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Hauts Grades

L'indépendance américaine et la loge parisienne Les Neuf Soeurs

29 Octobre 2012 , Rédigé par PVI N°22 Publié dans #histoire de la FM

Peu de Loges maçonniques ont connu un tel rayonnement que la Loge des « Neuf Sœurs ».

Peu de Loges ont bénéficié, dans le milieu maçonnique et dans le monde profane d'une telle renommée et il fallait qu'elle soit exceptionnelle pour que le bulletin de "La Cohorte" organe très officiel des titulaires de la Légion d'Honneur, dans son dernier numéro, lui consacrât dix pages et de multiples reproductions de documents maçonniques.

On peut dire que la Loge des « Neuf Sœurs » a trouvé aujourd'hui, dans l'histoire, la juste place due au rôle qu'elle a pu jouer à la fois par la person­nalité exceptionnelle des hommes qui la composaient et à l'influence qu'elle a eue sur la société de son époque.

Le bicentenaire de cette Loge coïncide avec le bicentenaire de l'indépen­dance des Etats-Unis et on peut certes lier ces deux célébrations.

Il s'agit bien du bicentenaire de la création officielle en 1776, car celui qui devait être le fondateur de la Loge : le mathématicien Lalande, préparait cette création depuis plusieurs années, avec Mme Helvetius qui tenait pour sa part à réaliser le voeu que son mari n'avait pu accomplir avant sa mort en 1771.

Lalande fort occupé par la réorganisation générale d'une Franc-Maçonnerie quelquefois interdite, souvent mal tolérée, toujours désordonnée, ne parvint au but qu'en 1776, et déjà le Tableau de la Loge qui devait s'enrichir considéra­blement comprenait outre le grand mathématicien, le Frère de Merlay, Président de la Chambre des Comptes, l'Abbé Rémy, Avocat au Parlement, de la Dixmerie, le Comte Persan, le Marquis d'Ouarville, d'Alayrac, garde du Roi, les Abbés Humbert, Matagrin, Robin, du Rouzeau et Cordier, Ecuyer de Mme d'Artois, qui avait lutté pour la réalisation de l'Atelier pendant toutes ces années de 1770 à 1776. Mais ce n'était là qu'un cadre auquel viendront se joindre les noms les plus prestigieux de l'époque et pour n'en citer que quelques- uns Garnier, de nombreux avocats au Parlement dont de Sèze qui aura la redoutable tâche de plaider pour Louis XVI, Elle de Beaumont, de Chamfort, Greuze, de l'Académie de Peinture et Vernet, peintre du Roi, Houdon, le Dr Guillotin, Condorcet qui se voua avec son jeune Frère des "Neuf Soeurs", Legrand de Laleu à la défense de trois malheureuses vic­times d'une erreur judiciaire. Ce genre d'action de bienfaisance faisait partie des obligations contractées par les Frères des « Neuf Sœurs », obligation nouvelle à l'époque et dont la systématisation était un phénomène unique.

Mais tout cela présente la sécheresse d'une énumération et il faudrait évoquer la réunion de ces hommes dont nous n'avons cité que quelques-uns des plus connus parce qu'il faudrait y ajouter, peut-être, Florian, Diderot et Danton, mais très certainement Lacépède, Voltaire immatri­culé sous le N° 104 et celui qui aujourd'hui nous intéresse plus particulière­ment le Docteur Benjamin Franklin sous le N° 106 du Tableau de la Loge.

Ce dernier et célèbre Frère nous intéresse plus spécialement car il joua un rôle important dans la Loge, participant activement à ses travaux non point dans le sens où nous l'entendons aujourd'hui mais créant un état d'esprit, véritable animateur avec Lalande de ce creuset de la pensée libérale, pré­révolutionnaire et universelle.

Il a été rappelé à maintes reprises que chaque Frère entrant dans la Loge des « Neuf Soeurs • devait présenter un travail nouveau dans sa spécialité, l'écrivain : poème ou oeuvre philosophique, le musicien : telle pièce de musique, le peintre tel tableau. NI la tourmente révolutionnaire, ni les persé­cutions nazis n'ont permis que parviennent jusqu'à nous le travail, la "planche"; comme nous disons, de Benjamin Franklin. Mais il n'en fut pas moins Vénérable après Lalande, c'est-à-dire en 1779. Benjamin Franklin cosignataire et promoteur de la déclaration de l'indépendance des Etats-Unis, était profon­dément Franc-Maçon, et il avait même avant d'être initié fondé dès 1729 un club se rapprochant des Loges que nous connaissons aujourd'hui.

Des amis choisis se réunissaient chaque semaine, la discussion s'effectuait dans le cadre d'un règlement rigoureux et il écrivait :

« Nos discussions doivent être soumises à la direction d'un président et ne ressentir que du plus sincère désir de Recherche de la Vérité, sans que le plaisir de la discussion ou la vanité d'avoir raison ne puissent entrer en ligne de compte dans nos discussions... »

Rapidement Benjamin Franklin entra dans la Franc-Maçonnerie ; initié en 1731 il était Vénérable de la Loge de « Saint-Jean » à Philadelphie en 1733 et en 1749, Grand Maître Provincial, de Pennsylvanie.

Le « Docteur » Benjamin Franklin assiste en 1760 à l'Assemblée générale de la Grande Loge d'Angleterre ès qualités de Grand Maître Provincial mais il est déjà de ceux qui, sujets britanniques loyaux, auraient vu sans inconvé­nient, compte tenu du développement de l'Amérique, transférer de Londres à Philadelphie, le siège du très noble Empire britannique !

Mais c'était une idée que les Londoniens ne partageaient absolument pas !

Après les incidents aussi graves qu'insolites soulevés par les problèmes des droits de timbre, le 1er Congrès réunit en septembre 1774, 12 colonies à Philadelphie, ville de Benjamin Franklin et les 56 délégués outre le boycottage des produits britanniques, décident d'une ébauche de déclaration, de déclara­tion des droits.

Benjamin Franklin, effectue deux missions en France où il ne manque pas de rencontrer Lalande comme lui membre de l'Académie des Sciences. Leurs objectifs, à des niveaux bien différents, sont communs : c'est vers une morale de Liberté, de Vérité et de Bonheur qu'ils entendent diriger leurs efforts.

Mais ce n'est qu'en octobre 1776 que Benjamin Franklin est envoyé par le Congrès avec pour mission de convaincre la France et plus particulièrement Vergennes de prendre un parti plus net.

« L'Ambassadeur particulier » débarque à Auray, se dirige vers Paris et loue à Passy, une petite maison, proche de celle de Mme Helvetius d'ailleurs, et devient, soignant son personnage : bonnet de fourrure, vêtements simples et bas de coton, le symbole de l'Américain.

Il entre presque aussitôt à la Loge des « Neuf Sœurs », toujours par l'intermédiaire de Lalande et l'on prétend qu'il demanda Mme Helvetius en mariage ?

L'homme qui avait tout à la fois « capté la foudre », promu la déclara­tion d'indépendance des Etats-Unis, et... inventé l'harmonica, fut durant ces neuf ans, l'homme à la mode de Paris.

Mais aussi, homme de vertu et de morale, il trouvait une coïncidence entre les aspirations de sa Loge des « Neuf sœurs » parfaitement décrites en son manifeste, (et c'était la première fois en France pour une Loge Maçon­nique) et cette déclaration d'Indépendance, texte de haute portée politique dont il avait vu à son grand regret, le Congrès retirer un seul passage : celui relatif à la traite des Noirs.

Cette déclaration d'indépendance où Chateaubriand voyait naître : « une République d'un genre inconnu (qui) annonçait un changement de l'esprit humain », énonçait clairement : « Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux. Ils sont doués par le créateur de droits inaliénables, parmi ces droits se trouvent la vie, la Liberté et la recherche du Bonheur. Les gouvernements sont établis par les hommes pour garantir ces Droits ».

La « Déclaration de principes de Morale » proposée à la Respectable Loge des « Neuf Sœurs », (un des rares textes élaborés, à une époque où la Franc-Maçonnerie répétons-le, ne travaille pas sur des textes, n'établit point de rapports, tend beaucoup moins à la recherche qu'aujourd'hui), systématise sous l'angle moral, ces mêmes idées : « L'homme est doué de facultés, soumis à des besoins... les Droits de l'homme consistent dans le libre exercice de toutes ses facultés, la satisfaction complète de tous ses besoins... de ce que tous les hommes ont les mêmes facultés et les mêmes besoins, il résulte qu'ils ont les mêmes droits et qu'ils sont parfaitement égaux... La société doit garantir à tous ses membres l'exercice de leurs droits ». Et elle ajoutait comme pour adhérer plus étroitement à la pensée du Docteur Franklin, l'Homme aux treize vertus :

« Au-delà, tous les sacrifices qu'un homme peut faire pour le bien de ses semblables sont volontaires ; ce sont des actes vertueux dont la pratique constitue la bienfaisance » .

Si l'on fait la synthèse de ces deux textes rédigés vers la même époque, par des hommes de même formation philosophique c'est-à-dire où l'esprit de la Franc-Maçonnerie domine, on aboutit à ce que sera, en l'essentiel, la décla­ration des Droits de l'Homme.

Mais on retrouve aussi, au même moment cet autre grand Franc-Maçon La Fayette qui avait affiché dans sa chambre la Déclaration d'Indépendance des Etats-Unis et s'exaltait à sa lecture. Initié en 1775 avec le Prince de Broglie et le Duc de Choiseul, il connut bien des difficultés en Amérique. Il lui avait fallu pour pouvoir jouer un rôle la lettre de recommandation de Benjamin Franklin à George Washington et à son retour de France il rapportera au même Franklin un message de Washington du 5 mars 1780, le remerciant de lui avoir adressé le jeune La Fayette. Ainsi même dans l'action la plus directe, dans la guerre, retrouve-t-on la trace du « Docteur », du Vénérable des « Neuf Sœurs ».

Mais quel lien peut unir, hommes et idées, Français et Américains, géné­rosité et "Bienfaisanc"e » comme nous le disions ?

A y réfléchir, il n'y a place ni pour le hasard, ni pour quelque coïncidence dans le croisement de Lalande avec son inlassable acharnement, de Franklin intrépide et populaire créateur du « Nouveau Monde », de La Fayette avec sa fougue juvénile, de Voltaire, Patriarche de la Liberté !

Ce n'est point le jeu de l'histoire qui les rassemble ; mais leurs volontés réunies, leur générosité, leur sensibilité, leur amour des autres hommes, font l'histoire, pétrissent l'événement, dressent les textes nouveaux et impéris­sables.

Cette volonté unique, cet Idéal commun, n'ont qu'une seule source : la Franc-Maçonnerie française du XVIII° siècle et cette Loge précieuse, lumineuse entre toutes : la Respectable Loge des « Neuf Sœurs »

La Déclaration des Droits de l'Homme à laquelle, les Etats ont aujourd'hui quelque honte à ne point adhérer fidèlement, trouve là son origine, dans le grand élan généreux, volontaire et concerté de quelques Francs-Maçons qui se réunissaient régulièrement et humblement dans une même Loge française au XVIII° siècle comme les Francs-Maçons des « Neuf Sœurs » continuent de le faire en 1976 avec quelques milliers d'autres Francs-Maçons de la Grande Loge de France.

Source : www.ledifice.net

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