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Hauts Grades

La Franc-Maçonnerie à Toulon

13 Avril 2012 Publié dans #histoire de la FM

Tout le monde a déjà entendu parler de la Franc-maçonnerie. Mais qu'est-ce exactement ? Est-ce un cénacle d'intellectuels, une secte, une société comme tant d'autres ? Ce n'est peut-être rien de tout cela, mais il est vrai que la franc-maçonnerie a plusieurs visages. Nous la présenterons comme une structure de sociabilité réunissant des hommes qui veulent donner un sens à leur vie autrement que par la religion ou par la politique. Ils oeuvrent pour la recherche du progrès et pour l'amélioration de l'ordre et de la société. Dans les faits, la franc-maçonnerie est une institution philanthropique et une société de pensée dont les membres se recrutent par cooptation afin de réunir en son sein des " hommes libres et de bonnes moeurs " qui veulent travailler à l'amélioration matérielle et morale, ainsi qu'au perfectionnement intellectuel et social de l'humanité.

Nous étudierons ici la Franc-maçonnerie toulonnaise au XIXe siècle et plus spécifiquement au début de la IIIe République après avoir exposé d'une part ses origines dans le monde et d'autre part sa naissance à Toulon au XVIIIe siècle. Même s'il a toujours été difficile d'entrer en loge, les candidats sont nombreux dans la société toulonnaise du XIXe siècle et se recrutent parmi l'élite culturelle et sociale.

I - Petit rappel sur la naissance de la Franc-maçonnerie

Les origines de la franc-maçonnerie sont assez complexes, à tel point que les maçons eux-mêmes sont divisés. Certains les font remonter aux traditions égyptiennes, d'autres aux confréries des bâtisseurs du Moyen-Age. Au XIVe siècle, le terme freemason désignait les ouvriers spécialisés dans le façonnage de la pierre tendre qui se regroupaient dans des loges. A l'époque de la construction des cathédrales, les maçons qui voulaient en faire leur métier étaient initiés aux pratiques de leurs aînés dès leurs plus jeune âge et devaient suivre les rudiments du maître jusqu'au jour où ils étaient acceptés compagnons. Après ils consacraient le reste de leur vie à l'édification de monuments religieux. On appelle alors ce système maçonnerie " opérative " car elle ne regroupait que des gens de métier. C'était la maçonnerie des bâtisseurs. Il existait déjà une forme de secret et un serment qui se transmettait en héritage, de génération en génération. Les grades étaient obtenus selon la compétence de l'ouvrier (apprenti, compagnon, maître) en respectant un rituel.

Peu à peu, à la suite du déclin des chantiers religieux, vers la fin du Moyen Age, ces loges s'ouvrent à des bourgeois et à des clercs, ce qui amène à la transformation de la maçonnerie " opérative " en maçonnerie " spéculative ", c'est-à-dire plus moderne et symbolique

La Franc-maçonnerie spéculative est née en Angleterre le 24 juin 1717 lorsque quatre loges de Londres, qui étaient des groupements corporatifs des métiers du bâtiment, se regroupent pour former une " grande loge " et acceptent des personnes étrangères au métier. C'était généralement des bourgeois fortunés qui faisaient des dons pour leur permettre de continuer à aider leurs confrères. La fraternité développée au sein de cette nouvelle loge va, par la suite, séduire de nombreuses autres notabilités (aristocrates et bourgeois) et c'est ainsi que la maçonnerie opérative se transforme en maçonnerie spéculative.

Le 17 janvier 1723, les " Constitution d'Anderson " transforment l'atelier d'ouvriers en centre de réunion de personnes qui obéissent à une loi morale et sont prêts à suivre " une religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord... être bons, sincères, modestes et gens d'honneur ". James Anderson (1684-1739) est un pasteur protestant anglais, diplômé d'université. Il a rédigé ces constitutions en collaboration avec un autre pasteur, John Théophilus Désaguliers (1683-1744), grand maître de la Grande Loge de 1719 à 1720. Ces constitutions serviront de référence universelle pour la maçonnerie spéculative. Elles ont été traduites en français en 1733 par le frère La Tierce et sont éditées à Paris pour la première fois en 1746.

Les préceptes énoncés par ce texte servent encore de référence aujourd'hui aux membres des loges maçonniques du monde entier :
" Un maçon est obligé, par sa tenue, d'obéir à la loi morale ".
" Il est considéré de se soumettre seulement à une religion que tous les hommes acceptent, laissant à chacun son opinion particulière ".
" Les Francs-maçons consistent à être des hommes bons et loyaux ou hommes d'honneur et de probité ".
" La maçonnerie devient le centre d'union et le moyen de vouer une véritable amitié parmi des personnes qui eussent dû demeurer perpétuellement éloignées ".
" Une loge est un lieu où des maçons s'assemblent pour travailler.... Mieux on la fréquente, mieux on la comprend. Les personnes admises comme membre d'une loge doivent être des hommes bons et loyaux, nés libres, ayant l'âge de la maturité d'esprit et la prudence, ni serfs, ni femmes, ni hommes immoraux et scandaleux, mais de bonne réputation ".
" Toute promotion parmi les maîtres maçons est fondée uniquement sur la valeur réelle et sur le mérite personnel... Aucun maître ne sera choisi à l'ancienneté mais bien sur son mérite ".
" Un maçon est un paisible sujet à l'égard des pouvoirs civils... et ne doit jamais être mêlé aux complots et conspirations contre la paix et le bien-être de la Nation ".

La maçonnerie spéculative cherche cependant à se distinguer de l'Eglise catholique en utilisant un calendrier différent, ne prenant pas pour point de départ la naissance de Jésus. Pour les maçons, le calendrier débute en l'an 4 000 avant Jésus-Christ, date de la création du monde selon la Genèse. Le pasteur Anderson précise également que l'année débute le 1er mars et non le 1er janvier.

Les premières loges anglaises arrivent en France dès 1725 alors que la haute aristocratie britannique est poursuivie pour ses opinions. Les stuartistes viennent donc se réfugier en France. Plusieurs obédiences vont alors coexister à partir de ce moment, chacune avec ses buts, ses méthodes et ses manières d'être :


- Le Grand Orient de France avait initialement pour nom " Grande loge de France ". Le premier grand maître était le citoyen britannique Lord Derventwater. En 1738, cette obédience devient française avec le duc d'Antin et prend le nom de Grand Orient de France en 1773 suite à un différent qui oppose les tenants de l'inamovibilité du maître de la loge et les partisans de son élection annuelle . Jusqu'en 1877, le Grand Orient travaillait à la Gloire du Grand Architecte de l'Univers. A partir de cette date, il retire de la Constitution l'obligation de la croyance en Dieu. Le GADLU, que d'autres obédiences conservent, représente un principe créateur divin auquel chaque frère ou soeur peut donner le nom qu'il veut : Dieu, Salomon, ou autre... En supprimant la référence au Grand Architecte, le Grand Orient a été à l'avant-garde de tous les grands combats laïcs des républicains au XIXe siècle, ainsi que la gratuité et l'obligation scolaire, la liberté de la presse... Tous les grands dirigeants politiques entraient dans la maçonnerie après 1870, mais aussi de nombreux artistes, artisans, bourgeois...

- Le Droit Humain (DH) : est la première loge féminine de France créée le 4 avril 1893 par la journaliste Maria Deraimes, après une initiation " sauvage " en 1882 par le frère Georges Martin. Maria Deraimes est nommée directement vénérable. La loge donnera naissance le 11 mai 1898 à l'obédience du Droit Humain.

- La Grande Loge de France (GLF) est créée en 1894 en réaction contre l'athéisme du Grand Orient.

- La Grande Loge Nationale Française (GLNF), théiste, est créée en 1913 sous le nom de Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière, par un groupe de frères qui a quitté le Grand Orient en protestation également contre son athéisme. Elle travaille à la Gloire du Grand Architecte de l'Univers. En 1958, certains membres, considérant que la GLNF était trop anglophile, font scission et créent la Grande Loge Nationale Opéra.

Au sein des loges, les francs-maçons s'adonnent à un ensemble de rituels et de pratiques, non écrits, qui se transmettent de génération en génération. Grades, degrés, rituels, symboles visent à des buts précis. Tous sont assez similaires, d'une obédience à l'autre, seuls quelques points diffèrent, sur la place des éléments symboliques, le mot de passe, la référence ou non à la religion chrétienne...

Les différents rites pratiqués par ces obédiences :
- 1717 : le rite des " Moderns ",
- 1752 : le rite des " Antiens ",
- 1774 : le rite écossais philosophique,
- 1778 : le rite écossais rectifié (RER), pratiqué par de nombreuses obédiences, notamment le GO,
- 1786 : le rite français,
- XVIIIe siècle : le rite Workings américain,
- 1782 : le rite écossais rectifié (RER), créé lors du Convent de Wilhemsbad,
- 1801 : le rite écossais ancien et accepté (REAA), créé aux Etats-Unis,
- 1813 : le rite Misraïm (1er roi égyptien) créé en Italie et introduit en France à la fin de l'Empire,
- 1823 : le rite émulation, rite d'oralité pratiqué principalement par la GLNF,
- 1838 : le rite de Memphis (également rite égyptien) constitué par Marconis de Nègre en référence aux Templiers ; il comprend 92 grades, répartis en 7 classes (incluant les trois premiers),
- 1908 : le rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm, créé par la réunion de ces deux rites.

Pour permettre à chaque frère ou soeur une progression dans l'atelier, des grades sont institués et leur passage correspond à une progression intellectuelle personnelle. Il n'y pas de durée imposée d'un grade à l'autre. Les membres sont recrutés au premier grade d'apprenti, puis, en fonction de leur travail fourni, ils peuvent gravir les différents échelons.

- les grades bleus : - apprenti
- compagnon
- maître
- les hauts grades : - 30 degrés aux rites écossais
- 92 degrés aux Memphis
- 4 degrés au rite français

De nombreux signes et symboles permettent aux francs-maçons de se reconnaître dans la société, quelle que soit l'obédience à laquelle ils appartiennent. Ils sont constitués de bijoux, d'ornements divers, mais aussi d'attitudes et de signes de reconnaissance.

Les loges se multiplient en France, et même dans les colonies. Les membres, avant la Révolution française, sont généralement des nobles, des bourgeois et des membres du clergé. En sont exclus les domestiques, employés, tous ceux qui dépendent d'un maître ou d'un patron, ainsi que les comédiens pour exercice immoral d'une profession. La Révolution éclate, pour laquelle les discussions ne sont pas encore closes sur la responsabilité de la franc-maçonnerie dans son organisation. Au XIXe siècle, après une période d'étouffement par le pouvoir napoléonien, les loges retrouvent une relative indépendance. Après le Second Empire, la maçonnerie devient " l'Ecole de la République " . Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la maçonnerie est persécutée en France par les nazis et le gouvernement de Vichy. La loi du 13 août 1940 met un terme à leur existence et les membres sont dispersés . Elles se reconstituent progressivement après la guerre et reprennent leur rôle de conseil auprès des différents gouvernements. Aujourd'hui, la maçonnerie n'est plus aussi secrète qu'auparavant, les conférences publiques se multiplient, peut-être dans le but de convaincre le profane de son utilité, et peut-être aussi pour recruter de nouveaux membres.

II - L'Orient toulonnais

Peu après l'arrivée de la maçonnerie en France, des loges se constituent à Toulon. La ville garde la trace du passage de ces ouvriers, qu'ils soient Compagnons bâtisseurs ou Francs-maçons. Nous pouvons voir dans certaines rues de la vieille ville des symboles auxquels nous ne pouvons pas attacher une valeur certaine à leur appartenance à l'une ou l'autre organisation. Mais il est cependant intéressant de souligner leur existence.

Le symbole le plus ancien se retrouve dans la ville médiévale, au fronton d'une porte sise au n° 23 rue Baudin, sur laquelle figure la date de construction, 1768, à une période où les Francs-maçons étaient déjà installés dans la ville. Ce symbole représente un compas et une équerre enchevêtrés, symbole qui peut tout aussi bien appartenir aux maçons bâtisseurs qu'aux francs-maçons. Ce même symbole se retrouve quelques rues plus loin, 24 rue Charles Poncy, du nom du poète-maçon (mais aussi franc-maçon) du XIXe siècle, lui-même étant né au n° 21 de cette même rue . Sans sources précises, il est difficile de dire si la maison a appartenu à un membre de sa famille et si cette dernière était a fortiori maçonne un siècle auparavant. La construction de la maison n'est pas datée, mais se situe dans la partie agrandie sous Henri IV. Dans cette partie de la ville, certaines maisons sont datées du XVIIe siècle, mais d'autres présentent des dates postérieures, principalement XVIIIe siècle, mais aussi du XIXe siècle.

Ce symbole est visible également place du docteur Camille Auban, aux numéros 1 et 3, symbolisant tous deux le grade de compagnon. Tous deux sont inscrits dans une rosace. Aucune source ne permet actuellement de préciser si ces symboles appartiennent aux maçons-bâtisseurs ou aux francs-maçons. Il est aussi visible au 42 rue Pomet, mais là nous avons la certitude qu'il appartient aux compagnons du tour de France, installés en 1986.

D'autres symboles maçonniques (ou compagnonniques), peuvent être aperçus sur des clés de porte, notamment au 65 de la rue Jean Jaurès (actuellement 468 rue Jean Jaurès). Mais les trois points sont alignés et non en triangle .

De même, l'étoile à cinq branches (16 rue de Pomet), peut laisser penser que celui qui a construit la maison, ou celui qui l'a habitée, appartenait à une société secrète. La pointe dirigée vers le haut est symbole d'énergie positive et d'élévation spirituelle. Mais il ne faut pas oublier que l'étoile à cinq branches symbolise aussi, dans l'iconographie chrétienne, la connaissance spirituelle.

De nombreuses loges sont créées jusqu'à la Révolution française. La période prérévolutionnaire a été, en effet, très active à Toulon. La ville recensait une douzaine de loges, issues du Grand Orient de France et de la MLEM (Mère loge écossaise de Marseille), mais la Révolution mit un terme à cet engouement.

- Saint-Jean de Jérusalem (1745)
- Saint-Jean l'Ancienne (1749)
- Saint-Jean Métropole (1750)

Ces loges se mettent sous la protection de saint Jean, jour le plus important de la franc-maçonnerie, correspondant au solstice d'été, le 21 juin, le jour le plus long de l'année. Saint Jean symbolise la Gnose pour les maçons.

La prolifération des loges maçonniques a été considérablement favorisée par la présence de la Marine. Les nombreuses mutations et campagnes militaires amènent un nombre toujours plus varié de personnes venant de différents horizons. Au XVIIIe siècle, des officiers trouvent dans les loges un lieu de sociabilité qui leur permet de se regrouper par affinité. La loge Les Élèves de Minerve, avait André Masséna comme membre . C'est le conventionnel Escudier qui a installé Les Elèves de Mars et de Neptune.

Les autorités militaires ont joué un rôle important dans l'implantation de la maçonnerie au niveau local. Un quart des officiers de Marine à Toulon est maçon . Les archives de la loge toulonnaise La Réunion du Grand Orient de France ont conservé de nombreux diplômes qui attestent cette présence massive, et de l'accueil d'officiers issus des orients situés dans les autres arsenaux militaires français.

 La Révolution française marque une rupture dans la maçonnerie française et constitue pour les maçons " la seconde profanation du Temple " , après celle de 1743-1755 . Toutes les loges ont dû fermer, y compris à Toulon, et la chasse aux frères royalistes s'est opérée de façon massive. L'émigration des nobles a conduit à la dispersion des loges.

Une seconde vie maçonnique à Toulon voit le jour sous le Directoire, puis le Consulat et l'Empire favorisent la création de loges tout en les maintenant sous sa tutelle pour devenir " une sorte de parti " qui devait permettre en France " de contrôler l'opinion " . Les loges renaissent durant cette période et deviennent à Toulon une forme de sociabilité tout à fait différente . On ressent le désir d'appartenir à un groupe, d'être accueilli, d'avoir des soutiens, des alliés, des secours. De 1800 à 1803, huit ateliers sont créés regroupant ce qui reste des membres des loges disparues. Le Société des Amis du Vieux Toulon possède un diplôme de la loge Les Vrais Amis Réunis d'Egypte créée sous le Consulat.

 Ateliers militaires ou civils, ils reprennent leurs travaux sous les auspices du Grand Orient. Le premier atelier (La Paix 1800) avait Jérôme Bonaparte comme membre. Après 1815, les classes populaires apparaissent dans les loges. Mais cette maçonnerie est trop liée au régime impérial et ne survit pas à sa chute. Seul le Grand Orient s'adaptera et créera de nouvelles loges à Toulon.

Après la période révolutionnaire et l'Empire, seul le Grand Orient de France survivra à Toulon. L'allégeance de la maçonnerie à chaque régime lui avait permis de donner le change afin de continuer d'exister et ne pas être inquiétée. Après 1815, on constate un arrêt quasi complet de la maçonnerie provençale. De nombreuses loges n'ont pas survécu au changement de régime car elles étaient trop liées au régime impérial. Il ne reste dans le Var que six ateliers, dont quatre à Toulon. Sous le Second Empire, le Grand Orient est protégé et contrôlé par le gouvernement. Le recrutement de ses membres accentue son caractère démocratique, mais ce contrôle renforcé décourage les adhésions.

Après 1830, des idées nouvelles apparaissent sous la forme d'utopies sociales. Les maçons se penchent désormais vers la gauche à l'image des Saint-simoniens et revendiquent les mêmes idées égalitaires. Des groupes saint-simoniens se constituent autour du chirurgien Antoine Michel Blache, (arrière grand oncle de Noël Blache) et de Fulcran Suchet. Avec eux, Victor Souchon, Charles Brun et d'autres personnalités locales entrent en maçonnerie. Notons que la loge L'Humanité faisait partie du Suprême Conseil de France depuis 1846 . Une seule loge subsiste à Toulon à partir de 1870 : La Réunion.

Le début du Second Empire voit la fermeture de pratiquement toutes les loges françaises et toulonnaises. Toutes se mettent " en sommeil " après le décret napoléonien du 5 mars 1852 interdisant tout regroupement populaire (cercles et chambrées). La loge Paix et Parfaite Union et la loge Les Vrais Amis des Arts se mettent en sommeil . Seul l'atelier La Réunion subsiste.
De la Révolution à Sedan, c'est une maçonnerie majoritairement militaire, composée pour une moitié d'officiers de Marine, un quart d'officiers de l'armée de terre et un quart de bourgeois . Sous l'Empire, la composition sociale des ateliers est différente, avec 40 % de militaires, 40 % de bourgeois, 10 % d'artisans et 10 % d'artistes . Mais quelle que soit la période, seulement 3 % de la population toulonnaise est franc-maçonne.

 III - La maçonnerie à Toulon après 1870

Dans le XIXe siècle finissant, la vie maçonnique se limite à une seule obédience, le GODF, seule représentée durant les cinq premières décennies de la IIIe République. En France, à partir de 1893, une seconde obédience est créée, la Grande Loge de France, mais aucune loge n'est constituée à Toulon. Enfin, en 1913, la Grande Loge Nationale Française voit le jour en France sur un désaccord de doctrine , mais les loges toulonnaises ne seront créées qu'à compter de 1966 à Toulon. Seule nous intéresse donc ici le Grand Orient de France, et plus spécialement l'atelier de La Réunion .

Toulon compte une seule loge en 1870, La Réunion, née en 1816 de la transformation de la loge des Elèves de Mars et de Neptune, créée le 14 septembre 1783 . Ce changement de dénomination était destiné à marquer l'importance de l'élément civil de la nouvelle formation, substituant ainsi le caractère spécifiquement militaire de la première. Durant la IIIe République, les francs-maçons recrutent dans les classes moyennes, les " couches nouvelles " chères au frère Gambetta : instituteurs, professeurs, avocats, avoués. Ils soutiennent activement la République contre la monarchie et l'Ordre moral, les grands notables et l'Eglise. De nombreuses personnalités toulonnaises ont été intégrées dans cette société, notamment les maires.

L'organisation administrative de la loge toulonnaise est codifiée par des statuts rédigés avec beaucoup de minutie et un souci du détail qui laisse percevoir la volonté de donner aux autorités, comme à l'ensemble de la population, l'image d'une société scrupuleuse à la recherche d'honorabilité. La vie maçonnique est organisée autour des assemblées où ne participent que les membres régulièrement initiés. Les nouveaux membres sont cooptés par leurs pairs, comme dans la Société académique, et intégrés dans l'atelier à la suite d'une cérémonie d'initiation.

Sur le plan des idées circulant au sein des loges, l'athéisme est ouvertement condamné, mais un courant laïque et anticlérical commence à s'affirmer qui amène le Grand Orient à rompre en 1877 avec la tradition déiste. Cette méfiance vis à vis de l'Eglise est véhiculée par des militaires ou des anciens jacobins dans les loges. Cette évolution idéologique a moins de conséquences à Toulon que sur le plan national. Yves Hivert-Messeca a noté que cette réforme n'a provoqué que deux ou trois démissions à La Réunion .

La franc-maçonnerie, " forme bourgeoise de sociabilité " , est une institution philanthropique qui veut travailler au perfectionnement intellectuel et social de l'humanité. A Toulon, elle se présente dès lors comme une société de pensée héritière de la tradition des Lumières .

La Réunion, des objectifs liés à la République

Maurice Agulhon a montré que les loges provençales, au XVIIIe siècle, regroupaient en leur sein une grande partie de l'aristocratie locale . Il en est de même à Toulon au siècle suivant où une bonne partie de la bourgeoisie locale entre en loge. La franc-maçonnerie toulonnaise est un creuset social qui recrute, dès le début de la IIIe République, dans la petite et moyenne bourgeoisie, généralement des personnes d'un bon niveau intellectuel.

Après l'arrêt du recrutement au début de l'Empire où la loge maçonnique s'est retrouvée réduite à 58 membres , l'atelier se reconstitue peu à peu pour compter 100 adhérents en 1867. Mais la guerre lui fait perdre les deux tiers de ses membres. Il faut attendre quelques années pour retrouver un effectif équivalent (94 membres au 31 décembre 1875), puis la progression est constante jusqu'en 1914 (118 personnes en 1890 , 150 membres en 1913 ).

Les membres
Les membres sont recrutés au premier grade d'apprenti, puis, en fonction de leurs travail fourni, peuvent gravir les différents échelons (compagnon, maître, Rose-Croix 18ème degré, 30ème degré et 33ème degré). Les frères se répartissent dans différents ateliers selon qu'ils appartiennent aux loges symboliques ou aux loges des hauts-grades. Une loge (ou atelier) symbolique regroupe les 1er, 2ème et 3ème degrés. Les ateliers des hauts grades regroupent les membres du 4ème au 33ème degré. Le schéma obéit à une structure pyramidale où les membres sont d'une part cooptés en fonction du travail fourni pendant un certain temps et d'autre part suite à une décision prise collégialement par " un jury ".

Parmi les membres d'importance, on peut noter la présence du sculpteur Prosper Rossi. Auparavant, il faisait partie de la loge " les Amis des Arts " et a été initié à La Réunion le 16 avril 1845 . Il apparaît sur les listes de La Réunion en 1852 au 18ème degré avec les fonctions de grand trésorier . Mais il n'a jamais atteint la fonction de vénérable.

L'élément politique tient une grande importance au sein de la loge La Réunion au début de la IIIe République. La Franc Maçonnerie a séduit quelques membres du conseil municipal, à commencer par les maires. Tous les premiers maires de la République ont adhéré à la FM, Noël Blache , Vincent Allègre, Henri Dutasta et Alphonse Fouroux .

Les personnalités locales étaient sollicitées en loge pour leur influence politique, mais aussi pour leur valeur culturelle. La Franç-maçonnerie a séduit de nombreuses personnalités politiques, à Toulon comme dans d'autres villes de France, ainsi que des membres du gouvernement .

 

De nombreux conseillers municipaux se sont également fait recruter par la loge La Réunion comme le montre le tableau du 31 décembre 1878. Le négociant Barthélémy Matheron est conseiller municipal depuis le 23 mai 1871 sous la municipalité Vincent Allègre, réélu le 18 février 1874 sous la municipalité Martin de Roquebrune. Il reste conseiller municipal jusqu'à sa mort en 1889 . Très investi dans la vie toulonnaise, il appartient également à l'administration du bureau de bienfaisance, de la caisse d'épargne, du mont de piété et des enfants assistés. Un autre conseiller municipal, le chocolatier Joseph Fouque, est élu sur la liste de Vincent Allègre, mais aussi celle de Martin de Roquebrune et de Jules Lafay. Félix Marnata, négociant (marchand de cristaux) est conseiller municipal depuis 1870, et le reste jusqu'en 1881. En dehors de ces négociants, nous avons également un propriétaire, Guillaume Ponteil, conseiller municipal sous les municipalités Jules Lafay et Henri Dutasta. La Loge lui confie la gérance de la société civile fondée en 1865 pour la construction du nouveau temple, société en nom collectif. Une autre personnalité marquante est l'avocat Nestor Noble que nous avons déjà rencontré parmi les présidents de l'Académie du Var en 1882. Appartenant au parti de l'extrême gauche en 1870 et figurant sur la liste des conseillers municipaux de Noël Blache, il n'a pas été réélu aux municipales du 23 mai 1871 plaçant Vincent Allègre à la tête de la ville. En effet, il change d'orientation et " devient modéré après la Commune " . D'autres personnes appartenant à l'élite culturelle locale intègrent également la loge toulonnaise, notamment le directeur du Casino,

La composition sociologique de la loge La Réunion est très variée au XIXe siècle mais nous pouvons constater que les " couches nouvelles " de Gambetta sont majoritaires. Le recrutement se fait, en effet, dans les couches supérieures de la classe ouvrière. Nous constatons une démocratisation du groupe.

1869 1886 1890
Fonction publique 15,04 13,33 6,08
magistrats 2,51 5,15 5,93
professions médicales 9,71 6,26 4,38
marine 28,15 15,25 16,94
commerçants artisans 33,01 35,15 50,89
ouvriers 6,31 9,01 12,86
retraités rentiers 3,81 1,31 1,69
armée de terre 1,46 14,54 1,23
100,00 100,00 100,00

Pourcentage des catégories professionnelles

Seuls les ouvriers qualifiés de l'arsenal peuvent entrer en loge, qui peuvent payer les cotisations annuelles, souvent trop élevées pour des ouvriers non qualifiés. Le 20 novembre 1893, l'ouverture à la " masse populaire " est refusée par le vénérable.

Les vénérables
Les statuts de la loge et la composition des membres du bureau sont assimilables à ceux des sociétés du XIXe siècle, à la seule différence que le président porte le titre de vénérable. Son mandat est annuel et renouvelable. Alors que l'Académie du Var a connu 24 présidents en 44 ans, entre 1870 et 1914, la loge La Réunion a vu se succéder vingt vénérables sur cette même période.

Les membres du " bureau " sont cependant plus nombreux que dans une simple société, et prennent le titre d'officiers, avec en tête le vénérable. Figurent également un 1er et un 2ème surveillants, un orateur, un secrétaire, un grand expert, un trésorier, un hospitalier, un maître des cérémonies et un couvreur...

La Marine est bien représentée parmi les dirigeants de La Réunion avec tout d'abord un sculpteur de la Marine en 1870, Jean-Baptiste Duthoit, " homme de gauche avéré " , né à Toulon le 17 août 1811. Déjà vénérable en 1859, il le sera de nouveau en 1878. Puis c'est un médecin de la Marine, le médecin major Pierre Adolphe Doué, qui reste six ans à la tête de l'institution toulonnaise de 1871 à 1879.

  

PERIODE NOM PRENOM PROFESSION

1843 - Grandjean Capitaine de corvette en retraite
1865-1869 Doué Adolphe Médecin major de la Marine
1871-1877 Doué Adolphe
1878 Duthoit Jean-Baptiste Sculpteur de la Marine
1879-1881 Barthélémy Marius Ancien notaire, né à Saint-Zacharie le 6.8.1834
1883 Maring Alfred
1884 Pelissier-Thanon Augustin
de 1885 à mai 1887 Piétra Victor Avocat, candidat radical aux législatives de 1885.
Démissionne le 5 mai 1887
30.1.88 Maurin Vincent Négociant. Elu après avoir refusé deux fois.
28.5.1888 Matheron
9.12.89 Constant Barthélémy Directeur d'assurances
1896-1903 Raynaud Félicien
déc 03 à fév 04 Barthélémy Louis Négociant. Décède en février 1904.
fév 04 à avr. 1905 Gamet Léopold Négociant. Décède en avril 1905.
mai 1905 Ganiayre Cecilio Professeur. Muté hors de l'Orient.
déc 05 à juin 06 Fabre Victor Pharmacien. Démissionne en juin 1906.
juin 06 à 1908 Schneider Etienne Se maintient jusqu'en décembre 1908.
21.11.1908 - 1909 Guérin Louis, Marius Inspecteur des Chemins de fer. Futur conseiller
général et maire de Barjols dans l'entre-deux guerres
16.4.1909 Roche Ernest Jean Officier de Marine
1.5.1909 Guérin Louis, Marius
15.11.1909 Guérin Louis, Marius
14.11.1910 Guérin Louis, Marius
13.11.1911 Guérin Louis, Marius
13.11.1912 Bouillon Adolphe Retraité du PLM
13.11.1913 Guérin Louis, Marius
14.12.1914 - 1917 Carrementrend Commis de Marine
19.11.1917 Martin Clément Négociant

Liste des vénérables dans la loge La Réunion, entre 1870 et 1914.

L'autre catégorie socioprofessionnelle dominante parmi les dirigeants de la loge est constituée par les employés d'administration, représentants de la moyenne bourgeoisie toulonnaise, avec principalement un directeur d'assurance qui est resté sept ans à la tête de la loge et un inspecteur des chemins de fer qui est resté quatre ans. Louis Guérin n'est pas un toulonnais de naissance. Il est né à Laragne (Hautes Alpes) le 7 août 1858 . Secrétaire d'Académie à Draguignan et Officier de l'instruction publique, il prit les fonctions d'inspecteur des chemins de fer à la retraite.

Nous avons peu de professions juridiques, mais il faut noter la présence de Victor Piétra qui est non seulement avocat, mais aussi homme politique. " Il a commencé par l'opportunisme " avant de se retourner ver le camp radical où il pose sa candidature aux élections législatives de 1885 . Il est resté un an et demi à la tête de la loge. Victor Piétra a exercé ses fonctions d'avocat essentiellement à Toulon, mais aussi à Tunis . On peut noter à côté de ses activités professionnelles des activités artistiques, celles de compositeur de musique. Il a écrit " Un mariage à Venise ", opéra-comique en un acte qu'il a fait jouer sur les scènes de Toulon et de Tunis. Il est aussi l'auteur de " Pour la Patrie ", épisode lyrique en trois actes qui a trait à la guerre de 1870, et " La Petite Chinoise " dont le sujet est tiré des événements de la guerre de Chine .

Le nouveau temple
Jusqu'en 1872, la loge La Réunion tenait ses séances mensuelles dans un temple situé 21 rue de la Comédie. Devenu trop vétuste et trop étroit pour recevoir les maçons étrangers venus en grand nombre suite à l'ouverture du canal de Suez, il faut donc songer à s'installer ailleurs. En 1866, les membres se portent acquéreur d'un emplacement situé à l'angle de la rue Picot et de l'avenue Vauban, rendu disponible suite à la démolition des fortifications en 1852 .

Pour construire le nouveau temple, la loge crée une société civile au capital de 73 500 F qui louera l'immeuble à la Loge La Réunion . Les fonds proviennent de la souscription d'actions prises par les membres, ainsi que du produit de quêtes effectuées à l'issue de chaque tenue. Aucune souscription inférieure à 100 F n'est acceptée. S'il reste des bénéfices à l'issue de la construction, ils seront répartis entre les sociétaires au prorata de leur intérêt dans la société. Le temple est inauguré le 14 décembre 1872.

Un contentieux entre la société civile et la loge conduit à l'expulsion de la loge le 24 décembre 1886. Durant les trois mois d'exil, la loge trouve refuge d'abord dans une salle de l'hôtel de ville " prêtée par le frère Dutasta " dès janvier 1887, puis à partir de janvier de l'année suivante dans des locaux rue Picot et en mai 1888 rue Neuve . Elle réintègre son local le 18 janvier 1890 et y reste jusqu'à la fin du XXe siècle pour s'installer à Saint-Jean-du-Var dans la villa l'Acacia.

Les filles de La Réunion
En 1907, un second atelier du Grand Orient de France est créé à Toulon : " La Fraternité toulonnaise " suite à un désaccord entre quelques frères . La demande en est faite par quelques frères issus de La Réunion, le 28 avril 1907 sous le nom de " l'Aurore sociale " mais est autorisé le 25 juin 1907 sous le nom de Fraternité toulonnaise. Des divergences d'opinion à l'intérieur de la famille socialiste auraient provoqué une division à l'intérieur de la loge toulonnaise . Les loges vont proliférer à Toulon dont nous mentionnons quelques adresses : chez M. Espagne, au Pont du Las, au Chapitre de la Cathédrale, rue Denfdert-Rochereau, rue Augustin Daumas, rue Nicolas Laugier, à la brasserie Zibelli, rue Sainte-Claire, rue de la Comédie, rue de l'Asperge .

Les maçons et la République
Maçonnerie et république ont lié leur destin au cours du XIXe siècle. Dès 1848, les maçons combattent pour l'installation d'une république démocratique et sociale. Après le Second Empire, travaillant activement pour l'instauration de la IIIe République, ils ont été de tous les combats, principalement celui de la laïcité. En 1876, le Grand Orient opte pour le " respect absolu de la liberté de conscience ". Lors du Convent du 13 septembre 1877, sous l'impulsion du pasteur Frédéric Desmons, futur député, puis sénateur, le Grand Orient supprime la mention de Dieu dans ses statuts. L'obédience est désormais laïque et ses revendications sont identiques à celles de la République : Liberté, Egalité, Fraternité, devise qui existait déjà au Grand Orient de France bien avant 1877. Après la réforme de 1877 du Grand Orient de France, tout obligation de travailler " à la gloire du grand architecte de l'univers " est donc supprimée. La loge toulonnaise ira même plus loin dans ce sens et soutiendra activement le gouvernement Emile Combes , un des leaders du radicalisme, dans sa préparation de la loi de Séparation de l'Eglise et de l'Etat . L'anticléricalisme, " composante essentielle de notre histoire politique, peut-être même élément fondamental de notre système politique " , symbolise l'aspect primordial de l'idéologie républicaine et maçonnique. Radicalisme et maçonnerie poursuivent donc les mêmes objectifs, à Toulon comme en France, la laïcité. La Maçonnerie apparaît comme " l'Eglise de la République " .
La loge alors devient un lieu privilégié de réunion pour les républicains, notamment les radicaux. Les discussions politiques sont, en principe, interdites. Cependant, à partir de 1870, les sujets concernant l'enseignement commencent à occuper les membres de la franc-maçonnerie toulonnaise. Le sujet le plus courant concerne le processus de laïcisation de l'école, mais aussi des autres institutions publiques : assistance, hôpitaux, justice.

Les activités de bienfaisance
Comme dans beaucoup de sociétés du XIXe siècle, les activités de solidarité sont importantes. La loge toulonnaise aligne sa sociabilité sur celle des sociétés mutuelles. La Réunion organise, en effet, régulièrement des tombolas pour soutenir les sinistrés des grandes catastrophes nationales ou pour porter secours aux orphelins . Notons également que cette loge a reçu à eux reprises la médaille de la ville de Toulon, en 1865 et en 1884, lors des épidémies de choléra, pour son dévouement. Un " comité de la misère " a été créé en 1897 par Barthélemy, comité qui a vécu de très nombreuses années.

Conclusion

La franc-maçonnerie a joué un rôle essentiel au XIXe siècle " dans l'enracinement de l'idéal républicain en France ".
La loge toulonnaise a joué un rôle actif de défense et de réaffirmation des principes républicains, notamment à travers le parti radical, clé de voûte de la IIIe République. La loge toulonnaise, comme de nombreuses loges en France, sont devenues le relais de la propagande républicaine. Radicalisme et Franc-maçonnerie puisent au même vivier social : le recrutement se faisait essentiellement au sein de l'élite culturelle et sociale. Les membres qui appartenaient au conseil municipal figuraient également des les conseils d'administration des principaux établissements municipaux de la ville (le musée bibliothèque, le théâtre, l'école des Beaux-Arts) et participaient ainsi aux grands débats de société locale. Les loges, comme les académies et les sociétés savantes, participent globalement à la formation d'un esprit nouveau. Il ne faut donc pas négliger l'oeuvre de la loge La Réunion et son combat face au cléricalisme, au nom de la République.

Source : http://evelyne.maushart.pagesperso-orange.fr/pages/page_11pag.html

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