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Hauts Grades

La construction morale de l'occident

6 Avril 2012 , Rédigé par robert Publié dans #Planches

1-Les concepts moraux de l’Occident

 

Ou le Christianisme a-t-il puisé cette morale dont on a pu constater qu’elle avait sur les hommes une emprise bien plus forte que les lois morales barbares et féodales ? On pourrait supposer que cette morale est simplement le fruit de la révélation faite à l’homme de la vérité divine ! On pourrait dire aussi qu’elle est un héritage de la Judée et de la Grèce. C’est cette double origine qu’on admet généralement et l’on parle alternativement de concepts judéo-chrétiens et de concepts Gréco-Chrétiens.

Il existe une relation évidente entre les religions juives et chrétiennes. Les lois morales de l’Ancien Testament y compris les Dix commandements, ont passés dans la doctrine chrétienne, mais elles s’y sont enrichies ( on serait tenté de dire « humanisées »).

Quels sont les éléments qui ont contribués à la formation du christianisme ? la question est toujours controversée ; mais nous dirons très schématiquement, que les idées chrétiennes naquirent dans l’univers Judaïque par suite du contact même avec la conception Hellénique de l’existence.

Il y a une comparaison entre la pensée occidentale et la conception du monde totalitaire. On emploi l’expression « Gréco-Chrétienne » pour qualifier notre civilisation et notre système moral ; mais la contribution de la Grèce a notre mode de pensée remonte certainement aux philosophes grecs et à Platon en particulier. A ce titre on peut dire que les forces spirituelles qui ont modelé l’Occident sont le Christianisme et la philosophie grecque !

On ne peut nier l’influence des philosophes grecs sur la pensée philosophique occidentale. On peu estimer toutefois qu’en ce qui concerne la morale, les progrès réalisés dans le domaine de la philosophie ont exercé une action plus limitée, plus indirecte que la religion. Platon et les autres philosophes grecs ont, bien sur, exercé une certaine influence sur la moralité occidentale. Mais la véritable influence grecque dans le cadre des conceptions morales Gréco-Chrétiennes  a été d’un tout autre ordre. Elle n’avait pas de racines philosophiques, mais religieuses, ou plus précisément mystiques.

L’éthique Gréco_Chrétienne ne provient pas d’un mélange entre la pensée hellénique rationnelle d’une part et la religion chrétienne de caractère mystique d’autre part. L’union d’éléments aussi disparates n’aurait jamais donné les résultats durables que nous connaissons.

Des enseignements religieux mystiques ( christianisme) et des déductions philosophiques (Platon) ne se concilient pas assez bien pour que leur union ait pu donner naissance à une civilisation et à un système moral qui durent l’un comme l’autre depuis tant de siècles !

 

2-La grande influence de l «Initiation »

 

Une discussion approfondie en vue de prouver l’exactitude de ce que nous disions ci-dessus dépasserait les limites de ce petit essai. Nous allons cependant nous efforcer de montrer ce que nous entendons par l’influence mystique de la Grèce ( par opposition à l’influence philosophique) sur la morale et la civilisation Gréco_Chrétienne.

Quand on pense à la religion grecque, on songe d’ordinaire aux dieux décrits par Homère dans l’illiade et l’Odyssée et par Hésiode ( poète souvent associé à Homère versé surtout dans la poésie comparative). Il est difficile d’établir les apports respectifs de la création populaire et de l’imagination poétique dans les figures des dieux homériques. Ils ont pourtant quelques chose d’assez terre à terre qui est très loin du mysticisme – ils sont transparents – mais ces divinités homériques d’une charmante simplicité ne représentent pas la totalité de la vie religieuse hellénique. A côté de la mythologie populaire, il existait des mystères de caractère occulte et ésotérique !

On trouvait un peu partout dans le monde antique des mystères auxquels participaient les seuls initiés. En Grèce, les plus importants étaient comme vous le savez, les mystères d’Eleusis. Célébrés à Eleusis, non loin d’Athènes, ils étaient principalement consacrés à Dionysos et à Déméter, un dieu et une déesse dont il est rarement question dans Homère. !

Des mystères analogues, tous dérivés de ceux d’Eleusis, étaient pratiqués dans d’autres sanctuaires grecs, et par la suite jusqu’à Rome.

Ces mystères ont contribué à former la pensée et la morale grecque dans une mesure bien plus importante que les enseignements des philosophes ou que les notions morales dérivées de la théogonie homérique.

Il ne faut cependant pas nier qu’il y ait eu un rapport très net entre ces mystères et les théories philosophiques. Ce rapport toutefois, n’existait que dans la mesure où les philosophes exprimaient sous une forme claire, exotérique, certains enseignements ésotériques des mystères. Il semble bien que Platon lui même ait été initié aux mystères d’Eleusi. Il y fait à plusieurs reprises des allusions respectueuses et sa doctrine paraît à bien des égards avoir subi leur influence. Il fait également de Socrate un initié d’Eleusis !

On a voulu attribuer à ces mystères différents sources. Les plus communément admises sont ; l’Egypte, Orphée et l’Ecole Orphique, et Divers mystères très anciens des habitants de la Grèce aux temps pré-helléniques.

Il est intéressant de noter que la tradition orphique de son côté, semble, selon certaines versions, se rattacher également à des traditions égyptiennes. On a même prétendu qu’Orphée, légendaire roi de Trace, se rendit en Egypte et qu’il y fut initié aux Mystères égyptiens ! Certains auteurs grecs croient que ce fut Orphée qui fonda les Mystères d’Eleusis.

Les disciples d’Orphée, membres de la fraternité orphique, croyaient à la « vie orphique ». Cette doctrine comprenait un grand nombre de règles ascétiques, parmi lesquelles l’interdiction de manger la chair des animaux. D’autres fraternités de ce genre existaient en Grèce. Les Pythagoriciens comptaient parmi les plus célèbres, et divers auteurs les ont également associés aux pratiques des Mystères. Selon Hérodote, la doctrine orphique, comme la doctrine pythagoricienne, venaient d’Egypte.

Toutes ces manifestations religieuses et semi-religieuses ont eu, semble-t-il, une influence très profonde sur ce qu’on appelle la civilisation grecque. C’est l’influence de ces diverses fraternités, mystères, télètes etc… qui, par des voies plus ou moins détournées, fut transmise jusqu’à la civilisation occidentale. C’est là, bien plus que dans la mythologie homérique que l’on peut déceler la véritable influence hellénique sur la conception gréco_chrétienne de l’existence et sur le christianisme lui-même.

C’était d’ailleurs un héritage fort riche. Il a été transmis à travers les âges jusqu’à la civilisation occidentale moderne par des voies tortueuses et compliquées ; car outre la filiation directe des idées par le canal du christianisme officiel, il y a eu bien d’autres itinéraires plus détournés. Les diverses «  hérésies » des premiers temps du christianisme se rattachaient très étroitement à ces traditions. Tous ces mouvements apparentés ou parallèles comportaient semble-t-il, des éléments issus des mêmes initiations, remontant aux Mystères grecs, et peut être à l’Egypte. Leur influence sur la civilisation occidentale est aussi grande que celle du christianisme proprement dit et ne doit donc pas être négligée ! 

Les rites éleusiens marquaient profondément l’âme de ceux qui étaient initiés aux Mystères. La valeur symbolique des révélations contenues dans les sept degrés d’Eleusis étaient assez forte pour contribuer au développement spirituel des individus qui participaient aux Mystères. Bien sur, rares furent ceux qui eurent droit au privilège d’une totale initiation, mais même les degrés  inférieurs permettaient d’acquérir des précieux enseignements sous une forme voilée par les symboles. Les initiations successives constituaient une formation tout à fait exceptionnelle sur la voie de l’élévation spirituelle et morale, même à l’échelle de nos valeurs modernes.

 Le secret des Mystères étaient très soigneusement gardé et les indiscrets risquaient la peine de mort ! On dit d’ailleurs que Alcibiade fut un jour accusé, juste avant de partir pour la guerre à la tête des armées athéniennes, d’avoir profané les Mystères d’Eleusis !  Malgré ses vigoureuses dénégations, il eut le plus grand mal à se justifier et son départ s’en trouva considérablement retardé…..

Quand on entreprend de définir l’influence grecque sur notre civilisation, on cite bien plus souvent Platon et les autres philosophes grecs que ces Mystères. C’est que nous ne voulons attribuer les raisons de notre progrès dans le domaine des idées qu’à des facteurs universellement admis et connus de tous, et non pas à une influence aussi incompréhensible et aussi occulte que celle du contenu des Mystères.

Faute pour nous de vouloir reconnaître l’apport de ces facteurs dits ésotériques à notre civilisation, nous sommes souvent dans l’incapacité de comprendre l’influence de ces facteurs sur les civilisations dont la nôtre est issue.

Rien en réalité n’a plus fortement contribué à former la morale grecque que ces Mystères, malgré l’obscurité dont ils nous semblent souvent enveloppés. Leur enseignement a pénétré  jusque dans les couches les plus larges de la population, alors que les théories des philosophes n’ont touché que les gens instruits. Mais si le peuple acceptait ces Mystères, les philosophes ne les regardaient pas de haut pour autant : ils les considéraient au contraire, comme des institutions extrêmement respectables et voyaient en eux, et plus particulièrement dans les degrés élevés, une source d’inspiration à laquelle ils ne dédaignaient pas de puiser eux-mêmes !

Il est exact que la foi en la « raison » a son origine chez les philosophes grecs ; mais pour eux, le domaine de l’initiation avec tous les enseignements que comportaient ses symboles gardait toujours une grande importance.

La civilisation occidentale, avec son rationalisme intransigeant, a toujours refusé de croire à tout ce qui transcendait la pure raison, sauf pour ce qui touchait au domaine strictement religieux. Mais la religion, le contenu purement  mystique de la religion, est pour nous aujourd’hui radicalement séparé de la science et de la philosophie ; alors que pour les Grecs, la science et la philosophie étaient étroitement liées aux Mystères.

Dans ces prolégomènes, ce n’est pas ici le lieu de discuter si l’attitude moderne à cet égard est justifiée ou non ! Quoi qu’il en soit, elle diffère totalement de celle des Grecs qui avaient l’habitude de s’abreuver aux sources du mysticisme et d’y puiser des enseignements qu’ils utilisaient ensuite dans le domaine de la pure raison.

Les Mystères grecs et les Mystères des autres peuples de l’antiquité ( car ils y avaient aussi d’autres mystères) étaient de nature ésotérique ; c’est à dire comme vous le savez, qu’ils ne révélaient leur doctrine qu’aux initiés à la suite d’initiation progressives.

La plupart des anciennes religions orientales comprenaient, à côté de la partie ésotérique de leur doctrine, une partie exotérique ( autrement dit une doctrine simplifiée à l’usage du non-initié) cette partie exotérique dérivait bien évidemment de l’ésotérique. Les religions modernes – et il faut entendre par là les religions chrétienne, juive, musulmane – sont exotériques. Leur dogme est accessible à quiconque souhaite le connaître et tous les fidèles sont considérés comme des initiés ( le baptême chrétien et la circoncision juive et musulmane sont en fait des cérémonies initiatoires ). Ces religions modernes, lors de leur fondation, ont rompu toute relation avec les ésotérismes contemporains ; ou plutôt elles ont incorporé dans le contenu symbolique de leurs livres fondamentaux, accessibles à tous les fidèles, les enseignements ésotériques qu’ils recouvrent ! Les fidèles devraient trouver là une source inépuisable d’inspiration ; Il manquait toutefois à ceux-ci d’avoir subi des initiations progressives, et donc un approfondissement progressif de la pensée, où des individus qui seraient plus éclairés, ceux dont les exigences spirituelles étaient les plus grandes, auraient pu trouver de quoi satisfaire leurs aspirations. C’est peut être pour cette raison que la science et la philosophie moderne ont – sauf dans quelques cas exceptionnels – évolué dans des directions absolument indépendantes de celle de la religion.

Les Grecs justifiaient ainsi le secret qui entourait les mystères : la vérité est d’origine divine et n’est révélée qu’aux quelques individus qui font l’effort nécessaire pour en approcher. Elle ne doit donc pas être communiquée à ceux qui n’ont pas du tout envie de faire ces efforts.

Les Mystères, en dressant des obstacles  sous une forme d’initiation successives, ne communiquent la vérité qu’aux individus qui acceptent de se donner du mal pour la connaître. Il serait dangereux de révéler la vérité à ceux qui ne sont pas préparés et mûrs pour l’accueillir : l’ayant reçue sans effort, ils ne sauraient pas l’apprécier et pourraient en faire un mauvais usage ! ( cela n’a pas changé ! voyez la vulgarisation aujourd’hui, de textes plus ou moins confidentiels qui autorisent ceux les ayant simplement lu à s’« auto proclamer »  mages ou initié ! ! ! )

 

3- Le commencement de la « Vie sans épines »

 

En dépit du secret qui entourait les Mystères d’Eleusis, divers fragments sont parvenus jusqu’à nous par les œuvres de plusieurs auteurs grecs et latins. Des chercheurs actuels ( Martin, Nilsson, Magnien….entre autres) ont réussi à rassembler ces fragments et à nous donner une image assez exacte des principales phases des différents initiations.

Je ne vais ici m’attacher qu’a certains aspects de l’enseignement d’Eleusis qui me paraissent avoir une influence directe sur les conceptions morales et qui ont pu influencer à cet égard la pensée gréco-chrétienne. (  il est évident, que quiconque souhaite élargir ces aspects, libre à lui…au contraire !)

Nous avons dit plus haut que Déméter, déesse de l’agriculture, était avec Dionysos la principale figure du culte élusien. Déméter, vous vous en souvenez, a fait aux hommes deux dons : l’agriculture et les Mystères d’Eleusis. «  Nous avons reçu de Déméter deux dons, dit Isocrate, les fruits de la terre qui nous ont permis de mener une vie supérieure à celle des animaux, et l’initiation »

Dès que les hommes ont l’agriculture, ils peuvent en effet vivre plus facilement, sans se battre et sans se tuer. Ainsi, les Mystères, en enseignant l’agriculture, amènent-ils la civilisation.

On peut aussi ajouter que les Mystères, non seulement enseignèrent l’agriculture, mais révélèrent aux initiés la profonde signification spirituelle qu’impliquait la connaissance de l’agriculture ;  les initiés comprenaient qu’il serait désormais inutile de se battre et de se tuer. Les Mystères devinrent une école exceptionnelle où l’homme s’élevait vers des buts plus nobles, non seulement sur le plan de sa pensée rationnelle, mais aussi sur celui de ses instincts fondamentaux.

Il aurait été simple de prêcher dans tous les clans que, maintenant qu’ils possédaient les techniques de l’agriculture, mieux valait pour les hommes recourir à la coopération et à l’échange qu’aux méthodes de rapines pratiquées d’ordinaire jusqu’à là ! Peut être des arguments moraux aussi utilitaires auraient-ils parlé à la raison de quelques individus et auraient-ils eu sur eux un effet limité ? Mais ils n’auraient pas pénétré jusqu’à l’être instinctif de l’homme, entièrement  axé alors sur un mode d’existence Barbare fondé sur le meurtre, le vol et en général la volonté de parvenir à ses fins par l’emploi de la force.

Aucun argument rationnel n’aurait rien pu contre ces instincts profondément enracinés – mais les méthodes des Mystères, qui s’adressaient à des couches plus profondes de l’esprit, convenaient tout à fait à cette entreprise – Les symboles lourds de sens révélés progressivement aux initiés dans les Mystères ; les cérémonies compliquées qui faisaient appel à tous les sens ; et la musique qui accompagnait ces rites, atteignaient les recoins les plus secrets de l’âme, bien au delà du royaume de la pure raison. Ainsi les Mystères préparaient-ils la voie à un bouleversement de ces couches mentales, sans quoi toute réforme morale n’aurait été que superficielle !

Les instincts barbares de l’homme avaient été entretenus non seulement par la pratique quotidienne d’une vie de sauvagerie, mais aussi par les très anciens mystères fondés sur les sacrifices humains. Une autre fonction importante des Mystères d’Eleusis – et d’autres mystères moins connus de la même catégorie -  fut de remplacer les anciennes pratiques en substituant un nouvel idéal de bonheur divin aux vieux concepts barbares.

L’expression de « vie moulue » était employée dans les Mystères pour décrire la vie civilisée que l’homme peut mener grâce à la pratique de l’agriculture. Les Grecs prêtaient également à l’usage du vin des vertus civilisatrices ! On estimait que le vin purifiait et la représentation symbolique de son invention par Dionysos fait partie des Mystères. On peut aussi supposer que le vin remplaçait symboliquement le sang qu’on buvait dans les anciens mystères sacrificiels, tout comme les produits de la terre remplaçaient la chair humaine !

Une autre expression utilisée dans les Mystères, « plus d’épines », évoque la même idée que celle de la « vie moulue » L’invention de l’agriculture signifiait la transformation du sol – considérée jusque là comme un simple terrain de chasse, plein d’épines et de ronces -  en champs riches et riants et en vergers. Grâce à cette invention et en imprégnant les Mystères de sa signification la plus profonde, l’homme avait laissé derrière lui la « vie hérissée d’épines » - la vie sauvage et dure que connaissaient seule ses barbares ancêtres –

D’ailleurs Suidas ( très réputé compilateur de texte de son époque) note à ce propos : «  la « vie moulue » c’est la vie dans laquelle les hommes se partagent les biens de la terre, au lieu de se battre ; elle s’exprime par cette formule : partage et non étouffement. »

 

4- Le point de bifurcation des deux concepts de la vie

 

Toutes les doctrines dont nous avons fait état sont exposées de façon fragmentaire par divers auteurs, et il est vrais il faut aller les « chercher » !

Dans les Mystères eux-mêmes, elles étaient enveloppées dans de nombreux symboles, les uns clairs et limpides, comme ceux auxquels Himérius ( grand orateur de l’école d’Athène du 4è S) fait allusion dans un de ses discours en disant ceci : «  la loi attique oblige les mystes ( les initiés aux mystères) à apporter à Eleusis une lumière et des épis de blé, symboles de la vie civilisée » »   D’autres symboles, par contre, étaient moins transparents, mais on pouvait leur donner à tous une interprétation analogue.

On ne met généralement pas en doute l’importance de l’apport grec à la civilisation occidentale. Un grand nombre d’auteurs grecs, d’ailleurs, affirment que les Mystères ont « amené la civilisation ». On peut estimer que dans la mesure où la pensée grecque a influencé la pensée occidentale en général, il faut ramener cet apport à la découverte d’un mode de vie plus élevé, plus noble – or cette découverte est venue, il ne faut pas en douter, des enseignements symboliques d’Eleusis.

S’il en est ainsi, on voit à quel moment les concepts moraux « civilisés » au sens où l’on entend ce mot en occident, se sont écartés des concepts moraux relevant de la seule loi des « loups » !

Il est naturellement impossible de déterminer avec précision quand eut lieu cette bifurcation. Mais il est moins important de définir avec exactitude la date de ce phénomène que d’en comprendre pleinement la nature !

Il fut un temps où l’humanité ne savait penser qu’en termes de meurtre, de pillage et de loi du plus fort. Ce fut certainement une rude époque pour tout le monde – et pour les « loups » eux-mêmes.

Et puis, un jour, quelque part, l’humanité découvrit une idée neuve et belle : l’idée de coopération grâce à un échange amical des produits du sol. Cette découverte permit une vie plus heureuse, plus facile. Cela signifiait une divergence si radicale, si étonnante par rapport aux anciens concepts, que les auteurs de cette découverte n’osèrent pas en faire part aux masses. C’est ainsi qu’elle devin un élément des Mystères et qu’elle fut révélée, avec de multiples précautions, aux seuls initiés.

Au cours des siècles cependant cette découverte déborda du cadre des Mystères pour être connue d’une grande partie de l’humanité, mais il y avait encore toute une partie qui n’en comprenait pas le sens. Ces hommes ne s’élevèrent pas au dessus du niveau de l’ancien mode de vie Barbare – la « vie épineuse «  - et c’était une conception su profondément enracinée qu’elle en devenait presque instinctive.

Seule l’initiation à une conception plus élevée de l’existence aurait pu modifier ces notions si solidement ancrées.

Quand on commença à pratiquer cette initiation à une vérité plus élevée, cela eut pour effet de diviser l’humanité en deux sections. Ceux qui étaient touchés directement ou indirectement par l’initiation, s’élancèrent sur la voie de la « Progression vers le Haut »[1], ceux qui, pour une raison ou une autre ne furent pas touchés par l’initiation, continuèrent la lutte afin de sauvegarder le mode de vie auquel ils étaient habitués. Au cours de cette lutte – et plus le monde évoluait vite, plus ils luttaient avec acharnement – ils devinrent les protagonistes de la « Progression vers le Bas » !

Tous les défenseurs anachroniques des conceptions féodales, où qu’ils se trouvent, entre dans la seconde catégorie. Le reste de l’humanité bénéficia, à des degrés variables, directement ou indirectement, de l’initiation à une vérité supérieure ( au même sens où nous désignons le christianisme et le judaïsme comme des initiations massives).

Le processus décrit dans les Mystères d’Eleusis est une sorte de « dessillement» : sous l’effet de la révélation les yeux s’ouvrent. Dans le domaine moral, cela représentait un progrès équivalent à celui réalisé sans doute des millions d’années auparavant quand les créatures vivantes passèrent de la conception d’un univers bidimentionnel à celle d’un univers tridimentionnel. A un moment d’un très lointain passé, nos ancêtres comprirent ce que signifiait la notion d’ «épaisseur » ( ou de hauteur) qui vint s’ajouter aux notions qu’ils possédaient déjà de « longueur » et de « largeur ». Ils appréhendèrent cette troisième dimension non seulement sur le plan rationnel, mais en fin de compte sur le plan de l’instinct aussi. C’était également un processus de «dessillement». Les trois dimensions avaient toujours été présentes ; mais la raison de l’être préhistorique, et – ce qui était plus important encore – ses instincts, n’étaient, jusqu’à une époque indéterminée mais lointaine, pas encore assez développés pour qu’il pût comprendre ce que représentaient trois dimensions. ( ne rions pas, aujourd’hui, pour peu que l’on possède des connaissances mathématiques suffisantes, on peut comprendre sur le plan rationnel ce que représente l’univers a quatre dimensions d’Einstein ; mais pour nos instincts, cet univers demeure encore une terre inconnue !).

De même, sur le plan moral, la possibilité d’une « vie moulue » a toujours été présente – même quand tous les peuples ne connaissaient que la « vie épineuse » - mais personne n’en avait encore compris la nature.

On sait que, dans notre univers, certains animaux dont la perception se limite à une ou deux dimensions ont survécu jusqu’à nos jours. Ils n’ont pas encore connu cette sorte d’initiation qui leur permettrait de comprendre ce que représente un monde a trois dimensions !

 

5- Les origines Egyptiennes des Mystères Grecs

 

La découverte d’une « vérité morale supérieure » qui est à la base de la civilisation occidentale et qui était contenue dans les Mystères d’Eleusis, n’a pas forcément son origine dans ces Mystères. L’étroite similitude existant entre les cérémonies et les symboles des Mystères grecs d’une part, et les Mystères égyptiens d’autre part, donne à penser que c’est d’Egypte que la Grèce avait reçu ce nouvel enseignement. Ici, bien sûr, on pénètre dans un domaine où une enquête précise et des conclusions formelles deviennent de plus en plus difficiles !

Hérodote affirme que Déméter correspondait à Isis, et Dionysos à Osiris des Mystères égyptiens. Cette comparaison a été généralement admise par tous. Hérodote déclare aussi que les Mystères d’Eleusis ont emprunté à l’Egypte la croyance en l’immortalité de l’âme. J’ai déjà dit plus haut la possibilité d’une corrélation entre l’Egypte et les apports qu’ont sans doute faits aux Mystères d’Eleusis les rites orphiques et pythagoriciens.

Toutes ces affiliations spirituelles laissent supposer que si l’on pouvait remonter à la source des Mystères grecs, on aboutirait sans doute en Egypte ! Les seules autres origines qu’on ait parfois attribuées aux Mystères grecs, ce sont les Mystères qui existaient en Grèce aux temps pré-helléniques. Il est cependant possible que nombre de ceux-ci n’aient été que des rites sacrificiels sanguinaires, dont les enseignements, en dépit de leur nature sacrée ou inspirée, pouvaient être qualifiés de « barbares ».

S’il en est ainsi, avant qu’ils aient pu influencer les Mystères grecs, il a fallu que ces très anciens Mystères aient subi une modification qui leur a fait emprunter le chemin de la « Progression vers le Haut » - peut être à l’époque où ils se sont trouvés en contact avec les idées mystiques égyptiennes. Mais nous savons fort peu de choses de ces Mystères pré-helléniques. Il est possible évidemment que certains d’entre eux aient passé dans le camp de la « Progression vers le Haut » bien avant cette date…… ?

Si l’on suppose aux Mystères grecs une origine égyptienne – comme le font plusieurs chercheurs tant anciens que modernes – on peut remonter plus loin encore et envisager la possibilité d’une filiation venant des Indes. Il existe du reste de nombreuses analogies entre les Mystères grecs et égyptiens et certaines doctrines indiennes. On ne peut espérer actuellement aller bien loin – et je ne me hasarderais pas encore dans cette voie – sur ce terrain extrêmement incertain : à qui revient l’antériorité  et qui a influencé l’autre, de la civilisation égyptienne ou de la civilisation indienne ?

Mais qu’on admette la primauté de l’Egypte ou celle de l’Inde, on distingue clairement les mêmes éléments dans les enseignements mystiques de l’Egypte, de l’Inde et de la Grèce : tous tendent dans la direction de notre « Progression vers le Haut ». Ainsi la civilisation occidentale et les diverses traditions orientales semblent toutes appartenir au même processus d’évolution.

L’importance de la découverte de l’agriculture dans les Mystères grecs, en tant que base de certaines doctrines morales, se trouvait déjà plus ou moins esquissée dans les Mystères égyptiens. J’ai cité la comparaison à laquelle se livre Hérodote entre les divinités grecques et égyptiennes : Déméter et Dionysos d’une part, Isis et Osiris d’autre part. Cette comparaison s’applique également à la déduction d’une morale à partir de l’agriculture : Isis, à bien des égards, a une signification analogue à celle de Déméter et Osiris à celle de Dionysos, à ceci près que dans les Mystères égyptiens certaines découvertes agricoles semblent directement liées à la valeur fécondatrice du Nil, fleuve correspondant symboliquement à Osiris.

L’imagination concrète des Egyptiens attribue aussi à Osiris et à Isis l’introduction de l’agriculture, l’invention de la charrue, de la houe, etc… ; car Osiris ne donne pas seulement ce qui est utile – la fertilité du sol – il donne aussi les moyens d’en tirer profit. Il donne aux hommes des lois, un ordre civil et un rituel religieux ;il place ainsi entre les mains de l’homme les moyens de travailler et il lui donne de quoi récolter les fruits de ce labeur. Osiris est aussi le symbole de la semence enfouie dans la terre et qui jaillit – et la source de la vie. On trouve ainsi cette dualité hétérogène – les phénomènes de la nature et le spirituel – rassemblés en un seul nœud.

Les Mystères égyptiens – avant les Mystères grecs – présentaient donc semble-t-il, les lois morales comme dérivant de la découverte de l’agriculture. Osiris, en outre, joue un très grand rôle dans les Mystères égyptiens . Dionysos, - dont l’analogie avec Osiris est évidente -  avait sans doute dans les Mystères grecs un rôle et une valeur symbolique non moins étendus. Lui attribuer seulement l’introduction du vin, c’est diminuer dans des proportions considérables sa véritable importance.

Par delà la déduction utilitaire d’un système moral ( la déduction d’une vérité morale à partir de l’utilité de l’agriculture et de l’échange des produits de la terre peut être qualifiée de déduction utilitaire) on peut découvrir dans les mêmes mystères un aspect plus élevé, plus spiritualisé d’inspiration morale. C’est un aspect dont l’immortalité de l’âme humaine et la métempsycose constituent les principaux éléments. Notre âme est considérée comme d’essence divine. Dans les degrés les plus élevés de l’initiation éleusienne, la conception polythéiste de la religion exotérique disparaît peu à peu. L’âme se confond avec le Un et forme, au plus haut degré de l’initiation – le septième – une seule entité divine. Ainsi, dans leur ultime expression, mais expression occulte, les Mystères atteignent définitivement à un stade monothéiste !

Il faut relire Hérodote qui nous apprend que les Egyptiens furent les premiers à exprimer l’idée que l’âme de l’homme est immortelle……

« L’idée que l’Esprit est immortel implique que l’individu possède intrinsèquement une valeur infinie. Ce qui est simplement naturel paraît limité – puisqu’il dépend d’autre chose que de lui même - ; mais l’immortalité  implique l’infinitude intrinsèque de l’Esprit. C’est chez les Egyptiens qu’on rencontre pour la première fois cette idée. »

Une fois de plus l’Egypte semble avoir inspiré la Grèce dans la création d’un concept qui a eu une influence considérable sur la civilisation occidentale ! celle-ci compte au nombre de ses principes fondamentaux celui de « l’infinie valeur de l’individualité humaine » qu’il faut bien rattaché à l’Egypte, bien que nous l’ayons hérité plus directement de la Grèce par le truchement notamment des Mystères d’Eleusis.

Les conséquences de cette conception sur le plan moral sont les mêmes que celles auxquelles nous fait parvenir la déduction « agriculturelle » ou utilitaire. Si l’on croit à l’infinie valeur de l’âme et a son unité avec l’Un, on a déjà vaincu la « vie épineuse », on y a renoncé. Aucun tenant de cette croyance ne pourrait continuer à tuer ni à piller ses semblables.

Les notions de compassion et d’amour du prochain, qui sont communément considérées comme des idées chrétiennes, sont déjà contenues en fait ou en puissance dans les Mystères. On ne connaît que peu de détails sur l’initiation à l’amour « mystique » ( ou philosophique) qui faisait partie du 5ème degré des Mystères d’Eleusis, ou degré sacerdotal. La nature exacte de cet « amour a-physique » a provoqué bien des discussions et a donné lieu à bien des interprétations diverses. Il est probable que la véritable signification de la 5ème Initiation des Mystères d’Eleusis équivalait aux conceptions modernes de l’amour chrétien.

Ainsi donc, en dernière analyse, les deux types de déductions sur le plan moral des Mystères donnent les mêmes résultats. Il faut observer ici une de ces étrange « superpositions », caractéristiques des Mystères antiques : des vérités identiques découlant de différentes manières de symboles différents finissent par se fondre.

On croit généralement que le concept monothéiste est né avec les religions judaïque et chrétienne. Il semble néanmoins probable que le monothéisme était déjà tout entier contenu dans les Mystères antiques. – mais il ne figurait qu’aux degrés les plus élevés d’initiation – et demeurait soigneusement dissimulé à la masse des fidèles.

Ces notions subtiles, que Dieu est l’Un et que l’âme humaine a évolué à partir de la même essence, étaient extrêmement neuves par rapport aux concepts antérieurs. Il n’est pas surprenant qu’on les ait considérées comme « dangereuses » pour le vulgaire – plus dangereuse encore que la signification de l’agriculture. Seuls les esprits les plus sublimes, les initiés des plus hauts degrés étaient capables de comprendre et d’assimiler ces notions. La vision polythéiste primitive du monde, était estimait-on, bien assez bonne pour les masses ! Elle était plus susceptible d’être comprise par elles.

Pour la même raison, on ne révéla pas non plus aux masses les concepts d’amour du prochain et d’amour fraternel, ou mystique !

 

( à suivre)

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