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Hauts Grades

Immanence ou Transcendance

25 Juin 2014 , Rédigé par D\ H\ Publié dans #Planches

Travailler sous l’invocation d’un principe, revient à poser la question de l’Immanence ou de la transcendance.
Le principe étant posé, reste à savoir où se tient son lieu de résidence et ce qu’il y fait.
Esprit y es-tu ? Esprit que fais-tu ?

I- De l'immanence
L’étymologie suggère que le mot « immanence » signifie « séjourner, demeurer ». La signification du mot semble correspondre à un principe, qui continueraient à habiter sa propre maison et dont une flamme vivante peut symboliser la permanence de la présence.
Quelle maison ? Si le principe réside dans la nature comme le pensait Spinoza, ce principe qu’il nomme « conatus » sera tout à la fois : l’éternité des lois physiques, la flamme de la vie biologique, le souffle qui entretient la vie de la pensée, ou bien encore et surtout, le désir de vivre (et même de perdurer pour l’éternité). Tout comme « la lumière luit dans les ténèbres » ; dans l’immanence le principe est en nous (comme en toute chose) et il y continue son œuvre de perpétuation et d’actualisation. Il en émerge toutes les évolutions, astronomique, géologique, biologique, ainsi qu’une suite d’ordres culturels humains. Tout cela en une succession historique incessante pouvant laisser croire que le principe a une intention qui induirait un sens global à l’univers. Dans ce mouvement de « complexification », d’autorégulation, d’auto-organisation, dans ce qui peut aussi apparaître comme une improvisation multidirectionnelle, rien n’indique qu’il y ait une volonté. En l’absence d’un plan connu, se pose alors la question de l’absurde, car celui qui vit dans un système ne peut en connaître le sens et doit se résoudre à donner soi-même un sens à ce qui n’en a peut-être pas.
Ainsi le veut l’immanence : « la force est en nous ». Le principe est présent dans notre temps et dans notre espace dont-il sera l’organisateur (et non le créateur). Dans l’immanence il n’y a ni début ni fin
[1]  mais seulement un « éternel présent », une éternelle présence du principe. Il en résulte une absence d’origine et de fin : le principe est infini. Dans ce présent éternel[2]  tout est donné. Et puisque le « tout est dans le tout[3]  ». il ne peut en résulter qu’un monisme[4]  (et cela même, si le langage avec sa frontière symbolique[5], nous fait différencier la matière et l’esprit, afin de placer des bornes là où il n’y en peut-être pas). L’immanence est un infini ; il n’y a pas séparation du corps et de l’esprit, il n’y a pas disjonction du temps et de l’espace, il n’y a que la vie qui perpétue en elle son principe.

II- De la transcendance
L’étymologie suggère que le mot « transcendance » proviendrait d’une racine indo-européenne « skand » qui signifierait « monter » et dont dérivent les mots : « échelle », « escalier », « ascension » etc. Quant à « transcender », il s’agit de « passer par dessus ou au travers », c’est à dire de franchir la limite de l’échelle, de l’escalier ou encore la cloison du « trans-septum ».
En fait l’étymologie est trompeuse car il ne s’agit pas de monter, mais de remonter. L’équivoque est déjà dans le mot car la transcendance exige deux épisodes. Dans un premier temps, l’homme est jeté sur Terre ; puis dans un deuxième temps, il doit se relever afin de retrouver le paradis perdu. Entre les deux temps, c’est le cloisonnement, l’enfermement de l’homme dans un Monde où la limite est celle du jubé, véritable « barrière métaphysique » séparant le naturel du « surnaturel »
[6][7].
Le premier temps de la transcendance est un deuil, une séparation qui conduit à la découverte d’un savoir : celui de la solitude existentielle et de son effet ; la souffrance psychologique. Ce temps descendant est celui de « l’arbre inversé » de la connaissance ; temps du savoir d’une conscience, qui perdant son essence « intuitive », se découvre « rationalisant » en se regardant existante.
Deuxième temps : tentative d’évasion. Le rituel nous donne même la clé du portillon. Dans la transcendance il y a tentative d’évasion vers « le monde perdu » en utilisant « l’arbre dressé » vers la lumière. Cette évasion correspond à la transgression d’un interdit dont seuls les lévites peuvent s’approcher : pour les autres, les profanes, « circulez, il n’y a rien à voir ! », sinon St. Pierre avec son trousseau de clés, ou bien l’archange couvreur avec son épée, se saisiront de vous. Transgresser la frontière par la transcendance, vouloir accéder à l’inconnaissable, est mortifère. Dans la transcendance le corps reste sur place et seul l’âme passe à l’Ouest (même s’il est envisagé ensuite de revenir éternellement par la porte de l’Orient).
Dans la transcendance il y a création et la frontière instituée engendre un dualisme
[8] et donc une éventuelle[9] liberté. La frontière séparative est celle du Monde « naturel » de nos savoirs actuels dont le franchissement permettrait d’accéder à un Monde « surnaturel ». Pour accéder à ce Monde des Idées de Platon, nous butons sur les mots de la réalité qui cacheraient des idées non révélées.
Pourquoi sommes nous tentés par l’évasion
[10] ? je ne crois pas que cela relève de la simple curiosité du scientifique mais bien plutôt de notre état de souffrance. Depuis notre naissance nous souffrons de solitude (Souffrance psychologique que peut renforcer l’isolement physique). Heidegger formule la pensée suivante que je résume : [« l’homme est jeté sur Terre », puis reste attiré par « l’Être » qui lui a donné naissance, jusqu’à chercher à le retrouver dans la mort]. La transcendance vise à retrouver[11] le principe dont la résidence n’est pas en notre Monde connu, qu’il aurait néanmoins fondé et « pré-organisé » mais qu’il n’habiterait plus. Cette « pré-organisation » fondatrice, ce « plan dissimulé dans la graine qu’une bonne prononciation permettrait de reconnaître », cette intention non révélée, correspond aux « a priori transcendantaux » de Kant.
D’où avec cet auteur et les deux temps décrits, l’ambiguïté du mot transcendance qui oscille entre la forme passive « être transcendé » et la forme pronominale « se transcender ».
D’un côté, en étant transcendés (véritable transcendance), nous subirions comme une véritable aspiration qui nous tirerait par en avant (ou par le haut). Ce serait un appel qui aboutirait à une véritable sublimation alchimique par changement brutal d’état faisant passer du solide à l’éthéré. En étant transcendé, on ne s’élève pas, on est élevé sous notre propre verticale dont la corde au cou en est le symbole.
D’un autre côté, en nous transcendant
[12], nous nous élèverions par nous même comme une perpendiculaire est élevée à partir d’un plan. Ceci correspondrait à une maturation, à une construction, à un travail, à un éveil qui nous pousserait d’arrière en avant sur le chemin (ou de bas en haut comme Icare voulant échapper au labyrinthe). Cette autopropulsion (que A. Graesel nomme la « trans-ascendance ») correspond à la perfectibilité qui s’effectuerait sous l’influence des « a priori » qui auraient été préalablement semés en nous. Ici le mécanisme serait finalement une immano-transcendance car effectivement tout commence dans l’immanence du « schibboleth ». Avec Heidegger, les Allemands nomment ce mouvement : « Dasein[13] » dont il ne faut pas oublier qu’il conduit à la mort par la recherche d’une sainte gloire. Sainteté que la tradition juive nomme « Kadosh » et que les chrétiens traduisent par « élu ».
En définitive dans la transcendance le principe est soit derrière nous, soit devant nous, mais il ne vit pas en nous ( encore une fois, il aurait juste préalablement semés le « schibboleth », la graine des « a priori transcendantaux »). Il en résulte que dans la transcendance le principe est inatteignable
[14] puisqu’il réside en-deçà ou au-delà de nous et du Monde. Ainsi, le principe nous aurait autrefois créés, et dans le futur nous pourrions le retrouver après la mort ; mais dans le présent[15] il nous serait impossible de le rencontrer[16]. Certes il peut coexister avec nous dans le temps, mais pas dans l’espace. Alors le sens global (absolu) n’est pas de ce monde et il est à rechercher au dehors du Monde comme le dit Heidegger. Comme l’exprime aussi la philosophe mystique Simone Veil ; le principe s’est « retiré du Monde » , il n’est donc plus la lumière vivant en nous comme il l’était dans l’immanence. Dans la transcendance la lumière éclairerait notre chemin de l’extérieur, même s’il subsisterait en nous (comme dans la mythe d’Er décrit par Platon), une homéopathique trace de mémoire que l’eau d’un Léthé n’aurait pu effacer. Mais puisque la lumière est extérieure au système, elle peut donc lui donner un sens, et la vie n’en serait plus absurde. Voilà qui rassure psychologiquement, voilà qui rassure par des croyances ; à défaut de connaître la vérité.

III- Alors que choisir ! Immanence ou Transcendance ?
Il nous faut bien choisir car rien ne sert de s’évertuer à vouloir définir des mots si c’est pour les confondre dans le mixage d’une « immano-transcendance ».
Si nous admettons l’immanence, la lumière est vivante en nous, et il ne peut y avoir dissociation du temps et de l’espace. L’action comme son résultat sont escomptés pour « ici et maintenant ». Ainsi l’immanence est amour de la vie « naturelle » d’ici bas. L’immanence nous convie à sortir du Temple pour vivre.
Inversement la transcendance m’apparaît comme une élaboration de la pensée, comme un « leurre de la raison », qui vise un réconfort psychologique, qu’elle ne sait pas trouver sur Terre. Ainsi la transcendance est amour de la mort, car elle vise une vie « surnaturelle ». La transcendance nous invite à toujours garder un pied dans le Temple, tant il est vrai qu’elle fait primitivement de nous des prisonniers.
Immanence : amour de la vie. Transcendance : amour de la mort.

En conclusion : Quelle utilité peuvent avoir ces lignes ?
Pour ce qui me concerne l’initiation consiste à chercher la lumière dans la lucidité et non dans l’éblouissement. Cette lucidité est celle de la démarche de Socrate qui consiste à s’interroger sur soi-même et tout spécialement sur nos motivations psychologiques dont le désir d’absolu est la quille de l’iceberg.
Avant de commencer je ne savais pas ce contiendraient ces lignes et je les ai écrites pour éclairer ma lucidité (et surtout pas pour polémiquer).
J’ai été aidé par les écrits d’A.Comte-Sponville qui dit : « J’aime les définitions. J’y vois davantage qu’un jeu ou qu’un exercice intellectuel : j’y vois une exigence de la pensée »…afin de …« Mieux penser pour mieux vivre ». En cela c’est déjà un désir de perfection qui me suffit. Mieux penser pour mieux vivre m’a guéri de la recherche impossible du sens général qui ne peut conduire qu’à se perdre dans l’eschatologie. Je souhaite bon courage à ceux qui s’y lancent car il risque plus d’y perdre la vie que d’en gagner une autre, comme l’énonçait à peu près Pascal (« les hommes ne vivent pas, ils espèrent vivre »).
En essayant de mieux penser la signification des mots, cela m’aide à mieux vivre.
- Je comprends mieux le contenu de nos rituels, leurs références à l’immanentisme de l’évangile de Jean mais aussi à la maïeutique socratique qui consiste à faire vivre ce dont nous accouchons ici et maintenant.
- Je me situe mieux dans l’univers que je conçois comme un monisme spirituel me permettant de comprendre les bouddhistes lorsque notre frère Olivier nous énonce avec eux : « tant que tu dissocies le samsâra du nirvana, tu est dans le samsâra ».
Partant de là, où tout est une infinité de possibles, à défaut de trouver un sens là où il n’y en a peut-être pas, je vais au moins tenter de donner un contenu à ma vie afin de « mieux vivre en pensant mieux ».
Mes idées sont claires, mon chemin est libre : reste à cheminer lucidement…et ce n’est pas le plus facile. 
 

[1] Ni début ni fin : donc pas de finalité intentionnelle et absence de sens, mais possible réorganisation incessante qui cherche sa voie et qui néanmoins entreprend (sans certitude de réussite). Donc principe nécessaire mais au comportement hasardeux. En fait, c’est ce que nous constatons de l’évolution.

[2]Isaac Newton, membre de la Royal Society, elle-même indirectement liée à la Franc-Maçonnerie (souvenons-nous de B. Franklin, à la fois membre de cette institution et Maçon), auteur des “Principes mathématiques de la philosophie naturelle”, introduit le concept de “Démiurge”, “l’Horloger”, expliquant le fonctionnement de l’Horloge-Monde à partir des lois immanentes et non pas transcendantes de l’univers, monde « fabriqué » (présent) une fois pour toutes et sans intervention ultérieure. Ce qui est précisément le Mystère que releva aussi Leibniz (« Pourquoi quelque chose, plutôt que rien »).

[3]Cf. plus bas la note sur le dualisme.

[4]Pour ne pas dire un animisme.

[5] Le langage introduit une frontière (un lieu de passage) symbolique entre l’idée (le signifié) et le mot (le signifiant).

[6] La limite entre « naturel » et « surnaturel » fait référence à deux Mondes. Ce n’est pas la limite entre le « connu » et l’« inconnu » qui appartiennent au même Monde.

[7]remarquons au passage qu’il est cohérent d’avoir créé la prison avant d’y jeter le prisonnier.

[8] La dualité est générique pour signifier les oppositions. Le dualisme ne concerne que l’opposition entre la matière et l’esprit.

[9]Eventuelle liberté car si la grâce (les a priori) nous est donnée d’avance, la liberté est pour le moins conditionnelle.

[10] EVASION pour qui est sur Terre mais TRANSGRESSION pour qui nous y enferme.

[11] La transcendance implique la création accompagnée du Mal qui lui est afférent : en haut le « Bien », en bas est le « Mal » caractérisé par la souffrance de la solitude de l’âme et accessoirement par les douleurs du corps.

[12] Se transcender : le mouvement vient de nous

[13] Dasein (=être-là) : à la manière de Heidegger c’est « l’étant » dont le mouvement est généré par « l’être » (ousia) qu’il a en lui. En somme une « immano-transcendance » : conciliation psychologique (donc spirituelle) mais aberration logique si les mots veulent garder un sens. Sinon pourquoi deux mots pour une même chose qui serait alors un néo-monisme. A l’opposé de la rationalité qui les compare (ratio) et les met en relation , la spiritualité est analogie car elle vise à concilier les oppositions sous la directive d’un désir psychologique naît de la souffrance de séparation.

[14]Reste à savoir où se situe la limite du « trans ». Classiquement c’est l’au-delà du Monde et de tout. Mais ce peut-être l’au-delà de la conscience (phénoménologie), l’au-delà de l’expérience (Kant)

[15]Ici il s’agit du temps de la durée, qui est celui de notre présence (ou de la présence du Monde). Ce temps va avec l’espace. A l’opposé le temps qui n’est pas associé à l’espace est celui de l’éternité et par suite le temps d’un principe transcendant et indépendant d’une création (d’une présence du Monde).

[16]sauf fenêtre permettant l’exception mystique.  

Source : www.ledifice.net

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