Jeudi 28 juin 2012 4 28 /06 /Juin /2012 17:00

L’apparition des hauts-grades, leur origine, leur fonctionnement et leur rôle avant les années 1760 restent parmi les problèmes les plus obscurs de l’histoire maçonnique. Antérieurement à 1745, les témoignages sont rares, souvent allusifs et leur interprétation toujours difficile. Le premier est une liste de loges anglaises de 1733-1734 où l’on découvre une « Scotts Masons’ Lodge ». Le second est un extrait du livre d’architecture de la loge de Bath, toujours en Angleterre, qui relate, en 1735, que des frères ont été « faits et admis Maîtres Maçons Écossais ». A Londres, en 1740, le livre d’architecture de la Old Lodge n°1 rend aussi compte que le 17 juin des frères ont été « faits Maîtres Maçons Écossais ». Il faut ensuite aller à Paris où, le 11 décembre 1743, la Grande Loge de France, en l'article 20 de ses Ordonnances Générales, met en garde les frères contre ce qui lui semble une nouveauté : « Ayant appris depuis peu que quelques frères se présentent sous le titre de maitre écossois et revendiquent, dans certaines loges, des droits et privilèges... ».
Les divulgations de cette époque comme L’Ordre des Francs-maçons trahis, Le Parfait Maçon ou La Franc-maçonne ne manquent pas de faire allusion à ce « Secret des Maçons Ecossois...qui commence à être connu en France ». Enfin, en 1745, les Statuts dressés par la R.L. Saint-Jean de Jérusalem, le 24 juin, ne laissent plus place au doute, ils précisent : « Les Maîtres ordinaires s'assembleront avec les maîtres les parfaits et Irlandais trois mois après la Saint Jean, les maîtres Elus six mois après, les Écossais neuf mois après, et ceux pourvus de grades supérieurs quand ils le jugeront à propos » (Art. XXXX).
Peu de documents et tous de quelques lignes au plus, on voit combien une meilleure connaissance de cette difficile question repose avant tout sur la découverte de nouvelles archives.
Cela souligne la grande importance de la pièce dont nous allons maintenant faire état. Un registre de « la Très Respectable Société des Maîtres Ecossois de la Très Vénérable et Très Respectable Loge de L’Union depuis sa fondation du trentième de novembre 1742 » vient en effet d’être mis au jour dans la collection de documents historiques de la Bibliothèque du Grand Orient de France récemment restituée par la Russie.
Il ne s’agit plus là de quelques lignes mais d’un volume de 140 feuillets ! Il est relié dans un cartonnage vert – 21 sur 35 centimètres – et en parfait état. L’ensemble – tant le papier que l’encre – est d’une grande fraîcheur. La lecture de ce manuscrit de qualité ne présente en aucune partie la moindre difficulté. On y découvre d’abord, sur les 16 premiers folios, les « Loix, Statuts et Ordonnances » c’est-à-dire les règlements de la loge écossaise, qui ont d’ailleurs subi différents amendements au fil des années. A leur suite prennent place les signatures des près de 80 maçons reçus par la loge, qui marquaient ainsi leur adhésion aux dits statuts. On peut ensuite y lire les comptes rendus des 141 réunions tenues par la loge écossaise entre le 30 novembre1742 et le 13 novembre 1752. La troisième et dernière partie du document présente un annuaire détaillé – les qualités civiles des membres sont souvent données – des frères reçus Maîtres Écossais pendant cette période. L’étude approfondie de cette pièce exceptionnelle va se révéler riche en informations sur les débuts de l’ « écossisme ». L’existence de cette loge écossaise n’était cependant pas totalement inconnue des historiens. Elle avait été signalée dans la sixième édition (1903) de l’Histoire de la Grande Mère-Loge Nationale aux Trois Globes.

Les origines

« La très Vénérable et très Respectable Loge Écossaise de l’Union » a été fondée à Berlin le 30 novembre 1742 par les frères Fabris, Roman, Pérard, Fromery, Roblau, Fünster et Perret. La capitale du Royaume de Prusse est alors dans la deuxième année du règne prometteur du jeune Frédéric II (1712-1740-1786). La Maçonnerie a fait son apparition institutionnelle en Prusse le 13 septembre 1740 avec la création de la loge « Aux Trois Globes ». Cependant dès 1738, Frédéric, alors prince-héritier, avait lui-même été reçu maçon par une délégation de la loge de Hambourg, la première loge ouverte dans les Etats allemands en 1737. La Maçonnerie « écossaise » ne s’implante ainsi en Prusse que deux ans après la Maçonnerie symbolique des trois premiers grades.
Si la Prusse prend une place de plus en plus importante sur la scène européenne, ses élites, à l’image du nouveau monarque, sont très marquées par la culture française. Le souverain fait bon accueil dans sa capitale aux français et ils seront nombreux à Berlin à cette époque, Voltaire ne sera que le plus célèbre d’entre eux ! Si Jacopo Fabris (peintre né à Venise en 1689 et mort à Copenhague en 1771) est un italien cosmopolite et Fünster, probablement, un allemand, à la consonance de leurs noms, on peut supposer que cinq des sept fondateurs sont français. Même si l’immense majorité des frères reçus Maîtres Écossais pendant près de dix ans sont allemands, tous les comptes rendus de la loge seront rédigés en français. Et lorsqu’ils signent les statuts, une partie des récipiendaires francisent d’ailleurs leurs prénoms.
Où les fondateurs ont-ils eux-mêmes été reçus Maîtres Écossais et sur quel titre fondent-ils le nouvel atelier ? On l’ignore. On peut juste souligner, qu’alors que la loge écossaise de l’Union sera très soucieuse de doter les loges écossaises qu’elle créera dans différentes villes, de patentes en bonne et due forme, elle-même ne se réclame, en 1742, d’aucun document fondateur. Sa création semble seulement le fruit de la réunion et du projet commun de sept Maîtres Écossais le jour de la Saint-André 1742. Il est même possible que le nouveau grade n’ait été amené à Berlin que par un Frère, le Vénérable Maître fondateur par exemple, le Frère Fabris, et que les six autres Maîtres Écossais fondateurs ne l’aient reçu qu’à la veille de fonder la nouvelle loge écossaise. On en est réduit là aux conjectures.

Les grades

A sa création, la loge écossaise semble ne pratiquer et transmettre qu’un grade, celui de Maître Écossais. La plupart des réunions consistent d’ailleurs à voter sur l’admission de candidats, puis à conférer le grade à ceux acceptés lors de la tenue précédente. Le récipiendaire doit être revêtu des trois grades symboliques et c’est un Maître Maçon « bleu » qui est reçu Maître Écossais. Il n’y a donc pas de grades intermédiaires comme le Maître Parfait, le Maître Irlandais ou l’Elu. On ne connaît malheureusement pas le rituel d’Écossais pratiqué par la loge de l’Union. On regrette bien de ne pas avoir « l’ouvrage Écossais en forme de catéchisme » proposé par le Frère Roblau le 22 avril 1745 et « généralement approuvé du T.V. Maître et de toute la loge », mais un certain nombre d’indices repérés dans les procès-verbaux peuvent peut-être permettre de s’en faire une idée. On apprend ainsi lors de la tenue du 14 octobre 1743 que les décors sont uniformément verts puisque : « le frère Fünster a été chargé de faire faire 14 tabliers bordés d’un ruban vert et les bavettes des officiers garnies d’un taffeta(s) de la même couleur, celui du très vénérable sera distingué par une brodure (?) sur la bavette. »
Par ailleurs, « les honneurs de la Maçonnerie Écossaise [se font] par 4 fois 4 » (31 décembre 1743) et la croix de Saint-André est un des éléments principaux de la symbolique du grade. La couleur verte, l’acclamation par 4 fois 4, la croix de Saint-André font irrésistiblement penser à l’« Écossais vert » de la Stricte Observance et, au-delà, à la famille de rituels de « Maître Écossais » dont il est le représentant le plus notable. Il est d’ailleurs curieux qu’Eric Ward avance que cet « Écossais vert » pourrait fort bien être le « Scott Master Mason » anglais des années 1730-1740.
Ce grade d’Écossais est-il d’origine française comme probablement la majorité des fondateurs de la loge ? Ce nouveau grade serait alors une des traductions maçonniques de la mode française qui règne alors sans partage en Prusse. Inversement, les derniers signes d’activité de la loge écossaise de Berlin coïncident avec le retournement de l’opinion quant à la France, et au début de la guerre de Sept Ans qui opposera Louis XV à Frédéric II.
S’il n’était français, ce grade de Maître Écossais pourrait-il être, comme la Maçonnerie elle-même, d’origine britannique ? L’appellation de certains officiers de la loge écossaise peut le faire penser. Les dénominations d’ « Ainé Surveillant » et de « Jeune Surveillant » qu’affichent les tableaux, sentent la traduction littérale récente des traditionnels « Senior Warden » et « Junior Warden » d’Outre-manche, quant à l’office de « Stuart de la loge » le terme dut paraître intraduisible. Mais il pourrait s’agir d’un procédé pour tenter de légitimer ce nouveau grade en suggérant une origine britannique, synonyme d’authenticité maçonnique ? D’autant que, dans le corps des comptes rendus, il est question de Premier et Second Surveillants selon l’usage français. En faveur de la filière britannique, notons aussi que la loge écossaise « L’Union » de Berlin est en correspondance avec la loge « L’Union » de Londres (31 décembre 1743). Une correspondance, a fortiori avec une loge londonienne, n’implique-t-elle pas à un moment ou à un autre un échange d’information sur les rituels ? D’autant que le vénérable maître fondateur, Fabris avait lui-même été initié à Londres dans la dite loge de L’Union !

Jusqu’à la fin 1743, lorsque la loge procède à une initiation, les récipiendaires sont « reçus Maîtres Écossais dans toutes les formes dues et requises ». Dès la tenue de fondation, qui se tient justement le 30 novembre 1742, on célèbre « la fête de Saint André le patron des Écossais avec toute la décence qui convient à un jour aussi solennel ». Un an après, le 30 novembre 1743, le jour de la Saint-André est à nouveau l’occasion d’une tenue particulièrement importante. Le rituel de la loge s’enrichit alors d’une cérémonie qui apparaît bien a minima comme un complément conséquent au grade de Maître Écossais. En effet, après les élections :

« Le Très Vénérable Passé Maître Frère Fabris a créé le nouveau Maître en Chaire Frère Roman Chevalier de l’Ordre Écossais par trois coup d’épée qu’il lui a donné en croix sur le dos avec ces paroles, je vous crée et fait Chevalier de l’Ordre Écossais par ces trois coups dont le premier est pour le Roi le second pour le patron et le troisième coup est pour la loge puis l’a revêtu de l’Ordre Écossais. Le Très Vénérable enfin pris possession de la chaire a créé chevalier du dit Ordre les Frères Passé Maître Fabris, Lamprecht, de Gerresheim, Fromery, Roblau, Funster, Pérard, D’Alençon, Rollet, de Often et de Brefeld dans les mêmes formes et cérémonies mentionnées ci-dessus puis il a prononcé un petit discours concernant les devoirs qui sont attachés à cet Ordre auquel le Frère Secrétaire a répondu par un second discours dans lequel il a fait voir l’ancienneté de cet Ordre, ses nobles progrès et sa sublimité. »

D’où vient cette cérémonie chevaleresque ? Est-ce une innovation et dans ce cas à quel mobile obéit-elle et quelles sont ses sources ? Il semble que l’on assiste à la création d’un nouveau grade « en direct » ? Il est en effet curieux de noter que le Frère Fabris fait Chevalier Écossais le Frère Roman, puis celui-ci élève à cette dignité les principaux animateurs de la loge écossaise… y compris celui qui, quelques instants auparavant, l’avait adoubé ! A moins qu’il ne s’agisse d’une erreur dans la conduite des travaux ou dans le compte rendu, la procédure est difficile à interpréter au regard des us et coutumes de la Chevalerie.
Est-ce un rite tenu secret jusque là par le principal fondateur de la loge, qui serait alors son premier Vénérable, le Frère Fabris, qui aurait estimé qu’après un an de bon fonctionnement, il pouvait enfin dévoiler à ses Frères la totalité des cérémonies écossaises ?
Il s’agit en tout cas bien d’un deuxième grade de nature chevaleresque. Il en présente les deux composantes fondamentales : l’adoubement chevaleresque et le discours légendaire sur « l’ancienneté de cet Ordre, ses nobles progrès et sa sublimité ».
Ainsi, le 31 décembre 1743, le Maître en Chaire « a créé le très digne frère Katsch - qui avait été reçu Maître Écossais le 14 octobre 1743 - Chevalier de l’Ordre Écossais dans toutes les formes requises [… et] le frère secrétaire Roblau a déclaré que le très digne frère Patonnier désirait ardemment d’être initié dans notre très sublime Ordre Ecossois ».
L’atelier s’étant prononcé favorablement, dès la tenue suivante, le 23 janvier 1744 « le Frère secrétaire Roblau a reçu […] le très digne frère Patonnier Maître Écossais dans toutes les formes dues et requises, puis le Très Vénérable a créé le dit frère Patonnier Chevalier de l’Ordre Écossais selon les cérémonies usitées à cette occasion ».
Même si elles sont toujours conférées à la suite l’une de l’autre, ce sont donc bien deux cérémonies rituelles que pratique, à partir de la Saint-André 1743, la loge écossaise.
L’Ordre Écossais est aussi appelé Ordre de Saint-André. Ainsi lors de la réception solennelle de « Son A.R. Monseigneur le Margrave Charles notre Très Illustre Frère - le 13 février 1744 - […] le Très Vénérable Maître en chaire Frère Roman après avoir ouvert la loge a reçu S.A.R. Maître Écossais dans toutes les formes dues et requises, et le Frère secrétaire Roblau lui a donné l’explication de l’origine, de la parole, des signes, et des marques de Maître Écossais, puis le T.V. Maître lui a présenté l’Ordre de Saint-André notre Patron qu’il a eu agréable d’accepter ».
D’ailleurs, le 12 juillet 1745, « le Frère Salimbeni a proposé à la loge qu’il conviendrait que dorénavant les Frères membres portassent en loge l’Ordre de St André attaché à un ruban large, pendu de l’épaule gauche au côté droit ».

Une « Mère Loge Écossaise » ?

Non seulement la loge écossaise de L’Union met en place à Berlin une autre Maçonnerie, mais elle se montre soucieuse de la diffuser. Ainsi on apprend à la lecture du procès-verbal de la tenue du 28 octobre 1743 que : « Le Très Digne Frère Fromery à fait part à la loge qu’il avait ouvert Loge Écossaise à Leipzig et qu’assisté du Très Digne Frère Perret, ils avaient reçu les Très Dignes Frères Baron d’Often, Semsch et Gérard de Dresden Maîtres Ecossois ».
Après Leipzig, Francfort puisque : « La Très Sublime Loge Écossaise de l’Union de Berlin a accordé le 6e de mars 1745 une patente aux Très Dignes Frères Maîtres Écossais de la Ville de Francfort-sur-le-Main pour l’erection d’une Juste et Parfaite loge Écossaise dans la dite ville sous le titre de La Sincérité en déclarant par le consentement unanime des frères mentionnés ci-dessus le Très Digne Frère Sturtz notre Député-Maître de la dite loge notre chère fille. ».
La loge sera installée le 4 septembre 1745 et recevra le jour même 8 frères Maîtres Écossais.
Dans la foulée, le même frère Sturtz constitue des noyaux de Maîtres Écossais à Iéna et à Erffurth en septembre et octobre 1745. C’est là qu’un frère qui jouera un rôle important dans l’histoire des hauts-grades en Allemagne, recevra la Maîtrise Écossaise : « de Knigge, Gentilhomme Courlandais reçu à Iéna le 8 octobre 1745 ».
Le 25 novembre 1745, L’Union accorde une patente pour ériger à Halle une loge écossaise sous le titre de La Concorde et sous la direction du frère Galafrès, ministre du Saint-Evangile.
Le 11 janvier 1749, la loge donne une patente au frère Neégard « pour l’érection d’une loge écossaise sous le titre des quatre étoiles resplandissantes dans la ville de Copenhagen ».
Le 30 juillet 1749 « la Très Vénérable loge Écossaise de l’Union de Berlin a accordé au très digne frère Seulen, gentlihomme transylvain, une patente de permission pour l’établissement d’une Juste et Parfaite loge Écossaise en Transylvanie sous le titre de(s) Quatre Lunes ».
Le 23 janvier 1751 « La Très Vénérable Loge, à la réquisition de Son Altesse Sérénissime, le Frère Louis-Ernest, Duc de Saxen Gotha, lui a accordé une Patente pour l’établissement d’une loge Écossaise dans la ville d’Altenbourg, sa résidence, sous le titre des Quatre Pierres Cubiques ».
Par son activisme, la loge écossaise de L’Union apparaît véritablement comme l’une des premières Mères-Loges Écossaises. Il est singulier – mais doit-on vraiment s’en étonner ? – de voir là l’histoire « authentique » et « positive » aller à l’appui du légendaire maçonnique pour faire de Berlin et de l’entourage, plus ou moins proche, de Frédéric II, l’un des foyers les plus anciens d’activité et de diffusion de « l’écossisme ».

 

Source : http://www.compagnonnage.info/renaissancetraditionnelle/Articles/ordre-ecossais-berlin.htm

Par Pierre Mollier - Publié dans : histoire de la FM
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