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Hauts Grades

L'histoire des Elus Coens après Pasqually (2)

19 Avril 2012 Publié dans #histoire de la FM

L’histoire de l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coens de l’Univers après 1780 ne peut se confondre avec celle du temple de Lyon qui, bien qu’étant un des établissements qui marqua le plus l’Ordre par les immenses qualités spirituelles et initiatiques de certains de ses membres imminents, eut, comme nous l’avons présenté, une évolution particulière par rapport à celle de la plupart des autres établissements de l’Ordre. Aussi revenons maintenant sur l’histoire générale de l’Ordre dont celle du temple de Lyon ne représente qu’un aspect et un épisode particuliers, aussi importants et significatifs puissent-ils être.

Depuis plusieurs années déjà – que nous pouvons situer autour de 1777-1778 – l’Ordre connaît des problèmes que les différents Orients confessent à leur Grand Souverain et qui sont encore exposés en 1780 à Sébastien de Las Casas, Grand Souverain en charge, dont nous avons évoqué les difficultés au début de notre étude.

En effet, dans un courrier du 16 août 1780, plusieurs Orients soumettent à Las Casas des requêtes pressantes. Bien que ne disposant pas de cette correspondance, nous pouvons en deviner le motif par l’analyse de courriers ultérieurs entre différents membres de l’Ordre.

Ainsi Du Roy d’Hauterive – toujours très attaché, actif et fidèle à l’Ordre même depuis son exil londonien - écrit à Mathias Du Bourg le 22 septembre 1786[1]   en dénonçant « les doctrines d’erreur et de mensonge qui ont fait leurs efforts pour se glisser dans l’ordre et qui, jusqu’à présent, n’ont séparé que les Lugduniens qui, selon votre dernière, viennent de rompre les seuls liens qui les unissent à nous, ayant rompu depuis longtemps les liens spirituels et ayant formé de la science un monstre hideux de magnétisme, prophétisme, directoires, ayant séparé tous nos principes comme gangrène (…) »

Du rejet de d’Hauterive de la maçonnerie et des frères Coens qui la pratiquent, nous avons un autre témoignage dans une correspondance de Saint-Martin à Willermoz en date du 15 janvier 1787[2]   :

« J’ai rencontré par hasard d’Hauterive le surlendemain de mon arrivée [le 10 janvier à Londres]. L’entrevue a été froide de sa part je ne sais pas même s’il n’avait pas dessein de l’esquiver […]. J’ai voulu le mettre à même de voir Tieman, il n’a pas voulu prétendant qu’il ne pouvait regarder comme étant de ses frères tous ceux qui tenaient à la maçonnerie. »

Même si ces correspondances sont postérieures de six et sept ans aux revendications des temples auprès du Grand Souverain, les éléments portés à notre connaissance sont révélateurs des problèmes antérieurement rencontrés par l’Ordre et liés à l’évolution de certains frères ; évolution problématique pour les différents Orients dont les griefs sont exposés en 1780.

Ainsi, la réponse qu’apporte Las Casas à la requête des Orients est en totale cohérence avec un objet qui serait vraisemblablement une demande d’exclusion de certains frères pour des pratiques jugées inacceptables au regard de l’Ordre. Et nous le devinons au travers des correspondances mentionnées, les points soulevés n’étaient certainement pas étrangers aux activités liées aux expériences de somnambulisme et de magnétisme, mais aussi - et peut-être surtout – à la fréquentation de la maçonnerie dite apocryphe, voire pire, à la divulgation au sein de cette maçonnerie des secrets et mystères de l’Ordre, chose formellement interdite par les Statuts et Règlements Généraux de 1768.

Ces griefs pouvaient particulièrement viser les frères membres des nouveaux Directoires rectifiés, Directoires dont les frères Coens qui s’y étaient rattachés affichaient une attitude prosélytiste au sein de l’Ordre ; Directoires aussi au sein desquels étaient enseignés, au plus haut niveau, de façon discrète mais certainement connue de certains, la doctrine et les mystères de l’Ordre.

Las Casas répond alors à la requête des Orients de la façon suivante, refusant d’exclure des frères ayant maqué à leurs engagements envers l’Ordre et qui n’avaient, selon lui, de comptes à rendre qu’à leur fidélité à la Chose[3]   :

« Je ne veux que me conformer aux principes de mes devanciers. C'est la conduite la plus sage ; c'est celle que me dictent mes propres engagements. Tous nos sujets sont libres, et, s'ils viennent à manquer aux choses de l'Ordre, ils se rendent à eux-mêmes une justice pleine et entière puisqu'ils se privent de tous les avantages qui accompagnent ces choses, et qu'ils ne peuvent plus travailler que sur leur propre fond et à leurs risques et périls, sans grande chance d'obtenir quelque vérité qui ne cache pas un piège atroce. Mais si chacun est libre de sortir, s'il se croit libéré de toute obligation envers la chose, je vous déclare qu'il n'est pas en mon pouvoir d'agir en faveur de ceux qui se sont laissé suborner de l'Ordre : c'est la coutume ; c'est ainsi qu'en ont usé tous mes prédécesseurs et cela pour des raisons majeures devant lesquelles je m'incline et m'inclinerai toujours dans l'intérêt de l'Ordre, quelque affliction que je puisse éprouver du pâtiment d'un sujet. »

Cependant, conscient des difficultés que rencontrent alors les temples et de la nécessaire protection dont ceux-ci doivent pouvoir jouir afin de poursuivre leurs travaux en toute discrétion, à l’abri de toute influence et de toute tentative de dévoiement, Las Casas complète sa réponse par la proposition suivante :

« Vous pouvez donc, si vous le jugez utile à votre tranquillité, vous ranger dans la correspondance des Philalèthes, pourvu que ces arrangements n'entraînent rien de composite. Et puisque les déplacements du T. P. M de T... ne lui permettent pas de prendre en charge vos archives, faites en le dépôt chez M. de Savalette. Vous le ferez sous les sceaux ordinaires. La correspondance et les plans mensuels, ainsi que les catéchismes et cérémonies des divers grades, doivent être scellés de leur orient particulier. Les plans annuels, les tableaux et leurs invocations, ainsi que les différentes explications générales et secrètes, doivent porter ma griffe ou, à son défaut, celle du P. M. Substitut Universel que je préviens par le même courrier ».

Cette réponse de Las Casas, qui laisse aux temples le choix de leur destinée, est couramment et un peu étrangement interprétée par les historiens maçonniques comme un acte de dissolution, ou dans le meilleur des cas, une directive de fermeture des temples des différents Orients. Cependant si nous analysons la teneur de ce courrier, force est de constater que Las Casas ne demande aucunement aux temples de cesser leurs travaux ; il recommande uniquement aux temples qui le souhaitent de s'en remettre à l'administration et aux bons auspices des Philalèthes représentés par Savalette de Langes, Élu Coen du temple de Paris, qui est le véritable inspirateur et fondateur de ce groupe d’hommes, de différentes provenances maçonniques, se désignant comme « amis de la vérité » et conservateurs des différents systèmes, secrets, mythes maçonniques, hermétistes et ésotéristes, et dont les travaux se concentrent autour des la loge des Amis Réunis établie au Grand Orient.

Cependant, avec une grande prudence, Las Casas précise que cette mise sous tutelle ne sera possible et ne pourra être pérenne que dans la mesure où les Philalèthes respecteront les travaux des Coens et qu’aucun élément étranger à la doctrine ou aux modes opératoires de l'Ordre ne sera introduit. Ainsi Las Casas pense-t-il assurer l'intégrité et la survivance de l'Ordre, ou du mois de ses enseignements et travaux, auprès de frères qui en connaissent, du fait de leur appartenance, et les mystères et les principes.

Connaissant les divergences d'objectifs et de vision qui pouvaient opposer Willermoz à Savalette, et donc les Directoires rectifiés aux Philalèthes, et qui se cristallisèrent autour du Convent de Wilhelmsbad – et plus tard dans le refus des Directoires de participer aux Convents des Philalèthes à Paris en 1785 et 1790 - on ne s'étonnera pas d'une telle recommandation de la part de Las Casas qui met ainsi les temples à l’abri de l’emprise du système des Directoires rectifiés. Et même si nous reconnaissons pleinement le rôle stratégique, primordial et décisif des Directoires dans la conservation et la transmission prudente de la doctrine de Martinès, nous reconnaissons aussi l’utilité de la mesure conservatoire de Las Casas. En effet, alors même que le grand Souverain ne pensait pas pouvoir à lui seul régler les différents et maintenir l’ordre au sein des Orients, cette mesure permit aux temples Coens de continuer à se développer et à leurs travaux de se dérouler en toute tranquillité à une époque où le magnétisme et le somnambulisme s’emparaient de certains temples, et où l’esprit lyonnais se concentrait sur la constitution d’un nouveau Régime maçonnique et chevaleresque.

Ainsi en 1784 Sébastien de Las Casas remet-il les destinées de l'Ordre entre les mains des Philalethes en confiant toutes les archives de l’Ordre à Savalette de Langes.

Cependant, ce transfert, non pas d’autorité spirituelle et souveraine, mais de « protectorat », ne s’accompagne ni de la fermeture ni de la dissolution des temples. Au contraire, ceux-ci continuent à travailler en silence et en toute discrétion. Nous voulons pour témoignages de cette activité :

- les instructions du temple de Bordeaux envoyées au temple de Toulouse pour une célébration en date du 24 mars 1787 ;

- la réception du Chevalier de Guibert le 24 mars 1788 auquel le frère Vialette d’Aignan – reçu en 1785 – s’adresse en ces mots :

« Vous venez d'être initié, mon Très Cher Frère, dans un ordre qui, ayant pour but de ramener l'homme à sa glorieuse origine, l'y conduit comme par la main, en lui apprenant à se connaître, à considérer les rapports qui existent entre lui et la nature entière dont il devait être le centre s'il ne fût pas déchu de cette origine, et enfin à reconnaître l'Être suprême dont il est émané. »

De même, les travaux théurgiques continuent comme en témoigne une correspondance de 1792 de Louis-Claude de Saint-Martin à Kirchberger relatant les travaux et expériences d’Hauterive au sujet desquelles le baron le questionnait[4]   :

« Je vous dirai seulement que j’ai connu M. d’Hauterive, et que nous avons fait un cours ensemble. » (Lettre du 11 août 1792)

puis :

« Votre 7ème question sur M. d’Hauterive, me force à vous dire qu’il y a quelque chose d’exagéré dans les récits qu’on vous a faits. Il ne se dépouille pas de son enveloppe corporelle : tous ceux qui, comme lui, ont joui plus ou moins des faveurs qu’on vous a rapportées de lui, n’en sont pas sortis non plus. (…) Il n’en est pas moins vrai que si les faits de M. de Hauterive sont de l’ordre secondaire, ils ne sont que figuratifs relativement au grand œuvre intérieur dont nous parlons ; et s’ils sont de la classe supérieure, ils sont le grand œuvre lui-même. Or, c’est une question que je ne résoudrai pas, d’autant qu’elle ne vous avancerait à rien. » (Lettre du 6 septembre 1792)

enfin :

« Quant à l’article touchant M. d’Hauterive, il est encore très conforme à mes propres idées. Cette séparation de l’âme et du corps n’est sans doute pas réelle, je me la représente comme un songe dans lequel on peut très bien voir son propre corps sans mouvement. Vous me dites : si les faits de M. d’Hauterive sont de la classe supérieure, c’est le grand œuvre lui-même. Voilà sans doute une très grande vérité, c’est la thé… [théurgie] des anciens, et un semblable fait bien avéré équivaut à un principe. » (Lettre du 16 octobre 1792)

Cette correspondance est d’autant plus intéressante qu’elle nous renseigne en 1792 sur la reconnaissance que peut avoir Saint-Martin de la nature supérieure dont peut participer la théurgie.

Le temple de Lyon lui-même poursuit quelques activités après 1780. Une correspondance entre Louis-Claude de Saint-Martin et Jean-Baptiste Willermoz, en date du 3 février 1784, en atteste, montrant l’intérêt toujours vif de ce dernier pour les travaux théurgiques[5]   :

« Par la dernière, je vous ai promis Très-Cher Maître, une autre épitre, et la voici. L’intention est une bonne chose, mais elle ne suffit pas ! Voyez Oza… Mais sans aller jusque là, je sais ce qui m’est arrivé pour avoir employé un « Nom » qu’on m’avait donné pour merveilleux !… Je ne l’écrirai pas, mais j’en ai eu assez pour n’y pas revenir. Je croirais donc que nous devrions nous borner à ceux qui sont parfaitement connus : Anges, Archanges, etc… »

Même si ces activités lyonnaises sont vraisemblablement très ralenties ou interrompues - comme nous l’avons vu précédemment - par les activités mesméristes et le développement du Directoire d’Auvergne entre 1785 et 1790, elles ne sont pas inexistantes ou reprennent par la suite. En témoigne le récit de Joseph-Antoine Pont au neveu de Willermoz, de sa réception dans l’Ordre :

« Je suivis son conseil [de Madame Provensal] et vers 1795, je fus initié. Comme vous, sans doute, très Cher Frère, je croyais qu'au grade suivant je trouverais la perle promise ; comme tant d'autres, je me trouvai au terme sans avoir découvert ce bijou...»[6]  

Enfin, des activités parisiennes sont organisées par le très actif et influant Bacon de la Chevalerie qui reçut le Chevalier d’Harmensen. Ce dernier relate son entrée dans l’Ordre dans un courrier du 12 juillet 1806 au très puissant marquis de Chefdebien d’Armissan, Haut Dignitaire du Grand Orient, promoteur du très prisé Rit Primitif de Narbonne[7]   appelé aussi Rite des Philadelphes, auquel le chevalier d’Harmensen sollicite son admission :

« En avouant que le Rit Primitif m'était tout à fait inconnu, je demandais à le connaître, et mon ardeur était mon seul titre, puisque je n'appartiens à aucun Rit qui conduise à celui-là, et je crois ce que j'ai toujours dit. Le Frère Bacon de la Chevalerie, envers qui j'ai usé de même sorte, relativement au Rit Cohen, qu'il professe, m'a traité avec plus d'indulgence. Mais vous l'eussiez fait comme lui, si nous nous étions trouvés plus rapprochés, et si la distance et les malentendus des lettres ne m'avaient fait perdre dans votre esprit, alors que je croyais faire ce qui m'était possible, pour, au contraire, y gagner. »[8]  

Le marquis lui répond alors en date du 23 juillet de la même année :

« Je vous félicite d'avoir inspiré un juste intérêt au Très Révérend Frère Bacon de la Chevalerie. Je le reconnais pour Maître dans la carrière du Rit C. (Cohen), peu connu, et qui doit rester tel ; avec les connaissances variées et multipliées, que vous possédez et ce que vous pourrez acquérir, auprès de cet Illustre Substitut Universel, …»[9]  

 

 

 

La correspondance du marquis de Chefdebien nous intéresse à deux titres. Premièrement parce qu’elle révèle une existence encore reconnue des Elus Coens en 1806 et deuxièmement, pour la qualification qui est attribuée à Bacon de la Chevalerie de Substitut Universel du Rit Cohen, qui lui n’est pas qualifié d’Ordre.

En effet, du fait de son placement sous la « tutelle » des Philalèthes et de Savalette de Langes, l’Ordre s’est vu comme rattaché au Grand Orient. Ainsi est-il vu comme un Rit et non comme un Ordre par les quelques Hauts Dignitaires ayant connaissance de son existence. De même Bacon de la Chevalerie est-il reconnu sous cette dignité dans le tableau général des frères affiliés ou initiés au Rit Primitif et que nous reproduisons :

N° 49 : Bacon de la Chevalerie, ancien officier-général, né et domicilié à Paris. Décoré de tous les grades de divers Rits, notamment, Grand-Inspecteur du 32° degré du Rit Ecossais, dit ancien et accepté ; Rose-Croix X , Substitut Universel du Grand-Maître des E. C, depuis 3766 ; Grand-Officier d'Honneur honoraire au Grand-Orient de France ; Assoc. III. 10-11 mai 1806. 2e, 3e, 4e. Député des Hauts Ateliers de la Souveraine Grande Loge des P. auprès des Hauts Ateliers du Grand-Orient de France, et représentant du Rit Primitif, ayant séance au Grand Directoire des Rites.

Ce titre de Substitut, réellement conféré par Martinès en 1766, lui fut contesté après 1772 par les derniers membres du Tribunal Souverain de l’Ordre. En effet, dans une lettre à Willermoz en date du 12 octobre 1773, Martinès qualifie expressément le T.P.M. Desère du titre de Substitut de l’Ordre :

« Dans la chose les éloges que le T.P.M. Desère substitut universel D.L. m’a fait de votre exactitude à remplir scrupuleusement tous vos devoirs dans la chose et envers ceux qui vous suivent me met dans le cas de ne vous laisser rien plus désirer pour vous mettre en même d'aller tout seul au but que vous désirez de la Chose que vous avez embrassé (…). En conséquence, je me dispose à faire passer au T.P.M. Du Roy d’Hauterive, nouvellement ordonné par correspondance R+, quelques instructions pour qu’il vous les fasse passer avec le consentement du T.P.M. Desère substitut. »

On pourrait donc en déduire logiquement, comme le firent nombre de Coens, que Bacon fut destitué de sa charge par Martinès en 1772, peu avant son départ pour Saint Domingue. Cette possibilité, qui devint certainement une rumeur dans l’Ordre, fut vivement contestée par Bacon de la Chevalerie qui s’en expliqua à Willermoz dans un courrier du 24 septembre 1775 déclarant :

« Je n'ai fait aucun usage de l'autorité qui m'a été confiée, que je conserve parce que nulle créature humaine peut me la ravir ; que des hommes aveugles et livrés à un instant d'inconséquences ont crû trop légèrement que j'avais perdue. »[1]

Dans son affirmation relative à l’impossibilité humaine de lui ravir son autorité, Bacon de la Chevalerie doit certainement s’appuyer sur les Règlement et Statuts Généraux de l’Ordre qui stipulent que « Il [le Souverain] est en droit d’annuler les nominations faites, s’il est prouvé que les sujets nommés ne soient pas dignes ou se soient rendus indignes de leurs élections »[2]. Compte tenu de l’incertitude relative à cette destitution, il semble évident qu’aucune enquête officielle n’ait été menée relativement à Bacon et donc que, réelle ou non, cette destitution, prononcée par Martinès de son seul chef et sans instruction préalable, puisse donc de ce fait être considérée comme sans effet.

Quoi qu’il en soit, 10 ans plus tard, Bacon de la Chevalerie est toujours reconnu comme Substitut par le marquis de Chefdebien au Prince Chrétien de Hesse-Darmstadt, qui reproduit dans son carnet de notes autographes une note qu'il avait écrite le 12 janvier 1782 à l’occasion de son entretien avec le marquis[3] :

« Ayant décidé un voyage, il [Martines] élut pour son successeur un nommé Bacon de La Chevalerie et au-dessous de lui cinq autres [Saint-Martin, Willermoz, De Serre, Du Roy d’Hauterive, et Lusignan] (…)

Ces cinq personnages n'ont pas voulu reconnaître Bacon de La Chevalerie comme chef, parce qu'il est encore très inconstant dans la vraie discipline de la vie. »

Encore une fois, le marquis de Chefdebien d’Armissan se trouve à l’origine de cette qualification. Quel crédit doit-on réellement y porter au-delà de celui de désirer entretenir de bonnes relations avec son frère et ami au sein du Grand Orient, promoteur et représentant du Rit Primitif, Bacon de la Chevalerie ? Ou alors, peut on admettre, comme autre possibilité, que Martinès ait souhaité doter l’Ordre de deux Substituts se partageant chacun un Grand Orient ? Cette hypothèse se révèle possible dans la mesure où, dans un courrier du 20 janvier 1806, de Bacon de la Chevalerie écrit à Chefdebien :

« Il [le G :.O :.] a nommé un Consistoire pour prendre connaissance des diverses demandes de ce genre [accueil en son sein de Rits se faisant connaître sous l’étendard d’une constitution morale] ; les membres en sont classés par districts ; chaque district est composé de cinq frères. J’ai été destiné à faire nombre dans celui des grades les plus éminents et les moins connus. Je ne suis cependant point Philalèthe, mais je suis, comme vous le savez, Susbtitut Universel pour la partie Septentrionale du Rev :. Ordre des Élus Coëns :. (Rit extrêmement peu connu). »[4]

En se présentant comme Substitut de l’Ordre pour la partie septentrionale, Bacon offre pourrait confirmer la possibilité d’existence d’un autre Substitut pour la partie méridionale, possibilité offerte par les Règlemente et Statuts de l’Ordre qui stipulent que « Le substitut du souverain est celui que le souverain choisit pour être son coadjuteur. S’il l’est pour tout l’Ordre il a droit sur tout l’Ordre ; s’il n’est que pour une nation, il n’a droit que sur cette nation (…)»[5] Nous n’en saurons pas plus sur ce point, ni sur Desère (ou de Serre) à propos duquel les archives de l’Ordre semblent très discrètes. Mais c’est bien au titre de Substitut du Rit Cohen que Bacon de la Chevalerie est reconnu par le Grand Orient comme représentant des « grades les plus éminents et les moins connus ».

Notons cependant une chose : Bacon parle bien ici du Révérend Ordre des Elus Coëns et précisera dans une nouvelle lettre à Chefdebien en date du 26 janvier 1807 :

« Quant au Supplément, vous ne pouvez pas douter, T:.C:.F:., que je ne reçoive avec une vive reconnaissance, et que je n'accepte, avec respect, la Députation des Hauts Ateliers de la Souveraine G:.L:. des Ph:. auprès des Hauts Ateliers du G:.O:.de F:. près duquel la R:.L:.des Ph:. m'a déjà accordé la faveur de me nommer représentant du Rit Primitif, qui m'a donné le droit de séance au G:. Directoire des Rites, ou la non activité du Directoire Ecossais et le silence absolu des Elus C:. toujours agissants sous la plus grande réserve, En Exécution Des Ordres Suprêmes du Souverain Maître :. Le G:.Z:.W:.J :. »[6]

Ainsi, en 1807 Bacon de la Chevalerie suggère-t-il que l’Ordre est encore gouverné par un Souverain Maître dont nous ignorons tout sinon que son nom est formulé sous la forme d’un quadrilettre.

Alors, suivant cette affirmation, et contrairement à ce qui est communément admis, Sébastien de Las Casas ne serait pas le dernier Grand Souverain de l’Ordre ? N’ayant pu identifier à qui faisait réellement allusion le T.P.M. de la Chevalerie, il est difficile de l’affirmer. Certains auteurs pensèrent que les quatre lettres mentionnées par Bacon pouvaient représenter quatre Souverains Juges R+ dont de Grainville, Willermoz et deux autres non identifiés. Compte tenu des relations de l’Ordre avec le frère Coen lyonnais, ceci semble peu vraisemblable. Encore moins vraisemblable du fait du décès de Grainville en 1794.

Il semble donc ne pas y avoir de solution à cette énigme. Cependant, nous référant aux écritures saintes et à la pensée mystique du 18ème siècle et mettant à profit les différents enseignements légués par le Grand Souverain Martinès de Pasqually, nous nous risquerons à une proposition personnelle.

En effet, la titulature commençant par « Le G.Z » permet de supposer que ces lettre ne figurent pas un nom propre mais un complément de titulature ou une qualité. Nous trouvons ainsi en Zacharie 4 :

« Qui es-tu, grande montagne, devant Zorobabel ? Tu seras aplanie. Il posera la pierre principale au milieu des acclamations : Grâce, grâce pour elle! » La parole de l'Eternel me fut adressée, en ces mots : « Les mains de Zorobabel ont fondé cette maison, et ses mains l'achèveront ; et tu sauras que l'Eternel des armées m'a envoyé vers vous. Car ceux qui méprisaient le jour des faibles commencements se réjouiront en voyant le fil à plomb dans la main de Zorobabel. »

Ces versets, bien que faisant allusion à la reconstruction du temple par Zorobabel, n’en font pas moins allusion à la création de l’univers par son grand Architecte dont Zorobabel n’est qu’une figure. La lettre G précédant le Z signifierait alors Grand. Nous trouvons cette appellation de Grand Zorobabel dans le cantique 547 du pasteur gallican et fondateur de la société méthodiste, John Wesley (1703-1791) :

« Viens relève une âme abattue,

Dans ses embarras, ses conflits ;

Mais qui s’est toujours attendue

De voir tes desseins accomplis ;

De voir ôter ses péchés tous,

Par le sang versé sur nous.

D’en voir la montagne aplanie,

Devant toi, grand Zorobabel,

Et par ta puissance infinie,

Atteignit-elle jusqu’au ciel :

Aplanis-donc, ô mon Seigneur,

La grande montagne en mon ceour. »

Ainsi, Grand Zorobabel désignerait Notre Seigneur Jésus-Christ. Alors qu’en est-il du W et du J. Si nous cherchons dans le même sens nous retrouverons dans le W celui du centre des cercles d’opération Coens, W qui se rapporte à Chiram en tant que caractère[7], le même Chiram étant une préfiguration du Christ ainsi que nous l’enseignent les différentes instructions et catéchismes de l’Ordre. Reste la lettre J dont nous ferons l’économie, son rapport avec le divin Nom nous apparaissant que trop évident.

Ainsi expliqué, nous voyons un rapport direct entre le quadrilettre exprimant le nom du Souverain et le divin tétragarammaton.

Ceci reste néanmoins une interprétation que nous devons passer à l’épreuve de la numérologie martinésienne. Il convient pour cela de prendre pour chaque lettre sa correspondance numérique dans l’alphabet hébreux : G:3 – Z:7 – W:6 – J:10 soit au total 26, nombre guématrique du tétragrammaton, et dont l’addition arithmosophique donne 8 soit le nombre de la double puissance quaternaire du Christ.

Ainsi Bacon semblerait placer l'Ordre sous la protection souveraine et l'inspiration spirituelle-divine de Notre Seigneur Jésus-Christ ainsi que sous la conduite spirituelle-temporelle d'un Substitut Universel. Ce Substitut ayant pour charge, en l'absence de tout autre Souverain, et conformément aux Statuts et Règlements Généraux de l’Ordre[8] comme coadjuteur du Souverain jouissant de tous les droits, d’assurer la subsistance temporelle discrète de l'Ordre ainsi que la transmission spirituelle des sciences, connaissances et mystères primitifs dont il reste le dépositaire en tant que réceptacle permanent des puissances et connaissances par la seule volonté de Notre Seigneur et l'opération divine de son Esprit.

Posons-nous alors la question suivante et répondons au fond de notre coeur : de quel plus Grand Souverain pourraient provenir des ordres suprêmes devant orienter les travaux des Elus Coens d’hier, d’aujourd’hui et de demain ?

Il est important aussi de réaliser que Bacon, en dépit de ses hautes fonctions maçonniques et de son attachement aux Directoires rectifiés, a toujours su préserver l'Ordre et montrer aux frères Coens, par son exemple, la possibilité d'une coexistence heureuse des différents systèmes dans la paix et l'harmonie, rompant de ce fait avec les considérations et défiances de Martinès relativement à l'aspect apocryphe de toute maçonnerie. Coexistence, et vis à vis du Rit Rectifié, proximité exempte de tout sectarisme et d'esprit d'exclusion, n'opposant jamais un système à l'autre, quand dans un courrier du 23 avril 1808 à Willermoz, dénué de tout esprit de querelle, il demandait :

« Dans ces circonstances j'ai recours à votre amitié pour m'aider de tous les documents qui sont à votre disposition, car j'ai laissé à St. Domingue, et par conséquent perdu, tous mes papiers, vêtements et instruments concernant les Directoires et même les Élus Coën.

J'attends de vous, T :.C :. et B :.A :.F :. réponse prompte et satisfaisante ; mandez moi surtout que vous vous porter bien et que vous êtes heureux.

Vous savez, mon cher Willermoz, à combien de titres je vous suis dévoué et pour la vie.

Rue Guisarde, no. la. f. St. Germain.

Bacon de la Chevalerie.

P. S. - Si Vous me confiez les codes et Rituels et autres instructions, je les copierai et vous les renverrai aussitôt après la copie. »

Bacon de la Chevalerie doit sur ce point rester un modèle de conduite, de tolérance et d’intelligence pour tous les Coens et Maçons d'aujourd'hui et de demain. Tout comme tout Maçon Rectifié devrait, à l’image de Willermoz qui dans un courrier du 24 septembre 1818 à Türckheim déclarait tenir « de coeur et d’âme » à Martinès et à son initiation, considérer d’une façon attentive et ouverte les travaux de leurs grands frères Coens.

Alors, arrivés au bout de cette étude, quels enseignements pouvons-nous tirer ?

Le premier, que l’Ordre, dirigé par son Substitut Bacon de la Chevalerie, continua quelques activités au moins jusqu’en 1808. Que même si nous n’en connaissons pas les noms et que rien ne soit consigné dans les archives portées à la connaissance des historiens, il est possible que des Réaux+Croix aient été ordonnés par Bacon tardivement du fait des droits totaux dont ce dernier jouissait. Enfin, et surtout, que l’Ordre, suivant l’intention que nous prêtons à son dernier Substitut, est maintenant placé sous la bienveillante protection de Notre Seigneur Jésus Christ. Et qu’à ce titre, et suivant que la divine Providence le jugera digne et juste, nous sommes autorisés à penser que l’Ordre peut se manifester à tout moment par la volonté, le désir pur et la pratique juste de Coens de désir, élus par Notre Seigneur, dont ils reçoivent les grâces et comme l’écrivit Willermoz, « que le Tout-puissant plein d'amour et de miséricorde peut, quand il voudra faire naître des pierres mêmes des enfants d'Abraham. »

Que ceux qui ont des oreilles pour entendre, entendent.

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