaissance maçonnique, l’échange entre générations

25 Février 2014 , Rédigé par Jean-Pierre Servel Publié dans #Planches

Très Respectables Grand Maître, mes Très Chers Frères,

Tous les philosophes aujourd’hui savent que Dieu est mort en Allemagne en 1882 sous la plume de Frederich Nietzche. De nombreux auteurs lui ont enjoint le pas sur le même thème. Ainsi dans « Les formes élémentaires de la vie religieuse » Emile Durkheim, sociologue français, parle, trente ans après Nietzsche, de la mort des dieux et du « désenchantement du monde »., En soulignant l’affaiblissement du christianisme, Durkheim analyse la disparition progressive des fondements de la morale et des normes chrétiennes. Ce faisant, il décrit la crise morale que traverse la culture occidentale, la même crise à laquelle Nietzsche fait allusion : une situation qui expose la société à un sentiment de perte de sens, dans lequel « les règles traditionnelles ont perdu leur autorité ».

Face à ce discours très inquiétant mes très chers frères, je vais développer des considérations portant sur :

  • L’espoir de restauration de sens porté par les valeurs maçonniques dans une France qui reste un terreau exceptionnel pour le développement de la franc-maçonnerie.
  • la tension intergénérationnelle qui affecte ces valeurs et le piège du savoir qui guette les jeunes générations
  • La mise en mouvement vers la connaissance. 

Le terreau maçonnique français et le rôle unique de la maçonnerie régulière :

Pour les Français, comme pour les européens, Dieu n’est pas aussi mort que Nietzsche et ses suiveurs l’ont pensé. Dans les sondages les plus récents que nous puissions consulter, plus de 65% des français se réclament d’une religion, en grande majorité de la religion chrétienne. A la question « croyez vous en Dieu ? », plus de 50% répondent oui. A la question « croyez-vous à une vie après la mort ? », 40% répondent encore oui. A la question « selon vous, a-t-on besoin de la religion pour faire la différence entre le bien et le mal ? », seuls 24% des français répondent par l’affirmative, moins de 25% prient, moins de 8% se rendent à un office religieux au moins une fois par mois. Ce rapide survol des chiffres dépeint la France comme un pays encore très habité du sentiment de Dieu, dans lequel la pratique religieuse est en perte de vitesse, ce qui ouvre la porte à une forme de curiosité pour toutes sortes de nouvelles pratiques spirituelles. Plus que les autres nations européennes (43% des européens identifient la morale à Dieu), les français font une large distinction entre les valeurs morales et la religion. Peut-on voir là le reflet de convictions laïques fortement enracinées depuis plusieurs générations, spécialement par le canal de l’éducation nationale ? Le terreau français dans lequel la maçonnerie plonge ses racines est donc fait de l’alliage paradoxal d’un sentiment religieux majoritaire, quoique devenu diffus et de « valeurs majoritairement laïques et républicaines ». Agressivement développée au 19ème siècle, la laïcisation française ne fut pas simplement envisagée comme neutralité religieuse et indépendance des pouvoirs politiques et religieux, elle fut une entreprise largement idéologique, dans laquelle la construction des lois républicaines fut envisagée comme une « œuvre humaniste » libérée de toute considération religieuse ou métaphysique, considérée comme obscurantiste. La franc-maçonnerie du Grand Orient, anticléricale et irrégulière, prit une part importante à la diffusion politique et médiatique des idées laïques en France et celles-ci représentent encore aujourd’hui le cœur des valeurs de ce corps maçonnique, exprimées comme liberté, égalité, fraternité, justice, ouverture, accueil, tolérance, solidarité sociale, etc. Si nombre de ces valeurs restent semblables à certaines valeurs chrétiennes et aux valeurs maçonniques traditionnelles et régulières, elles ne se réfèrent plus à l‘idée de Dieu, mais à celle de progrès. Progrès social, progrès technique, progrès économique, progrès humain.Aujourd’hui imprégnée de ces valeurs laïques, la France est devenue un pays désenchanté qui croit toujours majoritairement en Dieu et ne croit plus guère au progrès, tout en doutant, au spectacle du monde, du sens et de l’efficience des valeurs que celui-ci est supposé porter. Les autorités des corps maçonniques irréguliers français font elles-mêmes ce constat d’enlisement et se lamentent de ce que la maçonnerie qu’ils représentent soit devenue stérile en termes d’idées sociétales et peu influente en termes politiques. C’est à notre maçonnerie régulière qu’il appartient de restaurer, à la Lumière du Grand Architecte de l’Univers, c’est à dire de Dieu auquel une majorité de français croient, le sens premier des valeurs maçonniques ancestrales et universelles, aujourd’hui « laïcisées » en France, dégradées par la pratique politique et par l’idée que la liberté de conscience prévaut sur toutes les autres valeurs. Travaillant explicitement à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers et de sa volonté révélée, seule la maçonnerie régulière peut réaffirmer et porter haut l’espoir transcendant, profond, essentiel, qui habite les valeurs maçonniques traditionnelles incarnées par nos vertus : justice, force, tempérance, sagesse, foi, charité, espérance, mais aussi dépouillement des certitudes, respect de la tradition, bienveillance et pas seulement tolérance, écoute, à travers le silence, de l’autre comme créature de Dieu, humilité de se plier à la démarche initiatique et volonté de s’ouvrir réellement au Grand Architecte et à nos frères, maçons ou non.   

La tension intergénérationnelle, le piège du savoir : aide toi, la techno t’aidera

Dans la crise de sens et de valeurs que la société traverse, pas seulement en France, pas seulement en Europe, l’accélération des innovations n’a fait que produire une forme de dilution des idées, des identités, des croyances dans une mondialisation incontrôlée, augmentant le doute quant à la réalité des progrès et quant à  l’idée même de progrès. L’idée de progrès ne porte plus de réel espoir, ne porte plus de sens. Si le « progrès » n’est plus un espoir ou un sens, il est devenu en revanche un état de fait, subi, inévitable, voire hostile. Dans ce climat de l’avenir hostile, les mécanismes de l’économie renforcent le sentiment d’appartenance générationnelle. L’accélération frénétique des innovations technologiques sans progrès humain produit des difficultés d’adaptation et surtout, contribue à accroitre le fossé générationnel. Les générations sont affectées à des titres très différents. Au cœur du désordre des idées représenté et interprété par les médias, les fils se dressent face à leurs pères. Très tôt, les jeunes sont formés à l’acquisition du savoir, n’ayant que peu d’idée de la notion de Connaissance. Possédant leur propre culture, musicale, technologique, ludique, picturale, les fils prennent très tôt l’habitude de s’enseigner entre eux, à travers l’accès mondial qu’ils ont aux immenses réserves de savoir stockées dans Internet. Mieux encore, plutôt que d’être enseignés par eux, ils prennent aussi le réflexe d’instruire leurs pères à propos de l’usage de ces technologies, ce qui n’est pas neutre pour la transmission des valeurs en général, ni même pour la transmission des valeurs maçonniques que nous recherchons. La mode a pris le pas, jusque dans le domaine des idées, sur le respect des anciens et de la tradition, laquelle est renvoyée au rang de l’immobilisme et des forces réactionnaires. Les pères prennent le risque de ne plus être « wired », « in », « aware ». Pour les jeunes, penser dans les pas de son père est faire preuve d’un désolant manque de personnalité. Dans la vie sociétale ordinaire et l’effort d’adaptation qu’elle demande à chacun, le savoir prend une place prépondérante. S’appuyant sur les  jeunes générations, l’arbitre du savoir prend souvent la forme de Google, ou de Wikipédia, créant ainsi une triangulation de la transmission, de chacun à chacun, à la gigantesque base de savoirs que constitue Internet. Chacun y puise quotidiennement le savoir dont il a besoin : savoir produire, savoir ce qui s’est passé, savoir s’exprimer (en plusieurs langues), savoir chercher, savoir se distraire, savoir consommer. Pourquoi fixer des limites ? Pourquoi pas le savoir être ? C’est ainsi que tout naturellement, Internet est devenu le véhicule de toutes les nouvelles doctrines spirituelles, courants de pensée asiatiques ou « new age », en même temps qu’il s’est invité au cœur de nos travaux maçonniques. Largement pratiquées dans de nombreux rites maçonniques, principalement écossais ou français, les planches sont supposées permettre à chaque maçon de chercher au fond de lui-même l’écho des symboles qui sont proposés à sa progression initiatique, pour partager avec ses Frères le fruit de ses recherches. Rares sont les planches aujourd’hui qui ne font pas référence à des notions, philosophiques ou autre, trouvées dans Internet, déclenchant en rebond des contributions et échanges eux-mêmes teintés des mêmes références. Un autre élément est celui que je nommerai la « spiritualité de consommation », qui fait qu’un grand nombre de jeunes impétrants frappant à la porte de nos temples viennent y consommer de l’ésotérisme avec les mêmes attentes de satisfaction, la même recherche « d’excellence », le même esprit critique que celui qu’ils auraient pour un livre ou une pratique quelconque, culturelle, voire sportive. Doit-on se plaindre des nouvelles pratiques issues des technologies en voie de généralisation ? Doit-on lutter contre leur propagation ? Ce fut le premier réflexe de nos anciens. Dès le départ, ceux-ci ont en effet senti le grand danger qui menace aujourd’hui notre tradition : celui de substituer à la prééminence du sage, initié à la connaissance par la pratique initiatique rituelle, la prééminence du sachant gavé d’internet et n’ayant guère compris le sens du chemin initiatique. Comment réagir ? Que devenons-nous faire aujourd’hui ? Comment vivre et faire vivre notre tradition à des maçons imprégnés de ce nouvel environnement technologique et générationnel ? Pour formuler l’avis que je suis venu partager avec vous, je rappellerai que le savoir fut d’abord conservé – et figé, en même temps que la connaissance, dans le calme des abbayes retirées du monde. Or la franc-maçonnerie prend justement ses racines symboliques dans ce qu’il est convenu d’appeler la « Renaissance », elle-même largement portée par le déclin des abbayes, l’urbanisation et par la nouvelle technologie de l’époque : l’imprimerie. Eût-il fallu mettre l’imprimerie sous le boisseau ? Je suis de l’avis qu’on ne peut pas contrer le mouvement de la société toute entière et qu’il nous appartient d’accueillir les nouvelles générations avec leurs richesses, tout en revitalisant notre tradition et nos moyens de transmission pour porter les valeurs qui seront éternellement les nôtres, à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers. 

Frappez, on vous ouvrira 

Le plus déroutant et en même temps le plus constructif, pour un nouvel arrivant dans notre Ordre, est certainement la frontière établie avec le monde extérieur, cette porte qu’il faut franchir et derrière laquelle, au sein de la loge, plus rien n’est pareil. Le caractère extrêmement formel de cette séparation de l’espace, du temps et des personnes est très fortement scénarisé avec les rituels d’ouverture et de fermeture des travaux, quel que soit le rite pratiqué. Passée cette première porte, au sein de la loge, la hiérarchie initiatique est rétablie par la formalisation de la progression d’apprenti à compagnon à maître-maçon. Une progression lente, qui demande du temps et une profonde transformation intérieure. La prééminence universelle du rituel comme forme d’encadrement des échanges ne laisse guère de doute quant au caractère très particulier de la progression initiatique, qui n’est pas une compétition universitaire. Ces portes, celle de la loge, et les portes initiatiques figurées par les grades maçonniques sont-elles suffisantes pour éviter toute « contamination » culturelle ou technologique, tout phénomène générationnel dans les loges ?

Le doute s’installe dans l’esprit des recrues et des maçons les plus aguerris aux nouvelles technologies lorsque les échanges s’aventurent sur des terrains où les maîtres ne sont pas si « maîtres » que cela, où les contributions peuvent consister en de simples faits de culture parfois discutables ou erronés, où les rituels eux-mêmes peuvent devenir des sujets de divergence lorsqu’ils sont interprétés à la lettre. Lorsque le savoir s’invite subrepticement dans nos travaux, sous le masque de « sachants » pétris d’une autorité qui ne leur est que rarement accordée. Contrairement à ce qui se passe dans les avenues extérieures au temple, le chemin la sagesse et de l’autorité ne passe pas par celui du savoir. La connaissance, si chèrement désirée, n’est pas une accumulation de savoir. Il arrive même que des maîtres maçons, connaissant par cœur le rituel et donneurs perpétuels de leçons non souhaitées, se voient privés justement de toute autorité, voire exclus de certaines loges. La sagesse, l’autorité, la connaissance, viennent d’ailleurs. Elles ne se résument pas au savoir, livresque, internet, ou autre, fût-ce le savoir du rituel. Internet et les nouvelles attitudes générationnelles ne sont pas seules en cause dans cette déviation « apprenante » qui parfois prétend se substituer à la démarche « initiatrice». Si elle est mal contrôlée, la multiplication des degrés et « grades » peut parfois aboutir à une forme d’universitarisme, où les grades sont alors vécus comme une échelle de savoir et d’autorité, plus que comme balises et ordre de progression personnelle. Les titres ronflants associés à chaque grade ne sont pas toujours pour encourager à l’humilité et faciliter une lecture de soi détachée de toute manifestation d’orgueil. Les déviations apprenantes ne datent pas d’aujourd’hui. A l’inverse, une posture visant à rester dans l’ignorance de tous les sujets proches de la maçonnerie, les « arts libéraux », tels qu’on les appelait au XVIIIème siècle, ne serait certainement pas un facteur de solidité et de rayonnement pour nos valeurs. De tout cela il faut dire à mon avis une chose simple. La recherche de savoir, les technologies générationnelles qui le supportent aujourd’hui, ne sont pas des concurrents de la voie initiatique. Elles ne peuvent s’y substituer. Elles n’en sont que des outils. Aucune « consommation » d’ordre spirituel, aucun savoir, aucune culture ne remplacera cette mise en mouvement, cet engagement fondamental, qui s’appelle l’initiation maçonnique. Toute vraie culture maçonnique est le fruit d’un apprentissage, peut-être aujourd’hui en partie numérique, mais surtout d’une mise en mouvement vers notre Vérité intérieure. Frappez. On vous ouvrira. 

Pour finir et pour vous éclairer sur les choix de la Grande Loge Nationale Française,

Permettez-moi, Très Respectables Grands Maîtres, très chers frères, de vous indiquer les conclusions à laquelle nous conduit la réflexion que vous m’avez invité à développer devant vous.

  1. La terre de France est un terreau fertile pour notre développement et il appartient à notre maçonnerie régulière de restaurer le caractère immuable de nos valeurs maçonniques, souvent dégradées au cours de l’Histoire et menacées aujourd’hui, non dans leur essence, mais dans la traduction désenchantée qui en est faite. Ces valeurs sont toujours neuves. Elles en sont pas en crise, mais porteuses d’Espérance, la plus belle de nos vertus.
  2. Comme partout en Europe, la tension intergénérationnelle est accentuée par le bouleversement des mécanismes de transmission du savoir et par les nouvelles technologies, porteuses de consommation culturelle et spirituelle. Ces pulsions générationnelles, consuméristes, et technologiques doivent être maîtrisées tout en sachant accueillir les jeunes générations en attente de sens et de « savoir être »
  3. La voie initiatique est également immuable et réfère à notre tradition primordiale. Cette voie amène les maçons à la connaissance, c’est à dire à la sagesse et à l’amour de ses frères dans la Gloire du Grand Architecte de l’Univers. Les savoirs, les arts libéraux, les outils permettant de s’en instruire ne sont que des outils permettant au maçon de progresser sur sa quête intérieure jusqu’aux portes de l’éternel Orient.  

La GLNF est donc fermement engagée dans une réflexion majeure portant sur les voies et le corpus de la formation maçonnique traditionnelle. Il s’agit de perpétuer les valeurs maçonniques contenues dans la finalité initiatique, tout en plaçant notre obédience dans les meilleures dispositions pour accueillir les nouvelles générations. Il s’agit de transformer, sans la renier ou la décourager, leur quête naturelle de savoir en une quête de connaissance, c’est à dire de savoir être, de sagesse et d’amour. Imprimés ou numériques, consultables individuellement ou dans le cadre de réunions avec les surveillants des loges, ces outils, ont trait, concernant la GLNF, à trois grands aspects de la progression du maçon. La compréhension du rituel et de la voie initiatique. La compréhension de la maçonnerie, de son histoire et de ses principaux symboles. La participation active à la recherche maçonnique et pour cela, la compréhension des « arts libéraux » d’aujourd’hui auxquels le maçon doit s’intéresser, tout en sachant bien qu’il ne s’agit que d’outils, de clés dans sa progression initiatique personnelle. 

Très Respectables Très Respectables Grands Maîtres, mes chers frères, je vous remercie de votre écoute. 

Jean-Pierre Servel

Grand Maître de la Grande Loge Nationale Française

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