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Hauts Grades

Franc-maçonnerie et confréries soufies

12 Décembre 2010 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #Soufisme

Au tout début du xvme siècle, une forme de sociabilité pré-maçonnique originaire du midi de la France - l'Ordre de la Grappe - est apparue à Istanbul dans le milieu des marchands français et s'est trouvée très rapidement apparentée par les Turcs à leurs confréries soufies.

La même attitude a été adoptée face à la franc-maçonnerie à Istanbul, en Anatolie et même dans les provinces arabes de l'Empire, en particulier en Égypte. Réci­proquement, les confréries soufies ne laissaient pas les francs-maçons indiffé­rents. 

Un intellectuel juif égyptien, James Sanua, soulignait, au début du xxe siècle, que les confréries de derviches méri­taient d'être étudiées de plus près parce qu'elles présentaient plusieurs parentés avec la franc-maçonnerie. De même, J. P. Brown, Grand Maître de la Grande Loge Provinciale de Turquie (Grande Loge d'Angleterre) basée à Istanbul, et orientaliste spécialisé dans l'étude du soufisme, a écrit que les derviches de la confrérie mélami « se considéraient qua­siment comme des francs-maçons et qu'ils étaient tout disposés à fraterniser avec ces derniers ». En 1867, cette confré­rie avait la réputation, d'après Brown, d'être une association de « francs-maçons musulmans ».


Dès le milieu du XIX° siècle, plusieurs membres de confréries religieuses (appe­lées tariqa, « voie », en islam) avaient épousé les idées du siècle sous la férule de quelques cheikhs éclairés. Leur projet était social, politique et religieux, et puis­que sa réalisation passait par une colla­boration avec des Intellectuels ou des politiques occidentaux, quoi de plus naturel que de s'intéresser à la « confrérie » des penseurs occidentaux, à ce qui s'appa­rentait le plus à leur tariqa, avec ses rites et ses secrets, c'est-à-dire à la franc-ma­çonnerie. Il fallait pour ces soufis être ins­truit sur les usages et les secrets de cette tariqa occidentale, à la seule différence que ces secrets étaient de l'ordre du phi­losophique et du social plutôt que reli­gieux et mystiques (secrets de la réussite politique et technologique de l'Occi­dent ...). La spiritualité n'en était pas ab­sente mais elle n'était pas prioritaire pour la plupart d'entre eux. Le rapprochement entre les deux ordres est net ; les francs­maçons sont, pour les Ottomans et les Arabes, les soufis de l'Occident ; d'ail­leurs, dans les rituels maçonniques tra­duits en turc, on relève, entre autres, que le mot « rite » dans l'expression « Rite Écossais Ancien et Accepté » a été tra­duit par le mot tariqat, ce qui donne « Ta­riqa écossaise ancienne et acceptée » (Is­koçya fariqat-i qadime ue makbule). D'un autre côté, les traducteurs des rituels s'étaient inspirés des manuels du compa­gnonnage musulman (futuwwah chez les Arabes ; ahilik chez les Turcs), forte­ment marqués par la mystique soutie, pour rendre de la manière qui leur sem­blait la plus fidèle certains termes maçon­niques français. À noter qu'en Iran aussi la terminologie du soufisme a facilité la traduction en persan des rituels maçonni­ques.

 

Les raisons pour lesquelles la franc­maçonnerie et les confréries soufies ont été apparentées s'expliquent également par l'existence de plusieurs points com­muns et d'analogies, sur le plan symboli­que comme philosophique. Le fait que ce sont surtout les membres de la confrérie soufie des Bektachis qui sont allés vers 1a franc-maçonnerie repose sur quelques particularités propres à cette confrérie qui la distinguent des autres Ordres soufis comme la Naqchbandiyya, la Qadirirya ou la Chaxlliyya. La cérémonie d'initia­tion chez les Bektachis est ce que l'on peut appeler une véritable cérémonie d'initiation avec mort simulée et résurrec­tion, à l'image des mystères* de l'Anti­quité et de la cérémonie du degré de maître dans la franc-maçonnerie. Cela distingue la confrérie des Bektachis des autres confréries où l'initiation consiste généralement dans la transmission de la technique de prononciation des prières répétitives (dihkr). D'autres ressemblan­ces, sur le plan des symboles, entre ces deux confréries ont parfois amené leurs membres à s'entraider. Autre point com­mun entre ces deux ordres, la confrérie des Bektachis est une société secrète qui n'admet dans ses assemblées que des membres de l'Ordre, à la différence en­core des autres confréries dont les réu­nions sont ouvertes à tous les musulmans et méme aux non-musulmans. Enfin, la nécessité de conserver le secret de ce qui aura été vu et entendu en assemblée est un des grands principes de cet Ordre soufi, comme en franc-maçonnerie. Une tolérance, inhabituelle en islam et dans les Ordres mystiques en général à l'égard des autres religions, caractérise aussi la confrérie des Bektachis. Cela n'a pas été sans provoquer la fureur de nombreux hommes de religion (molla), prompts à dénoncer l'hérésie d'une telle organisa­tion. Ainsi, comme les francs-maçons, les Bektachis ont été accusés d'être des athées. Un auteur français, de passage dans l'Empire, en 1899, disait des mem­bres de cette confrérie qu'ils étaient «sceptiques, épicuriens, très jaloux du pouvoir, un peu socialistes, mais par ail­leurs désintéressés et philanthropes». Quant à Riza Tevfik, Grand Maître du Grand Orient Ottoman et poète bektachi, il écrivait que « cet Ordre de derviches est le plus libéral parmi tous les autres Ordres ésotériques».


On signalera en outre le séjour en Tur­quie, entre 1908 et 1913, d'un certain Ru­dolf Freiherr Sebottentorf, occultiste alle­mand membre de la Société de Thulé, qui fréquenta, à cette occasion, les loges maçonniques turques et les assemblées de Bektachis. Mais ce dernier ne nous donne pas, dans son étrange ouvrage - La Pratique opérative de l'ancienne franc-maçonnerie turque (1924) -, un pa­norama fidèle de ce qu'était cette confré­rie soufie. Il semble que Sebottentorf se soit employé à construire un système nouveau à l'intention des seuls Occiden­taux; on lui attribue aussi la constitution d'une « loge mystique » à Istanbul où il dénonçait l'état de décadence de la franc-maçonnerie moderne.


Plusieurs tentatives de fusion entre la franc-maçonnerie et les confréries soufies sont apparues dans l'Empire ottoman et en Iran au tournant du siècle : la première a donné, en Iran, en 1899, l'organisation Andjouman-i Oukhoumwat dissoute en 1979 par la République islamique d'Iran ; la seconde tentative, qui fut de courte durée (1920-1925), a vu la naissance, en Turquie, de la Tariqat-i salahiyye*.


Enfin il importe de noter que la vision de la franc-maçonnerie comme tariqa occi­dentale n'a pas totalement disparu avec l'effondrement de l'Empire et la nais­sance de la Turquie moderne (1923). On sait que parmi les premières mesures an­tireligieuses prises en 1925 par Atatürk se trouvait la suppression des confréries soufies. Cette mesure est encore en vi­gueur aujourd'hui en dépit des protesta­tions des musulmans. Or, en 1977, dans un quotidien turc, des religieux ont exigé pour leurs tariqat le même droit, c'est-à­dire la liberté, que celui qui avait été oc­troyé, en 1948, par la République d'Ata­türk à la société qu'ils considéraient comme leur équivalent, la franc-maçon­nerie: « Les loges (dergah) de l'islam sont encore fermées mais celles des francs­maçons sont ouvertes, laissez donc le soufisme s'épanouir en toute liberté. »


Th. Z.

| source du document : Encyclopédie de la franc-maçonnerie, pochothèque, le livre de poche. Auteur  Thierry Zarcone |

source : http://averroes-roubaix.org

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