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Hauts Grades

La naissance de la Franc-Maçonnerie

26 Novembre 2012 , Rédigé par Eric Ward Publié dans #histoire de la FM

Introduction

La présente étude s'intéresse à l'âge de notre Société. Elle ne prétend pas faire paraître celle-ci plus ancienne qu'elle n'est, car sa grandeur historique indiscutable n'a nul besoin de recevoir une patine artificielle pas plus que de faire l'objet d'une compilation de circonstance. En outre, la reconnaissance des débuts réels de la Franc-Maçonnerie revient à reconnaître notre dette envers les hommes qui en furent les auteurs réels.

La scène se passe en Angleterre, non que l'auteur ignore les contributions venues d'Écosse et d'Irlande, mais pour la simple raison que ce fut à Londres que fut franchi le premier pas indispensable vers la formation d'un corps de gouvernement central indépendant de la Maçonnerie opérative.

Compte tenu de toutes les circonstances qui rendirent un tel changement possible, il est difficile d'imaginer un autre lieu de naissance, mais c'est là un fait, et un fait significatif. En outre, ce fut l'Angleterre qui donna son nom à la Société et, pour les différentes raisons développées plus loin, nous nous efforcerons de ne pas confondre les principes fondamentaux en suivant des pistes qui nous conduiraient dans d'autres parties de ces îles. Que ces autres lieux aient grandement contribué à nourrir l'organisme vivant ne fait aucun doute, mais c'est là néanmoins tout autre chose que de lui donner naissance.

Une erreur répandue.

Dans un article publié dans les A.Q.C. de 1981, le F:. Henry Carr a dressé le tableau du développement du rituel maçonnique sur une période de 600 ans. Dans la mesure où cette étude nous conduit au système rituélique actuel, adopté (plus ou moins) par la majorité des corps maçonniques, rares sont ceux qui songeraient à remettre en cause son authenticité générale.

Donc, pour ceux qui considèrent le rituel comme l'Alpha et l'Oméga de notre Société, ce doit être un corollaire tout naturel de considérer que la Franc-Maçonnerie spéculative, telle que nous l'entendons, remonte aussi à quelque 600 ans. Toutefois, le rituel n'étant pas le commencement et la fin mais plutôt un moyen d'accéder à une fin et, ayant en tout état de cause fait l'objet de changements conséquents, une telle hypothèse est sans justification et la conclusion erronée si aucune autre preuve de nature différente ne vient la corroborer.

Bien qu'il soit établi qu'il y eut des francs-maçons au XIVe siècle, il est loin d'être prouvé que les hommes qui portaient ce titre eussent assez de points communs avec les "Francs-Maçons" appartenant à l'Art spéculatif et qu'il s'agisse, sans l'ombre d'un doute du même genre de personne.

Bref, il est nécessaire de comparer point par point si l'on veut démontrer la continuité organique.

Aucune continuité de cette sorte n'a pu être prouvée alors que tant d'indices tendent vers le contraire. Et, du fait que les emprunts aux cérémonials et aux pratiques rituelles issues de sources externes n'est nullement chose rare dans les mouvements nouveaux, on peut déduire que l'âge de ce matériau rituélique est sans rapport avec l'établissement de l'âge du corps qui l'adopte à ses propres fins particulières.


La quête d'ancienneté.

Les francs-maçons aiment l'expression "temps immémoriaux". Elle flatte poliment la langue et satisfait un besoin enfoui au plus profond de la plupart des hommes d'appartenir à une fraternité si bien établie que son origine remonte aux brumes de l'Antiquité. Peu d'auteurs d'histoires des Loges sont capables de résister à son étreinte rassurante, et les rituels de l'ordre possèdent des éléments, scellés en eux-mêmes, qui semblent nous ramener non pas à des siècles, mais à des millénaires en arrière.

La construction du Temple de Salomon à Jérusalem et la tragédie d'Hiram Abiff font partie intégrante du rituel, l'une étant plus ou moins corroborée par les écrits bibliques, tandis que l'autre est à l'évidence allégorique. Les deux sont mises en scène de telle sorte qu'elles suggèrent non seulement leur fondement sur des faits existants, mais aussi qu'elles font essentiellement partie d'une longue histoire de la Maçonnerie spéculative. Cependant, aucun historien moderne ne considère la Franc-Maçonnerie comme une société de 3000 ans d'âge, les allusions tirées d'une antiquité reculée étant traitées comme du domaine de la légende.

Il en découle donc qu'à un certain stade de la saga maçonnique, des éléments contribuant à des développements rituéliques furent puisées à des sources extérieures dans le double but de fournir une allégorie et une tradition.

Ainsi donc, si des matériaux apocryphes tirées d'époques reculées ont pu être si facilement assimilés par le système sans heurter la crédulité, alors un emprunt semblable et encore plus plausible peut avoir eu lieu alors que le nouveau système était en gestation au XVIIe siècle.

Ceci avait pour but de donner à la Société l'apparence d'un lien historique direct avec les tailleurs de pierre anglais du Moyen Âge, bien que la preuve tangible d'un tel lien ne soit en réalité pas plus solide que celle imaginée par les maçons médiévaux pour les apparenter à leurs prédécesseurs engagés dans la construction du Temple de Jérusalem.


Dans tout ceci, on ne peut parler de coutume de temps immémoriaux que par l'artifice qui consiste à introduire des racines anciennes dans un concept nouveau, puis de proclamer que l'innovation n'est pas neuve du tout, mais remonte vraiment à des temps immémoriaux. Le procédé est bien entendu plus convainquant quand le neuf prend l'aspect d'une progression naturelle à partir de l'ancien.

Avant de réfléchir davantage sur l'absence de preuves concrètes permettant l'établissement de liens historiques entre notre Franc-Maçonnerie et un équivalent médiéval quelconque, considérons un autre exemple d'emprunt indiscutable.
Des années après que le système à trois degrés de Franc-Maçonnerie eut pris forme, apparurent les prétendus grades chevaleresques sur la base desquels se développèrent des formulaires construits avec tous les matériaux qui pouvaient être glanés parmi les ordres disparus à l'époque. Seuls, les plus enthousiastes praticiens de ces grades oseraient revendiquer une filiation avec les chevaleries qui combattirent aux Croisades, mais les pratiques rituéliques et les cérémonies furent conçues précisément pour véhiculer cette impression.

Parce qu'ils sont pour la plupart - métaphoriquement - prisonniers des rituels et des traditions de notre Société, les francs-maçons tendent à distinguer difficilement la différence entre les faits et la fiction.

En conséquence, peu d'entre eux sont conscients ou inclinent un tant soit peu à prendre conscience des importantes lacunes existant dans nos connaissances.

Pour ceux-ci, la richesse indiscutable de preuves de l'existence d'hommes nommés "Francs-Maçons" jusqu'à des temps aussi reculés que le XIVe siècle suffit à donner libre cours à des sagas de guildes maçonniques, à des mystères théâtraux, à des marques maçonniques et à tout le reste qui continue, intact, année après année.

Cependant, dans la mesure où cette approche a trait à la Franc-Maçonnerie pratiquée aujourd'hui, elle contient un élément incompatible avec l'histoire authentique, à savoir que les preuves tendant à démontrer son exactitude font défaut. Cette approche suppose que ce qui est et ce qui fut doivent absolument être reliés historiquement. Elle admet sans démonstration, du moment qu'il y avait des francs-maçons au Moyen Âge et qu'il y a des "Francs-Maçons' actuellement, qu'il existe un lien d'unité. Mais elle méconnaît que le mot "Franc-Maçon" tel qu'il est utilisé aujourd'hui a été dérivé suivant un processus synthétique qui ne l'apparente que de loin à l'original.

Du moment qu'il est nécessaire et essentiel de comprendre comment cela s'est produit préalablement à toute étude du problème de la continuité, je me vois dans l'obligation de rappeler l'essentiel d'une planche présentée à la Loge voici quelque vingt ans.

LE MOT "FRANC-MAÇON"

Prenez une carte d'Angleterre, tracez à travers le pays une diagonale allant de Lyne Regis à l'embouchure de la Tees: celle-ci représentera approximativement le large escarpement de calcaire oolithique d'où fut extraite la pierre-franche utilisée pour la plupart des belles constructions médiévales anglaises.

Une certaine quantité de pierres d'excellente qualité fut importée de Caen, mais cette zone calcaire à travers l'Angleterre a fourni les pépinières à partir desquelles se développa l'art indigène des francs-maçons, et plus particulièrement au Sud de celle-ci, là où le génie des bâtisseurs gothiques anglais s'épanouit. Il n'en fut pas de même en Écosse où il existait peu de pierre de cette sorte à extraire et où le mot franc-maçon désignant un ouvrier autochtone ne semble pas avoir été employé dans les chroniques anciennes.

Donc, dans la quête de l'origine du nom des membres de notre Société, le point de départ fut cette moitié de l'Angleterre qui comprenait Londres, le centre d'influence, le noyau historique d'où rayonna l'innovation.

Dans un article intitulé "Franc-Maçon ce mot (anglais) plein de vie", publié dans le A.Q.C. de 1968, le présent auteur, s'appuyant sur Douglas Knoop et beaucoup d'autres, a cité de nombreux documents bien renseignés allant de 1212 à 1789, et a démontré d'une façon nouvelle la dérivation et l'usage de ce mot appliqué à des maçons travaillant dans le bâtiment. Il serait fastidieux et superflu de rappeler tous les éléments donnés précédemment, mais la conclusion finale fut que les preuves montraient de façon décisive que le mot Franc-Maçon dont la formulation originale est "Freemason" était composé à partir de "freestone", la pierre franche, et que Maçon (Mason) désignait un maçon qui travaillait principalement ce genre de calcaire qui peut être aisément découpé et taillé en une forme ornementale élaborée. Il peut être intéressant de signaler que dès 1851, Orlando Jewitt, collaborateur du Journal archéologique (Archeological Journal) était parvenu à la même conclusion après avoir examiné les comptes-rendus de la construction de Wadham College à Oxford.

Les exemples suivants ne sont qu'une toute petite partie des archives de construction dans lesquelles des hommes nommés "Francs-Maçons" étaient liés au matériau à partir duquel le nom de leur spécialité était dérivé.

Le terme devient de plus en plus courant au fil de ces lignes:

1212: Sculptores lapidum liberorum
= tailleurs de pierres-franches.
1307: Cementarious entaillour (trancheur)
= maçon tailleur de pierre.
1351: Mestre mason de franche pere
= Maître maçon de pierre-franche.
1391: Magister luthomus librarum petrarum
= Maître maçon de pierre-franche.
1396: Lathomos vocates ffre maceons
= Maçons appelés franc-maçon.
1438: Liberi cementarii
= Francs maçons.
1445: Ffremasons.
1494 Fre masyns.
1526: Freemasons


Origines à partir desquelles nous trouvons:


1341. John de Compton, "maître maçon de pierre-franche", chargé de la construction d'une nouvelle chapelle à Ludgerhall.
1391: John Sampson (travaillant à Oxford), "il est maître maçon en pierre-franche et grandement capable et habile en cet art".
1440: James Woderane, franc-maçon payé pour la fourniture de jambages de pierres-franches à Norwich.
1534: John White, franc-maçon à Winchester, fut payé pour avoir "taillé en pierre-franche six supports pour moulure de bois", à Hampton Court.
1536: John Moulton, franc-maçon (travaillant à l'abbaye de Bath), se voit attribué "l'office de maître de tous leurs travaux communément nommés "franc-maçonnerie".
1536: William Reynolds, franc-maçon, employé à Hampton Court pour "tailler deux clés de voûte" de pierre-franche.
1599: William Hancox, franc-maçon de Much Wenlock, "homme très habile dans l'art de la maçonnerie, dessins de plans pour construction [...], gravures dans l'albâtre et autre pierre".
1662: Thomas Chatterton, franc-maçon payé "pour un travail exécuté à Ste Marie Redcliff, Bristol".
1745: Benjamin et Daniel Greenaway (de Widcombe près de Bath), maçons de marbre et de pierre-franche.

L'attention ayant déjà été attirée sur le fait que cette liste n'est qu'un petit échantillon, il est nécessaire d'ajouter que les archives relatives aux constructions et les archives municipales font apparaître tout au long du XVIIIe siècle de nombreux exemples d'hommes toujours et encore désignés comme francs-maçons qui, sans qu'il y ait aucun doute possible, étaient ainsi nommés pour nulle autre raison que le fait qu'ils étaient employés dans la profession du bâtiment, principalement en pierre-franche.

La portée de tout ceci réside dans le fait que, longtemps après la formation de la première grande Loge et le développement de ce qui est devenu la Maçonnerie spéculative, le maintien de l'ancienne dénomination professionnelle, comme il était de droit par les hommes de métier sans rapport avec les Loges et autres instances, nécessita que des appellations distinctes soient choisies pour ceux qui appartenaient aux sociétés non-opératives.

Il nous faut donc remonter à la naissance de ces sociétés pour trouver les termes qu'ils utilisaient, et ensuite nous attacher aux changements qui se produisirent au fil des années.

Pendant le XVIIIe siècle, et ce fut à notre connaissance en Angleterre seulement, des groupes d'hommes de professions différentes s'organisèrent en petites sociétés autonomes, ou loges, dont le rapport avec le métier du bâtiment n'était que nominal.

Dans quelques cas, certains de leurs membres étaient des maçons de métier, mais c'était là chose fortuite dans les activités des Loges.

Les débats étaient largement d'ordre philosophique et social. Bref, ces corps étaient des prototypes primitifs des Loges de maçons spéculatifs de l'époque actuelle.

Il est possible que la plus ancienne de ces Loges fut celle qui était liée, sans en être partie intégrante, à la compagnie des Maçons de Londres dont les archives montrent qu'elle existait sous le titre "L'Acception" depuis au moins 1630. Les membres étaient appelés "Maçons acceptés" dont dérivait probablement le titre du corps proprement dit.

Le plus ancien emploi imprimé connu de "maçon accepté" se trouve dans une satire imprimée sous le titre de "Le Messager du pauvre Robin" pour le 10 octobre 1676.

Elias Ashmole utilisa "maçon NOUVELLEMENT ACCEPTÉ" dans une page de son journal de 1682, mais aussi "franc maçon" dans la même page et dans une autre plus ancienne datant de 1646.

Charles Burman, son biographe, "modernisa" ces deux termes en "francs-maçons" en 1717.

En 1686, il parle dans ses écrits de la société des FRANCS-MAÇONS et, en 1688, Randle Holme III utilise le même terme dans son ouvrage "Une académie du Blason". John Aubrey se sert apparemment dans ses notes sur le Wiltshire en 1691 des deux termes FRANCS MAÇONS et MAÇONS ACCEPTÉS alors qu'un feuillet antimaçonnique datant de 1698 porte le terme de MAÇONS AFFRANCHIS.

Dans un écrit de 1719, Richard Rawlingson fait référence à la "Fraternité de MAÇONS ADOPTÉS, MAÇONS ACCEPTÉS ou FRANCS MAÇONS", "Long Livers", en 1722, porte FRANCS MAÇONS et les "Constitutions" de Roberts, également de 1722, portent FRANCS MAÇONS.

Il est évident d'après ce qui précède, qu'au XVIIe siècle et au début du XVIIIe, "ACCEPTÉS, ADOPTÉS et FRANCS" étaient tous trois des adjectifs appropriés pour qualifier un membre de la nouvelle fraternité maçonnique. Il serait extraordinaire de trouver un exemple du mot "Freemason", en un seul mot, dans ce sens en dehors des cas d'ignorance.

James Anderson en écrivant ses "Constitutions" de 1723 n'a pas une seule fois utilisé ce terme en un seul mot, même en parlant d'un célèbre opératif tel que Henry Yevele, bien que dans ce cas là, il aurait été en droit de le faire.

Il est possible que cette confusion vienne de l'intention délibérée d'ôter toute distinction entre opératifs et non-opératifs et de sa méconnaissance des maçons de pierre-franche due à ses origines écossaises.

Quelle qu'en soient les raisons, les "Constitutions" de 1723 contiennent approximativement 126 références au mot MASONS, 12 à FREE MASONS, 10 à FREE AND ACCEPTED MASONS, 9 à FREE-MASONS, 4 à ACCEPTED MASONS et 1 à ACCEPTED FREE MASONS.

Knoop et Jones, dans les "Cahiers maçonniques anciens" ont reproduit quarante-sept documents divers datés de 1638 à 1735, tous relatifs à la Maçonnerie non-opérative, et quarante-six d'entre eux font à plusieurs reprises référence à FREE-MASONS, ou à tout autre titre similaire en deux mots.

Preston dans ses "Illustrations de Maçonnerie" de 1772, n'emploie pas non plus le terme de FREE-MASON en un seul mot. C'est principalement: MASON, FREE-MASON, FREE AND ACCEPTED MASON, et pour désigner l'ordre, FREE-MASONRY.

La première clause de la Déclaration de l'Acte d'Union de 1813 comportait: "Par l'acte d'union solennel entre les deux Grandes Loges de FRANCS-MAÇONS d'Angleterre en décembre 1813, il a été déclaré que la pure Maçonnerie ancienne [...]"

Et telle est la force de la tradition qu'aujourd'hui encore les "Constitutions" s'adressent à des maçons FRANCS et ACCEPTÉS.

L'analyse de la vaste variation des termes appliqués aux maçons non-opératifs indépendants de la profession conduit à trois importants corollaires:

A. Il y a vraiment eu une différence, car il y avait encore beaucoup de "freemasons" en un seul mot, c'est-à-dire des maçons de métier, au XVIIIe siècle. leurs noms et profession apparaissent dans de nombreuses archives municipales et autres, dans un contexte tel qu'il n'existe aucune possibilité qu'ils ne soient pas des maçons de pierre-franche.

B. Cette différence était reconnue à l'époque. Ainsi, de Randle Holme III en 1688: "Je ne peux qu'honorer l'Association des Maçons en raison de son ancienneté et d'autant plus que je suis membre de cette Société nommée "Francs-Maçons".

Donc, pour Randle Holme, l'Association des maçons et la société nommée "Francs-Maçons" étaient deux entités distinctes.

Dans le tout premier récit d'une initiation en Angleterre, Elias Ashmole écrit qu'il a été fait Franc-Maçon à Warrington en 1646. Non pas Maçon ni même "Freemason", mais membre de la société qui, au sens propre du terme était distincte des deux.

C. Le terme "Free" dans "Free and accepted" [= "franc, libre, dans "Francs et accepté"] avait acquis un sens différent du "free" de "freemason". Ce dernier mot, ainsi qu'il a été soutenu, est la contraction de "freestone mason" [= maçon de pierre-franche]. Puisque la société de maçons "francs et acceptés", était distincte et indépendante des métiers du bâtiment, "free" signifiait dès lors sans aucun doute "sans lien" avec ceux-ci. Le mot avait exactement le même sens que dans "free house" [= maison-franche] qui désigne une auberge ou un bar qui n'est pas liée à une brasserie particulière [comme c'est le cas de la plupart en Angleterre] (nat). Au cours du XVIIe siècle, le statut de Maître Maçon en tant que responsable opératif principal d'un important projet de construction avait évolué, son rôle étant passé à l'amateur éclairé, au précurseur de l'architecte professionnel de l'époque actuelle. L'organisation du bâtiment et ses méthodes subissaient également une évolution qui eut pour effet de reléguer le "free mason" à une position subalterne. Certains émergèrent de cette situation, tel Robert Smythson, le fondateur d'une célèbre lignée d'architectes qui, selon une tablette murale de l'église de Wollaton, commença sa vie active en tant que "free mason" et l'acheva en 1614 comme "architector".

Ainsi, au cours de la période où commençait à prendre forme notre type de Maçonnerie non-opérative, s'estompa la distinction entre un franc-maçon actif et tout autre sorte de maçon de pierre. Il existe d'autres raisons que nous n'avons à considérer ici, mais il ne fait aucun doute que la profession n'était plus ce qu'elle avait été à l'époque de Henry Yevele. La progression de ce qui devait devenir la Maçonnerie spéculative associée à l'évolution du métier du bâtiment dresse le décor de nouveaux changements dans les mots.

Étant parvenu à "free and accepted mason", le terme moins encombrant de "free-mason" fut une contraction naturelle, plus concise pour l'imprimerie. Mais à la fin du XVIIIe siècle, le trait d'union imprononçable était devenu une gêne qui aboutit à "freemason", terme qui se fixa en référence finale quand les Maisons de Francs-Maçons devinrent des choses familières dans l'esprit populaire.

Pour nous résumer, il a été démontré que le mot "freemason" dans son contexte médiéval dérivait d'éléments latino-normando-français anglicisés, composés et finalement simplifiés. Le terme identique - mais sémantiquement différent - de Freemason tel qu'il est aujourd'hui couramment employé pour désigner un membre de notre société est une adaptation relativement moderne qui se créa à travers la contraction progressive de termes jusque là plus spécifiques et de mots d'emprunt.

Étant donné que l'usage moderne n'a été rendu possible que par la désuétude de la description professionnelle, la tendance à faire coïncider l'ancien et le nouveau est étymologiquement insoutenable.


FRANCS MAÇONS LIBRES

Les thèses soutenues ci-dessus auraient dû rendre inutile toute considération des autres interprétations apparemment illimitées du mot "free" [franc, libre] telles qu'elles apparaissent dans la littérature maçonnique. Il en est cependant une, chère à beaucoup d'auteurs, qui revient sans cesse: celle de liberté, de franchise d'une ville, d'une guilde ou d'une compagnie.

Il se devait qu'un apprenti de tout corps de métier basé sur une ville soit, à l'achèvement de son temps, confirmé par le corps auquel il appartenait. Cette confirmation, accompagnée de quelques formalités, lui donnait qualité pour exercer son art sans obstacle de l'intérieur.

Il était alors libre de l'ennui de l'apprentissage et libre de travailler comme professionnel qualifié mais, pour assurer la protection de son entreprise de gens de l'extérieur, il était nécessaire d'obtenir la franchise de la ville.

Dans toutes ces variantes de sens du mot "free", aucune n'était employée comme préfixe pour désigner le métier d'un homme et, dans le bâtiment, un maçon de pierre-franche, c'est-à-dire un "freemason" était déjà appelé ainsi avant même de devenir "freeman" [homme libre, affranchi], dans sa propre ville. Par conséquent, recevoir la "franchise" ne contribua en rien à la dérivation de "free" dans "freemason".

Les archives municipales du pays tout entier contiennent d'innombrables exemples corroborant ce simple fait, ainsi que le démontrent les extraits caractéristiques suivant des registres bourgeois de Bristol:

7 août 1713 - "William Chatterton, le jeune "ffreemason", admis aux franchises de cette ville pour ce qu'il est le fils et apprenti de William Chatterton".

26 février 1724 - "Eson Osborne, "ffreemason", reçu homme libre par mariage..."
Les francs-maçons de ces deux exemples sont souvent nommés dans les archives contemporaines du bâtiment et sont cités pour leur travail sur la pierre-franche. Chatterton appartenait à une famille riche qui, depuis des générations, était employée à la construction de l'église Ste Marie Redcliff.


OPÉRATIFS ET NON-OPÉRATIFS

Dans les parties précédentes, et dans les textes historiques en général, il est fait référence aux maçons non-opératifs par opposition numérique aux opératifs, mais une telle distinction, apparemment évidente, n'est pas toujours à proprement parler, adéquate. Nous connaissons tous bien l'expression "nous ne sommes pas opératifs, mais maçons francs et acceptés, ou spéculatifs et, malgré sa lourdeur, cette expression dénote une différence subtile et pas si évidente.

Il est bien assimilé que dès les plus anciennes périodes connues, les organisations professionnelles médiévales avaient coutume d'élire comme membres des notables qui n'étaient pas directement concernés par leurs activités commerciales ou professionnelles. Nous ne possédons aucune preuve qu'il en ait jamais été ainsi pour les corps de maçons de pierre anglais, mais les loges de maçons écossaises portent la trace, depuis 1634, de l'appartenance de tels membres. Il est cependant important du point de vue historique que, malgré l'afflux de ces non-opératifs, les loges écossaises, sans exception, sont restés opératives dans leur caractère et leurs coutumes jusqu'à une époque avancée du XVIIIe siècle. Ceci est vrai même pour la Loge de Haughfoot composée à l'origine exclusivement de non-opératifs mais complétée plus tard par des hommes de l'Art. Les coutumes de cette loge ne semblent pas avoir différé de celles d'autres Loges de la région, résolument professionnelles. Les non-opératifs d'Écosse n'avaient à l'évidence aucune autorité pratique pour modifier des coutumes professionnelles et nous n'avons connaissance d'aucun exemple de telles modifications.

En Angleterre, une situation sans précédent et toute différente se développa au cours du XVIIe siècle lorsque commencèrent à apparaître des Loges qui étaient dès leur naissance indépendantes de l'art du bâtiment.

En raison de cette autonomie, qui comprenait l'indépendance des Loges entre elles, les membres n'étaient pas tenus d'apporter aux rites et aux coutumes les modifications qu'ils jugeaient opportunes.

Ces loges étant les prototypes à partir desquelles la Franc-Maçonnerie prit forme, le terme "non-opératif" appliqué à l'appartenance implique l'existence de membres opératifs. Ceci peut induire en erreur, car les métiers où les professions des membres de cette sorte de Loges était sans importance et "maçons adoptés et acceptés" est une meilleure définition, ainsi qu'elle était couramment employée à l'époque.

Ainsi donc apparaît l'importance historique de la différence entre les loges anglaises autonomes de maçons adoptés et acceptés indépendantes de l'art du bâtiment et les loges écossaises essentiellement opératives usant d'un cérémonial bien établi et dont les membres non-opératifs, justement nommés, n'avaient pas le pouvoir de modifier.

En outre, cette différence fournit la clé de l'explication du fait que les premières Loges anglaises empruntèrent, assimilèrent et développèrent tant de matière rituélique dont l'origine écossaise est patente.


LA RENAISSANCE ?

L'attention a déjà été attirée sur certains commentateurs qui, en distinguant entre la Maçonnerie opérative et non-opérative, reconnurent à l'évidence ces deux entités comme coexistantes à l'époque où ils écrivaient. Pour pousser cette reconnaissance à sa conclusion logique, l'émergence de la Maçonnerie "franche et acceptée", alors que le métier du bâtiment était encore florissant, devrait dénoter le besoin d'avoir sa propre histoire sous la forme d'une évolution indépendante.

Ceux qui se sont penchés sur cette question doivent avoir été confrontés à deux problèmes dont le plus urgent et le plus difficile était de trouver des preuves du fait que ce nous appelons l'élément spéculatif soit un des traits de la Maçonnerie médiévale. Le second problème, qui est la conséquence du premier, est que si un élément spéculatif avait existé si longtemps parmi les francs-maçons de profession, on peut se demander pourquoi ils ont laissé tomber en désuétude un complément si précieux de leur métier et pourquoi au XVIIIe siècle, ils l'ont laissé totalement aux mains de non-professionnels.

Il y avait un moyen de résoudre ces deux problèmes, bien que ce fut au prix d'admettre que la Franc-Maçonnerie non-opérative a eu une histoire discontinue, ce qui fut réalisé en appelant les événements de l'époque 1717 la "Renaissance".

Pour les tenants de cette théorie, la renaissance signifia le retour à la vie d'une Franc-Maçonnerie qui était devenue moribonde quand l'âge d'or de l'architecture gothique déclina et fut pour un temps supplantée par un autre style très différent. Nous ne pouvons ici que très brièvement considérer la manière dont cette théorie prit naissance.

L'auteur des "Constitutions" de 1723, faisant indubitablement écho au goût de l'époque, dénigra l'architecture gothique du Moyen Âge et applaudit chaleureusement à le renaissance du style d'"Auguste" [époque de la reine Anne en Angleterre]. On peut en voir de nombreux exemples à Londres dans les œuvres d'Inigo Jones qui lança le mouvement et celle de Wren, Hawksmoor, Gibbs, Vanbrugh, et d'autres qui l'élargirent.

Ainsi, Anderson parle-t-il avec plus ou moins de correction d'une renaissance de l'ancien style d'Auguste dont un élément très visible est l'arche arrondie typiquement reproduite sur le frontispice des "Constitutions" de 1723. Il poursuit alors en disant que "pendant le règne du roi James II, bien que quelques constructions romanes fussent menées à bien, les Loges de Francs-Maçons de Londres déclinèrent grandement vers l'ignorance parce que n'étant pas fréquentées et cultivées convenablement". Nous devrons reconsidérer ce passage plus tard, mais il est clair qu'Anderson, obsédé qu'il était par un style qui, comme il le disait, était récupéré des "ruines de l'ignorance gothique", pouvait difficilement avoir en même temps plaidé en faveur d'une renaissance d'une Franc-Maçonnerie qu'il considérait comme associée à cette dernière.

Cependant, dans les "Constitutions" de 1738, l'auteur parle d'une autre facette de renaissance en 1717, celle des Communications trimestrielles et de l'Assemblée annuelle sans pour autant apporter aucune preuve que les premières aient été coutumières.

On trouve des références aux assemblées annuelles dans les manuscrits REGIUS et COOKE qui prenaient des mesures en vue du rassemblement des maçons, mais qu'il l'ai fait à une échelle autre que locale est douteux. Il est possibles que des réunions locales ou régionales aient effectivement eu lieu, car en 1425, le préambule de la loi (3 Henry VI C.I) faisait état d'une doléance selon laquelle "par des congrégations et confédérations annuelles tenues par les maçons dans leurs chapitres généraux assemblés, les Statuts des Travailleurs furent enfreints et rendus sans effet". La loi déclarait de telles réunions illégales car on pensait qu'elles s'occupaient des salaires et des conditions de travail.

Toutes ces données, ainsi que l'évidente absence de toute preuve documentaire de l'existence de corps de maçons opératifs s'approchant par leurs caractéristiques des loges anglaises non-opératives des XVIIe et début du XVIIIe siècles conduisirent à la théorie selon laquelle l'événement de 1717 fut une renaissance d'un mouvement qui connut sa plénitude à l'époque gothique où la construction de structures aux murs minces exigeaient indiscutablement une conception et un savoir faire manuel de tout premier ordre.

Avec le déclin de l'architecture gothique, ainsi qu'on l'a dit, "on ne construisit plus d'églises, les bâtisseurs s'éteignirent". (Gould, dans Ars Quatuor Coronati n°3, p. 11.)

Lionel Vibert (réimpression dans A.Q.C. 85, p.11.) commence son article "Franc-Maçonnerie [...] avant les grandes Loges" par "[...] quand vint la renaissance de la Franc-Maçonnerie de Londres et Westminster", et poursuit ensuite par l'idée que, suite au déclin, les secrets opératifs connus des bâtisseurs étaient perdus par leurs successeurs.

Cet article de Vibert est un mélange remarquablement plausible de faits et d'imagination et n'est cité que comme un exemple parmi d'autres d'une opinion répandue à une certaine époque pour dissiper le problème de l'absence de données propres à démontrer la continuité entre l'art des maçons du Moyen Âge et la Maçonnerie libre et acceptée du début du XVIIIe siècle.

Or il est vrai que plusieurs exemples des "Constitutions" gothiques originales ont survécu et l'incorporation par Anderson d'une forme abrégée de ces documents dans les Constitutions de 1723 donna l'impression d'un lien direct. Cependant, le fait d'affirmer que très peu de loges existaient dans le Londres du début des années 1700, malgré l'activité fébrile de la profession du bâtiment suite au Grand Incendie, demandait une explication.

Pour ceux qui croyaient que la fraternité des environs de 1723 avait pour but de conserver pour elle-même les secrets en vigueur à des époques plus anciennes, l'absence de loges opératives comme entités organisées dans le Sud de l'Angleterre au XVIIIe siècle paraissait faire inévitablement penser à une renaissance. De cette conviction émergea la supposition corollaire que les loges utilisées par les maçons médiévaux et celles des non-opératifs servaient largement les mêmes buts philosophiques et ésotériques, ou tout au moins qu'elles avaient suffisamment de points communs pour être considérées comme équivalentes.

Mais si nous donnons au mot "renaissance" le sens de recouvrer une vie ou une vigueur nouvelle après avoir connu quasiment la mort, il nous faut alors nous demander pourquoi l'art de la Maçonnerie a été considérée comme ayant connue pareille mésaventure.

Tel n'a pas été le cas en fait, car les constructions en pierre continuèrent aux XVIIe et XVIIIe siècle avec autant de vigueur qu'aux périodes plus anciennes. Mieux encore, quelques érudits modernes (par exemple H. M. Colvin, Dictionnaire biographique des architectes anglais de 1640 à 1840) soutiennent que les 60 années entre 1660 et 1720 constituèrent une des plus belles époques du savoir faire architectural anglais. Se rendre compte qu'il s'agissait là d'un fait évident a probablement conduit à l'opinion que la Réforme et la réduction consécutive des constructions d'églises provoqua le déclin de l'architecture gothique et avec celui-ci, la perte des secrets de cet Art.

Il n'existe aucune preuve de l'existence d'une telle perte résultant de la Réforme et le style gothique renaquit bel et bien au XIXe siècle sans que des difficultés insurmontables soient rencontrées. Il ne fait pas de doute que nos connaissances en matière de techniques de construction ne dépassent de loin ce dont le maçon médiéval aurait pu rêver.

En un sens différent, il y eut une perte, mais celle-ci ne contribua en rien à conforter la théorie de la renaissance. le Grand Incendie de Londres en 1666 détruisit non seulement une grande partie de la cité, mais également le monopole qui était jusque là la prérogative de la Compagnie des maçons. Afin de faire face à l'immense tâche de reconstruction qui était nécessaire, le Parlement décréta que les Maçons (et autres) de l'extérieur de Londres devaient être autorisés à travailler dans la ville pourvu que leur séjour y atteigne 7 ans, (et) ils recevraient les mêmes privilèges que les hommes libres pour le restant de leurs jours.
Cet édit marqua le commencement de la fin de tout vestige corporatif détenu par les constructeurs de la capitale et, par extension, de partout ailleurs.

Cependant, le défaut majeur de la théorie de la renaissance est que non seulement celle-ci annihile par définition toute prétention à la continuité, mais aussi qu'elle exigerait beaucoup plus d'informations que toutes celles qui ont jamais été découvertes pour que soit clairement défini ce qui était vraiment l'objet de la renaissance.

Le but premier de cette section de ma planche a été de détruire une croyance communément répandue en une renaissance de la Franc-Maçonnerie à partir de l'époque gothique, quelque chose qui fut perdu mais retrouvé. Bien que cette croyance repose sur le plus fragile des fondements, il y eut néanmoins une forme de renaissance beaucoup plus limitée, d'un caractère tout différent et indiscutablement authentique.

Nous rappelons l'observation d'Anderson (1723, Constitutions, p. 41.) que "pendant le règne du roi Jacques II, bien que quelques édifices romains fussent continués, les loges de Francs-Maçons de Londres dégénérèrent grandement dans l'ignorance parce qu'elles n'étaient pas dûment fréquentées et cultivées. Retranchez les mots soulignés par moi, modernisez le mot ignorance qui signifie aujourd'hui apathie et nous avons une situation qui exista réellement. Et non seulement elle était réelle mais elle induit un problème qui, bien qu'il soit d'une grande importance pour l'histoire de la Franc-Maçonnerie est en dehors du propos de cette planche. Toutes les loges du XVIIe siècle, par exemple celle de Londres "Acception", Warrington et Chester dont nous avons connaissance semblent avoir disparu en 1717, et des quatre anciennes loges qui s'unissent pour constituer la première Grande Loge de Londres et Westminster, il n'existe aucune trace acceptable qu'elles descendissent directement de ces loges plus anciennes.
Ainsi, il ne peut y avoir aucun doute dans la deuxième décennie du XVIIIe siècle, il y eut une renaissance mais seulement du mouvement qui avait commencé au siècle précédent.


LE MOT DES MAÇONS ET SES COROLLAIRES

Les auteurs désireux d'admettre que les preuves historiques tendent sans erreur possible vers la thèse que la Maçonnerie libre et acceptée ait été créée indépendamment de [plutôt que d'en être un développement] l'art du bâtiment sont enclins à frémir devant la proposition supplémentaire que les signes, mots et attouchements secrets n'eurent aucune place dans le répertoire du maçon opératif anglais à aucune époque.

Il existe dans les archives anglaises une masse incroyablement riche de traces manuscrites de travaux de bâtiment et des informations sur les coutumes de ces métiers à travers les siècles. Nous n'avons pourtant pas connaissance d'un seul document indiquant qu'un mot - ou autre chose - de maçons ait jamais été une institution opérative en Angleterre, au sud des comtés frontaliers.

La plus ancienne référence (anglaise) imprimée connue date de 1672 et nous vient d'un commentaire incident de "L'Énumération transposed" de Andrew Marvel qui dit: "car ceux qui ont le mot des maçons se reconnaissent entre eux".

D'après le contexte dans lequel elle a été utilisée, cette observation s'applique de toute évidence à une coutume contemporaine et, à cette dernière date, ne pouvait faire référence que soit aux maçons anglais acceptés/adoptés ou aux opératifs écossais. L'industrie du bâtiment anglaise s'était à l'époque développée selon des méthodes plus proches de celles d'aujourd'hui que de l'époque médiévale.

La fonction originelle des modes secrets de reconnaissance parmi les maçons opératifs semble avoir été de distinguer entre les maçons qualifiés qui appartenaient à leur fraternité et d'ambitieux "étrangers" semi-qualifiés pour qui tel n'était pas le cas. Elle servait à un but utilitaire en Écosse du XVIIe siècle et du début du XVIIIe siècle uniquement parce qu'elle était adaptée aux conditions qui y avaient cours, l'industrie différant grandement de celle de l'Angleterre. Elle était aussi beaucoup moins développée, et par suite assez limitée, pour permettre une direction d'ensemble par une autorité plus élevée que la loge locale. En l'absence d'une telle autorité supérieure, le mot de maçon et ses corollaires auraient été d'une piètre utilité en tant qu'institution opérative.

En Angleterre dont la population était plusieurs fois celle de l'Écosse, s'il avait été à aucune époque de coutume que des mots de reconnaissance secrets soient en vigueur parmi les maçons actifs, une organisation administrative efficace, capable d'exercer l'autorité et de sauvegarder l'uniformité aurait dû être instaurée à l'échelle nationale. E, outre, il aurait fallu que celle-ci soit maintenue pendant une longue période. Il est inconcevable qu'aucune administration d'une telle nature ait pu exister sans qu'aucune trace n'en subsiste.

Le simple fait que dans l'Angleterre des XIIIe, XIVe, XVe, XVIe et même XVIIe siècles l'enrôlement était une méthode courante de recrutement de maçons pour des travaux importants, tels ceux pour le roi sont (?) en soi preuve suffisante que le savoir faire plutôt que la possession d'un mot secret était le facteur clé pour déterminer de l'adaptation d'un travailleur à un emploi. Le preuve que ceci ne s'appliquait pas seulement aux travaux royaux nous est fournie par les rôles des fabriques de York. Quand de la main d'oeuvre supplémentaire fut nécessaire pour reconstruire le choeur de la cathédrale de York en 1370, Robert of Patrington, le maître maçon et douze autres maçons furent appelés par leurs employeurs et durent s'engager par serment à respecter les conditions de leur engagement. la première de celles-ci fut que chaque maçon serait pris une semaine à l'essai afin de démontrer son savoir-faire et son assiduité. Il était courant qu'un officier du roi parcoure la région pour recenser les maçons adéquats en prenant avec lui un Maître maçon, évidemment comme expert technique. Henry Yevele fut l'un d'eux en 1381.

L'existence pendant des siècles de ce système ad-hoc d'enrôlement nous permet d'affirmer qu'aucun corps réglementaire national ne fut instauré par les maçons car, s'il y en avait eu un, celui-ci aurait certainement été le canal tout désigner pour procurer du travail. Au XVIIe siècle, une telle fonction fut assumée effectivement par la compagnie des Maçons de Londres pour ce qui concernait les travaux à l'intérieur de la capitale et aux alentours.

QU'EST-CE QUE LA FRANC-MAÇONNERIE ?

Une exigence primordiale pour quiconque cherchant à jeter un pont qui sépare l'époque actuelle du Moyen Âge doit être très certainement d'établir que la Franc-Maçonnerie qui nous est familière aujourd'hui ressemble suffisamment à son ancêtre supposée d'il y a des siècles pour qu'il soit bien évident que l'on compare ce qui est comparable.

Si l'on admet que la Franc-Maçonnerie possède des caractéristiques qui la rendent unique parmi les sociétés organisées, il est alors nécessaire que l'on puisse démontrer que tout corps qui en serait l'ancêtre possède au moins l'essentiel de ses qualités.

Il est historiquement inacceptable de se contenter d'affirmer, comme l'ont fait de nombreux auteurs, que le fait qu'une coutume particulière soit une partie si vitale et intégrante du rituel contemporain, que la même coutume ait nécessairement eu cours parmi les maçons médiévaux anglais, que des preuves pour l'affirmer existent ou non. Il est dès lors nécessaire d'isoler un principe directeur quelconque commun au passé et au présent et de déterminer si celui-ci a été maintenu intact depuis l'époque où il a pris naissance.

Ceci n'est rien moins que facile puisque la Franc-Maçonnerie, dans le cours du XVIIIe siècle, ne ressemblait pas à la fin de ce siècle à ce qu'elle était en son début.

Les toutes premières "Constitutions" publiées en 1723 n'apportaient pas de définition de la Franc-Maçonnerie pour laquelle elles avaient été écrites. Ceci n'est pas si surprenant si l'on considère qu'elles omettaient même de mentionner l'établissement de la première Grande Loge. mais dans un discours bien connu prononcé à York le 27 décembre 1721 par Francis Drake, membre éminent de l'Ordre, furent énoncés ce qui est aujourd'hui les trois grands principes de l'Ordre, à savoir "amour fraternel, assistance et fidélité les uns aux autres".

Nous n'avons aucune raison de considérer ces préceptes autrement que comme des préceptes déjà établis mais ils ne nous en apprennent pas beaucoup, pas plus que le discours de Drake ne nous donne un quelconque aperçu de symbolisme. Il y en a certes des traces dans les documents qui nous restent des premières décennies de la première Grande Loge, et c'est largement grâce à Wellins Calcott, William Hutchinson et William Preston dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle que le symbolisme prit l'importance capitale qui allait devenir un trait si indispensable du cérémonial maçonnique. Ainsi la définition connue de tout initié selon laquelle la Maçonnerie est "un système de morale particulier sous le voile de l'allégorie et illustré par des symboles" fut une innovation du XVIIIe siècle et "particulier" dans ce contexte signifiait que le système ainsi décrit était cette propriété même appartenant à l'Ordre qui le distinguait de tout le reste.

Il est maintenant manifeste que toute tentative de trouver un étalon pouvant permettre un comparaison point par point se trouve vite indubitablement arrêtée par le fait que la Franc-Maçonnerie telle qu'elle existe aujourd'hui est substantiellement différente de ce qu'elle était même dans les premières décennies du XVIIIe siècle.

Il est vrai que les trois grands principes subsistent, mais ils participent tous de doctrines partagées par d'autres communautés, particulièrement religieuses. Dès lors, qu'est-ce qui distinguait l'Ordre avant l'ère du symbolisme?

Pour revenir au discours de Drake de 1721, l'auteur a affirmé que, à sa connaissance, dans la plupart des Loges de Londres et de plusieurs autres lieux du royaume, une conférence sur quelques points de géométrie ou d'architecture devait être donnée à chaque tenue.

Nous savons que ceci est une exagération, mais cela dénote une croyance nullement exceptionnelle à l'époque selon laquelle la Franc-Maçonnerie pouvait s'identifier à un système dans lequel l'étude de la géométrie, etc., était un objectif déclaré, d'où par exemple, le terme de "maçon géomatique" que l'on rencontre parfois.

Si de telles études techniques avaient été la préoccupation de ceux qui fréquentaient les Loges, il n'y aurait pas eu besoin de secret car les comptes-rendus auraient été peu différents de ceux des sociétés savantes qui publiaient leurs travaux aux yeux de tous. Cependant, bien qu'il se soit avéré que certaines Loges en certains avaient des tenues au cours desquelles étaient faites des communications sur l'architecture, l'archéologie et autres sujets du même genre, la grosse majorité des éléments en notre possession va à l'encontre de la thèse que ce type d'activités auraient identifié la Maçonnerie de cette époque.

Mais une autre caractéristique sur laquelle Drake était formel et insistait était celle de la convivialité, trait remarquable, non seulement dans les annales de tant de Loges du XVIIIe siècle, mais aussi dans des publications et opuscules.

L'importance accordée au banquet annuel est un trait marquant des plus anciennes archives de Grande Loge, car tant que les Loges ont généralement tenu leurs réunions dans des tavernes et puisque la boisson était l'accompagnement normal des cérémonies qui pouvaient y avoir lieu, il était inévitable que les Loges prissent l'apparence de cercles sociaux, phénomène assez courant à l'époque.

L'ambiance de cercle de la Loge typique du XVIIIe siècle a été succinctement décrite par James Anderson dans les "Constitutions" de 1738, qui faisaient observer que ceux qui se joignaient à la Fraternité "trouvaient dans une Loge une détente saine et agréable, loin des études intenses, du harcèlement des affaires, sans esprit politique ni partisan".

Si l'on garde à l'esprit ce qu'étaient les conditions qui prévalaient à l'époque et les différences qui divisaient la société prise dans son ensemble, cette observation prend beaucoup d'importance. Il avait exprimé en des termes différents un point de vue très semblable à la fin de la première Recommandation dans les "Constitutions" de 1723 "par quoi la Maçonnerie devient le "centre de l'union" et le moyen d'apporter l'amitié vraie parmi des personnes qui se seraient irrémédiablement ignorées.

L'importance de ces observations d'Anderson, considérées à la lumière de telle autre observation nous étant parvenues de la période initiale de Grande Loge, réside dans le fait que le mouvement maçonnique des alentours de 1717, ayant hérité fort peu du passé, cherchait sa voie.

Pour l'instant, il ne poursuivait pas des buts profonds et n'avait pas conscience du cours des événements qui devait le conduire, et le conduisit effectivement, vers un avenir grandiose.

En 1730, un auteur anonyme écrivit "Défense de la Maçonnerie", à la suite de la publication de l'opuscule de Pritchard "La Maçonnerie disséquée". Ce travail fut imprimé dans les "Constitutions" de 1738 et contenait la définition que "le but, l'éthique et la portée de la Maçonnerie est de soumettre nos passions et non de faire notre propre volonté; de poursuivre une progression quotidienne dans un Art louable; d'exercer la moralité, le charité, la bonne fraternité, bonne nature et l'humanité". Ceci étant, la substance qui la forme, ou le véhicule, reste sans définition.

Quoique l'auteur se sentit obligé de faire silence sur la forme ou le véhicule, c'est-à-dire un rituel ésotérique, c'est bien celui-ci qui fournit les moyens par lesquels les buts et relations fondamentaux qui émergèrent purent être à la fois conservés et promus sans égard au temps et aux changements.

La Maçonnerie franche et acceptée qui fut créée indépendamment de la profession du bâtiment permit la rencontre d'hommes d'opinions, de croyances et de métiers largement différents, unis par leur adhésion spontanée à un rituel à but moral. Ce rituel n'avait pas à être ancien, mais il était nécessaire qu'il le parût et il était de première importance qu'un élément de secret y soit incorporé.

Les citations ci-dessus montrent des tendances du XVIIIe siècle dans le développement de la Franc-Maçonnerie conduisant à la reconnaissance, ainsi que l'a dit William Preston en 1775 "que la Maçonnerie se présente et est comprise sous deux dénominations, elle est opérative et elle est spéculative". Aujourd'hui, le même sens est contenu dans l'expression: "Nous ne sommes pas des opératifs, mais Maçons francs et acceptés, ou spéculatifs".

La question qui se pose donc maintenant est de savoir si dans toute la gamme d'archives historiques et dans les vastes collections de comptes-rendus médiévaux sur le bâtiment, se trouve quelque chose suggérant que, conjointement à la profession de maçon, à quelque époque que ce soit, il exista un élément spéculatif utilisant un rituel ésotérique comparable à celui qui se développa parmi les Maçons francs et acceptés pendant le XVIIIe siècle.
Il nous faut admettre qu'aucun indice de ce genre n'a été trouvé, pas même dans ces deux célèbres documents du XIVe siècle écrits pour et peut-être par des maçons, le "Poème de Regius" et le manuscrit "Cooke". Si des maçons de pierre anglais, que ce soit dans l'exercice de leur métier ou dans leurs loisirs, se sont engagés dans la spéculation philosophique, ils ne nous ont apparemment rien laissé qui pourrait le prouver car, bien que le manuscrit "Cooke" contienne le mot "spéculatif", le sens en est celui qui avait cours au XIVe siècle, à savoir la prise en compte théorique de la science (du bâtiment) par opposition à l'application pratique de techniques existantes.

Il n'implique pas de symbolisme, c'est-à-dire de réflexion spéculative sur les outils du bâtiment.

Il ne serait pas davantage suffisant de trouver des références occasionnelles, aussi archaïques soient elles, "à la conduite à l'équerre", "rester dans le compas", etc., à moins que le contexte ne montre clairement qu'elles faisaient partie des formalités coutumières dans la profession de maçon en général. Quoi que le "Regius" et le manuscrit "Cooke" contiennent tous deux une abondance de préceptes moraux, aucun des deux ne fournit aucun indice tendant à présenter le symbolisme comme un moyen d'inculquer les leçons.

Un autre lien, discuté précédemment, est l'absence évidente de nos archives et de notre littérature relative aux maçons actifs d'Angleterre de modes secrets de reconnaissance, c'est-à-dire signes, mots et attouchements qui paraissent être partie intégrante de la Maçonnerie spéculative moderne. Nous ne pouvons honnêtement avancer aucune preuve montrant que les Francs-Maçons opératifs anglais aient fait usage de cette sorte de secret, que ce soit par nécessité professionnelle ou dans tout autre but.


ÉPILOGUE

Cette planche donnera certainement l'impression que l'Écosse a été sous-évaluée et d'aucuns pourraient même soutenir qu'aucune histoire de la Maçonnerie franche et acceptée faisant une si petite part à l'implication écossaise ne peut sérieusement se concevoir. La raison est que l'on ne peut discerner aucun lien direct.

Pour le passé, les historiens de l'Ordre avaient coutume d'accumuler des fragments d'indices documentaires en provenance de toutes les parties des Îles britanniques et de compiler tous ces éléments en une seule structure de développement homogène.

Ceci implique que la Franc-Maçonnerie, en tant que philosophie, ait subi une croissance par la diffusion d'idées répandues à partir d'une autorité unique exerçant un contrôle parental.

Jusqu'à ce que soit établie la première Grande Loge d'Angleterre, il n'existait aucune organisation ou système connu qui ait coordonné les activités en Angleterre, sans compter la Grande Bretagne. Par suite, le principe de diffusion appliqué à la période antérieure aux environs de 1717 ne manque pas d'être à tout le moins suspect.

L'apparition spontanée en Angleterre du XVIIe siècle de Loges distinctes de la profession de maçon fut un phénomène unique prenant naissance dans la situation sociale de l'époque, mais nous en savons très peu sur le travail rituel fait par ces Loges et, en tout cas, pas de quoi justifier l'idée qu'elles avaient établi des communications à travers le pays tout entier.

Quand il arrive occasionnellement que l'on puisse discerner les signes d'un rituel devenu familier, il s'avère que celui-ci était essentiellement écossais, d'origine opérative et indubitablement emprunté.

Emprunter les coutumes des autres était en soi une coutume immémoriale et sans rapport avec l'organisation qui faisait cet emprunt.

Au XVIIe siècle, le bâtiment anglais avait perdu la plus grande partie de son caractère médiéval dans le changement général des structures de l'industrie. De la même façon, le vaste bouleversement social avait aussi préparé l'avènement de nouvelles institutions.

Si des conditions similaires avaient existé en Écosse et s'il y avait eu une population comparable, il semble certain que des Loges indépendantes seraient nées qui n'auraient eu que des rapports fortuits avec leurs homologues anglaises.

Traduit de l'anglais par le F:. Georges Shatzopoulos

Ars Quatuor Coronatorum
Travaux de la Loge Quatuor Coronati n° 2076

Source : http://www.ordre-de-lyon.com/accueil.html

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