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Hauts Grades

L'Hérésie de Manès

6 Octobre 2014 , Rédigé par PVI Publié dans #Planches

Connaissez-vous MANES ? Ce nom ne vous dit rien ?

Il s'agit d'un homme qui naquit au deuxième siècle à Mardin, un village du Kurdistan, et dont la tête était pleine à la fois de textes bibliques et de légendes persanes. Il ne se prenait pour rien moins que le Saint-Esprit et, voulant concilier sa double croyance, 11 conçut pour expliquer l'homme et la création une théorie étrange. Il fonda même une école, que dis-je une école ! une église. Autour de sa sainte personne, douze apôtres, assistés de soixante-douze évêques, prêchaient son évangile. Durant des siècles, celui-ci se répandit dans l'Orient et le Moyen-Orient. Certains y voient même l'origine des croyances cathares et albigeoises qui furent étouffées par le feu des bûchers.

— Pourquoi donc évoquer un si vieux personnage ?

— Parce que, comme beaucoup de nos contemporains, vous êtes peut- être, sans le savoir, un moderne émule de MANES.

A la lecture de votre quotidien du matin, à l'audition des nouvelles que la radio vous apporte à midi ou au spectacle de votre journal télévisé du soir, vous frémissez, à juste titre, d'indignation en apprenant que de paisibles boutiques ont été saccagées, qu'une mère de famille a trouvé la mort dans un accident d'auto volontairement provoqué, qu'un employé de bureau a été tué à coups de matraque dans le métro, que des otages attendent dans un bureau de banque assiégé par la police ou dans un coin perdu de désert, la libération ou la mort. Devant cette violence répandue à tous les niveaux et à tous les instants de la vie quotidienne, ne vous est-il pas advenu de vous écrier : « Ceux qui font cela sont des démons, il faut les abattre sur le champ dès qu'ils sont pris, et sans jugement, comme des chiens enragés ?

Si une telle pensée a un jour traversé votre esprit, vous avez commis l'hérésie de MANES. MANES posait en postulat l'existence de deux principes contraires : le bien et le mal synthétisés par la lumière et les ténèbres, l'esprit et la matière, le Dieu bon et le Diable. Un combat sans merci s'engagea entre ces deux forces antagoniques et les ténèbres étaient sur le point de triompher de la lumière lorsque le bon Dieu imagina de créer l'Homme. Celui-ci, doté de toutes les perfections, allait combattre à ses côtés pour le triomphe du bien sur le mal. Hélas, cet homme créé fut vaincu par ses besoins naturels : la concupis­cence et l'envie firent de lui le prisonnier de la matière et il est, depuis lors, gouverné par l'esprit du mal. MANES et ses disciples, les auditeurs et les parfaits, ne voyaient de salut pour cet homme déchu que dans une évasion de la matière par le jeûne, la prière et les chants sacrés.

L'ceuvre de rédemption entreprise par Jésus devait trouver son achève­ment dans le renoncement à toute existence matérielle et le retour à l'esprit créateur. Si vous croyez au dualisme inconciliable du bien et du mal, du blanc et du noir, de l'esprit et de la matière, du créateur et de la création, de la science et de la morale, alors à votre insu, mais sans le moindre doute, vous êtes manichéen.

Dès lors, vous ne pouvez trouver de satisfaction que dans l'abandon de votre vie terrestre, c'est-à-dire, en clair, dans la mort. SI au contraire vous désirez découvrir ou donner un sens à votre existence, à celle des aïeux qui vous ont engendré depuis la nuit des temps et à celle de votre descendance, il vous faut opter pour la vie, c'est-à-dire pour l'action. Car vivre ce n'est pas subir, c'est agir.

Vous êtes-vous demandé pourquoi les sociétés contemporaines sont en proie à un phénomène de décivilisation inouï ?

L'histoire des sociétés comme celle des individus s'inscrit dans une triple loi de progrès : expansion, organisation, sélection. Or, il semble que les groupes humains traditionnels soient en train de se dissocier, de se déliter, de se décomposer. Les uns tirent à hue, les autres à dia. Au lieu de se conjuguer, les efforts se dispersent et se contrarient. Ceux qui travaillent ne recueillent que sarcasmes, critiques et rebuffades. Ceux qui essaient de réfléchir en sont empêchés par ceux qui hurlent. Ceux qui agissent sont freinés. Ceux qui voudraient avancer sont bloqués par une foule dont les courants s'annihilent et rendent vains leurs efforts. Les idées constructives sont noyées à la fois dans les routines et les Innovations farfelues. Les démarches de progrès sont ruinées par le défaitisme, les préjugés et le désordre des esprits.

— Pourquoi ?

— Est-ce parce que durant ce XX° siècle nous avons été trop comblés ou au contraire trop malheureux, trop nantis ou trop pauvres, parce que les inéga­lités sont trop criantes ou le nivellement excessif, parce que nous avons trop de liberté ou pas assez ?

— Oui est responsable de ce déplorable état de chose, le système ou le psychisme, la société ou l'homme, la collectivité ou l'individu, la fatalité ou vous-même ?

Autrement dit, subissez-vous un état de fait imputable au monde extérieur ou au contraire un état d'âme collectif dont chacun de nous est comptable ? L'idée que je puisse insinuer que vous avez une parcelle de responsabilité dans une attaque de banque, une agression ou une prise d'otage vous révolte, dites-vous ?

Eh bien ! calmez votre indignation et réfléchissons ensemble.

Etes-vous bien certain d'avoir toujours fait ce que vous pouviez, ce que vous deviez pour maintenir un équilibre social dont la rupture mettrait en péril votre liberté, vos conditions de vie et peut-être votre existence et celle des êtres que vous aimez ? N'avez-vous pas contribué par votre comportement de tous les jours à créer ce climat de violence que vous dénoncez maintenant ? Vous êtes libre, donc responsable. Vous êtes autonome, donc solidaire. Votre responsabilité et votre solidarité dépassent largement le cadre de votre famille, de votre cité et de votre nation. Elles s'étendent à tous les mem­bres de la communauté humaine. SI vous pouvez aller et venir, manger, dormir et faire l'amour c'est grâce à l'énergie créatrice de milliers d'inventeurs, grâce aussi au travail de millions d'hommes et de femmes qui, jour après jour, contribuent à votre confort et à votre sécurité.

Dans votre travail, dans vos loisirs, dans votre vie familiale, dans vos activités diverses, éprouvez-vous toujours un sentiment de gratitude et de fraternité profonde à l'égard des êtres qui vous entourent et du bien-être qu'ils créent continuellement pour vous ? Ne vous insurgez-vous pas souvent in petto contre les multiples contraintes que vous impose la promiscuité grandissante de la vie en société, et incons­ciemment n'avez-vous pas fait vôtre cette amère boutade égoïste à prétention philosophique : « L'enfer, c'est les autres » ? En ronchonnant à tout propos contre les moindres événements qui vous contrarient n'avez-vous pas contribué à créer ce climat d'aigreur et de défiance qui empoisonne les rapports sociaux actuels ? Bien mieux, n'avez-vous jamais détourné la tête et continué votre chemin en voyant un passant attaqué dans la rue par un voyou, de crainte de prendre un mauvais coup, alors qu'avec les dizaines d'indifférents pressés qui vous entouraient il vous eût suffi de vous approcher pour mettre le malfrat en fuite ? N'avez-vous jamais, en voyant une voiture en panne sur l'autoroute, appuyé sur l'accélérateur plutôt que de vous arrêter à un poste téléphonique pour appeler un dépanneur, de crainte d'arriver à l'étape quelques minutes plus tard que vous ne l'aviez prévu ? N'avez-vous jamais fui lâchement à la vue d'un accident de crainte d'être Impliqué comme témoin dans une procédure ennuyeuse ? Vous me dites que vous vous acquittez de votre devoir de charité en cotisant régulièrement à telle, telle et telle oeuvre philanthropique. C'est bien, mais ce n'est rien...

Les hommes ne vivent pas seulement de pain. Ils vivent aussi d'amour.

Eh oui ! d'amour.

Et c'est souvent lorsqu'ils ont trop de pain et pas assez d'amour qu'ils deviennent méchants et violents. Perdus dans une foule indifférente, ils surcompensent leur solitude par un appétit boulimique de plus en plus dévorant pour les biens matériels.

Vous n'êtes pas un ange parce que vous n'avez jamais attaqué une épicerie, et ceux qui prennent des otages pour se procurer à tout prix cet argent par lequel ils croient follement acheter le bonheur qui les fuit, ne sont pas des démons. Ils sont faits de la même pâte que vous-même. N'y avez-vous pas songé, quand avec stupéfaction vous avez appris que le conducteur du stock-car meurtrier assassinant de sang-froid une innocente Jeune femme, n'était qu'un pauvre petit manchot probablement frustré d'affection ? Seriez-vous étonné d'apprendre que le voyageur du métro que vous avez laissé sanglant sur le quai après une attaque à laquelle vous aviez assisté Impavide, est sorti le lendemain dans la rue avec un revolver, pour tirer sur tous ceux qui ressembleraient de près ou de loin à ses agresseurs de la veille ?

Ne vous méprenez pas sur mon propos. Tenter d'expliquer ne signifie ni accepter ni excuser. Les actes de violence sont injustifiables. Leurs auteurs, quels qu'en soient les motifs ou les mobiles, en portent la responsabilité première et on ne saurait y substituer celle d'une société, entité morale et abstraite, dont on oublie trop volontiers que son climat général n'est que la résultante des tendances des individus qui la composent. L'hérédité et l'éducation ne sont, en vérité, que peu de chose face à la volonté d'un être conscient et raisonnable. Prétendre le contraire aboutit à priver l'homme de toute liberté, donc de toute dignité, à faire de chacun de nous un irresponsable, donc un esclave.

Je voudrais simplement vous pénétrer de l'idée que, comme membre de cette société, vous ne pouvez vous en abstraire et la juger de l'extérieur sans démissionner de votre condition humaine. Vous ne pouvez à la fois tout attendre d'elle et ne rien lui apporter. Ma seule ambition est de tracer, face au portrait de l'homme objet, égoïste, irresponsable, revendicatif et pleurnichard, la silhouette de l'initié, libre, éclairé, présent et agissant.

Celui-là croit qu'en fournissant ses quarante heures de travail, en payant ses impôts et en faisant la charité de quelques sous il est quitte envers la grande famille des hommes. Celui-ci en revanche, sait qu'il n'a jamais fini de s'acquitter de sa dette de reconnaissance envers ses semblables, ceux du passé, du présent et du futur, et qu'il leur doit, non seulement son concours matériel mais aussi sa présence cordiale, son sourire, son réconfort et son amour. Un geste de compassion apporte mille fois plus qu'un don matériel, si généreux, soit-il. Car si parfois « l'enfer c'est les autres », on peut dire que, sans les autres, le paradis lui-même n'est qu'un désert. Il est grand temps que nous prenions tous nettement conscience de la nécessité très actuelle de compléter l'adage négatif de la morale formelle Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'il te fit », par ce précepte positif qui constitue depuis toujours l'unique commandement de la morale maçonnique : « Commence par faire pour autrui tout ce que tu souhaiterais que l'on fit pour toi-même. »

OCTOBRE 1975

Publié dans le PVI N° 20

 Source : www.ledifice.com

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