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Hauts Grades

Initiation-La Lumière

9 Octobre 2012 , Rédigé par Cyrille, 28 juin 2008 Publié dans #Planches

Un frère de mon atelier, connu pour avoir le trente troisième grade du Rite Ecossais Ancien Accepté, doté d'un grand âge qui autorise à penser qu'il a réfléchi à sa pratique de la franc-maçonnerie, affirme avec insistance et revendique avec force ce qu'il considère comme une vérité puissante et simple qu'il ne faut pas oublier : "La franc-maçonnerie est un ordre initiatique". Dans ce que je considère comme une profonde sagesse, il n'en dit pas plus sur le sujet, sans doute pour donner à entendre que cette vérité est trop importante pour qu'on la laisse se perdre dans les brouhaha d'un débat public, offrant simplement à qui peut l'entendre que, le moment venu, il convient à chacun d'y réfléchir sérieusement en faisant étape sur le chemin de la recherche. Ce même frère, entre autres antiennes, prononce une autre fois, de façon apparemment inopinée, cette autre vérité simple et voulue simpliste que la franc-maçonnerie est avant tout autre chose : "la fraternité au sens d'agapè", satisfait d'enfin mettre les pieds sous la table pour partager le repas qui suit toujours nos travaux en tenue du côté de minuit plein. Enfin pour terminer avec cette référence à un frère qui sert de pilier à notre atelier, je considère avoir fait un grand pas le jour où il a martelé avec la même force de l'évidence révélée, qu'en franc-maçonnerie : "Il n'y a pas une Vérité mais des vérités".

Il s'agit là, pourra-t-on dire, d'aphorismes banals, de tautologies réductrices. Elles me sont apparues comme des clés que j'ai intégrées à mon trousseau, en réserve, dans l'attente de me trouver justifié de les utiliser. Or voici que j'en ai le loisir, rencontrant sur mon chemin une porte fictive qui demande à être ouverte pour que je puisse passer outre. Il survint donc qu'un soir, après tout un processus d'enquêtes, de dossiers à remplir avec force documents administratifs, on consentit à m'ouvrir l'accès à l'initiation maçonnique. J'ai vécu celle-ci dans la curiosité, intéressé de voir de quoi il s'agissait, de découvrir ce qu'elle est supposée apporter et surtout de voir comment cela se vivait, comment je la vivrais. Bien que nécessairement sceptique mais amusé par le jeu de rôles auquel les acteurs qui me manipulaient semblaient prendre plaisir avec beaucoup d'application, je me suis retrouvé tout à fait "sonné", dans un état modifié de conscience, comme si je planais à quelques centimètres du sol après avoir reçu "la lumière".

Cela a duré quelque temps avec une sorte de dédoublement de la personnalité que j'observai avec intérêt. Rien ne semblait pouvoir mettre en cause cet état de grâce bienheureux. Surtout pas les vilenies d'une société, dont on me disait pour la défendre qu'elle restait "humaine", quand sont apparues des tensions manifestes entre frères, des compromissions qui avaient des échos dans la justice dite profane au point de provoquer l'éviction d'un Surveillant et la démission du frère qui m'avait servi de cicérone dans ce monde nouveau. Ni le peu d'attention ou de considération pour certaines valeurs qui sont constamment réactivées par le cérémonial de la tenue comme guides de conduite ou rappels à l'ordre. Ni le peu de conviction mis par beaucoup de frères à entrer dans les symboles qui décorent l'atelier et contribuent à créer ce qu'ils revendiquent comme un monde "hors du profane".

Rien de cela n'affectait l'espèce de béatitude dans laquelle je flottai grâce au capital d'émotion que l'initiation m'avait insufflé dans ses épreuves sous le bandeau. Je préservai imperturbablement ce très confortable état conscience auquel il m'avait été donné d'accéder par des voies qui me restaient mystérieuses. Tout en vivant les différents aléas et avatars des tenues, j'observai, j'absorbai attentivement les symboles, les rituels, les décors, les fonctionnements, les revendications, les ambitions qui apparaissaient, les satisfactions, les affirmations, les auto suffisances qui s'exprimaient. Ma démarche devait paraître trop examinatrice ou froidement rationnelle. Elle m'a valu au bout de trois mois une remarque amusée d'une sœur visiteuse assidue, venue me dire sans autre forme de procès : "Toi tu ne resteras pas longtemps en franc-maçonnerie" ajoutant sur mon air étonné : "Tu regardes trop !". Erreur de ma part bien sûr. Je savais déjà par diverses expériences que pour pénétrer un milieu nouveau il faut souvent penser à "éteindre le regard" pour ne pas indisposer. Au demeurant je suis resté. Je suis encore là, vingt cinq ans plus tard ! Quoi qu'il arrive que je me demande parfois pourquoi.

La cérémonie d'initiation qui a procédé à ma réception dans l'ordre maçonnique m'a donc efficacement marqué sur le plan émotionnel. Mais elle ne m'a révélé aucun secret qui aurait pu m'éclairer dans la compréhension du monde ou pour conduire ma vie. Je ne me suis pas trouvé, du fait d'être "initié", doté de pouvoirs qui m'auraient permis d'intervenir sur le réel et de le façonner dans un sens qui m'aurait agréé. Initiation n'est apparemment pas magie. Certes on entendait souvent parler de secret, mais il ne s'agissait que de secret d'appartenance qu'on entreprenait d'ailleurs de réduire à de la "discrétion" pour ne pas affoler les rumeurs publiques. L'absence de révélation ne m'indisposait pas car je pensais surtout en entrant en franc-maçonnerie rejoindre un groupe d'hommes qui travaillent à la défense et à la promotion de la liberté à une époque où il me semblait urgent d'être présent sur ce front en France et dans le monde.

Parce que dans le vocable "franc-maçonnerie" c'est le mot "franc" qui me fascinait. Tout à l'écoute et à la découverte de ce monde nouveau corseté par des rituels et nourri de symboles dont la présence insistante créait un espace et un moment hors du profane censément propices à la méditation et à la réflexion, je me trouvai interpellé par l'omniprésence de signes et de références bibliques, judaïques, chrétiennes, catholiques et protestantes. Et des planches qui procédaient par exemple d'une "Longue réflexion sur l'Apocalypse". Ce qui m'a incité pour jouer le jeu et surtout me mettre à niveau dans l'espoir de comprendre la démarche maçonnique, à faire l'achat d'une bible. J'ai choisi celle de la Pléiade, aux éditions Gallimard, parce qu'elle est dotée de multiples index qui permettent de la travailler sans avoir à la lire. Je me trouvai un peu sceptique d'avoir à chercher en maçonnerie mes sources dans un livre qui a nourri tant de dogmes et d'églises qui ont contraint en occident la société des hommes dans des structures de pouvoirs contre lesquelles il a fallu lutter pour dégager toutes les libertés que nos pères nous ont conquises et qu'il nous faut à notre tour défendre.

J'ai donc appris à distinguer l'anti-cléricalisme qui se soulage sur les colonnes en termes explicites lors de la fermeture des travaux, de l'anti-religion dont on affirme subtilement qu'elle n'est pas compatible avec la Tolérance revendiquée par le franc-maçon qui reste libre de ses pratiques et de ses croyances à condition qu'il ne s'en fasse pas le prosélyte dans notre espace sacré. Merveilleuse tolérance qui ne s'offusque pas d'avoir à s'épanouir dans la promiscuité des symboles et des concepts bibliques qui ont investi ses murs et ses rituels, sans craindre d'en être affectée et sans envisager que leur présence insistante pourrait gêner des frères de culture non chrétienne. Ces paradoxes étaient d'autant plus flagrants que notre atelier initiait aussi bien des athées et des anarchistes, des non pratiquants que des chrétiens catholiques et protestants, des musulmans ou des tamouls ... Bons princes et intelligents, ces derniers acquiesçaient lorsque pour justifier ces curieuses permanences on en appelait à la Tradition des origines de la franc-maçonnerie dont il serait hors de question de casser la transmission qui sert de moteur à la démarche maçonnique depuis presque trois siècles.

Certains frères avaient la franchise d'expliquer que cette panoplie d'avatars bibliques était obsolète et désamorcée de toute efficacité. Eux-mêmes athées militants ne leur prêtaient aucune attention ne voulant pas se laisser obnubiler par des strates sédimentaires fossilisées alors que d'autres combats plus urgents devaient mobiliser nos énergies. J'étais donc "initié". J'étais admis à travailler avec des francs-maçons eux-mêmes initiés. Mais pour quoi faire ? Je voyais qu'il ne s'agissait pas d'une élite sociale, ni politique, ni intellectuelle, ni spirituelle ... Il ne fallait pas être riche, ou puissant, ou intelligent, ou illuminé pour être admis. L'initiation ne me donnait pas des droits particuliers ni des privilèges. Bien au contraire, puisqu'elle m'enjoignait de respecter la loi et ses contraintes, disant que celles-ci créent le cadre des libertés. Non plus elle ne faisait accéder à des connaissances ni à des secrets qui m'auraient permis d'accéder au cœur de la vérité pour comprendre le monde et la vie. Simplement je me retrouvais régulièrement avec des hommes, mes frères qui manifestaient beaucoup de chaleur et d'enthousiasme dans leurs retrouvailles et mettaient beaucoup d'application à être assidus et exacts aux tenues. Surtout les premières années pour accéder au deuxième puis au troisième grades.

Par la suite l'assiduité pouvait se relâcher, signe d'un "écrémage" qui révélait quelques désillusions et conduisait certains à refuser d'assumer en responsabilité - dès lors qu'ils auraient acquis avec la maîtrise la plénitude des droits maçonniques - le fonctionnement d'un système ou d'une institution dans laquelle ils ne se reconnaissaient peut-être pas complètement. Absents, ces frères restaient initiés. Mais on voyait bien que leur carence perturbait le fonctionnement de l'atelier. Parce que l'initiation qui crée un franc-maçon ne lui confère pas un état (on n'est pas franc-maçon) mais simplement une reconnaissance selon la belle formule "Êtes-vous franc-maçon ? Mes frères me reconnaissent comme tel ". Si les colonnes sont désertes, si les frères n'ont personne pour les reconnaître, qu'advient-il de leur initiation ?" De là sans doute, le plaisir et l'urgence de se retrouver régulièrement. Et la satisfaction de se rencontrer et faire reconnaître dans des occasions inopinées, hors du temple, dans le profane, par des signes, mots et attouchements d'eux seuls connus qui raniment et ré-activent le souffle maçonnique de l'initiation.

L'initiation m'a donné la lumière. La Grande lumière ! C'est un mystère bien étonnant. De quelle "lumière" est-il question puisqu'il ne peut s'agir de celle que j'avais déjà reçue à la naissance. Certes on m'en avait privé par l'usage d'un bandeau pour me faire vivre les épreuves et voyages symboliques. Mais l'initiation ne pouvait pas m'accorder une chose que je possédais déjà et dont la restitution en grande cérémonie était censée me transformer profondément. Bien aimable mystère dont l'apparente simplicité m'interloque toujours. Je connais bien sûr les différents emplois figurés du mot lumière associé à intelligence, compréhension ... Mais le recours à cette solution sémantique apparaissait trop réductrice et abusive s'agissant d'une démarche dont la mise en scène cérémonieuse semblait vouloir ouvrir la voie à une "révélation" fondée sur l'émotion. Subsistait donc le mystère qu'aucun catéchisme, mode d'emploi ni aucun guide ne proposait d'élucider puisque la franc-maçonnerie n'est pas une école qui aurait un programme d'enseignement ou des dogmes.
Celle-ci suggère qu'il y a un chemin, mais elle laisse à l'initié le soin d'en trouver l'entrée et d'en tracer le cours. Initié certes. Mais seul. De temps en temps quelques balises permettent à l'initié de se recaler s'il veut bien continuer sa route : élévation au deuxième grade, à la maîtrise, maître secret, Royal Arch, Rose+Croix ... Des outils, des symboles, des mots et des signes lui sont montrés. Des émotions, des intuitions, des mythes émergent d'autres mondes, des états de conscience manifestent des fonds d'être. Des formules sèment des alertes : "Connais-toi toi même" ... "On n'est jamais initié que par soi-même".

Initié certes ... Mais il faut ouvrir le chemin. Des frères, occupés sans doute à suivre leur propre chemin, accompagnent le mouvement. Mais aucun n'est le guide. Aucun n'indiquera de direction. Personne au carrefour. Compagnons sur les voies de la lumière, mais pas forcément sur la même route ni aux mêmes étapes. Parfois des rencontres dans des auberges communes au hasard des cheminements. On raconte. On rend compte. On échange, mais on ne dort pas forcément au même étage. Dès lors comment s'initier soi-même et entreprendre de se connaître ? Le petit mémento du grade de maître secret vint à me servir de balise très opportunément, qui déclare que : "... soi-même est la lumière, si petite fût-elle, qui réside au fond de tout être quelle que soit sa condition ... Rechercher, découvrir sa propre lumière intérieure, la définir, elle et ses besoins, puis la ressentir dans la dilatation de tout l'être qu'elle provoque avec l'intense joie qui l'accompagne, est inexprimable." Comment accéder à cette dilatation de tout l'être dont parle le mémento et à l'intense joie annoncée même si cela est inexprimable comme on nous en prévient. Dans la gloire d'une musique éclatante au troisième coup annonciateur, on m'avait donné la lumière, "la Grande Lumière". J'avais franchi le pas. J'étais entré dans un monde lumineux !

Mais il a fallu vite comprendre que ce n'était que le début d'un chemin qui m'était montré, un départ, non une arrivée. Et que cette lumière que j'avais reçue en initiation balisait un cheminement sans fin qui conduit sur les routes du monde au travers des valeurs éternelles. Et dans cette course me voici maintenant renvoyé à l'intérieur de moi-même à la recherche de cette Lumière qui y résiderait, découvrant que la mienne doit être bien faible, si petite que j'ai bien du mal à la percevoir enfouie si profond qu'en vérité je ne parviens pas à la ressentir ni à connaître cette dilatation annoncée. Mais je me souviens de l'avertissement fatal.
"Rechercher, découvrir, définir et ressentir sa propre lumière intérieure est inexprimable".

Source : http://www.troispoints.info/article-20642916.html

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