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Hauts Grades

L'Utopie

20 Décembre 2012 , Rédigé par PVI Publié dans #Planches

LUtopie


Le point de départ de l'Utopie est la chute telle qu'elle est décrite dans la génèse car, c'est à partir de là que l'homme prend conscience de sa nudité, de son imperfection et c'est là donc que commencera sa quête incessante d'un infini, d'un paradis perdu. Cette condition fondamentale de l'homme c'est l'intuition du poète plus que le raisonnement du philosophe qui nous la dépeint « borné dans sa nature, infini dans ses vœux, l'homme est un Dieu tombé qui se souvient des cieux ». Lamartine. Cette dichotomie naturelle chez l'homme déchiré entre deux pôles, Jean Servier, en Socio­logue, la trouve dans un examen de la société : « la cité tradition­nelle ayant été construite sur le plan mythique de l'univers, sa pureté, c'est-à-dire sa fidélité au mythe, ne peut que s'altérer dans le temps malgré la répétition des rites de consécration. La Société traditionnelle cherche à se rapprocher de la perfection des origines et à prolonger le moment primordial de sa fondation. »

* * *

Partant d'une analyse sociologique, Jean Servier, constate l'impossibilité où se trouve l'homme des civilisations tradition­nelles de penser objectivement pour rejoindre la perfection ori­ginelle — nous dirons l'utopie — tellement il confond les lois et les coutumes avec une nécessité plus puissante que les dieux mêmes selon l'expression de Platon.

Cette réflexion qui débouche sur l'utopie n'est possible qu'en temps de crise spirituelle, sociale ou économique. Chez Platon et les philosophes grecs en pareille période, c'est le désir de « restructuration » de la Cité afin d'être plus fort à l'avenir. On ne songe pas à la cité parfaite dans l'univers connu — E OIKOU­MENE — qui engloberait Grecs et Barbares, comme plus tard Saint Paul voudra abolir les barrières entre Juifs et Gentils. C'est donc le christianisme qui fait éclater le concept de la cité tradition­nelle repliée sur elle-même en unissant les hommes dans un même amour... Cette utopie — comment peut-on aimer les Perses quand on est Grec — est fondée sur la fraternité humaine, le mépris des richesses, c'est le règne nouveau que prêchent les apôtres du christianisme primitif. Jean XXIII qui reprendra cette idée d'une OIKOUMENE tolérante et fraternelle — où les Francs- Maçons ne seraient pas exclus je le rappelle — ne fait que rejoin­dre l'Utopie initiale. Cette utopie qui est présente chez l'homme d'Etat, le penseur, l'industriel, l'homme d'église, le révolution­naire, chez tous ceux qui rêvent de transformation du monde sans parfois savoir qu'ils ont un dénominateur commun. Voici comment Jean Servier décrit ce rêve utopique. «Elle est avant tout une volonté de retour aux structures immuables d'une cité traditionnelle dont ils se veulent les maîtres éclairés, une cité se dressant par delà les eaux troubles du rêve, comme une île au bout de l'océan, comme la cité de l'homme délivré de ses angoisses au bout de la nuit ».

Les premiers à nous fournir une application concrète de l'idéal utopique à la cité sont les Grecs. Hippodamos qu'Aristote décrit ainsi :« Hippodamos, fils d'Euryphon, citoyen de Milet, celui qui inventa le tracé géométrique des villes et découpa le Pirée en damier... » est au dire de Jean Servier non seulement le premier urbaniste de son époque mais aussi « le premier architecte qui ait eu l'occasion de rebâtir des villes entières et de jeter du même coup les grandes lignes d'une constitution. »

Ce qui nous intéresse chez Hippodamos de Milet c'est qu'on l'appelait OIKOUMENE c'est-à-dire le spécialiste des phénomènes célestes dont la tâche était de relier la vie citadine à l'harmonie cosmique. C'est ici qu'intervient la notion d'utopie car si le mot grec OIKOUMENE veut dire au sens propre celui qui disserte sur les corps ou les phénomènes célestes, nous savons qu'au sens figuré tel qu'on le retrouve dans le Cratyle de Platon ce mot signifie celui qui disserte à perte de vue, qui se perd dans les nuages, d'où l'Utopie.

Nous voyons apparaître chez les Milésiens qui tracent les premières cartes du monde connu, E OIKOUMENE, la terre des hommes aux lignes impeccables, le symbole de la raison et, à côté, comme en opposition, ATLANTIS, l'Atlantide, c'est-à-dire l'inconnu, le rêve.

Toutefois l'Utopie Platonicienne, elle, appelle certaines réser­ves. Pour Platon l'utopie passe par la cité emblème de la raison, la cité grecque du type milésien. L'Atlantide qui, à notre sens, symbolise mieux l'utopie est considérée comme l'antithèse de cet Idéal. Pour comprendre cela il faut examiner la conception toute personnelle qu'avait Platon de la cité idéale. Dans La République, Platon donne sa vision rationaliste de la stratification sociale : les chefs sont en or, ceux qui exécutent les ordres d'argent, les laboureurs et les autres de fer et d'airain. La famille doit être supprimée, l'instinct sexuel ne peut être satisfait que sous le contrôle de l'Etat et les citoyens reproduits (il n'y a pas d'autre terme ici) selon un eugénisme qui fait penser à l'élevage du bétail. « Que La République de Platon ait été admirée sur le plan politique par des gens respectables » a écrit Bertrand Russell « est peut-être l'exemple le plus frappant de snobisme littéraire dans l'histoire. »

Dans cette cité platonicienne, il ne saurait être question de rêve. L'Atlantide, cité du rêve est l'opposée d'Athènes, cité de la raison.

Comment les choses pourraient-elles être autrement car dans l'esprit de Platon, cette île perdue a abrité les amours du dieu et de la déesse Clito dans une union libre qui eut pour fruits deux enfants tous nés en dehors de tout contrôle étatique ! Mais l'Atlantide rappelle aussi l'Orient (de la guerre de Troie, des Perses) mais surtout l'Orient dont le principe politique est la monarchie de droit divin face à Athènes, le rempart de la démo­cratie. Au-delà de l'opposition de l'Orient et de l'Occident dont René Guenon a suffisamment démontré l'humanité, ce qu'il importe de constater ici c'est le fossé que Platon creuse entre le rêve et la réalité.

Revenons maintenant à la genèse au moment ou Libram/ Abraham reçoit la promesse de Dieu. Cette promesse n'est autre que la terre promise vers laquelle Israël s'est mis en marche pour ne jamais s'arrêter. Si cette marche est éternelle car l'homme infini dans ses voeux reste borné dans sa nature, elle passe par un mieux être social, par un bonheur terrestre dans un pays où coulent le lait et le miel. Cette utopie spirituelle sera la force d'Israël dans les combats de tous ordres que ce peuple mènera par la suite.

Cependant, cet heureux mariage de la cité terrestre et de la cité céleste dans l'ancien testament semble être un sujet de conflits dans le monde judéo-chrétien des premiers siècles. Saint Augustin les oppose de manière formelle : « Deux amours ont fait deux cités : l'amour de Dieu poussé jusqu'au mépris de soi a fait la cité céleste, l'amour de soi poussé jusqu'au mépris de Dieu a fait la cité terrestre ». Mais cette opposition n'est que le reflet de la vieille opposition entre Athènes et l'Atlantide qui va se matérialiser dans le monde occidental par la cité terrestre matérialiste et jouisseuse et la cité spirituelle, celle de la frater­nité humaine et de l'amour qui — je cite encore Jean Servier — sera « le rêve de tous les révolutionnaires même lorsqu'ils croiront avoir rejeté le Christ. »

* * *

Ce rêve se manifeste en Occident déjà sous Charlemagne quand on assimile l'empire carolingien à une manifestation concrète du concept augustinien de la cité de Dieu. Ceci donnera lieu dans les siècles qui suivront à des entreprises telles que les Croisades et la colonisation : la vulgarisation mondiale en sorte de cette richesse spirituelle... Quand Urbain II prêche la croisade, son souci est d'ordre spirituel. Apparemment, « la terre que vous habitez » déclare-t-il « cette terre, fermée de tous côtés par des mers et des montagnes, tient à l'étroit votre trop nombreuse population elle est dénuée de richesses et fournit à peine la nourriture à ceux qui la cultivent. C'est pour cela que vous vous déchirez et dévorez à l'envi, que vous vous combattez, que vous vous massacrez les uns les autres. Apaisez donc vos haines et prenez la route du Saint Sépulcre » (J. Servier)..

Le souci spirituel, apparent ici, cache bien des préoccupations démographiques et politiques. L'attrait des richesses et trésors de l'Orient n'y est pas absent. Le rêve spirituel et la réalité matérielle se trouvent étroitement liés au Moyen Age. L'utopie serait plutôt l'affaire de ceux qui ont soif de justice sociale et qui se précipiteront sur les chemins de la Croisade en Guenilles,' une piétaille à l'assaut d'une utopie spirituelle qui les délivrera de leur misère spirituelle et matérielle. C'est ainsi que s'exprime R. Le Bertoune (le Contrefait) dans le conte satirique de Rutebceuf. « J'aimerais étrangler les nobles et les prêtres jusqu'au dernier. De braves travailleurs fabriquent le pain d'orge mais jamais ils ne l'ont sous la dent ; ils ne recueillent que le son, et du bon vin, ils ne boivent que la lie et de bons habits ils n'ont que les dépouilles. Tout ce qui est bon et savoureux va aux nobles et aux prêtres. »

Ce que les croisades sont pour le Moyen Age, l'ère des grandes découvertes qu'inaugure Christophe Colomb, le sera pour la Renais­sance. Jean Servier écrit : « La cruauté d'un Cortez ou d'un Pizarre ne reflète pas uniquement une vilaine âme. Leur cupidité leur est dictée par des rois exigeants et, au delà, par la volonté de l'Europe de répondre, à un volume plus important de transactions, par une masse suffisante de métaux précieux ». Cet aspect si matériel des choses revêt alors les couleurs chatoyantes du rêve utopique sous les tropiques, c'est la recherche de l'Eldorado.

Cette notion de Terre Promise adaptée aux besoins de ce monde ne se concrétisera pas au Pays de l'Eldorado, c'est-à-dire en Amérique Latine catholique mais en Amérique du Nord protes­tante, avec les premiers colons puritains de Nouvelle Angleterre un siècle plus tard. Car c'est là comme beaucoup s'accordent à le reconnaître que prend naissance le capitalisme américain par le souffle qui lui donne vie, c'est-à-dire cette conception protestante qui veut que les biens de ce monde soient une bénédiction de Dieu. Toute l'énergie que l'on reconnaît dans le capitalisme améri­cain des temps modernes a pour origine de toute évidence une utopie spirituelle.

Mais les Grands Penseurs de la Renaissance évitant le piège de la richesse inviteront les hommes à voguer sur les eaux du rêve qui reprend ses droits vers le Pays de Nulle part, ce seront T. More et F. Rabelais.

L’œuvre de F. Rabelais s'insère dans une structure socio­politique où les grandes monarchies se dressent contre l'autorité du Pape et de l'Empereur. En 1513, Nicholas Machiavel a déjà écrit Le Prince. Thomas More publiera l'Utopie trois années plus tard en 1516. Lorsque l'on se met à lire les oeuvres de Rabelais (publiées pour la première fois entre 1532 et 1534), l'Europe connaît les effets de la Réforme et de la Renaissance, c'est-à-dire de l'huma­nisme. L'Abbaye de Thélème est le rêve humaniste de la tolérance et du libéralisme dont la devise résume la philosophie : Fais ce que tu voudras. Ceci rappelle Saint Augustin, aime et fais ce que tu veux. Si la règle monastique est quelque peu bousculée à Thélème, c'est que le monachisme de la Renaissance asservis­sait plus qu'il n'édifiait et Rabelais a voulu trouver la fraternité au-delà de ces contraintes qui réduisaient l'homme plutôt qu'elles ne l'élevaient. C'est une véritable libération que propose Rabelais. Il écrit : « Parce que gens libérés, bien nés, bien instruits, conver­sant en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à faits vertueux et retiré de vice lequel ils nommaient honneur... »

Nous n'avons pas de peine, je crois, à reconnaître le dynamique des gens libres conversant en honnête compagnie...

Le libéralisme foncier de F. Rabelais l'empêchera de prendre parti dans la querelle des protestants (les Papefigues) et les Catho­liques (les Papimanes), estimant sans doute que la vérité ne se trouvait pas exclusivement d'un seul côté « Notre vérité c'est de n'en point posséder ». C'est bien le sens du libéralisme humaniste rabelaisien.

Nous notons chez Rabelais la thématique du voyage : Pan­tagruel voguant sur la mer pour visiter l'oracle de la dive bouteille.

Ce thème du voyage sur l'eau est un leitmotiv de la littérature utopique : les Argonautes et la Toison d'or, la recherche de l'Eldo­rado, Robinson Crusoé, Gulliver et jusqu'à la conquête spatiale. On le retrouve également dans l'Utopie de Th. More.

Il me semble que dans toute analyse de l'Utopie de Sir Th. More, on ne peut passer sous silence deux dominantes : premièrement que c'est une oeuvre où la religion est présente car elle est écrite par quelqu'un qui mourra martyr de sa foi et dont le nom figure en martyrologie de I'Eglise Catholique et, deuxièmement, que la vision politique du Chancelier d'Angleterre y est manifeste. Si certains y ont vu la première oeuvre de polémique communiste, on comprend

pourquoi.

La première édition de l'Utopie est publiée en 1516 dans l'ori­ginal latin. Les Anglais en général la connaissent de nos jours dans une traduction de 1557. Quand l'auteur de la traduction la plus récente, Paul Turner, annonça à des amis anglais qu'il tra­duisait Th. More, beaucoup, d'un air étonné, lui ont demandé : • en quelle langue » ?

Assez curieusement, l'Europe de la Renaissance, elle, connais­sait mieux l'Utopie. Les grands noms de la Renaissance tels Pierre Gilles ou Erasme l'avaient lu. Un évêque anglais très sensible à l'actualité littéraire de l'époque n'avait-il pas entrepris de se faire nommer évêque d'utopie ?

Le livre est divisé en deux parties. La première est un dialogue entre Th. More qui s'était rendu aux Pays-Bas en mission pour le Rol Henri. VIII et Raphaël, célèbre navigateur qui avait voyagé en compagnie d'Annérico-Vespucci, et qui par conséquent donnait au voyage un aspect d'actualité. L'Amérique avait été découverte une vingtaine d'années auparavant, les lecteurs d'alors étaient tout prêts à ajouter foi à ce genre de récit.

Th. More tout en donnant un caractère vraisemblable à son livre pour sauver les apparences littéraires d'une part, tente, d'autre part, d'envelopper ses personnages comme le pays qu'il décrit d'un voile. Raphaël (Dieu a guéri) applique une thérapeutique aux maux de l'Angleterre par l'invitation au voyage utopique, mais il est aussi, d'après l'étymologie de son nom de famille, celui qui dit des bétises. Utopie, l'île, se situe nulle part. Est-ce une précau­tion dans cette Angleterre des Tudors où l'on tranchait les têtes si aisément ? On peut le croire ! Mais au-delà de la forme du récit, ce qui nous intéresse c'est le contenu.

Raphaël raconte à Th. More comment il visita l'Angleterre et engagea une discussion avec un certain homme de loi sur la peine capitale pour vol. Je pense qu'il n'est pas superflu de vous trans­mettre son argumentation qui, on a peine à le croire, date du XVIe siècle. « Sous ce rapport, vous autres anglais, comme la plupart des autres nations, me rappelez les pédagogues incompétents qui préfèrent donner des coups de canne à leurs élèves plutôt que de les enseigner. Au lieu d'impliquer ces punitions horribles, il serait plus indiqué de donner à chacun quelque moyen de subsistance de sorte que personne ne se trouve dans l'affreuse nécessité de devenir d'abord un voleur et puis un cadavre. »

Venant d'un des plus éminents personnages d'Angleterre dont les revenus étaient substantiels cela atteste d'une vision sociale et politique peu commune.

Raphaël, qui est le porte-parole de l'auteur en quelque sorte, aborde cette question terrible pour l'époque : mes moutons mangent les hommes c'est-à-dire les troupeaux de plus en plus nombreux des nobles et de certains ecclésiastiques. Ces moutons non seule­ment réduisent la superficie de terre cultivable, mais leurs proprié­taires clôturent ces vastes champs, ne laissant rien à l'agriculture, gagne-pain des petites gens. Cette question sera posée quelques siècles plus tard dans un autre contexte géographique, aux Etats- Unis, mais le problème est le même (1). Raphaël poursuit son idée et souligne les conséquences sociales désastreuses de cet exode rural : le vagabondage, l'oisiveté, la mendicité dans les villes.

En d'autres mots dit Raphaël vous créez des voleurs que vous punissez après pour vol ! Comme remède à ce mal social, Raphaël propose un système inspiré du droit romain. Il cite cette forme de servitude pénale qu'est le travail dans les mines et carrières où les prisonniers étaient logés et nourris (2). Une sorte de libérali­sation des peines judiciaires. Il semble bien que l'Angleterre de ce début du XVIe siècle ignorait ou passait sous silence cet aspect du droit romain.

L'entretien entre Raphaël et Th. More se poursuit et ils abor­dent une autre question brûlante d'alors : la propriété privée. Voici comment Raphaël voit les choses : « ...à dire vrai, mon cher More, je ne vois pas comment vous obtiendriez une vraie justice ou la prospérité aussi longtemps que la propriété privée existe et tout est évalué en terme d'argent ». L'argument de Th. More qui fait l'avocat du diable est de lui opposer l'absence de motivation qui résulterait d'un système où la propriété privée serait abolie et où chacun compterait sur son voisin pour travailler à sa place. A ceci, Raphaël ne donne pas une réponse directe car peut-être Il n'y en a pas, mais il cite l'Utopie car, dit-il, si vous m'aviez accompagné en Utopie vous auriez constaté que c'est possible 1 Cette invitation à l'utopie est une invitation au dépassement des Idées arrêtées et une ouverture de l'intelligence aux possibilités la Maçonnerie.

C'est dans la deuxième partie du livre que Th. More nous donne un aperçu de l'application pratique de ces théories. Tout d'abord, au gouvernement où aucune décision n'est adoptée le Jour où elle est proposée et Raphaël s'explique : « Autrement quelqu'un pourrait dire la première chose qui lui vient à l'esprit et puis se mettre à penser à des arguments pour justifier ce qu'il e dit au lieu de décider de ce qui convient le mieux à la commu­nauté. Une telle personne est tout à fait capable de sacrifier le public pour son propre prestige tout simplement parce que, aussi absurde que cela puisse paraître, elle a honte d'admettre que sa première idée aurait pû être fausse — ceci alors que sa première pensée aurait dû être de réfléchir avant de parler ». Nous mesurons, J'en suis persuadé, la sagesse d'une telle attitude...

Une telle sagesse politique se traduit dans le quotidien. Les enfants apprennent l'agriculture à l'école. Si un enfant désire apprendre un métier on l'adopte dans une famille qui pratique le métier qu'il veut apprendre. Mais on peut se demander comment ce pays qui connaît des journées de travail de six heures peut être si florissant. Raphaël l'explique par le fait que tout le monde travaille en Utopie et que le faisant pour le bien de la communauté eans motif de profit, la production dépasse largement la consom­mation. Il fait remarquer que dans bien des pays les femmes ne travaillent pas, c'est-à-dire que la moitié de la population est Inactive, je cite : « Et puis il y a tous les ecclésiastiques et les Membres des prétendus ordres religieux — quelle quantité de travail fournissent-ils ? Ajoutez les riches, particulièrement les propriétaires fonciers communément appelés nobles et gentils­hommes. Incluez leurs domestiques... finalement ajoutez à la liste les mendiants qui sont en parfaite santé mais qui prétendent être malades afin de faire excuser leur paresse. Quand vous les aurez comptés, vous serez étonnés de constater combien peu de gens produisent ce que le genre humain consomme ».

Chose étonnante en ce pays, ils ne contraignent jamais les gens à travailler indûment car le but principal de leur économie est de donner à chaque personne autant de temps libre de toute corvée que le permettent les besoins de la communauté de sorte qu'il puisse cultiver son esprit, ce qu'ils considèrent comme le secret d'une vie heureuse.

Nous constatons aussi que les hôpitaux se trouvent à l'extérieur des parties de la ville afin de faciliter l'isolation des malades en, cas d'épidémie. Ces hôpitaux conçus en petites unités sont bien dirigés, l'équipement médical ne manque pas, les infirmières sont consciencieuses et avenantes, les médecins nombreux et acces­sibles, le résultat est que les utopiens bien que n'y étant pas contraints préfèrent se rendre à l'hôpital plutôt que de rester chez eux quand ils sont malades. Quand on pense aux conditions épou­vantables des londoniens pendant la peste qui sévit à Londres exactement 150 ans après la publication de ce livre, on peut se demander pourquoi l'Angleterre n'a pas su faire usage des idées d'un homme politique d'une telle sagacité !

Les utopiens n'attachent pas d'importance au raffinement vestimentaire. Après tout, disent-ils, le mouton qui porta la laine de tel costume n'était autre qu'un mouton. Comme tout un peuple pense ainsi, la question du vêtement est simplifiée et le luxe dis­paraît. Ils méprisent l'or car ils considèrent que l'or n'a de valeur que parce que les gens le veulent bien. Il suffit de lui ôter sa valeur artificielle pour que le fer devienne plus utile que lui. Pour eux, tout ce qui est naturel est bon. La religion qui est faite d'un ascétisme morose n'est pas la leur, ils veulent vivre la leur dans la joie. Leur principe est que nous devons d'abord aimer Dieu qui nous a créés et à qui nous devons notre vie et notre capacité d'être heureux et ensuite que nous devons vivre aussi aisément et joyeusement que possible en aidant notre prochain à faire de même.

Les mariages ne sont conclus qu'après examen corporel mutuel. Je m'explique. Le fiancé chaperonné par une dame d'âge res­pectable examine la fiancée, la fiancée accompagnée d'un monsieur convenable fait de même pour le fiancé. Raphaël prévient les rieurs en leur soumettant l'argument suivant. Si vous achetez un cheval sur lequel vous ne misez qu'une petite somme d'argent vous l'examinez complètement. Et quand vous choisissez une compagne pour la vie, poursuit-il, pour le meilleur et pour le pire, vous vous contentez de quelques centimètres de visage. Pour bien saisir cet argument, il faut connaître le costume des Tudor, cela va de soi. En Utopie, on traite les fous avec douceur et bienveillance. Grande sagesse s'il en fut, car il suffit de penser à l'Angleterre de Ch. Dickens, trois siècles plus tard, où ces malheureux étaient enfermés et battus pour nous rendre compte de la vision sociale de More.

La franchise qui règne en Utopie fait qu'il n'existe pas de cour de justice à proprement parler. Il n'y existe aucun code de loi. Le citoyen s'adresse au juge et lui expose fraternellement son cas. Cette franchise simplifie la procédure et évite les subtilités de la justice traditionnelle. Les fonctionnaires utopiens ne peuvent être corrompus, l'argent ne leur étant d'aucune utilité. Ils ne comprennent pas que les nations aient à signer des traités. Les être humains ne sont-ils pas des alliés naturels ? Si quelqu'un Ignore ce bien fondamental accordera-t-il beaucoup d'importance à des mots qui le lient aux autres ?

Les utopiens ne signent pas de traité, ils n'en voient pas la nécessité. Cette grande ouverture sur le plan politique se traduit par le plan religieux par la tolérance, un des principes les plus anciens d'Utopie.

Cette attitude si positive envers la vie est la même envers la mort. La mort est une étape joyeuse de la vie car l'homme va rejoindre Dieu. Ici je voudrais citer un exemple, la propre mort de Th. More. Comme il montait l'escalier branlant de l'échafaud où il allait être décapité, il demanda à l'officier de l'aider : « Je vous prie, Messire Lieutenant, aidez-moi à monter je me chargerai de descendre tout seul », humour qui est le reflet d'une très grande sérénité.

En guise de conclusion, je voudrais poser une question. Celle- ci : pourquoi les hommes ont-ils été tentés à travers les siècles par ces deux philosophies : l'Utopie et la Franc-Maçonnerie. Deux visions du monde qui ne sont rien pour le profane, mais tout pour l'initié. Pourquoi ?

Source : www.ledifice.net

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