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Hauts Grades

Fondements initiatiques de la Tolérance

5 Janvier 2013 , Rédigé par Jean-Paul Ricker Publié dans #Planches

 Le poète est mort !
Il n'y a pas de bel âge pour mourir, mais enfin... il avait cent ans !
Il était assis là tranquillement sur un banc, et il avait l'air plutôt content, à contempler les arbres du jardin public et écouter les oiseaux.
Il pensait en lui-même : « J'ai cent ans et j'suis bien content J'suis assis sur un banc Et je regarde mes contemporains... »
Mais comme le jardin public était, à cette heure-là, vide de promeneurs et de passants, il ajouta, désabusé : « C'est dire si j'contemple rien ». Apparemment, le poète mourût content, mais les choses n'étaient pas si simples dans sa tête de poète.A défaut d'avoir pu entrer à l'Académie, il accéda directement au para­dis. Le paradis était un peu comme il l'avait imaginé et lui rappelait le petit square où, enfant, il jouait avec ses copains, à ce détail près que tous les bancs étaient occupés par des vieillards. Il choisit une place libre, et s'assit à côté du philosophe. Le philosophe, lui, était académicien. Mais il était mort bien longtemps auparavant. Il avait trois cents ans. Il commencèrent à bavarder. L'époque était bien choisie pour cette conversation, au moment où se fête, en France et partout dans le monde, le bi-centenaire de la Révolution française. Le philosophe n'avait pas connu la révolution. Il était mort 10 ans avant. Mais tout le monde s'accorde à reconnaître qu'il y avait puissamment contribué par ses écrits et ses engagements, tout au long du siècle. Ses écrits et ses engagements allaient d'ailleurs de paire : c'était un philo­sophe « engagé », comme on le dit des chanteurs, engagé par ses mots, engagé par ses actions. Les mots et les actions du philosophe avaient servi son long combat contre l'intolérance. Tout au long de sa vie, il n'eût de cesse de lutter con­tre l'intolérance, religieuse principalement, et de tenter, parfois avec suc­cès, de réhabiliter ceux qui en furent victimes. La révolution connût bien entendu ses excès, et fût un modèle d'intolé­rance, mais comme le disait Lalande, dans un discours maçonnique pro­noncé dans sa Loge, celle-là même qui quelques années auparavant avait accueilli notre philosophe en son sein : «Le malheur de notre condition est d'aller au-delà du terme ; ce sont les lois du mouvement qui nous entraînent ; et nous devons oublier les excès qui sont dans la nature » Le philosophe pouvait donc légitimement se satisfaire d'une révolution qui, en prenant pour devise les mots de « Liberté Egalité Fraternité» et en proclamant que «tous les hommes naissent libres et égaux en droit » avaient définitivement tordu le cou à l'intolérance. Ce n'était pas tellement l'avis du poète qui était plutôt du genre à penser que les Bastilles étaient encore à prendre. Ils avaient l'éternité pour en débattre.

Tolérance religieuse, civile, philosophique

A l'origine, le concept de tolérance est strictement religieux. A l'origine, c'est cependant fort tard, puisque le terme, même si on le trouve chez Montaigne, est inusité avant le XVIIème siècle, et c'est au XVII lème, qu'on en débat surtout. De même bien sûr son contraire l'intolérance et les adjectifs qui s'y rap­portent, à l'un comme à l'autre. On conçoit que sans dogme religieux il n'y ait pas lieu d'être tolérant ou intolérant. Or, les dogmes religieux ne naissent pas avec les Eglises. Ils naissent plus tard, beaucoup plus tard. Au fur et à mesure de la montée des dogmes, les concepts de tolérance et d'intolérance se génèrent spontanément. Simultanément, le mot tolérance est utilisé, plus communément cette fois dans deux domaines bien particu­liers. Le premier est le domaine monétaire. La tolérance, c'est la petite diffé­rence de poids de métal précieux, admise pour qu'une pièce de monnaie conserve sa valeur. Le second est le domaine médical. La tolérance, c'est la limite de l'accep­tation par l'organisme d'un médicament. On le voit : la tolérance, c'est affaire de petite dose. Point trop n'en faut ! Si on tolère un trop grand écart par rapport au poids d'or ou d'argent fixé pour donner sa valeur à une pièce, celle-ci n'en a plus aucune. Ecart en moins, cela va de soi. Si l'on administre une potion en ne veillant point au respect de la dose, on risque, par effet pervers, la mort du patient au lieu de sa guérison. Ecart en plus, bien entendu. Ecart en plus ou en moins, l'essentiel est de savoir garder la mesure. Au demeurant, la juste attitude est le strict respect de la norme, et tout écart est mal considéré : néfaste, préjudiciable et dangereux. En matière religieuse, tolérance est rendu synonyme d'indulgence. Les doc­teurs de la loi se contraignent à accepter, bon gré mal gré, quelques écarts d'interprétation par rapport aux dogmes de l'Eglise. Bossuet parle de «condescendance, touchant certains points qui ne sont pas regardés comme essentiels ». Les limites sont fixées. Là encore, la tolérance religieuse s'administre à petites doses puisque les Eglises ont le pouvoir de fixer le dogme, d'en autoriser l'interprétation dans le cadre qu'elles déterminent elles-mêmes, et, par voie de consé­quence, de qualifier d'hérétiques tous ceux qui dépasseront la limite. Dans l'affaire de la monnaie ou des médicaments, il faut un instrument de mesure : c'est la balance. De même les Eglises se doteront de la leur : les tribunaux écclésiastiques, dont la tâche sera de distinguer le pêcheur, cou­pable du grand écart, du paroissien, qui sait se cantonner dans les bonnes limites. Ainsi la tolérance justifie paradoxalement l'inquisition. Merci, mon Dieu ! Aux XVIIème et XVIIIème siècles, l'importance du débat religieux et ses énormes conséquences politiques, alimenteront en permanence le débat sur la tolérance. Catholique, doit-on ou non tolérer la réforme ? Protestant, doit-on ou non accepter la dissidence ? Le monde religieux se divise donc en deux parties, elles-mêmes subdivisées en deux autres parties, et ainsi de suite, selon le critère de l'acceptation ou du refus de la différence de pensée, à l'intérieur de normes très étroites. Cette pagaille nécessite que d'importants moyens soient mis en oeuvre, par les Eglises et les Etats, pour que les sanctions soient appliquées à grande échelle : législations restrictives, massacres organisés, guerres de religion. Ainsi, la tolérance justifie, paradoxalement les persécutions. Bayle et Bossuet seront, chacun dans leur camp, les deux grands anima­teurs de ce débat religieux. Bayle, en préconisant la plus grande liberté de conscience, Bossuet, en fixant les limites de cette liberté, ont l'un et l'autre utilisé et discuté le concept de tolérance civile. Si leurs opinions sont non seulement divergentes mais opposées, ils s'accordent au moins sur une définition commune de la tolérance civile, qui est la permission accordée de pratiquer d'autres cultes que le culte permis par l'Etat. La tolérance est octroyée par une autorité, non plus religieuse exclusive­ment, mais civile, le pouvoir d'Etat, qui, en fixant la norme, s'autorise à condamner ceux qui la transgressent. Pour défendre les principes de Liberté auxquels ils adhéraient, et, au minimum, pour protéger des vies humaines menacées, les philosophes du siècle des Lumières élargiront le concept à celui de tolérance philosophique. C'est, pour eux, l'admission du principe qui oblige à ne pas persécuter ceux qui pensent différemment en matière religieuse. La religion reste au coeur du débat, mais la tolérance n'est plus considérée seulement sous l'oeil du pouvoir qui légifère. La tolérance se conçoit désormais comme l'acceptation de la liberté de pensée. La tolérance devient alors une idée révolutionnaire. La tolérance n'est plus affaire de petite dose, mais un principe absolu, global, total, le corollaire des droits fondamentaux qui s'attachent à la personne humaine. Et quelques années plus tard, Mirabeau pourra dire : «Je ne viens pas prêcher la tolérance ; la liberté la plus illimitée de religion est, à mes yeux, un droit si sacré, que le mot tolérance qui voudrait l'exprimer me paraît, en quelque sorte, tyrannique lui-même, puisque l'autorité qui tolère pourrait ne pas tolérer ». Notre vieux philosophe avait appartenu au siècle des Lumières et, l'intolé­rance, il en avait été la victime. Mais jamais il n'avait baissé les bras, considérant : « Un jour tout sera bien, voilà notre espérance, Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion » Cette maxime, d'un raisonnable optimisme, l'avait constamment accom­pagné et lui avait donné quelque courage lorsque la tournure des événe­ments lui paraissait défavorable. Et puis notre philosophe croyait résolument en l'avenir de l'homme, même s'il se doutait bien que les choses iraient lentement. Il expliqua au poète, qui l'écoutait d'un air dubitatif : «Il y aura toujours des barbares et des fourbes qui fomenteront l'into­lérance, mais ils ne l'avoueront pas, et c'est avoir gagné beaucoup». Ce n'était pas l'avis du poète peu prompt à se réjouir d'une si petite vic­toire. Il voyait bien lui que la barbarie, individuelle ou collective, sponta­née ou organisée, avait le plus souvent triomphé sur la tolérance. Elle avait même été érigée en doctrines politiques ou religieuses. A l'optimisme du philosophe, il opposait son désespoir :  « Mort l'enfant qui vivait en moi, qui voyait en ce monde-là un jardin, une rivière
et des hommes plutôt frères, Le jardin est une jungle les hommes sont devenus dingues ».

Tolérance politique et tolérance morale

La montée des intégrismes, en Orient comme en Occident, a réactualisé le caractère religieux du débat sur la tolérance. Il n'empêche que, depuis la Révolution, le concept a perdu sa spécificité religieuse, au profit d'une acception beaucoup plus large, beaucoup plus globale, beaucoup plus politique. Le champ de la tolérance recouvre le domaine des opinions, en général, ce que Diderot avait pressenti en écrivant : «il y a dans les choses de goût, ainsi que dans les choses religieuses, une espèce d'intolérance que je blâme ». Comme le dit la sagesse populaire : «les goûts et les couleurs, ça ne se dis­cute pas », proverbe qui exprime bien l'idée que chacun a droit à son opi­nion et que toute opinion est respectable, et même tellement respectable qu'elle n'a pas besoin d'être discutée. Du coup, la tolérance est devenu un concept essentiellement politique. La tolérance politique est l'acceptation du pluralisme dans la conduite des affaires de l'Etat. Elle suppose et implique la démocratie et la laïcité. Elle s'oppose au totalitarisme et aux extrémismes. La tolérance étant politi­que, pleinement et totalement politique. Elle est donc au coeur de tous les débats avec ses partisans et ses adversaires. Ses adversaires la condamnent et la caricaturent. Ils la condamnent essentiellement au motif que la tolérance favorise la genèse et l'expression des pluralismes et en conséquence détruit la cohé­sion politique et sociale de la nation. Ils la caricaturent en associant systématiquement la tolérance à la fai­blesse de comportement, ou, pour parler comme nos hommes politiques, au laxisme, mot qui en remplace un autre, moins usité, le tolérantisme. C'est Beaumarchais, qui, avec humour, fait dire à l'un de ses personna­ges, aussi réactionnaire qu'odieux :«Qu'a-t-il produit (ce siècle) pour qu'on le loue ? Des sottises de toutes espèces : la liberté de penser, l'attraction, l'électricité, le tolérantisme, l'inoculation, le quinquina, l'Encyclopédie et les drames ». Au laxisme des partisans de la tolérance, les tenants de la fermeté oppo­sent ces valeurs, d'autant plus sûres qu'immuables, que sont l'ordre, la fermeté, l'intransigeance. Chacune de ces valeurs s'exprime naturelle­ment par rapport à des situations et des conduites pré-établies : l'ordre sera celui du système en place, ou système de référence, la fermeté quali­fiera la manière de conduire les affaires de la cité, l'intransigeance concer­nera la façon de réprimer les écarts, toutes situations et conduites émi­nemment politiques, au sens large du terme. Les partisans de la tolérance rétorquent plutôt en termes de morale. Car la justification de leur pensée réside d'abord dans une conception et une appréciation positive de l'homme. La tolérance morale c'est une façon de concevoir les rapports entre les hommes, sur la base d'un respect absolu des consciences, des idées, des caractères et des personnalités. Elle est indissociable non seulement de la foi en l'homme et en ses qualités, mais aussi de l'idée de sa constante per­fectibilité. Les tolérants ne peuvent pas répondre à leurs adversaires sur le plan idéo­logique ou politique. Il serait en effet paradoxal qu'il existât une idéologie Situer la tolérance sur le plan de la morale permet à ses partisans l'expres­sion de leurs idées propres comme celle des idées d'autrui. Pourvu qu'autrui montre, au minimum, quelque disposition à rendre la pareille. Ce qui règle, espérons-le une fois pour toutes, le grotesque débat sur les limites à la tolérance : «peut-on tolérer l'intolérable ? ». S'il s'agissait d'un débat idéologique, nous ergoterions sans fin sur le tolé­rable et l'intolérable en politique. Mais puisqu'il s'agit de morale, et qu'il ne s'agit que de cela, le débat est réglé d'avance. L'intolérance est définitivement intolérable. Nous nous en tenons bien entendu à l'interprétation présente du concept de tolérance, qui s'attache à son sens propre, que nous avons tenté de définir par rapport aux contextes historiques et philosophiques de l'épo­que où le problème de la tolérance fut posé avec acuité. Il existe bien entendu une série de sens figurés qui touchent à tous les domaines du comportement. Par exemple, mon patron fait preuve d'une certaine tolérance dans l'application des horaires de bureau. Qu'il ait rai­son ou non, nous pourrions en débattre longuement, nous ne le faisons pas, car d'une part cela nous arrange l'un et l'autre et que d'autre part le choix est le sien plus que le mien. Ce n'est pas là où se situe le débat fondamental : en matière de comporte­ment humain, et de morale, nous sommes en tout état de cause lui et moi d'accord, sur le fait que l'intolérance est intolérable. Encore qu'il ne soit pas toujours facile de discerner si tel comportement humain relève, ou non, de l'intolérance. Et les actes, même les plus barba­res, se parent souvent des plumes de la morale, en particulier dans les actes de barbarie collective et organisée. Et notre poète était fort troublé. Comme il l'avait été, tout au long de sa vie. Tantôt il avouait au philosophe avec émotion :  « Je ne suis qu'un militant du parti des oiseaux, des baleines, des enfants, de la terre et de l'eau ». Tantôt sa révolte l'emportait, et il se prenait non seulement à haïr la société, mais à en faire l'unique objet de sa vindicte : « J'ai chanté dix fois, cent fois j'ai hurlé pendant des mois, j'ai crié sur tous les toits...
...mais moi, on ne m'aura pas je tirerai le premier et j'oserai au bon endroit ».Tantôt, c'était le désespoir : « Dans ma guitare, y'a plus rien , plus un mot, plus un refrain ». Le philosophe, par définition et par fonction, était infiniment plus sage. Il expliqua au poète : «Tu parles du bon et du mauvais, du juste et de l'injuste : il me paraît que tout ce qui nous fait plaisir sans faire tort à personne est très bon et très juste; que tout ce qui fait tort aux hommes, sans nous faire de plai­sir est abominable; et que ce qui nous fait plaisir en faisant du tort aux autres est... très dangereux pour nous-mêmes et très mauvais pour autrui». A défaut d'avoir la moindre valeur sur le plan des conséquences idéologi­ques que l'on devrait en tirer, ce discours a un mérite particulier : il trace en effet le cadre d'un code de conduite très simple mais très efficace, pour régir les rapports entre les êtres humains. Il fixe précisément les limites entre le tolérable et l'intolérable. Il ramène la tolérance à ce qu'elle est : une affaire personnelle de morale individuelle.

La tolérance est une vertu

Curieuse et paradoxale déviation : les maisons où officient les dames de petites vertus sont les maisons de tolérance. Cette plaisante distorsion de langage n'est pas innocente. La preuve : elle a permis un bon mot «La tolérance, il y a des maisons fai­tes pour ça », non moins innocent, ce qui en explique la célébrité. La vertu est toujours un peu ridicule. Il est vrai que n'est pas vertueux qui peut, ni même qui veut, et que l'on n'est jamais vertueux naturellement si facilement. Alors, tant qu'à faire, autant marquer son impuissance à y accéder ou sa pensée à le devenir, en la tournant en ridicule. Il faut admettre aussi que la vertu a souvent servi de prétexte à de mauvais agissements : un régime politique prétendument vertueux, avait confié à ses fonctionnaires, le travail de briser la vie de familles juives, au nom de la patrie. Bien entendu, il avait substitué à la devise «Liberté, Egalité, Fraternité» celle de « Travail, Famille, Patrie» trois mots qu'il s'est employé méthodiquement à vider de toute substance. Il n'est pas facile, dans ces conditions, de distinguer les bonnes et les vraies vertus, les fausses et les mauvaises, et d'échapper au ridicule con­temporain qui méprise ou dédaigne l'homme vertueux. Mais revenons à notre propos sur la tolérance. La tolérance, disions-nous est une vertu. Qu'est-ce que cela signifie ? Pour bien le comprendre, distinguons la vertu, de la qualité et du don.

La qualité d'abord

Par qualité, il faut entendre toute caractéristique fondamentale. La défi­nition philosophique du mot qualité, à l'origine, explique qu'il s'agit bien des caractéristiques qui définissent un corps et sans lesquelles il ne pour­rait ni exister, ni être conçu. Cette définition s'applique à l'homme. Corneille, dans Polyeucte écrit : « Daignez considérer le sang dont vous sortez, Vos grandes actions, vos rares qualités... ». C'est pourquoi d'ailleurs les nobles exclusivement étaient appelés gens de qualité, de par leur naissance et leur sang, ce qui permet à Molière de répondre :
« Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris ». La qualité est innée. Elle peut s'enrichir ou se détériorer, mais elle est acquise à la naissance.

Le don ensuite :

Le don aussi est inné. Mais, et la nuance est importante par rapport à la qualité, le don se détériore à coup sûr s'il n'est pas cultivé. Sans travail, le don n'est rien, ne vaut rien, ne sert à rien. Le don, inné certes, a besoin d'être exploité : au don s'ajoute alors le talent c'est-à-dire la maîtrise du savoir faire et seul son enrichissement par le talent permet au don de s'exprimer.

La vertu enfin :

La vertu est pure acquisition. Elle n'est jamais innée. Elle est pur travail, moral, intellectuel, culturel, travail sur soi-même.  Rien d'inné dans la vertu. C'est d'ailleurs ce qui rend la vertu si humaine, si spécifiquement humaine.

Résumons : La qualité est innée. Le don est inné, mais s'exploite par les connaissances acquises ou à acquérir. La vertu est pur acquis. Chacun d'entre-nous, à un moment instantané de son existence est une mosaïque - de qualités innées, - de dons innés, plus ou moins exploités par un savoir-faire acquis à force d'un travail plus ou moins approfondi, - de vertus, purement acquises. J'illustre ma pensée en comparant l'incomparable : l'homme et l'animal. C'est facilité d'exposé, je le reconnais, mais Mozart me pardonnera de le comparer à ma petite chatte. Mozart me flatte plus souvent les oreilles que je ne caresse celles de mon animal favori, je puis donc me permettre cette irrévérence. Mozart, c'est incontestable, avait des dons, révélés alors qu'il était si jeune, que l'on doit bien les considérer comme innés. Il avait aussi des qualités, lesquelles sûrement, lui ont permis d'exploiter ces dons. Mozart avait aussi des vertus dont je ne saurais dire s'il les a acquises en devenant franc-maçon ou s'il est devenu franc-maçon parce qu'ils les avaient précé­demment acquises. Mais peu importe. Disons que Mozart était doué, généralement doué, qu'il avait le goût du travail, et qu'il était tolérant. Ma petite chatte, elle aussi a des qualités et des dons. Elle a le don de la chasse et des qualités d'agilité qui lui permettent d'exploiter ce don, ce qui est dramatique pour les rongeurs de mon jardin. Elle n'est pas vertueuse pour autant. Elle n'a aucun sens de la tolérance et elle agresse systématiquement toute espèce d'animal rampant, marchant ou volant, et sans considération de poids et de taille, qui pénétrerait acci­dentellement son territoire. Elle n'est tolérante qu'à mon égard : il est vrai que je la nourris. Ma chatte n'appartient pas à l'espèce humaine. Ses qualités et ses dons relèvent de sa nature et de son instinct. Je l'aime comme cela. J'aime aussi Mozart pour ses qualités et ses dons. Où plutôt, j'aime sa musique pour ces raisons-là et j'aime le musicien, l'homme, pour ses ver­tus. Je ne l'aimerais pas s'il avait été un personnage ignoble, et sans doute dans ce cas, je n'écouterais pas sa musique. Et voilà pourquoi je dis que la vertu est humaine, spécifiquement humaine. Le vieux philosophe avait beaucoup de mal à expliquer cela au poète, autant que j'ai du mal à vous l'expliquer moi-même. Lui aussi, il utilisa une comparaison entre l'homme et l'animal : «Je pense que (l'homme) est un animal à deux pieds qui a la faculté de raisonner, de parler et de rire et qui se sert de ses mains beaucoup plus habilement que le singe... (il a) une mémoire infiniment supérieure, beaucoup plus d'idées et... une langue qui forme incomparablement plus de sons que la langue des bêtes». C'est bien pourquoi il faisait confiance à l'homme, capable de dépasser sa nature, de développer ses meilleurs instincts, de réfréner et de combattre les plus vils. Et à ce compte, la société finira bien par évoluer et les hom­mes, un jour qu'il espérait proche, vivront libres et égaux., dans un monde plus tolérant. La colère du poète était à son comble. Il hurla à en réveiller les âmes paisi­bles qui arpentaient les allées du jardin paradisiaque. « Qui a écrit que les homes
naissaient libres et égaux ? Libres, mais dans le troupeau, Egaux, devant le bourreau ». Il était tellement fâché qu'il en devenait vulgaire, ce qui n'est pas recom­mandé pour un poète. « Passent les jours et les semaines, Y a que le décor qui évolue, la mentalité est la même, tous des tocards, tous des faux-culs ». Le philosophe était peiné. Grâce au recul conféré par deux siècles de plus, il avait pris de la hauteur : il avait pu mesurer le formidable progrès éco­nomique, social, culturel que les hommes avaient accompli. Et pourtant, il n'était pas franchement choqué car il savait bien que les hommes avaient mal partagé le progrès. Dans le fond, il comprenait le poète. Mais sa foi en l'homme était iné­branlable. Puisque le progrès, même insuffisant et mal réparti, était obser­vable, il était toujours possible d'en espérer davantage. Il décida donc d'y croire encore et se résolut d'être pour toujours :  « Amant de tous les arts et de tout grand génie, Implacable ennemi du alomniateur,
Du fanatique absurde et du vil délateur ». Il s'arma de courage pour tenter d'entraîner le poète sur cette voie. Nous avons vu que la tolérance, vertu spécifiquement humaine, n'est ni instinctive ni naturelle. L'esprit de tolérance s'acquiert, se cultive, se développe. N'entrons pas dans le débat sur la nature de l'homme, puisqu'il ne con­cerne pas la tolérance. Mais interrogeons-nous plutôt sur la façon dont cet esprit est susceptible de germer dans le coeur des hommes, puis com­ment il peut s'y développer. Le petit de l'homme a de grands yeux : il les ouvre le jour et transmet à son cerveau, quotidiennement des milliers d'informations contradictoi­res. Les unes pèsent lourd, les autres ne lui laisseront qu'un souvenir fugace, certaines ne vivront que le temps d'une seconde, et quelques-unes tisse­ront l'écheveau de ses souvenirs. La nuit, le petit ferme les yeux. Son cerveau va décanter les informations du jour. Certaines, comme dans un ordinateur, seront immédiatement restituables, dès le réveil du lendemain. D'autres viendront enrichir un inconscient et un subconscient dont les socles se sont constitués, dit-on, dans la période pré-natale. Tout ceci est tellement complexe, que le petit va devoir trier, c'est-à-dire penser. Aucune des informations reçues n'étant objectives, sa pensée ne sera pas objective. Voilà que l'enfant est sujet pensant certes, mais sujet. Et heureusement puisque sa subjectivité est sa personnalité. Sujet unique et personnalisé, voilà notre enfant, trop tôt devenu homme, qui prend conscience que son existence est dépendante de celle d'autres sujets, non moins uniques et non moins personnalisés. Mais comme il est au centre de sa perception du monde, il ne peut pas faire autrement que de penser qu'il est le centre du monde, objet d'amour et de haine convergents vers sa personne, de même qu'il dirige comme une arme défensive ou agressive, son amour et sa haine vers autrui. C'est ainsi que les hommes, à la fois sujets et objets, communiquent entre eux. Je n'ai pas la prétention d'expliquer l'homme à travers ce raccourci méan­dreux. Ce n'est qu'une petite fable entre vous et moi, elle a pour objet d'exprimer très rapidement que les rapports humains sont infiniment complexes et qu'ils dépassent notre capacité à les appréhender. Cette démarche a un nom : elle s'appelle l'initiation. Cette démarche est la façon unique de développer en soi l'esprit de tolé­rance.  et c'est pourquoi devenir tolérant demande beaucoup de travail, en tout cas infiniment plus qu'il n'en faut pour passer le baccalauréat. Et c'est d'autant plus difficile qu'on ne trouve pas de maître es tolérance suscepti­ble de nous l'enseigner comme on m'a appris avec plus ou moins de talent, et avec plus ou moins de succès, les mathématiques ou la philoso­phie. Certes, vous en rencontrerez parfois qui vous feront la leçon : c'est qu'ils se sont octroyés eux-mêmes un diplôme qui a d'autant plus de valeur à leurs yeux qu'ils furent le propre examinateur de leurs multiples talents, et que ce jour-là ils se sont montrés très sévères, aussi sévères qu'on peut l'être lorsque l'examiné, c'est-à-dire la même personne, fait preuve d'une compétence et d'un savoir exceptionnels. Ces «gens de qualité », au sens où Molière ironisait, méritent le nom dont on les affuble : ce sont les pédants. Non, en matière de tolérance, l'apprentissage se fait seul. Il n'y a pas de maître ni d'élève, mais un homme seul, face à son miroir, et suffisamment courageux pour être tantôt l'un tantôt l'autre, et savoir au bon moment et à tout bout de champ inverser les rôles. La manœuvre a un but. Elle vise à ce que, de l'autre côté du miroir, appa­raisse non pas le reflet de soi-même, mais l'envers, qui révèle la face cachée. Elle aspire à faire prendre conscience que si l'homme est un bloc lisse ou fissuré selon les caractères, il n'est pas identique à l'extérieur, comme à l'intérieur, et que sa présentation homogène et cohérente, n'est qu'un masque qui recouvre ses contradictions. Elle amène à reconnaître, comme éléments fondamentaux de sa personna­lité, ce que les comportements quotidiens et habituels ont coutume d'occulter. Elle fait comprendre qu'on est à la fois l'un et l'autre, et démontre ainsi qu'autrui est semblable à soi-même, et que les différences entre les hommes sont infiniment moins importantes que ce qui les unit. Elle fait découvrir que nous nous différençons uniquement par l'assem­blage varié de composants identiques et donc que si nous ne sommes pas jumeaux, à coup sûr nous sommes frères. Cette démarche est celle dont procède la Grande Loge de France, maillon de la Franc-Maçonnerie Universelle, qui dès ses origines, c'est-à-dire, pour s'en tenir à la Franc-Maçonnerie moderne et à sa date de naissance officielle, en 1723, proclame dans ses Constitutions : «Un maçon est obligé d'obéir à la Loi morale... Mais, quoique dans les temps anciens les maçons fussent tenus dans chaque pays d'être de la Reli­gion, quelle qu'elle fut, de ce Pays ou de cette Nation, néanmoins il est maintenant considéré plus expédient de les astreindre à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord, laissant à chacun ses propres opi­nions ; c'est-à-dire, d'être Hommes de bien et loyaux, ou Hommes d'Honneur et de Probité, quelles que soient les Dénominations ou Con­fessions qui aident à les distinguer ; par suite de quoi la Maçonnerie devient le Centre d'union, et le moyen de nouer une Amitié sincère entre des personnes qui n'auraient pu que rester perpétuellement étrangères ». La Franc-Maçonnerie n'ayant pas le monopole de l'initiation, sa nécessité n'est pas prouvée. Mais accordons-nous au moins sur ce mérite qu'on peut lui reconnaître, que lui reconnaissent en tous cas ses membres, celui de se proposer de les aider, collectivement, à la démarche individuelle. Car l'initiation est par essence individuelle. Les arts romanesques, de la littérature au cinéma en passant par le théâ­tre, en fournissent maints exemples. Le processus est toujours identique, Déstabilisation : mort profane,
Renaissance : vie nouvelle, Reconstruction : progressive, par épreuves et paliers successifs. Les événements dramatiques du vécu quotidien, sont, lorsqu'ils survien­nent, suffisamment douloureux pour provoquer un processus, toujours cruel. Le seul mérite de la Franc-Maçonnerie est de proposer une version pacifi­que, permanente et collective, de cette initiation individuelle. En 1723, notre philosophe n'avait pas trente ans. Il avait déjà cependant plusieurs écrits à son actif, essentiellement des pamphlets qui l'avaient fait mal voir du côté de la bonne société et l'avaient même contraint à séjourner à l'étranger plutôt qu'à Paris. Il fut d'autant plus séduit par les idées maçonniques, qu'il en professait d'identiques, Il ne devint pas franc-maçon pour autant, malgré qu'il ait été sollicité par ses amis philosophes qui, très nombreux, fréquentaient les loges. Il fut initié beaucoup plus tard. Mais il avait été de tout temps un bon compagnon de route. Aussi n'hésita-t-il pas à en parler au poète qui lui n'en voyait pas réelle­ment la nécessité. Lui-même en avait entendu parler, et avait même le souvenir vague d'un copain franc-maçon, dont les idées ne lui avaient pas paru véritablement révolutionnaires. Et puis le poète en avait marre des idées, qui ne sont jamais que des mots. Il avait tant vécu avec les mots que les mots commençaient à le fatiguer. « Fatigué, fatigué, fatigué d'espérer et fatigué de croire à ces idées brandies comme des étendards et pour lesquelles tant d'hommes ont connu l'abattoir ». Mais le philosophe n'était pas enclin à baisser les bras. Il se prenait d'ami­tié pour le poète, et voulait s'efforcer de le convaincre. Et il lui expliqua le problème et la solution : «Quand nos actions démentent notre morale, c'est que nous croyons qu'il y a quelque avantage pour nous à faire le contraire de ce que nous enseignons; mais certainement, il n'y a aucun avantage à persécuter ceux qui ne sont pas de notre avis et à nous en faire haïr, il y a donc, encore une fois, de l'absurdité dans l'intolérance ». Le philosophe voulut réconcilier le poète avec les idées généreuses, en lui faisant remarquer : «Nos histoires, nos discours, nos sermons, nos ouvrages de morale, nos catéchismes, respirent tous, enseignent tous aujourd'hui, ce devoir sacré de tolérance». Le poète résolut alors de s'endormir pour ne pas en écouter davantage. Il tourna le dos au philosophe en soupirant :  « J'crois plus à grand'chose Il est temps que j'me repose J'ai plus d'amour, plus de plaisir, plus de haine, plus de désirs ». Le philosophe en fut très malheureux. Il eût envie d'une promenade solitaire, lorsque soudain il se rappela que les membres de sa loge, «Les Neuf Sœurs », où il avait été finalement ini­tié et in extremis en 1778, se réunissaient ce soir là. Il décida de participer. N'imaginons pas que les francs-maçons puissent se targuer de détenir le monopole de la tolérance et qu'ils aient la prétention de l'enseigner à qui­conque frapperait à la porte du Temple. Les discours peuvent bien tenter de le faire, mais la Franc-Maçonnerie ne propose pas de discours. Elle offre à qui veut bien en saisir l'opportunité, une méthode qualifiée d'ini­tiatique, car, à l'instar de l'explication qui a précédé, elle tend un miroir dans lequel chacun de ses membres part à la recherche de sa propre image et, en définitive, y découvre autrui. Ce miroir, c'est la loge maçonnique, l'assemblée des frères, dans un lieu clos, temple sacralisé c'est-à-dire reconstitué dans un contexte universel. Le temple, c'est un lieu à la fois réel et symbolique. Réel, il est lieu de la réflexion et du travail des Frères. Symbolique, il représente l'univers cos­mique, le monde dans ses dimensions infiniment grandes et infiniment petites, macrocosmiques et microcosmiques. De ce fait, à l'intérieur du Temple, les frères ne sont plus les mêmes hom­mes que ceux que l'on croise dans le monde. Chacun d'entre eux apparaît aux autres comme une parcelle de l'humanité, et chaque mot, chaque phrase, chaque discours est reçu non pas comme un message médiatique habituel, mais comme un message messianique, enrichi d'universalisme. Ce mot que tu dis, cette phrase que tu construis, ce discours que tu pro­nonces, c'est ton expression et en même temps une part de la mienne, c'est ta pensée, comme c'est celle de millions d'hommes et de femmes qui, à travers le temps et l'espace, à un moment ou à un autre, dans des lieux identiques ou différents, se sont prononcés de la même façon que toi. Alors, je reçois tes mots, tes phrases, tes discours différemment et à mon tour je te parle différemment. Je t'écoute comme je te parle, je te perçois comme un autre moi-même, je me sens ton frère. Ce processus, qui se renouvelle à chaque réunion des frères en loge, a quelque chose de magique, il l'est en effet par la magie du rituel, rigou­reusement respecté dans les loges de la Grande Loge de France. Le rituel, c'est un moyen, à caractère mécanique et théâtral, qui vise à créer une rupture entre le monde profane, celui où la passion l'emporte sur la raison, la folie sur la sagesse, la haine sur l'amour, et le monde sacré où s'inversent les flux et les courants. Comme si le fleuve remontait son cours pour retourner à sa source et n'être plus qu'eau pure. Purs, nous ne le sommes jamais totalement, et le philosophe ne préten­drait pas l'être plus que le poète. Mais au moins nous essayons de nous abreuver auprès de nos frères disposés à nous donner à boire en parta­geant leur eau. Alors se développe en chacun de nous le sens d'autrui et du rapport privi­légié qui nous unit à lui. De ce fait la morale vacille : elle ne peut plus sui­vre la ligne de la verticale où le dogme circule du haut vers le bas, mais elle devient ruban horizontal, support flexible et évolutif par lequel ,'échan­gent les idées et transitent les comportements. La tolérance n'est plus alors ni ridicule ni visible. Car on comprend qu'elle est le ciment obligatoire des hommes qui oeuvrent pour le progrès de l'humanité. Notre philosophe l'avait bien mesuré : dans la société de l'Ancien Régime où l'intégrisme oligarchique freinait toute évolution progressiste, le Mou­vement des Lumières, en parfaite symbiose d'idées avec la Franc- Maçonnerie moderne dont les premiers pas ont accompagné ceux du siè­cle et qui a grandi avec lui, ont posé les bases de la société démocratique moderne. En 1789, la Révolution française a pulvérisé les institutions. Elle a suscité les espoirs les plus fous, en même temps que ses excès ont provoqué les plus cruelles désillusions. Mais elle continue de porter son message essen­tiel : les mots de « Liberté, Egalité, Fraternité» qu'elle a chipés à la Franc- Maçonnerie, ou peut-être est-ce l'inverse, grave problème qui divise les historiens, mais dont se moquent éperduement tous ceux qui, étant grave­ment privés du pouvoir de les écrire sur les pages de leurs cahiers et de les graver sur les murs de leurs édifices, pleurent en y rêvant. Ceux-là sont bien plus nombreux que nous et l'espoir est bien mince que leur nombre se réduise : c'est l'inverse qui nous menace. C'est la raison pour laquelle nous continuons à oeuvrer dans nos Temples, poursuivant notre utopie raisonnable, sans l'ombre d'un doute sur les objectifs que nous assigne notre Constitution : alliance d'hommes libres, acceptés en notre sein sans conditions de classe, de race, de religion, nous avons pour but le perfec­tionnement de l'humanité et travaillons à cet effet à l'amélioration cons­tante de la condition humaine, tant sur le plan spirituel et intellectuel que sur le plan du bien-être matériel. Nous n'acceptons aucune entrave et ne nous assignons aucune limite dans notre recherche de la vérité et de la justice, dans le respect de la pensée d'autrui et de sa libre expression. Nous croyons que les hommes finiront bien par s'unir dans la pratique d'une morale universelle et dans le respect de la personnalité de chacun. Chaque pas franchi nous réjouit le coeur, chaque recul nous horrifie. Finalement chacun d'entre nous est, tantôt le philosophe, tantôt le poète. Mais peut-on être l'un sans l'autre ? Ne sommes-nous pas condamnés à ce perpétuel débat, tant il est ardu de progresser sur le chemin de la tolérance ? Et une soirée de plus, en loge maçonnique, ne suffira certes pas à changer le monde. C'est bien ce que pensait le philosophe qui quittait ses frères après une excellente soirée qui s'était achevée, comme à l'accoutumée, par de frater­nelles agapes, qu'il avait arrosées un peu trop copieusement. Finalement, il choisit de retourner aux côtés du poète endormi, pour y finir sa nuit. Il dormit mal. Lorsqu'au matin il se réveilla, il remarqua une lueur d'amusement dans le regard du poète qui l'observait avec une ten­dre attention. Le philosophe se sentit prêt à quelque concession. Il dit tristement : «J'ai été sensiblement affligé de ton état, et je te jure qu'il n'a pas peu contribué à me persuader que le meilleur des mondes possibles ne vaut pas grand-chose». Mais le poète, d'humeur nettement plus gaillarde ce matin-là, ne l'enten­dait pas de cette oreille et il rétorqua aussi sec : «Il faut aimer la vie et l'aimer même si le temps est assassin et emporte avec lui le rire des enfants».
Le philosophe en fut rassuré. Enfin ils semblaient l'un et l'autre d'accord. Mais le poète, comme s'il avait deviné la pensée du philosophe poursui­vit : «Comment veux-tu que j'sois d'accord Avec toi
J'ai d'jà du mal à être d'accord Avec moi». Ce fut sa conclusion, ce sera donc la mienne. Nous quitterons là, le philosophe et le poète, qui ont bien involontaire­ment figuré dans ce scénario artificiel, mais cependant entièrement dialo­gué avec des phrases qu'ils ont l'un et l'autre écrites. Le philosophe était François-Marie Arouet, dit Voltaire. Ses dialogues sont extraits des textes suivants :
Poème sur le désastre de Lisbonne
Dictionnaire philosophique
Entretien d'un sauvage et d'un bachelier
Sixième discours en vers sur l'homme
Traité sur la tolérance
Epître à Horace
Voltaire est né il y a 295 ans. J'ai arrondi à 300. Dans le rôle du poète : Renaud Séchan, plus connu comme chanteur sous le nom de Renaud. Si je lui ai donné 100 ans, c'est qu'il s'est attribué lui- même cet âge dans sa chanson « Cent ans », dont provient le premier extrait. Les autres extraits proviennent des chansons suivantes :
Morts les enfants
Déserteur
Société tu m'auras pas
J'ai la vie qui m'pique les yeux
Triviale poursuite
Hexagone Mistral gagnant
Socialiste
Je les remercie l'un et l'autre.

Source : www.ledifice.net

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