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Hauts Grades

Eléments trop brefs concernant l'histoire maçonnique américaine

28 Octobre 2012 , Rédigé par Alain BERNHEIM Publié dans #histoire de la FM

Voici terminée l'énumération des textes qui, se fondant sur l'organisation créée par Morin entre 1763 (date de son retour à Saint Domingue) et 1771 (Morin meurt à Kingston au mois de novembre de cette année), tenteront d'améliorer cette organisation pour aboutir au Rite Ecossais Ancien et Accepté en 33 grades tel que nous le connaissons aujourd'hui. Nous voyons ainsi au départ la Patente reçue par Morin en 1761, au centre l'annonce de l'existence d'une organisation en 33 grades à Charleston en 1802. Ce n'est qu'ensuite, de 1812 à 1872, que les textes eux-mêmes seront imprimés.

Mais comment expliquer le passage de cette organisation et ses transformations de Saint Domingue à la Caroline du Sud?

De Saint Domingue, colonie française, cette organisation était passée à la Jamaïque, colonie anglaise, un peu par hasard si, comme nous le pensons, Morin avait fait la connaissance de Francken lors de son emprisonnement à Kingston en 1762, mais aussi parce que la Grande Loge de France ayant décidé en 1766 d'annuler sa patente, Morin s'était trouvé confronté à une situation peu confortable à Saint Domingue avec l'arrivée du Frère Martin et les contestations que l'enquête de celui-ci avait fait surgir.

De la Jamaïque l'organisation de Morin avait été transplantée en 1767 à Albany, province de New York, avant la Guerre d'Indépendance, par Francken. Son développement fut ralenti par les débuts de la révolution des colons contre l'Angleterre (1773) et ce n'est que plusieurs années plus tard, en 1781 à Philadelphie, que nous voyons l'un des Députés Inspecteurs nommés par Francken, Moses Michael Hayes, se préoccuper de développer ce Rite dans ce qui était devenu un territoire indépendant depuis la déclaration de juillet 1776.

Pour bien comprendre à quel point cette réunion de 1781 est intimement liée aux événements maçonniques ayant lieu au même moment dans l'état de Pennsylvanie, il faudrait résumer ici l'histoire de la maçonnerie dans cette partie de l'Amérique, ce qui n'est guère possible. Le point important est qu'il existait alors une Grande Loge Provinciale à Philadelphie qui avait reçu une charte de la GL des Antients à Londres en 1761 et que la précédente organisation qui provenait des Modernes avait littéralement disparu.

Mais beaucoup plus importante que la querelle d'allégeance à l'une ou l'autre des deux Grandes Loges d'Angleterre ou aux Grandes Loges provinciales qui avaient été créées par la Grande Loge d'Écosse, la déclaration d'Indépendance du 4 juillet 1776 posa un problème encore plus fondamental aux Loges américaines.

Comme l'écrivait F. Dalcho p. 178 de son Ahiman Rezon publié à Charleston en 1807 :

In consequence of the dissolution of the political connexion between the colonies of North-America and Great-Britain, by the happy issue of the revolution, the United States became a separate and independent nation. And although the principles of the society of Free-Masonry, are in no wise affected by the revolutions of empires, nor by a change in the form of government, yet for many obvious and cogent reasons, it has always been found most convenient, to have the head, or supreme power, of the society, in that country in which the Lodges meet.

C'est à peu près ce qu'écrivait 82 ans plus tard un ancien Grand Commandeur de la Juridiction Nord des Etats-Unis :

Independence in civil government naturally suggested independence in Masonic government. The circumstances in which the Craft were situated after the Fourth of July, 1776, brought home to every member, with great force, the importance of their Masonic allegiance ... could they (they then asked) properly remain under the authority of a Grand Lodge, all the members of which held that their obedience as men was due to the British Crown, of which they had just declared themselves independent ? Especially when they were in arms to maintain that declaration ? It was inevitable that they should conclude that Masonic government should be in accord with civil government.

La première Grande Loge indépendante américaine fut celle du Massachusetts qui se constitua elle-même en 1777. Un mouvement se développa en 1780 qui souhaitait créer une seule juridiction pour tous les États d'Amérique dont le Grand Maître Général serait Washington. Lorsque cinq Loges se réunirent à Philadelphie le 13 janvier 1780, élirent Washington à ce poste et s'adressèrent aux autres Grandes Loges américaines pour leur demander de se joindre à leur mouvement, c'est la distinction entre Maçons Anciens et Modernes qui semble avoir été la cause principale de l'échec du projet, la Grande Loge de Pennsylvanie refusant de prendre en considération l'adhésion de (Grandes) Loges Modernes !

Il faut remarquer qu'une des lettres échangées alors entre les négociateurs s'appuyait sur un extrait de journal rapportant l'installation du Duc Carl de Södermanland comme « Grand Maître de toutes les Loges du Royaume (de Suède) et de celles de St. Petersbourg, Copenhague, Brunswick et Hambourg, etc. » Le 15 mars 1780, le Duc venait en effet d'être installé Ordensmeister de la IXème province du système suédois alors allié aux chefs de la Stricte Observance. Mais les frères américains ne se doutaient pas que loin de signaler une unification de la maçonnerie en Europe du Nord, ces extraits de journaux allaient au contraire déclencher les hostilités entre les deux systèmes et aboutir à la démission du Duc l'année suivante, puis aux luttes du Convent de Wilhelmsbad.

C’est dans le cadre général de la recherche de l'unité et de l'indépendance nouvellement désirée de la maçonnerie américaine qu'il faut considérer les réunions de Philadelphie du printemps 1781, les nominations faites alors par Hays (que Francken avait nommé Député Grand Inspecteur près de treize ans plus tôt), de huit Députés Grands Inspecteurs et aussi le fait que ces Députés Grands Inspecteurs semblent avoir alors transformé leur titre en celui de Député Grand Inspecteur Général. C'est sur le procès-verbal de la réunion du 25 juin 1781 à Philadelphie qu'un Frère, Isaac Da Costa, fait suivre son nom du titre d'Inspecteur Général pour les Indes Occidentales et l'Amérique du Nord. Mais les procès-verbaux de la Loge de Perfection de Philadelphie montrent qu'Hays n'y viendra jamais.

Bien plus, cette Loge de Perfection décidera le 7 décembre 1785 d'envoyer une lettre au Grand Conseil à Berlin et à Paris pour les informer de l'établissement de cette [notre) Sublime Loge. lettre qu'ils adressent à Frédéric III !. Et comme les termes employés dans cette lettre sont révélateurs ! Les titres et les grades que Bush, signataire de cette lettre et Trois Fois Puissant de la Loge de Perfection, indique dans cette lettre être les siens

Chevalier d'Orient et Prince de Jerusalem, Souverain Chevalier du Soleil. et de l'Aigle Blanc et Noir, Prince du Royal Secret et Député Inspecteur Général et Grand Maître sur toutes les Loges, Chapitres et Grand Conseil des Degrés Supérieurs de la Maçonnerie en Amérique du Nord, à l'intérieur de l'État de Pennsylvanie

il dit les avoir reçus

par patente du Souverain Grand Conseil des Princes ...régulièrement établi par le Sublime Grand Conseil des Princes

mais jamais on ne voit le nom de Kingston mentionné ! Il continue en disant :

Considérant que nous sommes encore au berceau dans un Jeune Empire en croissance si distant et éloigné du Grand Orient de Berlin ... nous sollicitons humblement d'entrer en correspondance (avec vous) ... pour nous diriger...

Peut-on en lisant ces lignes, douter un instant que les liens de subordination envers Kingston, colonie anglaise, n'existaient plus pour ces maçons de Philadelphie ? Berlin, la Prusse, ‘un’ Frédéric, oui. L'ancien colonisateur, plus jamais.

Est-ce parce qu’il se sentait encore sentimentalement attaché à Kingston que Hays, après 1781 et sa nomination de huit Inspecteurs, s'était retiré à Boston où il deviendra plus tard Grand Maître de la Grande Loge du Massachusetts ?

C'est Isaac De Costa (ou Da Costa) qui, en 1783 d'après la Circulaire de 1802, viendra créer une Loge de Perfection à Charleston en Caroline du Sud. Da Costa meurt le 23 novembre de la même année.

La Loge de Perfection de Philadelphie qui s'était réunie trois fois en octobre 1782, avait interrompu ses travaux sans en mentionner la raison jusqu'au mois d'octobre 1784. Elle ne tiendra alors pas moins de trente-neuf réunions en un an. Les 5 et 6 octobre 1785, elle reçoit la visite d'Augustine Prevost, l'un des premiers membres de la Loge de Perfection d'Albany (celle que Francken avait créée en 1767) qui, entre temps, était devenu Colonel du 60ème bataillon (Royal American) an service à la Jamaïque dans les années 1775 où Francken – l’un de ses rares actes après la mort de Morin dont la trace nous soit parvenue – l'avait nommé Député Inspecteur Général. Est-ce un hasard si c'est moins d'un mois après ces deux visites que la Loge de Perfection décide d'envoyer à Frédéric la lettre que nous évoquions plus haut ?

Certes non. On peut suivre l'action de Prevost à Philadelphie pendant plusieurs années, les patentes qu'il décerne en 1789 et 1790 en sa qualité de Député Inspecteur Général par patente du Grand Conseil de Princes des Maçons à Kingston en Jamaïque à William Moore Smith, futur Grand Maître de la Grande Loge de Pennsylvanie et à Pierre Lebarbier Duplessis qui en est le Grand Secrétaire et en sera le Député Grand Maître en 1810 !

Est-ce un hasard si la même année 1790, Samuel Stringer que Francken avait « élevé au plus haut degré de la Maçonnerie » le même jour que Hays, le 6 décembre 1768, et également constitué Député Grand Inspecteur, qui avait dirigé les travaux de L'Ineffable à Albany jusqu'en décembre 1774, mais qui n'avait plus donné de signes d'activité depuis, est-ce un hasard si Stringer surgit à nouveau en septembre 1790 pour nommer Stephen Van Rensselaer Député Inspecteur Général ?

Tout ceci ne donne-t-il pas l'impression que Kingston (est-ce alors encore Francken lui-même, s'est-il donné un successeur, nous ne le savons pas) essaye de défendre ce qu'il a fondé en Amérique ?

Sur cette époque de l'histoire maçonnique entre les années 1790 et 1800, nos informations sont encore déplorablement fragmentaires. En effet le rôle du centre directeur qui existait en Jamaïque à Kingston lorsque Morin dut s'y établir est aujourd'hui totalement obscur. Lorsqu'en 1790 des Frères de Philadelphie, Abraham Forst, Moses Cohen et Abraham Jacob (le premier était certainement un Député Grand Inspecteur Général nommé par Moses Hays en 1781 à Philadelphie; le titre exact du second et l'autorité de laquelle il aurait reçu le titre de Grand Inspecteur Général sont incertains ; le troisième semble avoir été promu seulement au Grade de Patriarche Noachite et Chevalier du Soleil en novembre 1790 à Kingston par les deux premiers nommés) se retrouvèrent à Kingston, ont-ils rejoint le groupement dirigé par Francken (qui ne meurt que cinq années plus tard, en mai 1795) ou bien ont-ils créé (au nom de Philadelphie ?) un organisme concurrent ? Quel rôle jouait alors David Small, nommé en octobre 1783, sept ans plus tôt, Député Grand Inspecteur Général par Francken à la Jamaïque, ceci constituant l'ultime signe d'activité maçonnique de ce dernier ?

Voilà ce que nous ne savons pas et, parce que les archives de Kingston ont disparu, ce que nous risquons de ne jamais savoir.

Ce que nous savons, c'est que deux facteurs vont jouer au cours de cette décennie 1790-1800 un rôle capital : à Kingston un Frère Hyman Isaac Long reçoit du Frère Moses Cohen une Patente le 12 janvier 1794 et bien que les copies que nous connaissions de celle-ci semblent exclure qu'elle l'ait autorisé à exercer une autorité quelconque en Caroline du Sud, c'est à Charleston que nous le retrouvons, agissant comme Député Inspecteur Général en 1796. D’autre part, le Comte de Grasse-Tilly arrive à Saint-Domingue en 1789, épouse le 17 septembre 1792 Anne Sophie Delahogue, fille d'un notaire de l'île, et quitte Saint-Domingue avec sa nouvelle famille, chassé par la révolte des esclaves, pour arriver comme réfugié à Charleston le 14 août 1793.

Sur les activités de Grasse-Tilly et de son beau-père jusqu'au mois de juillet 1796, aucune information. Mais ils fonderont avec d'autres Français la loge La Candeur cet été-là, juste après qu'un incendie ait détruit les registres de la Loge de Perfection qu'y avait établie Isaac Da Costa en 1783. Fin 1796 ils seront avec douze autres réfugiés français,promus Députés Inspecteurs du Rite par Long.

Il faudrait maintenant décrire également l'histoire maçonnique de la Caroline du Sud, histoire complexe et mal connue à cette époque. N'en disons que ceci : il existait alors dans cet État deux Grandes Loges rivales, se réclamant des deux Grandes Loges existant alors encore en Angleterre à la même période.

C'est à la Grand Lodge of Free and Accepted Masons, se réclamant de la Première Grande Loge, celle des “Modernes”, que se rattache La Candeur, le 2 janvier 1798. L'union des deux Grandes Loges de la Caroline du Sud ne sera définitivement réalisée qu'en 1814.

Ayant ainsi tenté de montrer brièvement comment l'organisation née à Saint-Domingue et à la Jamaïque est liée à celle qui se développera en Caroline du Sud au cours des années précédant la publication de la Circulaire de décembre 1802, retournons maintenant aux manuscrits des textes évoqués précédemment.

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