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Hauts Grades

La conception de Dieu en maçonnerie régulière

7 Octobre 2012 , Rédigé par PC Publié dans #Planches

Il n'est pas facile d'aborder ce thème de la conception de Dieu propre à la Maçonnerie Régulière. En effet, c'est un point de clivage entre les obédiences régulières et irrégulières, et on a trop vite réglé le problème en affirmant d'une manière très simpliste que les premières sont théistes, et les autres déistes, au mieux, ou rien du tout au pire. En effet, nos frères séparés, peut-on dire, n'ont pas bien compris dans quelles perspectives travaille la Maçonnerie Régulière. Souvent, ils nous disent que leur institution permet aussi bien à des croyants que des incroyants de travailler ensemble... Certes ! Mais leur travail ne s'inscrit pas dans la même optique que la nôtre, l'esprit qui y préside n'est pas le même, et  le plan d'ensemble de ce qu'il construisent n'a que peu de rapports avec le nôtre....Et toute la différence vient de l'absence d'inspirateur que les Maçons Réguliers nomment le Grand Architecte de l'Univers. Le débat est donc d'importance, et il mérite de retourner vers nos racines historiques avant que d'aborder l'esprit particulier généré par le corpus « spiritualiste » de nos rituels, dans tous les rites, mais aussi au chœur de l'Arche Royale, des rituels de Conseil de Maîtres installés, et des différents rituels de Grande Loge, et de consécration de Loges.  

L'objet de ce travail sera donc de décrire cette évolution historique, d'analyser les références disponibles, et de déterminer par qui et comment les évolutions ont été introduites, et enfin l'état actuel de la question.  

Nous allons là aborder ce que j'appelle la théologie Maçonnique, ce qu'en principe, nous ne sommes pas censés faire. Je rappelle qu'il est interdit en Loge d'entreprendre des «controverses politiques ou religieuses». Mener une controverse, c'est développer des thèses contraires et polémiques, avec des jugements de valeur et un désir de convaincre l'Autre. L'objet de mon travail ne se situe pas dans cette perspective, puisque je me bornerai à un travail d'entomologiste, à savoir une description des positions successives des Maçonneries Opératives et Spéculatives sur le sujet, et dans notre seule sphère de la Maçonnerie régulière qui est la nôtre.  

Il y a deux histoires en maçonnerie, l'histoire mythique, et l'histoire réelle. La première apparaît dans les prologues des textes médiévaux, ainsi que dans celui des Constitutions d'Anderson, qui les reprend.  

Cette histoire a pour prétention de faire remonter l'histoire de la Maçonnerie jusqu'aux origines de l'humanité, en faisant en sorte que notre Art de construire soit attesté depuis la plus ancienne antiquité. Ainsi, avant le Déluge, les secrets de notre Art ainsi que des Sept sciences auraient été gravés sur deux colonnes de pierre pouvant résister à la montée des eaux et aux destructions de l'humanité disgraciée. Les trois fils de Noé, Sem Cham et Japhet, les retrouvent dans la tombe, le cercueil ( arca : coffre, cercueil, arche) de leur père pour les redonner à l'Humanité naissante.  

De même, après le déluge, fut construite, d'après le manuscrit Regius de 1390, la tour de Babel, par Nabuchodonosor, roi de Babylone, pour se prémunir contre un nouveau déluge : les maçons surent commencer la construction, mais un ange de Dieu fut envoyé qui brouilla les langues des ouvriers pour arrêter l'édification de cet ouvrage d'orgueil.  

Ces deux premières références sont sans conteste bibliques et sont utilisées par le plus ancien texte maçonnique pour attester de l'ancienneté de sa confrérie. Nous sommes au Moyen Age européen, et donc par conséquent, ce sont des références exclusivement catholiques romaines.  

Il n'en est pour s'en convaincre que la lecture des vers 497 et suivants du même Regius qui concluent l'énuméré des devoirs et règles des Maçons :  

« Et maintenant prions Dieu Tout Puissant

Et sa mère la radieuse Marie

De nous aider à garder ces articles

En même temps que ces points,

A l'exemple de ces Quatre Saints Martyrs (Les quatre couronnés)

Qui furent toujours tenus en grand Honneur dans notre métier......

L'empereur les tenait en grande affection

Il voulut leur faire faire une statue

A laquelle on rendrait un culte en son honneur

En son temps il faisait faire de telles idoles

Pour détourner les gens de la Loi du Christ

Mais eux restèrent inébranlables dans la loi du Christ

Et fidèles à leur métier, sans compromis.

Ils aimaient comme il faut Dieu et ses Commandements... »  

Le Manuscrit COOKES qui date de 1410, précise, de même en son vers 831 :  

Il faut savoir que qui désire embrasser l'état de l'Art en question (la Maçonnerie)

Doit d'abord principalement aimer Dieu et la Sainte Eglise

Et tous les saints et son Maître et ses compagnons comme ses propres frères....  

Ainsi, ces anciens devoirs décrivaient les règles de vie des communautés de Tailleurs de Pierre et Maçons, et y ajoutaient une règle de conduite religieuse qui était somme toute celle de la société ambiante : les Maçons, plus que tous autres étaient astreints à être des hommes religieux, d'abord parce que toute la société l'était, mais aussi parce que leurs principaux commanditaires étaient des évêques, des clercs et des abbayes, parce qu'ils construisaient des édifices religieux, et qu'ils ne pouvaient donc s'affranchir de la croyance en Dieu, celui de la Bible et des Évangiles.  

Le Dieu de la Maçonnerie Opérative du XIVème siècle est la Trinité Chrétienne, exclusivement, ce qui nous a légué le Delta Lumineux, sans conteste, Triangle Équilatéral, je précise, et non quelconque frontispice grec aux trois angles inégaux. Les Maçons Opératifs demeuraient catholiques romains exclusivement, et l'adhésion au métier de Maçonnerie n'impliquait rien d'autre que d être fidèle à la religion unique en Europe occidentale.  

Nous arrivons doucement vers les années 1450. En Italie, le mouvement artistique et scientifique que nous appelons Renaissance en France, et que les Italiens appellent le Quattrocento, se développe, en remettant au goût du jour les enseignements artistiques de l'antiquité : la statuaire romaine, et l'architecture antique. La douceur de vivre de l'Ombrie et de la Toscane imprègnent les artistes et intellectuels français qui font le voyage pour découvrir l'essor artistique et littéraire. L'église catholique n'est pas insensible à cette aménité nouvelle, et se laisse aller à un relâchement qui durera plusieurs siècles, mais qui allait heurter les mentalités encore moyenâgeuse  des classes laborieuses.  

De ci de là, des voix s'élèvent en Europe pour stigmatiser les comportements de luxure et la propagation de l'esprit de lucre dans le haut clergé romain. Dès le milieu du quinzième siècle, un moine tchèque, Jean Huss, prêcha contre les « déviations » du clergé, et fut brûlé à Prague pour cela, triste précurseur de ce qui allait arriver plus tard à Giordano Bruno et à Savonarole, et pour les mêmes raisons. Dans le courant du XVIème siècle, Luther et Calvin, religieux catholiques, tracent les grandes lignes de ce qu'on appellera « La Réforme », lesquels, devant l'intransigeance de Rome de revenir aux fondamentaux du christianisme, furent excommuniés et deviennent  alors des « Protestants » cherchant à revivre la simplicité de la Bible et des premiers temps du christianisme.  

En Grande Bretagne, Henri VIII, devant le refus de la papauté d'annuler son mariage, coupe, lui aussi les ponts avec Rome. Le clergé catholique britannique  est alors sommé de ne plus obéir qu'au roi, et donc de renier son attachement au Pape ; ce schisme de l'église d'Angleterre, dénommé anglicanisme, est le point de départ d'une transformation progressive de la société britannique. Dans le courant du XVIème et XVIIème siècle, le protestantisme continental, qui avait gagné la Hollande, la France, l'Europe Centrale et les Etats Allemands, gagna la Grande Bretagne. La religion officielle de celle-ci était donc devenue l'anglicanisme, avec pour chef, le Roi, les autres religions y cohabitant  désormais, mais étant selon les époques, tolérées, mises à l'écart de l'Etat, ou carrément persécutées .  

Selon la religion du souverain, il y eut des pogroms (excusez l'anachronisme du terme....) de catholiques, d'anglicans, de luthériens, de presbytériens ou autres sectes protestantes nombreuses et variées ; c'est de cette époque que date l'exil des pères fondateurs puritains (autre variété de protestants) de l'Amérique moderne, rejoignant ses rivages lointains à bord du Mayflower...  

Bien entendu, les confréries de constructeurs britanniques, largement composées de maçons acceptés, non opératifs, ressemblaient, à part les loges d'Écosse restées catholiques romaines, à la société civile. Il y avait des maçons de toutes sortes dans des loges dédiées, mais le plus souvent bigarrées. L'obligation de tolérance religieuse nous vient donc de cette nécessité de protéger le métier malgré les divergences religieuses de leurs membres, et donc est née dans les Anciens Devoirs, l'obligation de ne pas engager de controverses religieuses et politiques dans ces Loges.  

Au demeurant, tous ces hommes étaient des chrétiens, acceptant l'Ancien et le Nouveau Testament, et restant très religieux, malgré la décadence de l'Église romaine et des Princes de l'Europe.  

Nous voici à la fin du XVIIème siècle : la Maçonnerie Britannique reste seule en Europe détentrice des Anciens devoirs, grâce au phénomène de l'acceptation qui n'a pas existé ailleurs. Les bourgeois, notables, ou seigneurs en font partie, avec quelques derniers opératifs. Elle est majoritairement anglicane, comme la société, avec de grosses majorités protestantes de diverses obédiences, et aussi quelques catholiques. L'Ecosse a, elle aussi, été gagnée à l'anglicanisme, son souverain Jacques en exil à Saint Germain en Laye, souverain catholique dépossédé de son trône pour sa religion.

La persistance de Loges militaires Écossaises, ayant accompagné leur souverain en exil, est attestée à la cour de Louis XIV, qui les utilisera en temps que « Légion Étrangère ».Elle étaient restées catholiques, à l'instar de leur souverain déchu.  

Cette peinture historique, peut-être fastidieuse, nous permet de comprendre comment, vers 1715, en Angleterre, naîtra, sur les cendres d'une maçonnerie opérative effondrée, une institution qui reprendra le flambeau des valeurs portées par les corporations du moyen age, décrites intégralement dans les anciens devoirs, et dont tout homme droit peut encore de nos jours faire son profit.

     Vous connaissez tous l'histoire de la création de la Grande Loge de Londres, en 1717, à partir de quatre loges londoniennes qui se croyaient seules au monde...  

Elle a été portée sur les fonts baptismaux par Anderson et Désaguliers, ce dernier fils d'émigré français protestants de La Rochelle après la révocation de l'Edit de Nantes par Louis XIV, tous deux pasteurs de la religion réformée, et très au fait des luttes sanglantes qui avaient endeuillé leur pays pendant près de deux cent ans.  

Le texte des Constitutions qu'ils nous ont légué sous le titre de « Constitutions d'Anderson », et essence de notre règle en 12 points est inspiré par cette histoire dramatique aussi bien que des Anciens devoirs.  

L'article 1er des Constitutions de 1723 rappelant les devoirs du Franc-Maçon dit que «  l'on a jugé plus expédient de n'obliger les Maçons qu'à la religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord, laissant à chacun ses opinions particulières, c'est à dire être des hommes bons et loyaux ou des hommes d'honneur et de probité par quelque dénomination ou croyance religieuse qu'on les distingue.»  

Il est en outre stipulé plus loin qu'un maçon ne peut être « un athée stupide, ni un libertin irréligieux ».  

Dans cette Angleterre du XVIIIème siècle apaisée par l'Acte de Tolérance, et à la lumière de la peinture historique que j'ai tracée précédemment, ces constitutions expliquent clairement qu'être Maçon suppose d'appartenir, de se reconnaître, ou d'admettre l'une des nombreuses croyances qui coexistent à cette époque en Grande Bretagne, c'est à dire, appartenir à l'Anglicanisme, au Catholicisme ou aux nombreuses variétés de Protestantisme qui existent. En bref, être de confession chrétienne, de quelque obédience que ce fut.  

La croyance en Dieu, si elle n'est mentionnée en temps que telle, est sous entendue, car l'athéisme est pourchassé, et pour enfoncer le clou, Anderson précise qu'un Maçon ne peut être un athée stupide, c'est à dire que pour Anderson, pasteur protestant, les athées sont stupides, et les libertins nécessairement irréligieux.  

Certains frères séparés (irréguliers) ont tenté de forcer ces textes, en prétendant, d'une matière spécieuse pour justifier leur existence, que Anderson ne visait que les athées stupides, épargnant ainsi les athées qui ne l'étaient pas ; de même, selon eux, les libertins ne seraient pas tous irréligieux, et donc les libertins religieux seraient acceptés. Pardonnez moi, mes frères, mais c'est carrément se moquer du monde, et faire preuve de la plus mauvaise foi. La lecture des Anciens Devoirs, que ces braves frères ne semblent pas avoir lu, les auraitrenseigné de suite.  

Sans conteste, selon les Constitutions de 1723, les Maçons ne peuvent être choisis que parmi des citoyens, gens d'honneur et de probité, qui professent PAR AILLEURS  leur croyance en Dieu par le biais de l'appartenance à l'une des « croyances particulières » du christianisme. Clairement, en 1723, être maçon, c'est être un bon chrétien, de quelque croyance particulière qu'il s'agisse. Le Dieu de la Maçonnerie Régulière est donc le Dieu du Credo chrétien.  

En 1738, lors d'une réédition des Constitutions, Anderson, à mon sens, va ouvrir une brèche dans cet édifice, avec toute sa bonne foi. Il ne s'attendait sans doute pas à ce que la Maçonnerie Spéculative couvre le monde hors l'Angleterre, où d'autres religions que chrétiennes existent... Il ne s'attendait pas non plus à ce que d'autres génies nationaux, tel le nôtre, allait engendrer des décennies de polémiques sur de simples mots, lancés un peu au fil de la plume...  

Auparavant une petite remarque : le catholicisme n'a jamais encouragé la lecture de l'Ancien Testament, au contraire des Protestants qui le considèrent comme aussi important que le Nouveau. La Bible entière est leur livre de chevet, alors qu'à cette époque, seuls les Évangiles sont divulgués aux fidèles catholiques ; les épisodes de l'ancien testament leur sont enseignés, certes, mais comme histoire sainte par épisodes et sans accès direct au texte.  

Or Anderson se voulant œcuménique, ajouta cette précision : »il s'agit pour le Maçon d'observer la Loi Morale, comme un vrai Noachite. Quant aux hommes d'honneur et de probité, par delà les différences de religion, ils s'accordent tous sur les Trois Grands Articles de Noé, et c'est assez pour préserver le ciment de la Loge ». Anderson propose donc un retour aux sources jusqu'à Noé, dont l'ancien testament dit que c'était un homme juste et intègre dans son temps, et qu'il « marchait avec Dieu » Noé, après le déluge, est devenu le nouveau père de l'Humanité recréée. Remonter à cette époque veut dire que tous les croyants depuis Noé peuvent accéder aux bienfaits de l'Art Royal.  

Cette ouverture aussi claire sur l'Ancien Testament, livre des Chrétiens, certes, mais aussi des Israélites, allait conduire à l'initiation maçonnique de ceux-ci, Nathan Blanch et John Hart, dans les 10 premières années de la création de la Grand Loge de Londres.  

Clairement, peut être à cause de la grande variété de religions admises en Grande Bretagne, l'incorporation dans les Loges Régulières de Juifs n'était pas plus scandaleuse que d'avoir étendu aux protestants l'accès aux loges au cours  du seizième siècle. C'est donc le Dieu de Noé, plus petit commun dénominateur aux croyances communes des Maçons qui a été choisi comme croyance raisonnable admise ; il n'était donc plus nécessaire d'être chrétien pour être Maçon. Tout homme pouvait l'être, les athées ou agnostiques ne représentant rien, statistiquement.  

La suite l'a largement prouvé, puisque en 1735, un turc musulman est fait Maçon régulier à Smyrne, sous l'obédience de la Grande Loge de Londres.  

Le développement fulgurant de notre Ordre au XVIIIème siècle est sûrement dû à cette tolérance religieuse très large, puisque s'appliquant aux membres des religions du Livre, à même de prêter serment sur un texte inspiré, bible, coran, torah. C'est le point de la question vers la fin de ce siècle, et dans la sphère d'influence des marchands ou militaires britanniques, partout dans le monde. C'est aussi également la raison de l'excommunication papale de 1738, qui sanctionnait ainsi le commerce de  gens de religions différentes avec les catholiques, et lié avec eux par un serment de fraternité et d'entraide mutuelle.  

Par la grâce du pasteur Anderson, la Maçonnerie Spéculative moderne s'ouvre aux religions du Livre, par opposition à la Maçonnerie Opérative médiévale, catholique, et à la Maçonnerie de la Renaissance, chrétienne. Il est à noter qu'Anderson ne fait pas de théologie Maçonnique, il ne parle pas des attributs de Dieu, il confère sa Maçonnerie aux adeptes des religions qui se pratiquent dans l'Empire Britannique. C'est pourquoi la Maçonnerie Régulière pouvait prétendre à l'universalité malgré la diversité des religions du monde.  

Ce mouvement d'ouverture à des révélations multiples allait s'amplifier avec l'implantation de l'Empire Britannique au XIXème siècle aux Indes, en Indonésie, en Amérique du Nord, aux Antilles, et en Afrique Centrale et du Sud. Ainsi sont reconnus successivement l'hindouisme et les sikhs en Inde, le shintoïsme du Japon, et toute religion reconnaissant un Principe créateur intelligent et organisateur du monde créé,que nous appelons Dieu, et possédant des textes fondateurs susceptibles d'engager un candidat par serment. Parallèlement, la Maçonnerie Régulière a aussi gagné l'Europe Centrale slave et orthodoxe.  

Ainsi, et sa position n'a pas changé, la GLUA et ses obédiences filles, confèrent l'initiation maçonnique à travers le monde, à tous les hommes libres et de bonnes mœurs qui reconnaissent une transcendance spirituelle à travers une religion, laquelle, je le rappelle, s'analyse en un lien personnel entre Dieu, quelque soit le nom qu'on lui donne dans une croyance particulière, et l'homme, sa créature. Voici une dizaine d'années encore, la GLUA définissait comme condition indispensable mais suffisante pour l'appartenance la croyance en un Être Suprême (Supreme Being), ainsi que la capacité de l'impétrant à prêter serment sur le livre inspiré de sa Révélation particulière. 

Nous verrons que les controverses entre obédiences régulières et irrégulières, ou même au sein de certaines obédiences régulières, prennent naissance dans des discussions byzantines visant à justifier l'irrégularité des obédiences non reconnues, mais aussi, à établir des distinguos, ou des brevets de bons maçons, selon les rites ou les rituels utilisés. Ces discussions ont commencé dès le XVIIIème siècle, par le distinguo entre le théisme et le déisme, et l'accusation de latitudinarisme.  

Il est vrai qu'Anderson, en élargissant les conditions d'accès dès 1723, et encore plus en 1738, a encouru les foudres de la Maçonnerie Ecossaise, et de la Maçonnerie Opérative des Anciens,  restées catholiques romaine. Le schisme allait durer jusqu'en 1813, quand a été fondée la GLUA. Celle-ci allait récupérer par cette alliance les anciens rituels opératifs inconnus d'Anderson, ainsi que le corpus Maçonnique important de la Sainte Arche Royale de Jérusalem.  

Grosso modo, on pourrait qualifier le théisme comme la croyance en un Dieu personnel, tel que celui de l'Ancien Testament, qui intervient dans la vie des hommes, les guide, les sanctionne et les récompense, un dieu régulateur et rétributeur en somme, et le Déisme comme la croyance en un Dieu conceptuel, qui existe en temps que Principe, que l'on révère sans le connaître, Lui, l'Ineffable et le Mystérieux, mais auquel on se rattache comme source de toute création, de toute vie et de toute évolution, et tel un Theillard de Chardin, en en faisant l'Oméga de toute fin.  

Le Déisme quant à lui est inspiré par les théories des philosophes britanniques tels que Locke, mais aussi Voltaire et son Grand Horloger: l'homme reconnaît Dieu comme force de la nature, immanent à elle, mais ne lui reconnaît pas la proximité personnelle avec lui, et encore moins les rapport de père à fils incluant morale, sanction et rétribution des bons comportements. Ce débat a animé le divorce entre les obédiences, la Maçonnerie Régulière semblant se rattacher seule à un théisme rigoureux. Celle-ci s'empressa d'ailleurs de rajouter, Grand Architecte de l'Univers ou Grand Géomètre. Ce vocable de concepteur, d'organisateur , de penseur de la matière de l'Univers et des êtres vivants qui le peuplent, semble fédérer les maçons de toutes religions qui ont toutes comme apanage de Dieu d'être l'alpha et l'oméga de toute création et de toute créature, et d'avoir, par l'évolution, tracé un plan pour le futur de l'Humanité.  

Selon les croyances et les livres saints, la frontière entre théisme et déisme, très tranchée quand seuls les croyants du Livre étaient admis, a tendance à devenir floue et aléatoire. C'est le type de débat qu'à mon sens, on n'a pas intérêt à entretenir car contenant en germe la discorde entre les frères, et en plus, contrevenant gravement aux prescriptions d'Anderson sur les controverses religieuses. Au demeurant, j'ai tendance à penser qu'il y a autant de conception de Dieu qu'il y a de croyants, et qu'en conséquence, le débat est stérile par incompréhension majeure des moyens, buts et finalités seconde des ascèses maçonniques de Tradition.  

Au vu de ce qui précède, Euclide et Pythagore auraient-ils été acceptés maçons réguliers ? Et Vitruve ? Et Socrate ? Quelle conception de l'Inconnaissable avaient-ils qui justifie leurs recherches, leur enthousiasme, leur projet pour l'Humanité future ?  

Le latitudinarisme est une autre question qui a agité, à la même époque, les milieux chrétiens, car ils reprochaient à la Maçonnerie de tenir toutes les religions pour égales et de  même valeur, alors que les catholiques s'estimaient être seuls vrais croyants rejetant les autres chrétiens dans les enfers, sans parler des Juifs, des Musulmans et des Orthodoxes. Le but de la Maçonnerie, oublié de ses adversaires, n'est pas de défendre quelque religion que ce soit, mais d'œuvrer, par delà les différences de croyance, à la réalisation d'un grand chantier, celui de l'aventure humaine sous les yeux et dans le plan du Grand Architecte. Et c'est à cause de ce fondement minimal qu'il n'est pas possible d'initier des agnostiques ou des athées, car eux n'adhèrent pas à l'idée que le monde créé n'est pas le fruit du hasard. Le Maçon régulier travaille dans le sens de la Création, il utilise ses forces pour accomplir, par les ressources de son intelligence et par son travail, l'œuvre du Concepteur de toutes choses, pour le bien de ses frères humains. Les batailles théologiques n'intéressent pas le Maçon, elles sont stériles, et révèlent l'orgueil de certains de prétendre comprendre à eux seuls le Plan, la Volonté, les Apanages et les Finalités de l'Être Suprême que nous révérons.  

Les religions révélées, c'est à dire dévoilées à l'Homme par quelque inspiré ou initié , ont toutes la particularité d'être dotés de textes sacrés reconnus comme inspirés par le Très-Haut. Ces textes sacrés sont utilisés pour recevoir les engagements, les serments des impétrants, et assurer ainsi le respect des obligations consenties. En Maçonnerie Régulière, on peut recevoir les obligations sur la Bible, évidemment, mais aussi sur le Coran, la Torah, les Védas, les Upanishad, et bien d'autres encore, bien que pour les  travaux habituels, et quelque soit la religion des frères présents, la Bible est toujours ouverte et présente en Loge.  

Bien que la Tradition antique des bâtisseurs soit née au plus profond de l'Humanité gréco-latine, égyptienne et assyrienne, mais aussi, on l'oublie, au plus profond de la Chine, le substrat de cette tradition a TOUJOURS été guidé par des intentions religieuses ou métaphysiques : relier le ciel et la Terre, à l'instar de BABEL, a toujours fait partie des ambitions de nos ancêtres : dépenser autant d'énergie, pour que le massif, le beau, le monumental, le surprenant transcende le temps et l'espace ne résulte pas d'un hasard, mais d'une intention sanctifiée, sanctionnée et agréée par un rapport essentiel à la Transcendance. Cette chose se respecte, se conserve, se révère, et ne se traite pas par une logique de quat'sous bricolée dans une quelconque officine de politiciens en conquête d'un pouvoir puéril.....  

La Conception de Dieu en Maçonnerie Régulière a donc évolué de manière sans cesse élargie, passant du catholicisme romain le plus strict du moyen age, à un œcuménisme étendu, bien au delà des religions du Livre, à toutes les croyances dotées d'une révélation exprimée dans un texte sacré et reconnu comme tel par ses adeptes. Dieu n'est pas un concept, une idée floue ou un sentiment vague, c'est l'inspirateur de la pensée des hommes et l'initiateur de leurs bonnes actions, dans le sens de sa Création et de son développement. La Maçonnerie travaille en ce sens, et sur la pierre de fondation de ces croyances, et il ne peut en être autrement.  

Pour terminer, je vais vous donner lecture des textes présentés aux profanes par la Grande Loge Unie d'Angleterre, notre Loge-Mère à tous ; il n'y est pas fait expressément référence à la croyance en Dieu, les Britanniques étant plus pragmatiques et a-dogmatiques que nous, préfèrent simplement initier des hommes qui disent se rattacher à une des religions reconnues universellement et disposant de textes sacrés, ou qui reconnaissent la qualité inspirée de textes sacrés qu'ils considèrent comme vitaux pour eux.  

Je vous recommande d'ailleurs de visiter le site de la Grande Loge Unie d'Angleterre (faire UGLE dans Google, par exemple...) et vous serez surpris de n'y pas voir en exergue la mention A la Gloire du GADLU. La règle en 12 points n'y figure pas, bien que que ce soit un site public, et que les conditions pour être maçon y sont décrites.

Les trois grands principes mis en avant sont : L'amour fraternel, la pratique de la Charité, La Vérité. Il n'y est pas fait mention de la croyance en Dieu.  

Il faut poursuivre jusqu'à la foire aux questions pour voir apparaître la mention à la religion, et encore à la 6ème question :  

Quelle est la relation de la Maçonnerie et de la Religion ?  

Réponse : On attend de tous les francs Maçons qu'ils aient une croyance religieuse, mais la Franc-Maçonnerie ne cherche pas à remplacer la religion d'un Maçon, ou lui en procurer un substitut. Elle établit une relation entre ses membres, et non dans la relation du Maçon avec son Dieu.  

Ailleurs, dans la présentation de la Franc Maçonnerie, il est écrit : « La Maçonnerie ne reconnaît aucune différence de religion. »  

Il semble donc, que la philosophie de la Grand Loge Unie d'Angleterre, puissance maçonnique régulatrice des principes fondateurs dans le monde entier, réserve aux  croyants des différentes religions le privilège d'accéder à la Maçonnerie. Elle ne précise pas « d'une religion révélée », car il apparaît que c'est implicite ; il n'est pas de système religieux sans inspiration divine, sans rentrer dans le débat de la qualité ou de la véracité de la dite révélation.  

D'ailleurs, dans la foulée, elle précise que les discussions et controverses religieuses sont rigoureusement interdites dans les assemblées et rencontres entre frères.  

In fine, la GLUA reste fidèle aux principes des constitutions de 1738, et ne requiert de ses membres, que la croyance en un principe supérieur ou Être Suprême révéré dans quelque religion que ce soit.

Il ne peut d'ailleurs en être autrement quand on connait la teneur des rituels et des cérémonies maçonniques. Dès la cérémonie d'initiation, on demande au profane en qui il met sa confiance. Les cérémonies de consécration de Loge sont des tirades entières du Livre des Rois et des textes de Psaumes, les cérémonies de l'Arche Royale tirent tout leur rituel de l'Ancien testament, ainsi que les travaux en Conseil de Maitre Installé, et je ne parlerai pas des cérémonies du 3eme degré. A moins de ne pas savoir ce que les mots veulent dire, on ne peut ignorer que les textes de toute la Maçonnerie Régulière sont imprégnés d'un fond judeo-chrétien qui ne laisse pas la place à l'athéisme, et l'on ne peut, par une pirouette facile, alléguer qu'il ne s'agit là que de symboles....  

L'ouverture successive de la Maçonnerie aux adeptes de toutes les religions reste donc l'ultime frontière au delà de laquelle on ne peut être Maçon Régulier. Nos frères séparés n'ont donc aucun regret à avoir, eux qui risqueraient l'infarctus à l'audition de nos rituels, ce que nous déplorerions sincèrement...  

Pour terminer, je vais vous lire ce poème connu, qui résume toute la fraternité, l'écoute, la gentillesse dont les frères sont ou devraient être capables, et qui résume toutes les qualités nécessaires pour être un bon Maçon:  

Il y avait Rundle, le chef de station,
Beazeley, des voies et travaux,
Ackman, de l’intendance,
Dankin, de la prison,
Et Blake, le sergent instructeur,
Qui fut deux fois notre Vénérable,
Et aussi le vieux Franjee Eduljee
Qui tenait le magasin "Aux denrées Européennes".
Dehors, on se disait : "Sergent, Monsieur, Salut, Salam".
Dedans c’était : "Mon frère", et c’était très bien ainsi.
Nous nous réunissions sur le niveau et nous nous quittions sur l’équerre.
Moi, j’étais second diacre dans ma Loge-mère, là-bas !

Il y avait encore Bola Nath, le comptable,
Saül, le juif d’Aden,
Din Mohamed, du bureau du cadastre,
Le sieur Chucherbutty,
Amir Singh le Sikh,
Et Castro, des ateliers de réparation,
Le Catholique romain.

Nos décors n’étaient pas riches,
Notre Temple était vieux et dénudé,
Mais nous connaissions les anciens Landmarks
Et les observions scrupuleusement.
Quand je jette un regard en arrière,
Cette pensée, souvent me vient à l’esprit :
"Au fond il n y a pas d’incrédules
Si ce n’est peut-être nous-mêmes ! "

Car, tous les mois, après la tenue,
Nous nous réunissions pour fumer.
Nous n’osions pas faire de banquets
De peur d’enfreindre la règle de caste de certains frères.
Et nous causions à cœur ouvert de religion et d’autres choses,
Chacun de nous se rapportant
Au Dieu qu’il connaissait le mieux.
L’un après l’autre, les frères prenaient la parole
Et aucun ne s’agitait.
L’on se séparait à l’aurore, quand s’éveillaient les perroquets
Et le maudit oiseau porte-fièvre ;
Comme après tant de paroles
Nous nous en revenions à cheval,
Mahomet, Dieu et Shiva
Jouaient étrangement à cache-cache dans nos têtes.

Bien souvent depuis lors,
Mes pas errant au service du Gouvernement,
Ont porté le salut fraternel
De l’Orient à l’Occident,
Comme cela nous est recommandé,
De Kohel à Singapour
Mais combien je voudrais les revoir tous
Ceux de la Loge-Mère, là-bas !
Comme je voudrais les revoir,
Mes frères noirs et bruns,
Et sentir le parfum des cigares indigènes
Pendant que circule l’allumeur,
Et que le vieux limonadier
Ronfle sur le plancher de l’office.
Et me retrouver parfait Maçon
Une fois encore dans ma Loge d’autrefois.
Dehors, on se disait : »Sergent, Monsieur, Salut, Salam ».
Dedans c’était : « Mon frère », et c’était très bien ainsi.
Nous nous réunissions sur le niveau et nous nous quittions sur l’équerre.
Moi, j’étais second diacre dans ma Loge-mère, là-bas !  

Dans les tribulations actuelles, alors que beaucoup de frères nous quittent, ou hésitent à trouver leur voie, qu'ils se mettent bien en tête ce qui fait la différence entre un Maçon régulier et celui qui ne l'est pas. La pierre de touche, c'est la croyance en Dieu exigée par l'obédience comme fondement du travail quotidien du Maçon.

La GLNF a toujours été, et restera toujours la Maison du Maçon de Tradition tel que décrit plus haut. C'est un critère de choix et d'adhésion, et c'est encore la seule Obédience en France qui le revendique.

Que les Frères examinent leur conscience pour faire le point sur leurs croyances, et qu'ils choisissent de manière à être en adéquation avec elles, et aillent porter leurs pas sur le chemin qui leur convient le mieux....

 

 

 

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