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Hauts Grades

Gnose et Franc-Maçonnerie

27 Septembre 2012 , Rédigé par PVI N°64 Publié dans #Planches

On devient hérétique, disait Tertullien, dès lors qu'on se pose la question : «D'où vient l'humanité et comment ? D'où vient le mal et pourquoi ?». Le cynisme de cette affirmation qui est en même temps un assez extraordinaire aveu d'impuissance ne semble pas avoir ému outre-mesure les philosophes qui, au cours des siècles, se sont réclamés de l'orthodoxie chrétienne.

Un tel pamphlet a du moins le mérite de (l'excessive) fran­chise. Nous n'avons pas le droit de nous demander ce que nous sommes, d'où nous venons, où nous allons... Ce n'est pas notre affaire. ce n'est pas notre rôle. Et l'on voit parfaitement déjà l'opposition fondamentale, l'opposition irréductible qui, dès l'origine du christianisme, séparait ceux qui voulaient construire une Église ordonnée, dogmatique, fondée uniquement sur la foi et ouverte à tous, et ceux qui prétendaient que le salut venait de la Connaissance, qu'il y avait à côté de l'enseignement officiel un enseignement secret et que c'était à l'homme lui-même de décou­vrir son propre chemin vers Dieu.

D'emblée le problème était posé. C'était l'un ou l'autre cou­rant. C'était Tertullien, Irénée, Clément de Rome, Ignace d'An­tioche, Clément d'Alexandrie et plus tard Augustin pour les Pères de l'Église orthodoxe. C'était Simon le magicien, Basilide, Marcion, Valentin, Marcos et aussi les disciples d'Hermès Tris­mégiste pour les «Pèr s» de l'Église gnostique.

D'un côté le salut en communauté, par l'Église, dans le res­pect rigoureux des dogmes. De l'autre le salut individuel par l'initiation, grâce à la connaissance.  

En vérité les choses ne furent jamais si simples. Le combat se situa longtemps au niveau des idées. Basilide, Valentin ne fu­rent jamais expressément condamnés. Clément d'Alexandrie dé­fendit maintes idées gnostiques. Et si l'Église officielle triompha

ce fut bien sûr parce qu'elle était savamment organisée, hierar­chisée mais aussi parce que ses adversaires étaient divisés - il y eut d'innombrables courants gnostiques - et parce qu'ils prati­quaient un enseignement secret réservé aux initiés.

Une Église ne peut longtemps vivre sous sa forme d'église lorsqu'elle prône la recherche individuelle et se fonde sur l'ésoté­risme. Elle devient alors souterraine, diffuse son enseignement en des milieux fermés, se perd en ramifications dans des sectes et des chapelles. Ce que fit très exactement la Gnose, y compris jus­qu'au sein de l'Église orthodoxe elle-même ou un courant ésoteri­que, parfois à la limite de l'hérésie, ne cessa d'exister.  

Mais qu'est-ce donc que la Gnose ? D'où vient-elle ? Qui la créa ?... Personne en vérité n'est à l'origine de la Gnose. Le gnos­ticisme au sens large a toujours existé. Comme le souligne H.C. Puech : «Avoir la gnose, c'est connaître ce que nous sommes, d'où nous venons, d'où nous venons et ou nous allons, ce par quoi nous sommes sauvés, quelle est notre naissance et quelle est notre renaissance». Gnosis s'oppose à «mathesis», la science pure, le savoir. La Gnose c'est donc la connaissance pure, c'est l'enseignement secret. Car la Gnose est ésotérique : elle est réser­vée à une élite. Elle est initiatique : elle explique le problème de l'origine du Mal, elle a pour but le Salut par la Connaissance. La Gnose est d'abord une méthode de discipline spirituelle. Elle est finalement le chemin de la Lumière et de la Connaissance. C'est pourquoi les gnostiques chrétiens - puisque c'est après le Christ que l'on parla officiellement de la Gnose - se référaient à Hermès Trismégiste dont l'enseignement nous a été révélé par des écrits qui furent probablement rédigés entre le IIè et le IIIà siècle par une secte gnostique.  

On trouve également dans les doctrines gnostiques, à côté du judéo-christianisme de nombreuses traces des traditions anti­ques, qu'elles soient égyptienne, zoroastrienne, orphique ou py­thagoricienne. La Gnose est ainsi une démonstration de l'unicité de la tradition initiatique universelle à travers le christianisme : les triades n'ont-elles pas précédé la Trinité, le baptême d'eau ou de feu, la communion, le rachat des âmes, le culte de la Vierge Mère, le quaternaire de la Croix ne sont-ils pas, bien avant le Christ, symboles courants des anciennes initiations ?...

L'enseignement gnostique demeura longtemps connu uni­quement à travers le prisme - souvent déformant - des Pères de l'Église officielle, notamment Tertullien et Irénée. Mais en 1945, il y eut la découverte à Nag Hammadi par un berger égyptien - c'est toujours un berger, très symboliquement, qui est à l'origine de ce genre de trésors - de 52 manuscrits coptes datant d'environ 1500 ans mais traductions de manuscrits plus anciens et qu'Élai­ne Pagels, professeur d'histoire des religions à Colombia, dénom­me les «Évangiles secrets».

Tous ces textes d'inspiration gnostique dont le fameux Évangile de Thomas, l'Évangile de Philippe, l'Évangile de Marie (de Magdala). L'Évangile de vérité, le Livre secret de Jacques, l'Apocalypse de Paul, l'Apocryphe de Jean etc... apportaient des lumières nouvelles sur la Gnose et remettaient en cause beau­coup d'idées reçues.

Ces manuscrits et les écrits dont nous disposions aupara­vant, donnent une idée assez précise de la pensée gnostique. Mais avant d'en venir à celle-ci, peut-être convient-il d'évoquer le «système» de la Gnose.  

A l'origine du tout il y a le Propâtor, le dieu sans nom, le dieu qui n'est pas et qui correspond, si l'on veut, à Brahma l'in­créé, l'indéterminé, à l'Aïn Soph de la Kabbale. En tant que substance primordiale il donne naissance au Plérôme, le monde des pures intelligences. De ce dieu inconnaissable, nous ne pou­vons appréhender que des émanations, les éons, des intelligences ou des eres (Le Christ fut ainsi l'éon de l'ère chrétienne. Des éons vivent dans l'unité du Père, ce qui signifie que la Gnose n'est pas polythéiste. Chaque éon a un parède féminin avec qui il forme un couple, ou syzygie, qui engendre d'autres syzygies. Le Propâtor avec son Fils consubstantiel et Pneuma, l'Esprit Saint, constituent la Trinité sainte.

Selon Valentin la puissance infinie du Propâtor s'exprime par la «Dynamis» de Simon ou l'hestos, «celui qui se tient de­bout», l'androgyne primordial. Le Père suprême qui vit au coeur d'une tétrade composée de Bythos (l'Abîme), Sigè (le Silence), Pneuma (l'Intelligence) et Aletheia (la Vérité) qu'il a engendrée avec Sigè - a donné naissance à une autre tétrade : Anthropos, Ecclesia, Logos et Zoë, la Mère des vivants. Anthropos et Eccle­sia se sont unis à leur tour et ont donné naissance à des essences bisexuées.  

La première tétrade correspond en fait à la Tetraktys pytha­goricienne (1+2+3+4 = 10) et les deux tétrades réunies forment l'ogdoade originelle. Quant aux éons qui constituent, selon Va­lentin, le Plérôme, ils sont en quelque manière une autre repré­sentation du monde des Idées de Platon.

Si le Dieu suprême est innommable, incompréhensible, in­connaissable, en revanche il est permis de tenter de concevoir le Grand Archonte, le premier démiurge - car il y aurait également un deuxième Archonte, créateur du monde sensible et des 7 cieux planétaires. Le Grand Archonte (Ialdabaoth) est le créateur du monde céleste et des anges. C'est à son niveau que le Mal ap­parait. Par ailleurs il a cru qu'il n'y avait pas de Dieu au-dessus de lui, il s'est cru le Grand Architecte de l'Univers. Mais c'est un principe féminin, la fameuse Sophia, autre éon, qui est à l'origine du démiurge et c'est elle qui a provoqué la chute. Jalouse de Pneuma, l'Esprit qui a donné naissance au Christ et à la «Ste Es­prit», elle a engendré une fille prise au piège de la Terre, Sophia ­Achanoth. Achanoth qui est sauvée par le Christ - engendré lui- même par tout le Plerôme - et de qui est née la Lumière grâce à son sourire est celle qui a donné naissance au Démiurge, un ange qui ressemble à Dieu.

Le Démiurge est donc notre créateur, le créateur des âmes charnelles qui toutefois (mais à son issu) a insufflé en nous le Pneuma, l'Esprit Saint.

La place de Iahveh dans cette construction de l'échelle des Dieux apparait secondaire. En effet le premier Archorte, nous rapporte Irénée, a produit six autres Archortes donc la destinée est de régner sur les 7 planètes : Sabaoth, Adonaïas, Eloaïos, Ho­raïos, Astaphaïos et... Iao, qui n'est autre que Iahveh.  

La vision de la création d'Adam et Ève est encore plus complexe. Pour la résumer disons qu'Adam a été créé par l'en­semble des Archontes et qu'il tenta malgré eux de s'élever jus­qu'à l'Être Suprême - d'où la chute - et qu'Eve fut, elle, créée par Ialdabaoth seul et donnée à Adam, ce qui n'empêcha pas toute­fois Ève de s'unir aux autres Archontes pour engendrer les anges. Adam et Ève, nous disent les Pères gnostiques, possédaient la «Rosée de lumière» et celle-ci a été transmise à quelque élus de siècle en siècle mais il faut que cette Rosée réintègre le Plérôme pour que le règne du mauvais démiurge, de Ialdabaoth, le dieu ignorant et jaloux, prenne fin. Toutefois, selon les Basilidiens, le grand Archonte finit par apprendre (de Sophia) sa vraie nature et se repent...

Et la place de Jésus dans ce système, direz-vous ?... Le Sau­veur, le Christ est en fait au-dessus du Démiurge. C'est lui qui apporte la Gnose salvatrice par laquelle les élus - les hommes de l'esprit, les «pneumatiques», seront sauvés. Sa venue précède la fin du monde sensible de la matière par le feu. Les Ténèbres, la Lumière seront alors radicalement séparés. En apportant la Loi nouvelle Jésus nous a donné les «mots de passe» qui nous per­mettront de tromper la vigilance des gardiens du Seuil. Bien en­tendu, Basilide se refuse de croire que le Christ est mort en croix ; de même les Valentiniens estiment que le corps de Jésus était purement psychique.  

Il y a, selon la Gnose, trois catégories d'hommes, corres­pondant d'ailleurs à la division triangulaire en corps, âme et esprit.

1/ Les hyliques : esclaves de la matière, ils périront avec elle.

2/ Les phychiques : ils connaîtront la rédemption après bien des épreuves, c'est-à-dire en fait des réincarnations car tous les gnostiques croyaient, bien sûr à la réincarnation.

3/ Les palumatiques ou spirituels : ceux-là sont sauvés d'office.

La Gnose est donc le plus sûr moyen d'échapper à l'esclava­ge de la matière. Les adeptes de la Gnose sont les Parfaits ou les allogènes, les «étrangers» qui vivent inconnus dans ce monde, comme le souligne Louis-Claude de Saint-Martin. Ce mot d'étranger a inspiré peut-être d'ailleurs Albert Camus lorsqu'il écrivit le roman qui porte ce titre et dont le héros a véritable­ment un comportement gnostique. Etranger parce que l'existence apparait étrange au gnostique et parce que celui-ci ne se sent pas de ce monde, que sa patrie est ailleurs (Cf le mot de Jésus : «Mon royaume n'est pas de ce monde»...)

Dans la genèse de l'humanité Caïn est ainsi l'ancêtre des hyliques, Abel est un psychique et Seth est à l'origine des pénu­matiques. Or Nimrod est le descendant du grand Seth et l'ancê­tre de Balkis, la reine de Saba. Et le mariage d'Hiram, arrière- petit-fils de Caïn avec Balkis, descendante de Seth figure donc l'union de la généalogie du Demiurge avec celle de la Rosée de Lumière. C'est pourquoi la Rosée de Lumière continue d'exister dans la race des hommes où elle préfigure la réconciliation finale de la Lumière et des Ténèbres.  

Dans la doctrine gnostique - et cela me parait particulière­ment important pour sa compréhension, bien au-dessus de toutes les constructions démiurgiques et éoniques, l'Homme est au cen­tre de tout. L'homme d'ici-bas, l'homme que nous sommes doit imiter l'Homme androgyne primordial, la «Rosée de Lumière», ce Verbe ancrogyne, ce grand Homme cosmique né de la rencon­tre de l'Esprit-mâle et de la Matière-chaos femelle.

L'homme d'ici-bas, nous enseigne la Gnose, avec l'aide du Sauveur et de Gnosis est plus fort que le principe matériel dont il est issu.

Nous pouvons, par Gnosis, gravir à nouveau tous les éche­lons de l'échelle du Ciel et inverser le processus de la Chute.

Il nous faut pour cela devenir Homme spirituel. Mais nous n'atteindrons l'état de cet homme idéal, archétypique, qu'en gra­vissant les échelons des mondes, des puissances, des Domina­tions dont le dernier est celui de l'Hestos, «celui qui se tient de­bout, s'est tenu debout, se tiendra debout».

Le grand principe de la Gnose est qu'il existe un enseigne­ment secret délivré par Jésus - comme pour les Kabbalistes il y a un enseignement secret livré à Moïse d'où est née la Kabbale. Or c'est là le fond du problème, le cœur de la grande querelle. L'Église orthodoxe, après l'avoir admis a très tôt nié l'existence d'un tel enseignement.

Et pourtant, comme le souligne Mircea Eliade, qui donne raison aux gnostiques, cet enseignement ne peut être contesté : «Devant les prétentions extravagantes de certains auteurs gnosti­ques, écrit Mircea Eliade, les Pères de l'Église suivis par la majo­rité de historiens ont nié l'existence d'un enseignement ésotéri­que pratiqué par Jésus et continué par ses disciples. Mais cette opinion est contredite par les faits».

L'ésotérisme, souligne-t-il, est reconnu officiellement par Marc, Origène Clément d'Alexandrie qui déclare : « A Jacques le Juste, à Jean et à Pierre le Seigneur après sa résurrection donna la Gnose ; ceux-ci la donnèrent aux autres apôtres, les autres apô­tres la donnèrent aux 70 dont «l'un était Barnabé»...  

Cet enseignement secret, d'après les recherches entreprises par Eliade, portait notamment sur le baptème, la Croix, l'eucha­ristie, l'Apocalypse, la vie après la mort et par beaucoup de points présentait des analogies avec les conceptions eschatologi­ques égyptienne et zoroastrienne. Il y avait d'ailleurs dans l'Égli­se primitive gnostique trois degrés comme dans les traditions ini­tiatiques : les «commençants», les progressants et les Parfaits...

Tout comme les rishis, les samnyasins et les yogis, le gnosti­que se sent délivré des lois qui régissent la société ; il se situe au- delà du bien et du mal (en termes déexégèse morale). «C'est évi­demment ce sentiment de supériorité, ou plutôt d'indifférence, qui a été très vivement reproché aux gnostiques et notamment a certaines sectes gnostiques tels les Barbelognostiques (du nom de Barbelô, la première puissance féminine engendrée par Dieu et qui es la mère de Ialdabaoth) qui offraient à la Divinité leur sperme et le sang menstruel, ou les Carpocratiens qui voulaient ignorer radicalement la distinction Bien-Mal. Il y a évidemment deux manières de dompter la Matière : la première est la prati­que ascétique - elle fut le fait de très nombreux gnostique qui al­laient, nous le verrons, jusqu'à refuser toute union sexuelle pour éviter de procréer (Cf. les Cathares) - la seconde est au contraire l'indifférence envers le corps et ses faiblesses. L'argumentation de ces derniers, très minoritaires, selon lesquels l'esprit ne peut périr et n'a rien à redouter des souillures de la chair (si souillures il y a !...) fut à l'origine de toutes les calomnies répandues par les Pères de l'Église orthodoxe sur les pratiques sexuelles des gnostiques.

La découverte d'un principe transcendantal à l'intérieur de Soi, rappelant le double iranien, l'image céleste de l'âme qui ac­cueille le défunt trois jours après sa mort, est également au centre du gnosticisme. Reprenant le symbolisme archaïque universel sur le sommeil et la mort, les gnostiques proclamaient qu'il faut «s'éveiller», être présent au monde de l'esprit. Ce n'est pas autre chose que ce que disait Jésus à ses disciples. Ce n'est pas autre chose que signifie le voyage initiatique de Gilgamesh ou le mythe d'Orphée.

Ainsi la Lumière emprisonnée dans ce monde tente-t-elle de réveiller les créatures des Ténèbres. La délivrance ne peut être obtenue que par la Gnose et la connaissance de soi : «Adam s'examina lui-même et il sut qui il était»...

Dans l'extrême aboutissement du gnosticisme qu'est la doc­trine de Mani, le mythe de la destinée humaine est en fait en op­position radicale avec la Création et la Genèse de l'Ancien Testa­ment : c'est le mythe de l'éternel retour et non de la création.

Conférence prononcée le samedi 17 février 1987 par Jean-Jacques Gabut à Condor­cet Brosselette

Source : www.ledifice.net

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