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Hauts Grades

Franc-maçonnerie et Révolution française : vers une nouvelle orientation historiographique

27 Décembre 2012 , Rédigé par Eric Saunier Publié dans #histoire de la FM

« Dans cette révolution française, tout, jusqu’à ses forfaits les plus épouvantables, tout a été prévu, médité, combiné, résolu, statué ; tout a été l’effet de la plus profonde scélératesse, puisque tout a été amené par des hommes qui avoient seuls le fil des conspirations longtemps ourdies dans les sociétés secrètes, & qui ont su choisir & hâter les moments propices aux complots »1. L’affirmation du jésuite Barruel, le « père » de la thèse transformant la Révolution française en complot maçonnique, résume brièvement une théorie qui constitue à la fois l’un des pans les plus importants de l’historiographie blanche, l’un des fondements les plus durables sur lequel s’appuie l’antimaçonnisme et, nolens volens, l’un des aiguillons de la relation entretenue entre l’histoire révolutionnaire et « l’objet maçonnique ». Plus que les supports de la thèse elle-même, c’est la durée de celle-ci qui surprend. Passé en partie au rang d’objet historiographique après la Seconde Guerre mondiale, un barruélisme presque intact resurgit même ici ou là… et pas toujours du côté où l’on l’attend. En septembre 1988, on peut ainsi lire dans Humanisme, la revue d’extériorisation du Grand Orient de France, que « l’abbé Grégoire, avec Condorcet, Sieyès, Pétion et Marat, participa aux travaux de la loge Le Comité secret des Amis Réunis »2. Le fait qu’une précision concernant une structure parfaitement fantasmatique soit apportée par une note de la rédaction rend la chose assez piquante et témoigne de la difficulté à « faire le deuil ».

On comprend pourtant que les célèbres Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme aient pu rencontrer du succès dans la France de la Restauration. Les nostalgiques de l’Ancien Régime, réfléchissant aux causes du déclenchement de la Révolution, inclinaient naturellement à préférer au providentialisme de Joseph de Maistre la responsabilité moins anonyme de francs-maçons habitués à susciter une curiosité inquiète depuis plus d’un demi-siècle. On rappellera, dans cette perspective, la publication, dès 1742, alors même que la sociabilité maçonnique n’en était qu’à ses premiers succès, de l’ouvrage de l’abbé Pérau, Le secret des francs-maçons. Le latitudinarisme originel de la franc-maçonnerie porté par les Constitutions d’Anderson de 1723 (l’article 1 des Obligations d’un Franc-maçon se contente d’exclure « l’athée stupide et le libertin irréligieux ») et la pratique d’une « liberté en secret » émancipée du pouvoir royal, dont les loges étaient porteuses transformaient de fait les frères en bouc-émissaires idéaux.

  • 3 On rappellera que Joseph de Maistre, à la différence de nombreux acteurs de la période révolutionn (...)

C’est en fait la survie de l’idée du complot ou de l’influence maçonnique sur la Révolution qui semble a priori moins explicable. L’absence évidente de preuves, les amalgames et les faits montés de toutes pièces utilisés par Barruel furent d’ailleurs pointés par ses contemporains. Joseph de Maistre 3, qui était bien informé sur une réalité maçonnique plus complexe que ne le suggérait le jésuite, fit ainsi, dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg, la démonstration brillante que celle-ci n’était pas exclusivement pétrie du rationalisme des Lumières censé porter la Révolution. Vaine entreprise pourtant que fut celle du théoricien de la contre-révolution.

  • 4 A ce sujet, cf. Jean-Jacques Goblot, La Jeune France Libérale. Le Globe et son groupe littéraire ( (...)

L’idée originelle du complot allait, il est vrai, rapidement bénéficier du contexte de l’installation de la République dans lequel l’adhésion commune des cléricaux et des républicains unis autour de la croyance en celui-ci allait s’imposer. On rappellera que les raisons majeures de cette communion tiennent à la conjonction de deux facteurs agissant en osmose. Le premier est lié, de façon assez paradoxale, aux incidences provoquées dans la perception de la maçonnerie par les modifications qu’elle rencontre pendant la Révolution française. Laïcisée, subvertie par l’entrée du politique depuis le Directoire, pendant lequel ce lieu de sociabilité servit de support pour pérenniser les nouvelles pratiques politiques inventées au sein d’une « clubomanie » révolutionnaire brisée dans son élan en raison de la fermeture des sociétés populaires en l’an III, resserrée sociologiquement dans la première moitié du xixe siècle autour de groupes qui soutiennent la France Libérale 4puis la République (commerçants, hommes de loi, médecins…), c’est avec un regard faussé par « leur propre représentation de la maçonnerie » que les hommes du xixe s. ont jugé la franc-maçonnerie du xviiie s. Le second facteur tient à la participation active et bien réelle de la maçonnerie aux combats pour la fondation de la IIIe République. Les anti-maçons utilisent en effet le complot pour apporter la preuve d’une « subversion continue », tandis que les francs-maçons et les « frères sans tablier » sont flattés par le rôle honorifique à peu de frais accordé à leurs ancêtres.

  • 5 André Combes, Histoire de la franc-maçonnerie au xixe siècle, Paris-Monaco, éd. du Rocher, 1998-19 (...)
  • 6 Achille Jouaust, Histoire du Grand Orient de France, Paris, 1865. Sur le rôle et l’œuvre de ce per (...)
  • 7 Cf. l’article « Antimaçonnisme » dans : Encyclopédie de la franc-maçonnerie (sous la direction d’E (...)
  • 8 « Franc-maçon défroqué » (Taxil a été initié en 1881 au Temple des amis de l’honneur français avan (...)
  • 9 A ce sujet, cf. DominiqueRossignol, Vichy et les Francs-Maçons. La liquidation des sociétés secrèt (...)

Autour de trois dates, le barruélisme gagne la partie. 1847-1848 : Louis Blanc, dans son Histoire de la Révolution française, accepte en totalité le mythe et fonde celui des origines maçonniques de la devise Liberté, Égalité, Fraternité. Il assure de manière décisive le « passage du complot du côté des Républicains ». 1864-1865 : au moment où les maçons du Grand Orient entrent ouvertement dans le combat pour la République 5et où l’église, par le biais du Syllabus, refuse la Modernité, le Grand Orient de France, par la plume de son historien officiel Achille Jouaust (il est alors membre du Conseil de l’Ordre), officialise la thèse 6. Puis celle-ci devient la vulgate en 1867 lorsque Monseigneur de Ségur 7publie Les Francs-Maçons, un petit opuscule reprenant intégralement les mécanismes de la construction de Barruel, qui est vendu à 120 000 exemplaires en cinq ans ! Les « deux partis » pourront ainsi communier autour du complot lors du Centenaire de la Révolution, Léo Taxil diffuser aisément l’incroyable fable du Diable présent en loge 8entre 1892 et 1897, puis l’antimaçonnisme de Vichy, considérant la maçonnerie comme un élément constitutif de l’Anti-France, développer ses thèses sur le socle encore vivace du barruélisme authentique 9.

  • 10 Ayant entamé en 1952 une étude des loges parisiennes au xviiie siècle, Alain Le Bihan, compulsant (...)
  • 11 André Bouton, Les francs-maçons manceaux et la Révolution, Le Mans, Monnayer, 1958 ; suivi de « Di (...)

Celui-ci aurait dû cependant être battu en brèche par les résultats issus des approches de terrain que le classement opéré par Alain Le Bihan, au milieu des années 1960, allait permettre de multiplier 10. D’André Bouton 11à la constellation de monographies locales portant sur un orient ou sur une loge qui apportent régulièrement leur part de lumière sur les réalités de la période, les résultats de quarante années de recherche ont clairement démontré « l’éclatement des comportements politiques » des frères pendant la période révolutionnaire et mis en évidence une évolution institutionnelle chaotique marquée par un lent déclin structurel à partir de 1791, puis une véritable déliquescence entre la Terreur (la difficile survie de la maçonnerie parisienne au sein du Centre des Amis, l’unique atelier qui parvint à fonctionner en réunissant les débris des loges progressivement détruites, en constitue le signe fort) et le coup d’état du 18 Fructidor auraient dû alors réduire le complot des francs-maçons au rang de mythe historiographique.

  • 12 émile Lesueur publie en 1914 une étude régionale (La franc-maçonnerie artésienne au xviiie siècle) (...)
  • 13 François Furet, Penser la révolution française, Paris, Gallimard, 1978.
  • 14 Ran Halevi, Les loges maçonniques aux origines de la sociabilité démocratique, Paris, Armand Colin (...)
  • 15 Keith Baker, Au tribunal de l’opinion. Essais sur l’imaginaire politique au xviiie siècle, Paris, (...)

C’était sans compter les effets provoqués par la résurgence et l’approfondissement des pistes ouvertes par Augustin Cochin (qui eut plus de chance que les premières approches positivistes qui, bien que contemporaines des siennes, furent rapidement oubliées, bien qu’elles eussent pu dès les années d’avant-guerre décrédibiliser le barruélisme 12) par François Furet et ses émules. Cochin, enquêtant sur la préparation de la Révolution, en Bourgogne puis en Bretagne, à partir de choix méthodologiques novateurs inspirés par la sociologie naissante de Durkheim appliqués à l’histoire des réseaux, allait alors renouveler avec succès la thèse des influences maçonniques sur la Révolution en substituant à l’idée d’une action volontaire des hommes l’idée de la subversion liée à la structure-loge. Presque ignorées en France jusqu’aux années 1970, les pistes cochiniennes, à côté de celles suggérées par Tocqueville, allaient devenir les piliers des positions défendues par François Furet 13.Partant de sa réflexion sur « l’utilité de la Révolution » et du postulat d’une possible fusion des élites nobiliaire et bourgeoise avant 89, la démocratisation de l’institution maçonnique depuis la naissance du Grand Orient de France entre 1771 et 1774 et l’ouverture des ateliers maçonniques aux représentants des trois ordres autour du principe d’égalité plaçaient en effet cette « nouvelle vision » de la maçonnerie, bientôt approfondie par Ran Halévi 14et Keith Baker 15, en position proprement stratégique.

Dans ce contexte, l’atelier maçonnique devenait la « machine à fabriquer de l’opinion » sapant les fondements de l’absolutisme, voire, dans la version proposée par Ran Halévi, l’embryon de la sociabilité jacobine en raison des pratiques épuratoires qui seraient décelables dans les scissions et les crises qui jalonnent la vie des loges à la fin du xviiie siècle. In fine, sous de nouveaux oripeaux, était ainsi amplifiée l’idée que la franc-maçonnerie devait jouer un rôle moteur dans la mise en place du processus révolutionnaire.

L’analyse critique des supports de celle-ci révèle pourtant que barruélisme et cochinisme, bien qu’ils reposent sur une réelle qualité d’information pour le premier et sur des axes méthodologiques et conceptuels novateurs pour le second, ont eu surtout pour fonction de façonner une vision idéalisée et partielle de la maçonnerie dont les effets sont d’avoir privé la communauté des historiens, en posant la question de l’interaction de manière unilatérale, des apports scientifiques liés à l’étude d’un prisme par lequel les formes de la transformation révolutionnaire peuvent pourtant être analysées en profondeur en raison de la richesse des sources. De ce constat découle la mise au jour d’un véritable chantier qu’il reste largement à investir.

De Barruel à Cochin : réalités et mythe

  • 16 Johann August Starck (Schwerin, 1741, Darmstadt, 1816) est une figure majeure de la branche templi (...)

Si l’on en exclut les attendus les plus polémiques, nombre d’éléments de la thèse de Barruel doivent être rétrospectivement considérés avec sérieux. « L’acte d’accusation » soulève en effet de véritables interrogations au sujet du rôle potentiel exercé par la sociabilité maçonnique dans le déclenchement de la Révolution. À défaut d’une initiation revendiquée mais qui ne fut jamais prouvée, on reconnaît d’ailleurs à Barruel une réelle qualité d’information. La correspondance qu’il entretint avec Starck 16et le fait que le jésuite ait eu connaissance des documents publiés par la Cour de Bavière dénonçant l’action de la Secte sont ainsi des éléments importants en raison du caractère stratégique joué par le plaidoyer contre les Illuminés, accusés, en raison de leur pratique d’un recrutement initial parmi les maçons porteurs des trois grades symboliques de la maçonnerie (Apprenti, Compagnon, Maître) dont le cursus constitue le cheminement du maçon lambda, de noyauter l’ensemble de l’Ordre. C’est en effet en partant de cette idée que Barruel construit sa thèse dans laquelle deux idées majeures méritent d’être retenues. La première est le pouvoir prêté à la maçonnerie de « fédérer structurellement les ennemis politiques et religieux du royaume ». Au plan politique, le jésuite dénonce la capacité de la maçonnerie, au moment où les Lumières radicales se développent, à capter, par le biais des Illuminés de Bavière dont le fonctionnement constituerait l’archétype d’une maçonnerie des hauts degrés dont la seule raison d’être serait, non pas de proposer aux initiés la poursuite du cheminement initiatique, mais un simple moyen de manipuler la base, ceux qu’il appelle, dans la troisième partie des Mémoires, les précurseurs des Jacobins et des Babouvistes. Pour cela, il met notamment en exergue le rôle que tiendraient les Amis Réunis, un atelier prestigieux souché à cette académie maçonnique de savoir et d’occultisme que sont les Philalèthes et que met directement en cause Barruel. Son évolution serait exemplaire, selon le jésuite, de la pénétration par la maçonnerie de l’appareil d’État au profit des ennemis de la Monarchie. Dans une perspective religieuse, Barruel, s’appuyant sur l’évolution de la célèbre loge des Neuf Sœurs et accordant notamment la part belle à la captation in extremis du Frère Voltaire par celle-ci, voit dans l’évolution de la sensibilité religieuse des frères la preuve de la capacité des loges à réunir le parti de l’impiété… puis à opérer la liaison entre ce dernier et les « politiques ». Simples élucubrations. Voire.

  • 17 Sur Condorcet et la franc-maçonnerie et sur la politisation de la maçonnerie à la fin de l’Ancien (...)
  • 18 Pour une actualisation du rôle des Illuminés, voir HermannSchüttler,« Die Intervention des deutsch (...)
  • 19 Sur l’importance de cet épisode, voir Charles Porset, Les Philalèthes et les convents de Paris. Un (...)

Les acquis récents de la recherche ont en effet montré la sensibilité croissante de la franc-maçonnerie envers le radicalisme des Lumières. On citera simplement pour preuve, à défaut d’initiation, la conversion intellectuelle de Condorcet qui aurait dû être reçu aux Neuf Sœurs 17à l’occasion de la pompe funèbre de Voltaire. Côté politique, les travaux d’Hermann Schüttler 18ont mis en lumière le succès relatif rencontré par les Illuminés dans leur tentative de subversion. Le voyage de Bode et de Von den Busche, les deux émissaires délégués par les Illuminaten vers Paris (1787), à l’occasion du second Convent des Philalèthes 19, permit ainsi à ces derniers de recruter, via la fondation d’une petite loge des « Philadelphes », quelques maçons français de haut vol intégrés à l’appareil d’état et appartenant aux Amis Réunis. Habile prosélyte, Bode parvint notamment à gagner à sa cause les banquiers Savalette de Langes et Tassin de l’étang et même à mettre en place les bases d’une version française des Illuminés connus sous le nom de « Philadelphes ».

  • 20 En 1796, peu de temps avant la publication des Mémoires… paraissent deux ouvrages (Charles-Louis C (...)

La seconde idée de Barruel consiste, dans le but de crédibiliser l’hypothèse du complot, à prêter aux maçons une main armée. La présence à la tête de l’Ordre du duc d’Orléans, Grand Maître du Grand Orient depuis le 8 mars 1773, incitait, il est vrai, à le croire. Influencé par la thèse alors récente du complot orléaniste 20, Barruel perçoit ainsi la Révolution comme une entreprise issue de ce que Galard de Montjoie appelait « la jonction entre les desseins du duc d’Orléans et les intentions présomptueuses des francs-maçons ». Si l’idée a fait long feu, on sait depuis peu que le futur égalité ne fut point le roi fainéant longtemps présenté au sein de la maçonnerie, mais qu’il mena une activité politique réelle, bien servi par son secrétaire Choderlos de Laclos, et que celle-ci s’opéra au moment où les loges parisiennes furent justement le plus touchées par le radicalisme politique. Preuve est donc faite que les aspects originels du barruélisme méritent réflexion et, dans cette perspective, les postulats d’Augustin Cochin interviennent comme des éléments consolidant l’acte d’accusation.

  • 21 Moisei Ostrogorski, La démocratie et l’organisation des partis politiques, 1903, Paris, Seuil, 197 (...)
  • 22 Ernst Mannheim, Die Träger der öffentlichen Meinung. Studien zur Soziologie der Öffentlichkeit, Br (...)
  • 23 Reinhart Koselleck soutient en 1953 une thèse de doctorat portant sur les problèmes de conscience (...)

Certes l’intention est différente. Il s’agit pour Cochin, alors très attentif aux apports des travaux d’Ostrogorski dans le domaine de la sociologie politique 21, puis pour ses relecteurs d’apporter la preuve que la loge maçonnique est l’une des formes de sociabilité le plus susceptibles de porter la culture politique surgie du rousseauisme. Sa double capacité à fabriquer, lors des tenues, des vérités socialisées comblant le vide laissé par la perte des principes traditionnels provoquée par la crise de l’état absolutiste et à former un appareil directeur prétendant diriger un peuple mythique différent du peuple réel en serait la preuve prégnante. Or, depuis les pistes de réflexions proposées par Ernst Mannheim 22et renouvelées par Jurgen Habermas 23, nombre de travaux portant sur la naissance de l’espace public dans le monde contemporain ont montré de manière convaincante la place importante qu’occupait la sociabilité maçonnique. Fondée sur la privatisation des rapports sociaux, prolongeant par ses pratiques les mutations urbaines entamées aux xvie-xviie siècles, celle-ci s’intègre de fait dans l’ère de la sphère délibérative qui caractérise le siècle de la Philosophie. De ce point de vue, la révolution démocratique des années 1771-1774 qui donne naissance au Grand Orient autour des principes de la représentativité élective et de la rotation des mandats achève bien une évolution qui, sur le plan théorique, pervertit les relations entretenues entre le roi et ses sujets. Si on ajoute à cela la transgression de la barrière des ordres offerte par le regard général porté sur un lieu de sociabilité dans lequel aristocrates et roturiers se côtoient sur un pied d’égalité, l’idée de l’influence maçonnique pourrait être légitimée… si celle-ci ne procédait toutefois d’une représentation idéalisée et partielle de la maçonnerie.

Un mythe construit sur une représentation de la franc-maçonnerie

En effet, si les thèses successives en faveur d’une influence franc-maçonne sur la Révolution posent de vraies questions, les réponses qu’elles donnent ne peuvent emporter l’adhésion, tant il est vrai que ces théories reposent sur une approche partielle de la franc-maçonnerie fondée à la fois au mieux sur l’occultation, au pire sur la négation de la vocation initiatique de cette forme de sociabilité. En outre, elle repose sur l’idée de l’existence d’une identité collective immédiatement conférée par l’affiliation, contraire à l’essence même de la démarche maçonnique. Le caractère individuel et progressif de celle-ci est en effet l’un des traits majeurs du processus de construction de l’identité franc-maçonne, alors que Barruel, Cochin et leurs émules ont de fait été peu attentifs à « l’enveloppe intérieure » qui fonde la maçonnerie, jugeant secondaire ce qui est pourtant au cœur de la construction du processus identitaire. La progressivité, qui impose la mise en place d’un long parcours marqué par le passage des grades comme condition d’accès au statut de maçon à part entière, conduit en effet à considérer avec perplexité une approche prêtant à la maçonnerie d’Ancien Régime, dont l’une des caractéristiques essentielles est le caractère éphémère de nombre de passages en loge, le pouvoir de façonner ipso facto une identité franc-maçonne solide. Elle présente en effet la particularité gênante de placer sur le même plan le maçon assidu ayant suivi le cheminement d’ensemble d’un maçon accompli et celui qui, à l’image de Voltaire, fut une simple étoile filante.

Quant à la question de la dimension individuelle de la démarche initiatique, elle est proprement ignorée, alors qu’elle tend à invalider l’idée de la fabrication d’une idéologie commune que les thèses successives valorisent. La variété des interprétations des vérités offertes à l’initié par l’approche symbolique, la multiplicité des rites qui caractérise la maçonnerie des Lumières et, peut-être plus encore, la pratique d’un langage original qui reste avant tout un métalangage ouvert à toutes les échappées individuelles, cela reste pourtant un facteur clef pour permettre une compréhension globale d’une démarche peu compatible avec les présupposés sur lesquels s’appuie la thèse du complot. De ce point de vue, les schismes et les scissions qui jalonnent la vie des loges à la fin du siècle des Lumières, lorsqu’ils sont remis en perspective par une étude attentive prenant en compte les enjeux de pouvoir et les ambitions sociales qui les sous-tendent, illustrent plus les tensions liées à la variété des interprétations de la maçonnerie par les initiés que la volonté d’anticiper des techniques épuratoires. Au final, l’un des traits les plus remarquables émergeant des conceptions des adeptes de l’influence franc-maçonne sur la Révolution est donc leur volonté récurrente de percevoir la franc-maçonnerie comme un ensemble, quand celle-ci constitue à la fois une forme de sociabilité très souple aux tendances centrifuges et, sociologiquement parlant, un kaléidoscope des composantes de l’élite d’Ancien Régime.

  • 24 Guy Chaussinand-Nogaret, Gens de finance au xviiie siècle, p. 121-146.
  • 25 Reinhart Koselleck, Le Règne de la critique, p. 66.

La manière dont Barruel considère les hauts grades et dont Cochin les ignore est symptomatique de cet état d’esprit. Selon Barruel, les hauts degrés doivent en effet être appréhendés dans une perspective exclusive, celle de l’idéologie porteuse de contestation. Mgr de Ségur ne fera que reprendre l’affaire en remplaçant les Illuminés par les carbonari et en proposant une analyse plus audacieuse de la subversion religieuse portée par la maçonnerie des hauts grades. Pourtant, outre le fait que, sur le plan idéologique, l’irréligiosité de ces derniers peut être aisément contredite par le vécu des frères (les clercs furent nombreux, au xviiie siècle, à les apprécier), la lecture idéologique présente la faiblesse d’occulter la part que l’on doit accorder aux pratiques sociales. L’attraction de la noblesse pour les hauts grades ou la volonté de reproduction des comportements aristocratiques par l’élite du tiers et les anoblis récents montrée par Guy Chaussinand-Nogaret à partir de l’exemple des gens de finance 24,suffisent à montrer que le succès de cette maçonnerie pour happy few est dû autant aux motivations sociales qu’au facteur idéologique, lequel a pourtant été jusqu’à présent largement valorisé par des analyses qui pensent la maçonnerie avant tout comme « l’institution sociale la plus forte du monde moral au xviiie siècle »25.

  • 26 Ran Halevi, « Les représentations de la démocratie maçonnique au xviiie siècle », Revue d’histoire (...)
  • 27 Sur l’analyse de la correspondance des loges, voir nos travaux : Eric Saunier, Révolution et socia (...)
  • 28 Ibid., p. 277-293.

Dans le domaine de l’exclusive, Cochin et ses émules ne procéderont pas différemment. Ainsi, l’approche proposée par Ran Halévi 26de l’idéologie maçonnique à partir des titulatures des loges et des pratiques discursives véhiculent-elle une vision unilatérale d’un ordre jugé porteur d’un projet rationaliste et laïcisant… alors que la correspondance des loges montre de toute évidence, à travers la polysémie des mots, que la liberté d’interprétation des objets proposés à la réflexion et à la vue des maçons construit des identités variées. Des valeurs cardinales, comme l’égalité ou la notion du contrat, sont ainsi l’objet de traductions radicalement différentes selon les composantes sociologiques, religieuses et culturelles des ateliers 27. L’étude que nous avons menée à partir de plus de 200 textes maçonniques, rédigés essentiellement par les orateurs des loges lors de l’installation de celles-ci ou par de simples frères à l’occasion de conflits ou de scissions survenus entre les maçons d’un même orient, montrent d’ailleurs qu’il est impossible d’approcher de manière monolithique ce qui se cache derrière le terme d’égalité pour un maçon ! Dans les ateliers huppés, les définitions données de celle-ci la réduisent à la capacité à réunir les plus distingués alors que les membres des ateliers démocratiques la considèrent, de leur côté, de manière très politique comme un moyen d’abattre les barrières sociales existant 28. L’égalité peut être ainsi pour les frères aussi bien une notion purement abstraite qu’un concept proche de l’égalité des droits des Constituants.

  • 29 Les résultats partiels de cette étude en cours ont été présentés par Daniel Kerjan dans une commun (...)

Le contrat, souvent évoqué par les loges provinciales ayant souvent maille à partir avec le Grand Orient, est l’objet d’interprétations tout aussi variées. Il peut être aussi bien considéré par des maçons comme un contrat féodal obligeant l’atelier et l’obédience autour de la fidélité et de la protection alors que d’autres voient dans celui-ci un lien dont les fondements sont ceux de la philosophie politique de Rousseau. L’abandon du projet originel de parcours sociologique initialement voulu par Cochin au profit d’une démarche idéaliste a d’ailleurs souvent empêché de percevoir la variété des pratiques répondant à cette souplesse idéologique. De la mise en place de pratiques différenciées selon les orients face aux communautés huguenotes à la capacité à attirer aussi bien les négriers des ports de traite que les philanthropes de la Société des Amis des Noirs, la « dispersion » de la maçonnerie à la fin du xviiie siècle préfigure l’éclatement qui apparaît au grand jour dès le début de la Révolution. On ne saurait d’ailleurs réduire celui-ci à la simple diversité des choix politiques montrée par toutes les monographies régionales, aisément explicable en raison de la large ventilation sociale des initiés. En effet, plus que ce constat, l’implosion, à l’intérieur des ordres, comme celle qui touche une noblesse initiée guère plus encline que l’aristocratie profane à épouser les positions libérales, et les divorces survenus au sein des forces du tiers pourtant unies en apparence par une communauté d’intérêts, constituent une chose importante que confirmeront un peu plus les résultats d’une enquête en cours 29sur un terrain breton, ô combien emblématique ! invalident totalement l’idée émise par Cochin d’un appareil directeur fabriqué par les loges.

Des influences maçonniques à la recomposition révolutionnaire : un chantier entrouvert

  • 30 La galaxie maçonnique est, sur le plan géopolitique, divisée en deux ensembles culturels différent (...)
  • 31 Sur ce sujet, cf. André Combes, Histoire de la franc-maçonnerie au xixe siècle, Paris-Monaco, éd. (...)

Fondée sur une représentation de la franc-maçonnerie, la thèse du complot a eu cependant des incidences nombreuses dont la principale est d’avoir entraîné un retard historiographique et méthodologique évident. Il caractérise notre connaissance de l’histoire de la maçonnerie en général, mais plus particulièrement celle de la période révolutionnaire. La conséquence la plus spectaculaire du poids de ces théories successives est sans doute en effet d’avoir empêché, en valorisant l’idée d’une fonction motrice, de concevoir la franc-maçonnerie comme observatoire des mutations culturelles liées au passage de la Révolution. De fait, on se retrouve ainsi aujourd’hui face à une histoire morcelée, peu lisible, qui alimente d’ailleurs la crise identitaire actuelle touchant une « franc-maçonnerie libérale » 30 soucieuse de continuer à s’impliquer dans la cité tout en préservant une identité initiatique que la société civile considère le plus souvent comme étant incompatible avec l’objectif précédent. Dans ce contexte général, la franc-maçonnerie française est de fait tout particulièrement fragilisée non seulement en raison de l’écartèlement idéologique dont elle est l’objet entre attachement au cosmopolitisme originel à laquelle les valeurs maçonniques universelles renvoient, et un cheminement historique dans lequel son affirmation extérieure doit beaucoup, via le prisme du combat pour la République mené à partir de Second Empire, à la valorisation du patriotisme 31, mais aussi parce qu’elle se trouve privée d’une vision globale de son histoire, un facteur pourtant indispensable pour pouvoir répondre au défi de la modernité. En effet, si la contextualisation historique du fait maçonnique au temps des Lumières et durant la seconde moitié du xixe siècle est aujourd’hui concevable, il n’en va pas de même pour la longue période révolutionnaire allant de 1789 à la Seconde République. Or, en raison de son pouvoir d’attraction extraordinaire sur les élites, petites ou grandes, et de la formidable perméabilité aux influences extérieures qu’autorisent l’absence de finalité affichée et la liberté proposée aux initiés, on mesure combien, au-delà de la gêne occasionnée pour les maçons soucieux de comprendre la construction de leur identité, il s’agit d’un manque dommageable pour appréhender la recomposition culturelle et sociale dont la société française est l’objet entre le xviiie siècle et les monarchies censitaires.

  • 32 Maurice Agulhon, Le cercle dans la France bourgeoise (1810-1848). étude d’une mutation de sociabil (...)

Dans son étude classique sur la sociabilité du premier xixe siècle, Maurice Agulhon32avait pourtant suggéré des pistes insuffisamment prospectées. En considérant, en raison de sa plasticité, la maçonnerie comme l’une des sources de la sociabilité des cercles qui permit le développement de la pratique politique telle que les républicains le concevaient, l’historien proposait alors une vision de la maçonnerie valorisant, aux dépens du complot, la « fonction réceptacle ». Et toute l’histoire de la franc-maçonnerie depuis les années 1780 prouve à l’évidence que le prosélytisme des Illuminés sur lequel insistait Barruel, ou la conversion intellectuelle d’un Condorcet constituaient simplement les signes avant-coureurs du pouvoir transformateur exercé par la Révolution sur cette structure de sociabilité.

  • 33 éric Saunier, Révolution et sociabilité en Normandie au tournant des xviiie et xixe siècles : 6 00 (...)
  • 34 Catherine Duprat, Pour l’amour de l’humanité. Le temps des philanthropes. La philanthropie parisie (...)
  • 35 A ce sujet, voir éric Saunier : « Être confrère et franc-maçon à la fin du xviiie siècle : les exe (...)

On peut pourtant saisir la mesure des mutations révolutionnaires à trois niveaux 33. Le premier a trait à la vocation première souhaitée par les loges : le geste philanthropique. Celui-ci, qui était laïcisé depuis les années 1780 à Paris 34mais encore fortement arrimé à l’encadrement chrétien en province (les appartenances communes aux loges et aux confréries en témoignent 35), voit en effet sa nature se transformer par le passage de la culture révolutionnaire. Lors de la reconstruction consulaire, ce sont ainsi de nouveaux initiés, massivement aguerris à une conception utilitaire de la philanthropie en raison de leur participation massive à la mise en place des bureaux de charité ou des comités provisoires, qui arrivent dans une maçonnerie largement resserrée autour des mondes du négoce et des talents. Engagés dans la vie profane dans des œuvres résolument novatrices, comme les comités de vaccination ou les caisses d’épargne, ils utilisent alors l’expérience acquise pendant la Révolution pour mettre en place les pratiques qui fonderont l’identité maçonnique à partir de la Monarchie de Juillet. Cette évolution n’est d’ailleurs sans doute pas étrangère à l’acharnement dont les cléricaux feront preuve dans leur dénonciation des maçons, qu’ils perçoivent alors comme des concurrents laïques menaçant le pouvoir d’encadrement social de l’église.

Plus encore, la Révolution induit une inflexion des comportements religieux. L’érection des Consistoires protestants comme véritables partenaires des loges dans la mise en place des œuvres ou la désertion des clercs des ateliers sont les manifestations les plus visibles du détachement progressif des initiés du cordon catholique et de l’émergence de sensibilités nouvelles. Parmi celles-ci, on retiendra notamment le succès rencontré par la Théophilanthropie auprès des maçons initiés entre le Directoire et le Premier Empire et le progrès de la neutralisation religieuse de la sphère maçonnique. Lors des réceptions des néophytes, on n’hésite plus en effet à présenter les conceptions religieuses différentes des initiés. La chose était peu imaginable avant 1789.

  • 36 Michel Taillefer, La franc-maçonnerie toulousaine sous l’Ancien Régime et la Révolution : 1741-179 (...)
  • 37 Cf. Encyclopédie de la franc-maçonnerie (sous la direction d’éric Saunier), Paris, La Pochothèque, (...)
  • 38 L’atelier encore actif des Trois H a pour titulature originelle Les Trois Haches, référence sans é (...)

Enfin, la période fait émerger un nouveau rapport au politique qui explique l’implication récurrente des loges dans le débat politique à partir de cette date. L’activité des rares ateliers qui survivent sous la Terreur, loin de montrer le bien-fondé de la continuité évolutive entre les loges maçonniques et les nouvelles sociétés politiques à laquelle croyait Cochin, illustre la manière dont les loges furent pénétrées par la culture révolutionnaire. De Toulouse 36et de Paris 37,où l’on observe, par le biais des discours et des règlements, les modifications profondes des pratiques dans les loges révolutionnées au Havre où des radicaux vont jusqu’à fonder une loge « parajacobine » dont la titulature 38montre l’entrée en force de la culture républicaine, on se trouve face à une situation nouvelle dans laquelle la loge est investie définitivement par le politique. Malgré un contexte difficile, dès que l’étau d’un pouvoir autoritaire se desserre (1810-1815) ou devient insupportable à des maçons acquis au libéralisme politique (1820-1830), la politisation des loges est un phénomène récurrent qui trouve son achèvement sous le Second Empire.

De ce tableau ressort ainsi valorisée, partant du complot mais à ses dépens, l’évidente perméabilité de la maçonnerie qui permit à la Révolution d’agir comme un agent transformateur très efficace. C’est sans doute là un paradoxe si nous nous en tenons aux canons longtemps proposés par l’historiographie passionnelle du complot franc-maçon dont l’affaiblissement permet toutefois de commencer à revisiter de nos jours une question qui, bien que souvent rebattue reste, in fine, assez mal connue, bien qu’elle soit tout à la fois assez aisément éclairable et, surtout, réellement éclairante… si l’on veut bien toutefois considérer la réversibilité de l’approche habituellement adoptée comme étant une attitude intellectuellement pertinente.

Source : http://chrhc.revues.org/1672

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