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Hauts Grades

L'Hermétisme : la Sagesse éternelle

26 Mai 2012 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #Hermétisme

« Je t'invoque, toi qui es plus grand que tout, qui as tout créé, qui es né de toi-même, qui vois tout et qui n'es point vu.  C'est toi qui as donné au Soleil sa gloire et toute sa puissance, à la Lune de croître et de diminuer et de suivre une course régulière, sans avoir rien enlevé aux ténèbres antérieures, mais en attribuant à tous une part égale. Car c'est avec ton apparition que le monde vint à l'être et que la lumière apparut. Toutes choses te sont soumises, toi dont aucun des dieux ne peut voir la vraie forme, toi qui, tandis que tu revêts toutes les formes, demeures l'invisible Aïon de l'Aïon. »

Voilà un extrait du Poimandrès, un texte faisant partie de ce que les ésotérologues et les historiens ont convenu d'appeler le Corpus Hermeticum. Depuis l'époque hellénistique, à laquelle ils auraient été écrits, les textes attribués à Hermès Trismégiste n'ont cessé de faire rêver, d'inspirer et de nourrir les plus fabuleuses quêtes d'Absolu. On remplirait des tomes entiers avec les noms des personnes, célèbres ou anonymes, initiées ou profanes, qui se laissèrent gagner par la quête hermétique.

Philosophes, mystiques, ésotéristes, érudits, scientifiques et alchimistes… autant de générations de chercheurs qui trouvèrent les réponses aux questions primordiales dans les écrits hermétiques : Qui sommes-nous ? Quelle est la Cause première ? Quel est le sens et le but de la Vie ?

Gnostiques, Chrétiens, Juifs, Musulmans, Druzes, Francs-Maçons, Rosicruciens… autant de religions, de peuples et de philosophies qui trouvèrent dans l'Hermétisme le désir d'Unité et d'Union de l'ensemble de l'humanité : l'alliance de l'homme à la nature, de la nature à Dieu, de Dieu à l'homme, de l'homme à l'homme.

Mallarmé, Pic de la Mirandole, Newton, Giordano Bruno, Paracelse, Léonard de Vinci, John Dee, Albert Einstein… autant de noms illustres qui marquèrent l'histoire et apportèrent au monde sous une forme ou une autre l'héritage hermétique.

Qui fut Hermès Trismégiste ?  D'où viennent les textes hermétiques ? Que contiennent-ils ? Comment ont-ils traversé l'histoire ? Autant de questions auxquelles nous allons tenter de répondre brièvement ici.

 

Hermès Trismégiste

 

Quand on prononce le nom d'Hermès, on pense immédiatement au dieu grec au caducée, fils de Zeus et de la nymphe Maïa. à partir du IIIe siècle av. J-C., Hermès va être regardé par les Grecs comme le descendant d'une divinité locale égyptienne adorée à Khmonou : Thot. Ce dernier occupait une place importante au sein du panthéon égyptien ; il est le dieu magicien assistant Isis lorsqu'elle redonne vie à Osiris, le secrétaire, le scribe des dieux, l'inventeur des hiéroglyphes. Il est aussi la Lumière de Rê dans son aspect nocturne, ce qui fait de lui l'initiateur aux Mystères et le maître des connaissances secrètes et occultes . Bientôt Thot et Hermès se confondent et sont regardés comme un seul et même personnage. De plus une homonymie se produit entre Thot-Hermès et un prêtre égyptien à qui l'on attribue un ensemble de textes : Hermès Trismégiste.

Pourquoi « Trismégiste : le Trois-fois-Grand »? Plusieurs hypothèses ont été avancées, d'ordre linguistique, traditionnel ou mystique. à titre d'exemple, on peut citer l'hypothèse linguistique avancée par E.O. von Lippman : « Dans les vieux textes égyptiens la triple répétition du même hiéroglyphe exprimait le pluriel, et plus tard le superlatif, de telle sorte qu'« Hermès le Grand, le grand, le grand, » doit être lu « Hermès le très grand », et non, comme cela se produisit par erreur, « Hermès le trois fois grand » ou « Trismégiste ». »

Citons encore la théorie plus mystique de H.-C Puech. Celui-ci se fait l'écho d'un commentaire du Phèdre de Platon réalisé par Hermias d'Alexandrie. Ainsi, Hermès serait venu trois fois en Égypte et, lors de son troisième séjour, il se serait « souvenu de lui-même », renaissant à sa propre nature et se souvenant de ses incarnations précédentes : « Hermès à qui les mérites de ses deux vies antérieures, toutes consacrées à la sagesse et à la science, ont valu, au cours de sa troisième existence, de reprendre conscience et possession de son “moi” authentique par un acte extraordinaire et illuminateur de réminiscence ».

Dans cette interprétation Hermès devient le modèle de l'herméneute et de l'ésotériste, en traversant les époques, avant, pendant et après le déluge : il devient le dépositaire des connaissances. Mieux, il intègre celles-ci et, faisant corps avec elles, il devient la sagesse, il devient l'archétype de l'initié et de l'accompli, source intarissable d'inspiration pour des générations de chercheurs en quête des vérités les plus sublimes.

Pour conclure ce bref aperçu de l'aspect historique d'Hermès, il faut citer Julius Evola et C.G. Jung : « …le personnage d'Hermès correspond moins à une personne qu'à une influence spirituelle. »

« Hermès est l'une des figures les plus remplies de contradictions du syncrétisme hellénistique, duquel sont émanés les développements décisifs de l'Occident : Hermès est un dieu des révélations et, dans la philosophie naturelle du haut Moyen âge, rien de moins que le Noûs créateur du monde. »

Le Corpus Hermeticum

 

Jamblique cite le témoignage de Manethon qui attribue à Hermès 36 525 livres. Plus raisonnable, Seleucus, toujours cité par Jamblique, évalue les œuvres d'Hermès à 20 000 livres.

En réalité, ce qu'on appelle aujourd'hui le Corpus Hermeticum est un ensemble de dix-sept traités vraisemblablement écrits entre le IIe siècle avant et le IIIe siècle après notre ère : le Poimandrès ou Pimandre, l'Asclepius ou Discours parfait, les Fragments de Stobée (parmi lesquels on trouve la Koré Kosmou, texte d'une importance cosmogonique majeure) et enfin le De castigatione animae (Du châtiment de l'âme), texte arabe postérieur datant vraisemblablement du IXe ou Xe siècle. Outre ces textes cosmogoniques, une série d'écrits hétérogènes peut être classée comme suit : les écrits astrologiques, les sciences occultes et les sciences alchimiques.

La fin de l'antiquité et la destruction de la bibliothèque d'Alexandrie font tomber dans l'oubli une partie des manuscrits hermétiques. Les ésotéristes médiévaux (c'est-à-dire surtout les alchimistes) travailleront sur la base de l'Asclepius et des écrits alchimiques. Ainsi, si depuis la Renaissance on s'accorde à dire que le Pimandre est l'essence même du Corpus Hermeticum, il fut totalement oublié par le Moyen âge. C'est un moine qui le retrouve en Macédoine et le rapporte à Florence vers 1450. Dix ans plus tôt Cosme de Médicis, dont la réputation d'ami des lettres n'est plus à faire, avait confié à Marcile Ficin la création de l'Académie néoplatonicienne. Le manuscrit est attribué à Hermès le Trois Fois Grand. L'enthousiasme est tel que Cosme demande à Ficin d'abandonner la traduction de Platon au profit de celle de ce nouveau manuscrit .

De fait Platon est alors considéré comme un des derniers maillons de la philosophia perennis : « Dans le temps où naissait Moïse, florissait l'astronome Atlas, frère du physicien Prométhée, aïeul maternel de l'ancien Mercure, de qui le petit-fils fut Mercure Trismégiste, tout ensemble le plus grand des prêtres et le plus grand des rois. Ensuite succède Orphée puis Aglaophemus, initié au savoir secret par Orphée, suivi à son tour par Pythagore, dont le disciple fut Philolaos, le maître du divin Platon » . Voilà un exemple de « chaîne » initiatique montrant l'origine de la prisca theologia. D'après cette conception, le savoir initiatique est transmis secrètement de maître en maître au cours des âges depuis la plus haute Antiquité. De nos jours, ce type de concept a encore cours dans les mouvements ésotériques sous le nom de Tradition Primordiale .Cette transmission est non seulement intellectuelle par l'apprentissage des connaissances et des textes, mais aussi spirituelle par l'initiation.

En 1471, paraît la première édition latine du Corpus Hermeticum qui ne connaîtra pas moins de 25 rééditions jusqu'en 1641. Nous nous proposons d'entrer petit à petit dans la pensée hermétique en examinant plus en détail les textes, que nous n'allons pas étudier en suivant l'ordre chronologique de leur rédaction, mais plutôt en tentant de tirer les lignes de force et les idées majeures de la pensée hermétique . Toutefois, il faut garder à l'esprit que les textes hermétiques ne forment pas un tout cohérent, les textes, parfois de qualité très inégale, présentent un certain nombre de contradictions doctrinales.

P. Festugière distingue deux types d'hermétisme. Un hermétisme savant et un hermétisme populaire. D'une part les hautes envolées mystiques, ésotériques et philosophiques, et d'autre part les “recettes de cuisine” visant à acquérir la longévité, à fabriquer de l'or ou à se libérer d'un maléfice. Nous ne nous intéresserons qu'à la première catégorie de textes. En effet, les véritables ésotéristes ne se serviront que de ceux-là, les seconds servant aux faiseurs d'or et de « miracles ». à ce propos, nous céderons la parole à Paracelse : « Arrière donc, tous les faux alchimistes qui prétendent que cette science divine (l'alchimie) n'a qu'un but : faire de l'or ou de l'argent ! »

 

La philosophie hermétique

 

L'Asclépius est aussi appelé Discours parfait (Logos teleios). Ce manuscrit, écrit sous forme de dialogue, nous montre que la révélation hermétique se situe en Égypte, cœur du monde : « Ignores-tu donc, Asclépius, que l'Égypte est la copie du ciel, ou, pour mieux dire, le lieu où se transfèrent et se projettent ici-bas toutes les opérations qui gouvernent et mettent en œuvre les forces célestes ? Bien plus, s'il faut le dire, notre Terre est le temple du monde entier. » (Ascl., 24).

Bien sûr, il y a plusieurs sens à donner à ce passage. Dans la plupart des écrits ésotériques cœxistent le sens d'en-bas et le sens d'en-haut : un sens externe et un sens interne, un sens littéral et un sens symbolique.

Comme le fait remarquer F. Bonardel : « Cette proclamation n'est pas la manifestation d'un géocentrisme spirituel injustifiable, mais plutôt la certitude que toute révélation fait du lieu où elle survient le centre symbolique du monde, en même temps qu'elle sacralise la terre où elle advient. »

Si révélation il y a, il ne s'agit pas d'une révélation complète et définitive. En effet, il s'agit plutôt de périodes cycliques de révélation et d'occultation : « Hermès vit l'ensemble des choses ; et ayant vu, il comprit ; et ayant compris, il eut puissance de révéler et de montrer. En effet, les choses qu'il connut, il les grava, et, les ayant gravées, les cacha, ayant mieux aimé, sur la plupart d'entre elles, garder un ferme silence que d'en parler, afin qu'eût à les chercher toute génération née après le monde. » (Frag. Stobée, XXIII, 5).

On est donc en présence d'une gnose, d'un enseignement de type ésotérique et initiatique qui en tant que tel, s'adresse à une minorité : « Un entretien si religieux sur un si grand sujet ne doit pas être profané par l'immixtion et la présence d'un nombreux auditoire. C'est chose impie que de divulguer à la masse un enseignement tout rempli de l'entière majesté divine. » (Ascl. prologue, 1). Mais quel est le but de ces enseignements ? à l'instar de l'ensemble des mouvements initiatiques et ésotériques, il s'agit de donner à l'initié l'accès à un monde secret, auquel le profane qu'il était n'avait jusqu'alors pas accès. L'hermétiste voit plutôt qu'il ne regarde. Par delà l'apparence du monde, il voit le monde dans sa réalité, il perçoit les causes premières.

Ainsi, dans le Poimandrès, le Noûs-Intellect-Dieu se manifeste à Hermès : « Un jour que j'avais commencé de réfléchir sur les êtres et que ma pensée s'en était allée planer dans les hauteurs [...] il me sembla que se présentait à moi un être d'une taille immense [...] qui m'appela par mon nom et me dit : Que veux-tu entendre et voir, et par la pensée apprendre et connaître ? Et moi je dis : Je veux être instruit sur les êtres, comprendre leur nature, connaître Dieu. [...] à ces mots, il changea d'aspect, et subitement tout s'ouvrit devant moi en un moment, et je vis une vision sans limites, tout devint lumière, sereine et joyeuse [...] Et peu après, il y eut une obscurité se portant vers le bas, survenue à son tour, effrayante et sombre, qui s'était roulée en spirales tortueuses, pareille à un serpent [...] Puis cette obscurité se changea en une sorte de nature humide [...] produisant une sorte de son, un gémissement indescriptible. Puis il en jaillit un tel cri d'appel, sans articulation, que je le comparais à une voix de feu, cependant que sortant de la lumière [...], un Verbe saint vint couvrir la Nature. » (Poim.1-10)

Après la création de la lumière et des ténèbres, on voit l'opposition entre la clameur brutale et inarticulée issue du Chaos et la valeur lumineuse du Logos, Verbe divin. « Cette lumière, c'est moi, Noûs, ton Dieu, celui qui existe avant la nature humide qui est apparue hors de l'obscurité. Quant au Verbe lumineux issu du Noûs, c'est le fils de Dieu. » Cette conception du Verbe divin peut, si on croit les textes hermétiques fort anciens, suggérer une pensée pré-christique. Rapprochement que ne manquèrent pas de faire certains Pères de l'Église qui virent dans l'hermétisme l'annonce du christianisme.

Mais l'homme dans tout cela ? Quelle est sa place au sein de la pensée hermétiste ? L'homme a été créé par Dieu à son image et se vit livrer la garde de la Création, mais séduit par la beauté de celle-ci, l'Homme brûla du désir de la rejoindre : « Alors l'Homme, qui avait plein pouvoir sur le monde des êtres mortels et les animaux sans raison, se pencha à travers leur enveloppe, et il fit montre à la Nature d'en bas de la belle forme de Dieu…la Nature sourit d'amour, car elle avait vu les traits de cette forme merveilleusement belle de l'Homme se refléter dans l'eau et son ombre sur la terre. Pour lui, ayant perçu cette forme à lui semblable présente dans la Nature, reflétée dans l'eau, il l'aima et il voulut habiter là. Dès l'instant qu'il le voulut, il l'accomplit, et il vint habiter la forme sans raison. Alors la Nature, ayant reçu en elle son aimé, l'enlaça toute, et ils s'unirent, car ils brûlaient d'amour. » (Poim. I, 14). Voilà pour la chute. L'Âme de l'Homme, charmé par la matière et désireux d'en faire l'expérience, se retrouve prisonnier en son sein. Pourtant il reste en lui les traces de sa nature divine. L'homme est donc double : « mortel de par son corps, immortel de par l'homme essentiel » (Poim. I, 15). Cette nature pneumatique, il doit réapprendre à l'exprimer et à la développer afin de faire l'ascension du monde céleste. Il s'agit d'un schéma chute-exil-régénération qui apparaît dans la plupart des mouvements ésotériques postérieurs (Rosicrucianisme, Martinisme, Kabbale et même Soufisme) et permet à l'initiable de « rebrousser chemin vers les choses anciennes et primordiales ».

Il y a donc un lien entre l'homme et le Divin, entre le ciel et la terre. Mais ce lien dépasse le stade de simple médiation, il est aussi sympathie : « Il est vrai et sans mensonge, que tout ce qui est en bas est comme ce qui est en haut ; et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas : pour accomplir le miracle d'une seule chose. De même que toutes choses tirent leur origine de la Chose Unique Seule, par la volonté et le verbe de l'Un, Seul et Unique qui l'a créée dans Son Esprit, de même toutes les choses doivent leur existence à cet Un par ordre de la Nature et peuvent être améliorées par l'Harmonie avec cet Esprit. » (Table d'émeraude).

Il s'agit donc de se mettre en sympathie, de devenir Un, le Tout, de ne plus faire qu'un avec la Nature, Dieu et l'Univers : « Monte plus haut que toute hauteur, descend plus bas que toute profondeur. Rassemble en toi-même les sensations de tout le créé, du feu et de l'eau, du sec et de l'humide, imaginant que tu es à la fois partout, sur la terre, dans la mer, au ciel, que tu n'es pas né encore, que tu es dans le ventre maternel, que tu es adolescent, vieillard, que tu es mort, que tu es par-delà la mort. Si tu embrasses par la pensée toutes ces choses à la fois, temps, lieux, substances, qualités, quantités, tu peux comprendre Dieu. » (Poim. XII, 20). Le monde terrestre est donc considéré comme une médiation, un point d'appui sur lequel l'initié va se baser pour entamer sa remontée vers le Tout. Hermès est considéré comme l'accompli : « Une âme qui possédât le lien de sympathie avec les mystères du ciel : voilà ce qu'était Hermès qui a tout connu. » (Koré Kosmou, 5). L'initié aux mystères hermétiques devient son digne successeur : « Ce sont eux (les initiés) qui, ayant appris d'Hermès que les choses d'en bas ont reçu du Créateur l'ordre d'être en sympathie avec celles d'en haut, ont institué sur la terre les fonctions sacrées liées verticalement aux mystères du ciel. » (Koré Kosmou, 68).

La pensée hermétique va parcourir énormément de chemin, à la fois dans le temps mais aussi dans l'espace. Nous verrons brièvement sa destinée en Orient et en Occident.

 

L'hermétisme en Orient

 

On perd la trace du Corpus Hermeticum en Occident entre le VIe siècle et le XIe siècle. W. Scott suggère qu'il aurait été conservé par les Sabéens qui célébraient un culte consacré à Hermès-Thot jusqu'au XIe siècle. Les Sabéens faisaient remonter leur origine à Hermès et ils produisirent eux-mêmes un certain nombre d'écrits originaux dont ils attribuaient le contenu à Hermès lui-même. Ainsi en est-il du Risâlat fi'n-nafs (Lettre sur l'âme) et les Institutions liturgiques d'Hermès rédigé probablement par Thâbit ibn Qorra de Bagdad.

Très tôt dans le monde islamique on s'intéresse à Hermès. Celui-ci est en effet reconnu d'emblée comme un prophète et ce par les autorités les plus exotériques. On se souvient, en effet, que la religion musulmane ne s'est jamais posée en nouvelle révélation mais que Muhammad est le « sceau des prophètes ». C'est-à-dire le dernier maillons d'une chaîne de prophètes (Noé, Moïse, Jésus,…), tous porteurs d'une partie du message Divin. Hermès apparaît ainsi à deux reprises dans le Coran et dans certains hadiths sous le nom d'Idris : « à l'époque d'Idris, les anges s'adressaient aux hommes, les saluaient, leur parlaient, les fréquentaient, car c'était une ère d'harmonie » dit un hadith. On assimila également Idris-Hermès à Hénoch ce qui lui donna une présence considérable et permit à l'Islam de se rapprocher de la tradition helléno-égyptienne.

Pour la tradition islamique, il y eut trois Hermès :

1. Hermès le Majeur qui vécut avant le déluge. Il reçut par inspiration divine la science de l'écriture, de l'astronomie et de l'architecture. C'est lui qui fit construire les pyramides pour y graver en hiéroglyphes les secrets de la création et ainsi les préserver du déluge.

2. Hermès le Babylonien qui vécut après le déluge. Maître en médecine, en philosophie, en mathématique. C'est lui qui initia Pythagore aux mystères de la science sacrée.

3. Hermès l'égyptien. Maître d'Esculape, il est le premier à enseigner l'alchimie et fut une des plus grandes autorités en magie et en sciences occultes de tous les temps.

Celui du Coran est le premier. En effet, il s'agit d'Idris, fils de Yared, l'arrière-petit-fils de Seth, ayant vécu peu avant Noé. Son rôle principal fut celui de savant civilisateur et son message fut plus une transmission de techniques qu'une parole religieuse. Mais Idris-Hermès n'a pas obtenu ces sciences par recherche personnelle mais bien par inspiration divine. Ces sciences : mathématiques, astronomie, médecine, sont autant de prolongements de l'activité divine sur Terre, autant de moyens et de méthodes pour connaître Dieu. Idris-Hermès est le héros civilisateur porteur, non pas d'une science mécanique mais de la Science, science du monde, des hommes et de l'univers, mystères du cosmos, du microcosme et du macrocosme, de la sagesse divine : Idris-Hermès, le prophète sans visage.

En effet, si Idris est un des quatre piliers soufis sur lesquels repose la hiérarchie mystique des saints qui soutient l'existence du monde, il n'en demeure pas moins une figure énigmatique et intemporelle. Ces quatre piliers sont en fait les quatre prophètes immortels qui reviendront à la fin des temps pour accomplir une tâche bien précise : Jésus combattra les forces de l'idolâtrie et du mal, Elie est l'intercesseur auprès des Amis de Dieu, Khadir l'Initiateur des initiateurs. Mais Idris n'a ni fonction, ni rôle historique à jouer. D'où vient cet imprécision ? S'agit-il réellement d'une imprécision ? Ou plutôt s'agit-il de mettre en évidence par l'absence, procédé ésotérique classique ?

Pierre Lory souligne que selon les sources ésotériques musulmanes, Hermès aurait rédigé des odes en arabe, en hébreu et en syriaque. Cette polyglossie est le signe de l'intemporalité et de l'universalité d'Idris-Hermès ; celui-ci ne se rattache à aucune tradition en particulier, ou plutôt il se rattache à l'ensemble des traditions monothéistes.

Une lecture plus ésotérique, verticale, donne à Hermès-Idris toute sa dimension. En effet certaines traditions soufies donnent une valeur ésotérique aux langues susmentionnées « qui dépasse de beaucoup leur fonction littéraire et liturgique dans l'histoire ». Le syriaque est la langue des anges, utilisée dans les rituels magiques et théurgiques. L'arabe aurait été la langue parlée par Adam au Paradis et l'hébreu, un idiome de l'arabe que les hommes se seraient mis à parler sur terre après la chute. « Idris parlait donc les langues du ciel, de la terre, et celle de l'homme à l'état accompli, l'arabe. Il s'est exprimé à ces trois niveaux de conscience et d'être en poèmes, c'est-à-dire en un discours structuré et proféré selon des harmonies métriques ­ donc mathématiques : parole du parfait équilibre de l'intellect purifié » et reflet de l'harmonie divine.

Selon Pierre Lory, si on met les réflexions précédentes en parallèle avec plusieurs textes de théurgie mentionnant Idris-Hermès invoquant sa Nature Parfaite ou étant lui-même la Nature Parfaite de l'orant, on peut comprendre alors Idris-Hermès comme le maître intérieur, l'ange personnel de l'ésotériste qui est en réalité le Soi supérieur. Car comme le suggère le traité occulte du Ghayat al-hakim, Hermès était à la recherche de son être supérieur : le découvrant, il devient lui-même cette Nature Parfaite. Ainsi en sera-t-il de l'initié soufi qui, réalisant sa part divine, devient le reflet de Dieu.

 

L'hermétisme en Occident

 

C'est sans doute chez les alchimistes que la tradition hermétique trouva le plus d'écho en Occident. Les premiers grands traités d'alchimie occidentale datent du XIIe siècle avec la première traduction latine du Livre de la Compositio d'Alchimie de Morien par Robert de Chester (1144). On doit encore citer De alchimia d'Albert le Grand, le Traité de la Pierre philosophale de saint Thomas d'Aquin, la Lettre sur les prodiges de la nature et de l'art de Roger Bacon, le Rosaire des philosophes d'Arnaud de Villeneuve, l'Ars Magna de Raymond Lulle, etc.

On parle ici de la véritable alchimie, celle qui se double de l'alchimie spirituelle et de la recherche de la pierre philosophale intérieure, non pas celle des « souffleurs » et des faiseurs d'or qui ne visent qu'à produire des richesses matérielles. Comme on l'a vu plus haut, le moyen âge « oublie » le Poimandrès mais utilise l'Asclepius. Le texte sans doute le plus étudié par les alchimistes d'alors est la Table d'Emeraude (Tabula Smaragdina).

A la Renaissance, c'est la redécouverte du Poimandrès. Des hommes comme Marcile Ficin et Pic de la Mirandole représentent la figure type de l'érudit renaissant. Alliant la connaissance la plus parfaite en sciences exotérique (médecine, astronomie, grammaire, théologie…) à la recherche intérieure et spirituelle la plus profonde (Kabbale, magie, astrologie, alchimie...), ils ont une soif inextinguible de connaissances et, voyant en toutes choses l'œuvre du divin, ils étudient toutes ses manifestations sous le plus de facettes possibles.

En 1614, Isaac Casaubon rétablit la véritable datation des textes attribués à celui qu'on disait « contemporaneus Moysi ». Dès lors, l'hermétisme perd-il du crédit ? Au contraire, les courants ésotériques se réclamant de la sagesse hermétique continueront à fleurir jusqu'à nos jours. Ces textes sont plus récents, ils datent du IIe siècle après J-C, qu'importe ! Pour les ésotéristes, les connaissances et la sagesse sont intemporelles, en ce qu'elles parlent de l'Homme et de l'Univers, de la nature éternelle de l'être humain et de ses relations, de ses liens, de sa synchronicité avec l'ensemble de la Création.

Françoise Bonardel se demande si « le rôle de l'hermétisme n'a pas toujours plus ou moins été de faire naître une transfiguration de sens là où l'on peut être effectivement tenté de ne voir que défiguration d'une vérité ; s'il n'a pas toujours eu pour tâche, souvent occulte, de relayer certains systèmes de savoir en perdition, non pour imposer la seule compensation du mythe, mais pour réorienter autrement le savoir. »

à partir du XVIIe siècle, Hermès semble tombé dans l'oubli. En 1658, B. de Lansac écrit : « Connaissant le goût du siècle comme je fais, je suis fort sûr qu'on aimerait beaucoup mieux voir des traités de philosophie selon Descartes que selon Hermès. Le premier est à la mode et a toutes les grâces de la nouveauté, au lieu que le dernier est si vieux et si usé qu'à peine son nom est-il connu du monde. »

Mais l'hermétisme survit de manière occulte, sous-tendant l'ensemble des mouvements ésotériques en quête d'une compréhension gnostique du monde et œuvrant à un perfectionnement intérieur assimilable à la quête de la pierre philosophale.

Au dix-huitième siècle, l'hermétisme est, sous une forme christianisée, sous-jacent à l'illuminisme.  Il serait banal d'opposer deux dix-huitièmes siècles, celui des Lumières et celui de l'illuminisme. D'un côté Voltaire exaltant les vertus de la Raison et de l'autre Louis-Claude de Saint-Martin ne visant qu'à la réintégration. Comme le rappelle Pierre Riffard, « Ce schéma, tout scientiste, est une caricature ». Le tableau est plus nuancé : Newton découvre la gravitation universelle et en parallèle travaille sur le Grand Œuvre, Antoine Court de Gébelin marque son temps par son érudition et ses recherches sur l'origine des civilisations tout en étant membre des Élus-Cohens.

L'illuminisme n'est en aucun cas l'opposé des Lumières. Les ésotéristes et Illuminés du XVIIIe siècle ne sont pas des marginaux, ils s'inscrivent dans la mentalité de leur époque. Ils ont soif d'une connaissance universelle, ils étudient l'homme et le Grand Livre de la Nature et ne se satisfont pas de la science nouvelle qui réduit l'homme au produit passif de lois mécaniques.

 

L'hermétisme aujourd'hui :

 

Aujourd'hui encore certains groupes ésotériques et initiatiques authentiques étudient les textes et les enseignements hermétiques. Outre l'idée (souvent fausse) que l'on peut se faire de l'ésotérisme en général, certains se posent la question de l'utilité et de la pertinence d'une pareille étude... Le Corpus Hermeticum ? Un ensemble de vieux textes poussiéreux qui ne devrait attirer l'attention que de quelques érudits et historiens... La philosophie hermétique ? Le reflet d'une certaine pensée antique et pré-scientifique, des textes à ranger parmi les expressions de la superstition et de l'ignorance humaine... L'alchimie, l'ésotérisme, Paracelse, Jacob Bœhme, Robert Fludd ? Autant d'idées et de personnes « allumées », hallucinées, fantaisistes, autant de temps perdu en vaines chimères... Voilà les jugements a priori.

« Il faut remarquer qu'aucune autre discipline ou science ne fait l'objet de pareille agressivité immédiatement, immanquablement, foncièrement. Quand on parle avec un mathématicien, on critique une démonstration ou une hypothèse, jamais la mathématique. On ne commence pas un échange de vues politiques en suspectant l'interlocuteur de folie… à peine le mot « ésotérisme » est-il lâché que fusent les railleries… »  On peut à juste titre s'interroger sur les raisons profondes d'une telle attitude vis-à-vis de l'ésotérisme en général. On ne peut qu'inviter le lecteur à se reporter à l'excellente analyse de Pierre A. Riffard.

Pour ce qui est des textes hermétiques en particulier, ils restent et resteront à jamais d'actualité. Car, loin de véhiculer des idées dépassées ou antiques, ils nous parlent d'éternité. Loin d'être un amas de curiosités et de superstitions, ils nous entretiennent de la nature humaine profonde, cette part de nous-même qui est en relation perpétuelle avec la Nature et l'ensemble de la Création. Sans dogmatisme, ces textes invitent à une réflexion sur la condition humaine, ils emmènent l'esprit vers le chemin des étoiles et de la divinité au cœur de nous-même, là où le Mystère réside, aux sources de la Vie, par-delà les frontières de la vie et de la mort, en un lieu où la transmutation s'accomplit, où l'homme redevient Homme et renaît à lui-même. C'est un fabuleux voyage dont on revient transformé. C'est la réalisation véritable de cette maxime intemporelle écrite sur le fronton du Temple de Delphes : « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l'Univers et les dieux. »

Source : http://lesmysteresdesandes.bestoof.com

 

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