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Hauts Grades

L'outil, la main, l’esprit

16 Juillet 2013 Publié dans #Planches

Vous me pardonnerez d'avoir décidé de dégrossir ma pierre sur un sujet qui a été, pendant des années plus que l'essentiel de mon activité profane, une passion. Bien que celle-ci s'exerçât non sur la pierre brute, mais sur le bois, je me déculpabiliserai en me disant qu'il s'agit d’un matériau au moins aussi noble, parce que vivant après des siècles d'existence, à l'image de nous-mêmes, et aussi que le Temple de Salomon lui-même était, d'après le Livre des Rois, entièrement revêtu de bois de cèdre qu'auraient, sous les instructions d'Hiram, charrié pas moins de 20 000 ouvriers. Par ailleurs, on se pose encore aujourd'hui la question de l'imbrication des métiers de maçon et de charpentier, tant pendant des lustres, les 2 métiers étaient indifférenciés, ne serait-ce que parce qu'une construction sans charpente, donc sans voûte, serait comme une tenue sans Vénérable Maître. C'est peut-être pourquoi, ce soir, je me contenterai modestement du témoignage d'un Saint Joseph, patron des charpentiers, dont l'apprenti préféré, ayant été appelé par son Père à une autre vocation, nous inonde toujours de sa Lumière. Je dois encore avouer, Vénérable Maître, qu'il a fallu cette occasion pour que je prenne conscience de ma relation à ces outils que, pendant des années, j'ai manipulé -et, on le verra, le mot n'est pas gratuit- avant de réaliser que le sens profond de l'objet peut nous échapper, au point qu'aujourd'hui, j'en suis à me demander si je nous ne serions pas nous-mêmes les outils d'une Immanence...

En effet, qu'est-ce qu'un outil ?
Je vous épargnerai les définitions livresques: curieusement, du « Robert » au « Larousse » en passant par le « Littré », l’outil ne se définit -et encore...- que par référence à l'ustensile, à l'instrument, à la machine, comme s'il n'avait pas de sens propre. J'ai donc retenu ce qui me semble le plus signifiant, une racine latine, celle de « servir », au point que « ut », dont sont aussi issus tous les mots forgés sur « utile », se traduit par « pour », « dans le but de », et « utinam », avec la désinence de l'accusatif directionnel, « fasse le Ciel que... ».
L'outil pourrait donc se définir par sa finalité : « servir un but ». Lequel ? Dans mon atelier de restauration, j'ai eu conscience, n'ayons pas peur des mots, d'une mission qui me rapprochait de notre tradition héritière du Compagnonnage : la définition même d'une restauration réside dans sa réversibilité, de façon telle que l'ébéniste qui devrait, souhaitablement plusieurs générations après, revenir au même ouvrage, n’ait aucune difficulté à décoller, réparer, recoller, « des ans l'irréparable outrage », tout comme moi-même ai vu « revivre » des collages du XVIIIème s., tant la colle d'os, appliquée selon les règles de l'art établies par mes prédécesseurs, restait toujours vivante, donc active. L'outil était donc, pour moi, le moyen de perpétuer une tradition, voire un art. J'en avais à ma disposition, sur mes râteliers, une centaine, qu'avaient créé ces mêmes ancêtres, et dont je m'appliquais à exposer l'usage à mes apprentis - car, à l'époque, j'étais maître -. Certains étaient des outils de façonnage, d'autres de contrôle ou de traçage, ou selon l'usage qu'on savait en faire avec l'expérience, les 2 ou les 3 à la fois : rien n'interdit, par exemple, d'utiliser un ciseau pour faire un tracé court, un compas pour marquer une coupe de placage, une équerre pour tailler le même placage.
En fait, 1/4 des outils servait aux 3/4 des usages.

En revanche, une gouge, une scie à marqueter, un rabot à dents, voire un simple clou, ne peuvent avoir qu'un seul but. Devrait-on pour autant établir entre les outils une hiérarchie, une noblesse en fonction de leur polyvalence ? Si l'on s'en tient à l'expérience opérative, non: chaque outil du Compagnon est pour lui, sacré, et s'il n’en transporte que quelques uns pendant son tour de France, c'est parce que ce sont les plus légers ou les plus précieux, soit pour de raisons de rareté, soit sur un plan affectif -outil du père, ou offert par un maître au gré d'une étape... La question n'est donc pas celle de l'outil, mais de qui le manie, et comment... Et dans « manie », « manier », « manipuler », il y a main, -et que le G\A\ me préserve de la tentation de digresser sur les toutes les manies qu’a pu générer la même étymologie ! Or de quoi ai-je pris conscience, en travaillant de façon purement spéculative sur ce sujet qui fut pour moi, pendant longtemps, l'essentiel de ma vie profane ? C'est que l'outil, quel qu'il soit, est d'abord et avant tout le prolongement de ma main.
En ce sens, je pense que la racine germanique – « handwerk » - est plus proche de cette réalité que la nôtre, puisque le « werkzeug », l'outil, littéralement « objet d'ouvrage », est directement corrélé au travail manuel, en un raccourci annobli par ce « hand », la main, que l'on retrouve de la même façon en Anglais, où la main, « hand », s’allie au « craft », le savoir-faire, pour définir l'Artisanat dont l'agent, le « craftsman », est ainsi « l'Homme de L'Art », puis, par extension dès le XIVème siècle, le membre d'une corporation, et enfin, dans la seconde moitié du XVIIIème, le titulaire de l'un des 3 grades fondamentaux de la Maçonnerie...indifféremment. Humour bien anglais ou leçon de modestie, c'est aussi le même mot qui, d'après le « Webster's », traduit en Anglais l' « homo abilis », notre premier ancêtre à avoir créé...l'outil.

Pardon, Vénérable Maître, de cette digression toute personnelle, mais cette relation outil-main-Art-homme - maçon, au simple niveau du vocabulaire de nos origines ne me paraît pas innocente.
Je n'en revendique d'ailleurs pas l'exclusivité : en partant d'autres prémices, Jean Brun constate dans son ouvrage « La Main » : « l'outil est ma main, l'instrument des instruments », - relevons le synonyme-, « grâce auquel l'homme est capable de fabriquer et de manier des outils ». Pour Heidegger, dans « L’Etre et le temps », l'outil, dans l'optique existentiale, est, mais n'existe pas, puisqu’étant en soi dépourvu d'ouverture sur l'Etre.
La question essentielle - au sens premier du terme - de l'outil devient donc : qu'est ce que ma main ?

Ma main est le premier outil que m'ait été donné : c'est elle qui dirige l'équerre qui me permet à la fois de mesurer les angles, de mesurer et de tracer les lignes, c'est elle qui frappe le maillet sur le ciseau, et ce sous l'angle le plus approprié, qui va aussi choisir l'outil, le matériau, la colle, pour l'usage spécifique à ma finalité : le Beau, ou à défaut, l'Authentique. Mais, en énonçant cette vérité vécue, j'ai en même temps conscience d'une réduction mécaniste : pour atteindre le Beau, ma main est forcément elle-même dirigée. D'ailleurs, et citant encore Jean Brun, ma main est aussi l' « organe métaphysique qui entre en relation avec autrui, qui réduit le matériau au rôle d'un « outil », c'est-à-dire quelque chose en vue de...quelqu'un ».
Pour Aristote, la main « apprivoise le temps » : la construction qu'elle permet - grâce à l'outil- nous différencie de l'animal, soumis à l'instant. Je rajouterai, en une vision personnelle quasi-bouddhiste, que mon outil de restaurateur, animé par ma main, me permet de dépasser ma propre condition temporelle, pour rejoindre, sinon l'éternité, du moins à la fois l'ébéniste qui m'a précédé et celui qui me succèdera. Pour résumer, et par respect pour sa mémoire, je tairai l'auteur de cette immense pensée synthétique :
« Grâce à la main qui tient l'outil, grâce à l'outil qui permet de passer la main, s'accomplit le dépassement de la prise individuelle dans l'entreprise collective : l'évolution se trouve ainsi transfigurée en révolution, et la continuité qui conduit du zoologique à l'anthropologique vient déboucher dans le sociologique, où s'inscrit le promothéisme de l'homo faber. » Ainsi, ma main, dont je ne sais plus, après ce morceau d'anthologie, si mon outil en est le prolongement ou l'inverse, peut-être parce qu'elle est elle-même l'ultime outil dont m'a doté le Créateur, atteint une dimension insoupçonnée pour l'artisan que j'étais : de dimension purement physique dans mon atelier, j'en suis à frôler la métaphysique ; d'ailleurs, je viens de parler d'outil animé par ma main.

Y aurait il une part d' « anima », d'âme, dans ma main ?

De tous les penseurs compulsés dans le cadre de cette « planche » (tiens, encore du bois ?), je n'en retiendrai qu'une réponse, celle de Teilhard de Chardin, qui, à l'âge de mes doutes, a contribué pour une bonne part à ma conscience chrétienne : pour lui -et j'ai conscience de caricaturer sa pensée en tentant de faire court- l’homme, en créant l'outil, a fabriqué sa liberté: d'où la « loi de complexité-conscience », selon laquelle le cosmos tend à se vitaliser, la vie à s'hominiser, l'homme à s'ultra-hominiser, l'esprit à se libérer de la matière : l'homme est à la fois l'objet et le sujet d'une évolution consciente, clef de la cosmogénèse, de l'évolution globale de l'univers, tendant vers le « centre des centres », qui sous-tend cette évolution, le point W, fin de toute chose, le Christ-moteur, ressuscité dans sa fonction cosmique.

En bref -et toute la difficulté est d'être bref-, de l'outil, dont Heidegger nie l' « ek-sistence », précisément parce qu'il est « ob-jet » (Gegen-stand), on passe à la main, donc à l'homme, donc à l'âme.
Dans mon atelier d'ébéniste, j'avais conscience que l'outil, au travers de ma main, était le prolongement de ma connaissance du métier, de l'interprétation d'une bibliothèque à la fois acquise par mon expérience, et innée par mon goût, de l'alchimie entre cette base de données et mes organes visuels et tactiles qui me faisait choisir le bon outil et le manipuler dans le cadre du meilleur rapport qualité/temps.

Peut-être est-ce cette conscience qui rejoint la pensée de Teilhard, puisque si les anthropologues définissent l'homo sapiens par sa capacité au maniement de l'outil - qui peut, d'ailleurs, aussi bien être une arme -, cette définition est contestée par l'exemple de certains animaux dits « supérieurs », utilisant une pierre pour casser une coque de fruit, une coquille... Dès lors, il faut admettre que la vraie différence réside dans la conscience de l'outil, ou, pour Conrad Lorenz, la conscience de la conscience, sorte de définition à rebours de l'instinct: l'outil n'existe que par ce qu'il me permet de faire, de fabriquer, et s'il ne permet pas d'atteindre mon but, j'en fabriquerai un autre...jusqu'à cette vision apocalyptique, mais peut être actuelle, de Samuel Butler, où l'homme, à force de fabriquer des outils, devient lui-même un « instrument d'entreprise faustienne, un mammifère vertébro-machiné », au service de son outil.

Tenter de définir l'outil revient donc aussi à définir la conscience.

Il n'est donc pas vraiment étonnant qu'en Maçonnerie, la transition de l'opératif au spéculatif ait donné l'un de premiers rôles à l'outil, instrument d'une finalité, symbole du pouvoir de l'homme à agir sur la matière, à s'affranchir de ses contraintes, et à rejoindre par là même le Sacré.

Par exception, Vénérable Maître, cette deuxième partie sera beaucoup plus brève, non pas que le sujet vu sous cet angle m'ait moins passionné que les digressions qui précèdent entre ma vie profane et ce qui la dépasse. Bien au contraire, l'analyse de l'outil en Maçonnerie -même forcément superficielle à mon stade de maturité- m'a apporté des richesses complémentaires jusque là insoupçonnées...
Mais je m'en voudrais de vous faire subir un 357ème discours sur la symbolique de notre Ordre, où vous pourriez m'en apprendre beaucoup plus. Sachez simplement que l'apprenti que je suis est resté pantois devant le foisonnement d'interprétations qu'ila pu trouver dans la littérature spécialisée, dont beaucoup semblent répondre à une volonté de démonstration, ce qui revient à dire, une fois de plus, que l'outil n'est rien sans la maîtrise de son utilisation.

A propos de Maîtrise et d'outils, il en est 2 qui, ornant votre table, Vénérable Maître, s'en trouvent ipso facto au sommet d’une subtile hiérarchie : l'équerre et le compas. Leur symbolique, relativement transparente, est confirmée par nos bons auteurs, et notamment Jules BOUCHER, dont il faut, à mon humble niveau, reconnaître l'immense mérite d'éclaircissement dans ce domaine si foisonnant :

- l'équerre est l'outil qui permet de contrôler l'exactitude du travail de l'ouvrier, donc le symbole de l'action de l'homme sur la matière, ou sur soi-même. Plus encore, celle du Vénérable Maître répond aux proportions pythagoriciennes, gage que la pierre taillée par ses ouvriers répondra aux critères de perfection idéaux recherchés. Dès lors, il est logique que, dans le Catéchisme d'apprenti de notre Rite, l'équerre soit, au même titre que le niveau et la perpendiculaire, qualifiée de « bijou », voire de « joyau », si l'on traduit littéralement le « jewel » de la version originale, certes plus noble que son autre appellation de « meuble ».
Par ailleurs, l'équerre évoque graphiquement le G grec majuscule, dont on connaît, entre autres, l'importance en géométrie et en astronomie eulériennes. Notons enfin que, dans mon ex-vie opérative, cet outil est, pour la préparation et le contrôle de mon travail d'ébéniste, à la fois instrument de vérification des angles, de stabilité au sol, de traçage, de mesure, de comparaison, de gabarit...
Bref, l'outil polyvalent par excellence, tel qu'il était dans la besace du Tour de France des compagnons.

- de même l'était le compas, outil du cercle, et parfait complément de l'équerre, puisque ces 2 outils suffisent à eux-seuls pour tracer toutes les figures géométriques. Mais le compas est aussi et surtout symbole de spiritualité, dont je ne peux, une fois encore, m'empêcher de rapprocher le sens profond de celui de l’a et l’W de Teilhard de Chardin, cette dualité-complémentarité entre le début de tout - le point - et l’infini - le cercle.
Et si cette interprétation toute personnelle a un sens, le compas serait beaucoup plus, lorsque vous le posez de votre main sur le coeur du nouvel initié, que le symbole de l'exactitude qui doit dorénavant régler ses pensées et actions, comme nous le dit notre Catéchisme...
Le fait qu'il ne figure pas sur notre tableau de Loge d'apprenti me conforterait dans cette hypothèse iconoclaste : comment l'expliquer autrement que, réservé par sa transcendance même au G\ A\, sa place n'est pas parmi les ouvriers: du simple compas à pointe sèche au compas de Libergier, il est l'exemple même de l'outil polyvalent, de la planche à tracer l'épure de l'ouvrage à son exécution finale.

Puisque nous évoquons notre tableau de Loge, parlons des autres outils qui en ont l'honneur, ceux qui, curieusement, sont à la fois « joyaux » et apanage de nos surveillants : la perpendiculaire et le niveau :

- la perpendiculaire est, je crois, le plus ancien des outils, puisqu'aujourd'hui disparu pour être simplement remplacé par son constituant principal et sans doute originel, le fil à plomb, que seule gouverne la gravité universelle. Mais sa symbolique en est d'autant plus riche : celle de la connaissance, inhérente à la station verticale qui, un jour, fit aussi la différence entre l'homme et l'animal, et celle de la rectitude de jugement, que rien ne détourne ; en guise d'illustration, vous me permettrez, Vénérable Maître, de citer in extenso, une définition d’Oswald Wirth, extraite de son « Livre de l'Apprenti » en 1931 :

« Le 2ème surveillant contraste avec le 1er par sa douceur. Il comprend tout et sait tout excuser de ce qui est excusable. Contraint de confesser une bévue, l'apprenti s'adresse à lui avec confiance, devinant que toute erreur se répare sous l'égide de la Perpendiculaire. Cet instrument détermine la verticale, qui sollicite l'esprit à descendre et à monter. En approfondissant, nous découvrons nos propres défauts et en nous élevant au dessus de la platitude commune, nous excusons ceux des autres. »
Une seule remarque, purement technique, à l'égard de cette citation, la confusion entre « outil » et « instrument », qui, en elle-seule, en dit long sur la limpidité de notre sujet...

- emblème de notre 1er surveillant, le niveau, et là, Vénérable Maître, je serai plus bref, non pas par manie anti-hiérarchique, mais surtout parce que l'outil lui-même comprend le précédent, à tel point que la question est de savoir si le fil à plomb, commun à nos deux surveillants, n'est pas le symbole du plan terrestre (la rectitude de jugement) par rapport au plan céleste qui en est la finalité: après tout, « fil à plomb » est, par homonymie= « aplomb », soit équilibre, de même que, dans notre symbolique, ce n'est pas par hasard que le niveau soit basé sur une équerre parfaite, à 90° comme l'est celle qui orne votre table.

De même encore, et sans vouloir tout expliciter par une pure recherche formelle, je ne pense pas que ce soit par hasard que la racine du mot « équerre » soit celle d' « exquadrare », ou d' « équarrir », faire d'un matériau brut, pierre, bois, ou os, un carré, ou, en volume, un cube, figure d'autant plus significative que, bien que l'équerre soit l'emblème de mon Vénérable Maître, elle répond aussi à la mission de l'apprenti, et que, plus loin, bien que le cube possédât 6 faces, il n’en offre jamais que 3 à la vue.

Faut-il donc encore parler de hasard en rapportant nos 3 « joyaux » que sont l'équerre, la perpendiculaire et le niveau, à la pierre cubique parfaite, qui après avoir été façonnée grâce à eux, permettait à son tour d'en vérifier la rectitude ?

Cette même pierre cubique est dans notre Catéchisme, destinée à « aiguiser l'outil du compagnon ». Mais il ne peut, concrètement, s'agir que du ciseau, qui, en ébénisterie, s'affûte encore sur une pierre, et - devrais-je le dire - enduite de la salive même de l'utilisateur, ce qui fait qu'aujourd'hui - symbole ou pragmatisme ? - chaque ébéniste a sa pierre, que, dans l'atelier, personne d'autre ne songera à utiliser.

Or, le ciseau, intermédiaire obligatoire du maillet pour permettre à l'apprenti de dégrossir sa pierre brute, n'apparaît pas dans notre Rite. Faut-il en voir la raison dans le fait que, même s'il permet à la fois la sculpture, l'architecture, et nombre de beaux-arts, il n'existe pas sans le maillet, qui est la force, l'autorité propre à vaincre les obstacles, à tel point que le paganisme ancien en avait fait l’emblème de dieux tutélaires, comme le Donar germain, le Thôr scandinave, le Sucellos celte...

Mais plus encore, le maillet est le T grec, qui relie la matière à l'invisible, avec sa branche de croix chrétienne manquante ( mais plutôt moins que l'équerre, dont il faut 2 pour faire une croix En ébénisterie, le maillet est en bois de buis, dur s'il en est, symbole de fermeté, tandis que l'ivoire de l'outil du commissaire-priseur serait symbole de pureté...mais, je crois, encore plus de la puissance absolue dont cette matière est investie par la sagesse des cultures africaines.

Reste, paradoxalement, que le maillet figure, dans notre catéchisme, parmi les meubles mobiles, au même titre que le compas et la truelle... Or, on l'a vu, le compas est le propre de l'ineffable, et si le maillet a en Maçonnerie, une existence propre, ce n'est qu'en tant d'instrument d'autorité que le Vénérable Maître partage avec les surveillants de la Loge.

Qu'en est-il de la truelle, autre cas unique, mentionnée dans notre Catéchisme, mais absente de notre Loge, et qui est, semble-t-il, le seul outil maçonnique « célibataire » ?
En effet, en Maçonnerie, la truelle est seule de son espèce, mais peut-être parce qu'elle symbolise ce qui en fait l'unicité : l'Amour fraternel, ciment de l'édification du Temple.

Hormis ce cas, unique, donc d'autant plus signifiant, nous n'avons jusqu'à présent, rencontré que des outils « jumeaux », quel qu'en soit le degré hiérarchique
- l'équerre et le compas
- la perpendiculaire et le niveau
- le maillet et le ciseau, même si ce dernier n'existe que sous forme elliptique.
Dans chacun de ces « couples », on retrouve l'alliance des contraires chère aux symbolistes de toutes origines, qu'on la nomme « droite/gauche », « actif/passif », « eau/feu », « yin/yang » etc... : le ciseau est main gauche, le maillet main droite, l'équerre est passive, le compas actif, la perpendiculaire femelle et le niveau mâle etc..., à moins que ce ne soit l'inverse, puisque seule compte vraiment l'immanence que ces outils symbolisent, l'W de Teilhard ou le Kharmâ de Siddarthâ.

On peut même parler d'une filiation ésotérique : cette dualité-complémentarité se retrouve en Alchimie, où chacun de nos outils-symboles a son correspondant élément premier, dans la Khabbale de même, où chaque outil a sa « lettre », donc son « chiffre », dans l'Islam des temps premiers, sans parler de symboles sacrés du Bouddhisme, du Tantrisme, du Shintoïsme...ou du fétichisme africain, dont la spiritualité n'est, à mes yeux, pas plus négligeable.

Cette hiérarchie des outils, directement inspirée de nos traditions opératives, apparaît donc comme toute relative : seule compte réellement l'attention que le maître prêtera à l'apprenti et au compagnon, dans la confiance qu'il lui fait quant au maniement des outils, en fonction de la qualité de son travail.

Si l'on peut tenter une synthèse en forme de conclusion, un constat s'impose :
l'outil est avant tout le moyen que s'est donné l'homme pour agir sur son environnement. En ce sens, il est particulièrement destiné à devenir symbole du lien entre les 2 dimensions qui font l'homme :
- l'ordre rationnel de la conscience de soi, impliquant analyse, donc distinction, séparation...
- l'ordre spirituel de la conscience absolue, impliquant unité, union, amour.

L'homme, par ses outils, par sa main, par son esprit, dont ils sont le prolongement, devient ainsi l'instrument actif, donc l'agent d'une transcendance, dont il est, sur le plan terrestre, l'outil, en vue d'une fin qui le dépasse. Bien que tenté de trouver cette fin en lui-même, l'homme ne recouvre sa liberté qu'en repoussant cette tentation faustienne, qui l'enferme sur soi, au lieu de s'ouvrir à l'appel de l'infini.
Si l'homme sait mettre en oeuvre ce pouvoir qui lui appartient par essence, mais dont l'existence relève de sa liberté, il devient à même de réaliser enfin la « ressemblance » avec son Créateur.

C'est en ce sens seulement que l’on peut dire que l'homme est « l'image immortelle de Dieu ».

J'ai dit, Vénérable Maître

Source : www.ledifice.net

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