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Hauts Grades

La pensée chinoise et la franc-maçonnerie au XVIIIème : maître Irlandais, Prévot & Juge

31 Mai 2012 , Rédigé par NG Publié dans #histoire de la FM

Les premiers grades écossais

La genèse et le développement des grades maçonniques postérieurs au grade de Maître, en France, à partir des années 1740 environ, constituent sans doute l’un des problèmes les plus passionnants de la recherche historique en ce domaine. De multiples difficultés surgissent en effet, tenant aux sources et aux circonstances, à la date, au lieu de leur création, et plus encore aux motivations de leurs créateurs, il s’agit du reste d’un sujet encore peu exploré.

La confrontation des nombreux rituels aujourd’hui connus et identifiés, et les données historiques disponibles permettent toutefois, pour certains d’entre eux, d’écrire une histoire sérieusement documentée. On peut ainsi, à l’occasion, faire de très surprenantes découvertes. Le grade fort méconnu de Maître Irlandais en est une illustration remarquable.

Nous ne possédons aucun document significatif sur les usages de la Maçonnerie Française, installée à Paris vers 1725, avant la première divulgation, hormis celle du Lieutenant de Police René Hérault, diffusé par ses soins à la fin de 1737. Ce texte, fort précieux, décrit une réception d’Apprenti Compagnon, selon une tradition bien connue de l’époque. Il faut attendre on le sait, les années 1744-1745, pour connaître, grâce à plusieurs divulgations imprimées, les pratiques maçonniques du temps, avec un certain luxe de détails, la révélation du grade de Maître, en France, est opérée en 1744, dans le catéchisme des Francs-Maçons de Léonard Gabanon, alias Louis Travenol.

Les règlements de la Loge Saint-Jean de Jérusalem (1745)

Cependant, à cette époque, les loges françaises s’organisent. Le 11 décembre 1743, elles se donnaient un Grand Maître qui devait nominalement régner sur la Maçonnerie française, jusqu’à sa mort, en 1771, Louis de Bourbon Condé, Comte de Clermont. En ce même jour, étaient adoptées des Ordonnances Générales qui faisaient état de grades nouveaux. On lit en effet, dans l’article 20 : «Ayantappris que depuis peu quelques frères se présentent sous le titre de maîtres écossais et revendiquent dans certaines loges, des droits et des privilèges.»

Dès 1744, l’abbé Pérau, dans son Secret des Francs-Maçons, reprend cette information. On trouve également des mentions dans deux divulgations atypiques, le parfait Maçon et la Franche-Maçonne. Le texte essentiel pour notre propos, cependant est celui des «Statuts dressés par la RL. St Jean de Jérusalem» le 24 juin 1745, on y trouve cette indication fondamentale.

«Les Maîtres ordinaires s ‘assembleront avec les maîtres les parfaits et les Irlandais, trois mois après la fête de la st Jean, les maîtres Elus six mois après, les Ecossais neuf mois après, et ceux pourvus de grades supérieurs quand ils le jugeront à propos.»

Nous sommes donc mis en présence du 1er système de grades supérieurs au grade de maître, pratiqué dans la loge du Comte de Clermont, à Paris en 1745. Dés lors, la multiplication des grades écossais ne connaîtra plus de trêve.

De Paris à Bordeaux

Lorsque le second écossisme français après celui de Paris, l’écossisme de Bordeaux, sort du néant documentaire, il se présente comme une suite fournie de grades où l’on retrouve tous les grades déjà connus à Paris. Dans une lettre du 13 mai 1750, le fameux frère Boulard indique : «Il faut être Elu parfait pour être Chevalier de l’Orient, et que pour être Elu parfait c’est à dire écossais, il faut avoir passé par les neuf degré de la Maçonnerie.»

On peut citer à l’appui de cette affirmation une famille de rituels faisant accéder à l’Ecossais de la perfection (l’écossais bordelais) en dix grades : Apprenti, Compagnon, Maître Secret, Parfait Maçon, Maître par curiosité, Maître Prévost et Juge, Intendant des bâtiments, Maître Elu, Grand et vray Ecossais. On retrouve cependant dans cette liste le Maître Irlandais connu à Paris, en 1745 sous le nom de Prévot et Juge, qu’il portera souvent en concurrence avec le 1er. Ce grade est ainsi l’un des plus anciens de la Maçonnerie française.

Les destins d’un grade

Selon un procédé à peu près constamment suivi, les nombreux systèmes maçonniques qui s’opposeront et se succéderont, tout au long du XVIIIème siècle, reprendront, en leur conférant un rôle subalterne, tous les grades précédemment connus. Le Maître Irlandais, Prévôt et Juge est ainsi présent dans les multiples collections de grades que recèlent aujourd’hui les fonds maçonniques, et cette fréquence traduit sans nul doute l’importante diffusion qu’il a dut connaître. Dans une lettre qu’il adresse à JB Willermoz en juin 1761, Meunier de Précourt, de Metz, échange avec son célèbre correspondant lyonnais toutes les connaissances maçonniques qu’il possède relativement aux grades pratiqués à cette époque. Le tableau comparatif qu’il établit entre les grades connus à Lyon et ceux de Metz constitue pour nous une documentation précieuse on note que le grade de Maître Irlandais Prévost et Juge vient, dans le série Lyonnaise, en neuvième position, après plusieurs grades d’Elus et celui de Maître parfait, mais dans les différents grades d’Ecossais.

A Metz, en revanche, le grade dit de Me Parfait Irlandais Prévot et Juge se place en sixième position, avant les Eus et les Ecossais. On constate surtout qu’à Metz une étrange synthèse s’est opérée entre le grade de Maître Parfait et celui d’Irlandais. Meunier de Précourt assortit la mention de ce grade de commentaire suivant : «nous ne conférons icy le grade de Me Elu qu’après qu’on a été reconnu Parfait, la raison en est simple, on ne peut accomplir les ordres d’une juste vengeance qu’après qu’on est hors de tout soupçon : au surplus, les usages varient suivant les Loges ; Mais du Me parfait Jehova, mot de passe : le mont Liban ; Mot d’Architecte Irlandais Prévot et Kuge : Tito Olim, Xim Schu ; attribut un compas surmontant un rapporteur ou quart de cercle au bas d’un cordon vert pour le Me parfait, et avec une clef d’yvoire avec un ruban cerise pour l’Architecte Irlandais.»

Cette initiative a priori quelque peu curieuse est attestée par un rituel de Me Parfait et Irlandais figurant au fond Willermoz de la Bibliothèque municipale de la ville de Lyon. On peut donc supposer que ce texte n’est pas lui-même d’origine lyonnaise, mais aurait pu être transmis à Lyon par les frères de Metz. La cérémonie commence par une réception simplifiée au grade de Maître Parfait et s’achève par l’Irlandais. Toutefois, cette fusion n’a pas généralement marqué l’évolution et la pratique de Me Irlandais.

Vers les années 1760, le grade semble connaître un certain déclin, et bien qu’il soir toujours pratiqué – on le trouve notamment dans les rituels du Marquis de Gages, datés de 1763, comme le «5ème grade de la vraye maçonnerie». Il ne s’impose plus toujours comme grade obligatoire. Ainsi, par exemple, dans la divulgation imprimée de Bérage, les plus hauts secrets de la Franc-Maçonnerie, publiée en 1762, on ne le trouve plus, bien que quelques éléments semblent lui avoir été empruntés pour former certains grades nouveaux. Cette descendance, toutefois, ne sera guère vivace.

Structure et évolution du grade

Le grade de Maître Irlandais se singularise par sa remarquable stabilité. Le candidat est admis soit en Maître soit en Me Parfait. Il semble que la possession de ce dernier grade soit, dans la majorité des rituels. L’exigence habituelle sur ce point, on l’a vu, s’accordent les Statuts parisiens de 1745, aussi bien que les usages des frères de Metz et de Lyon en 1761. Il est donc raisonnable de supposer que ce grade fut créé après celui de Me Parfait. Sa position par rapport aux Elus est plus mouvante.

La réception elle même est fort simple, et nous l’avons dit, pratiquement immuable d’un rituel à l’autre, le candidat est d’emblée prié de s’agenouiller lorsqu’on prononce en sa présence le mot Civi. Puis on le relève à l’aide d’une «épée passée en travers du col»sur le mot KI prononcé à son tour par le Vénérable. Le candidat accomplit alors quatre tous de la loge autour du tableau. Il lui reste, avant de prêter son Obligation, à gagner l’Orient par quatre pas accomplis sur les «quatre portiques du temple», en dessinant avec les jambes, à quatre pas, «un quatre de chiffre». Lors de l’instruction, deux mots lui sont révélés. Tito, nom du «Doyen des Maîtres Irlandais», et un autre mot, généralement donné comme étant « la passe », avec de nombreuses variantes, Xingheu, Xingcheu, Xinchen, Xinschu, mais dont la signification constamment proposée est «siège de l’âme». Le nouveau Maître irlandais, dans ce grade qui se présente donc avant tout comme un hommage à la mémoire d’Hiram, apprend ainsi qu’il est rendu «possesseur du cœur de Maître Hiram», et qu’à ce titre il est constitué «Prévôt et Juge» de tous les ouvriers.

Les sources du Maître Irlandais : une surprise chinoise...

Réduit à ses éléments essentiels, et les plus déroutants, le grade se compose donc :

·         D’une génuflexion solennelle

·         De deux mots Civi et Ki, associé à cette génuflexion

·         D’un mot de passe aux consonances évocatrices : Xin Schu

Nombre d’auteurs, sans aborder l’histoire du grade lui-même, se sont interrogés sur la signification et sur l’origine de ces mots. Il serait peu utile – et sans doute peu charitable – de mentionner ici leurs hypothèses. L’affirmation la plus fréquemment rencontrée est du reste que les mots de ce grade n’ont pas de signification réelle. La découverte surprenante de notre recherche a conduit à cette conclusion simple et certaine : le grade de Maître Irlandais est directement inspiré des coutumes funéraires de l’ancienne Chine, et les mots du grade sont une transcription légèrement corrompue des mots rituellement prononcés, en Chine, lors de l’hommage rituel à un mort.

Il convient d’évoquer l’influence de la pensée chinoise, sur les mentalités et les arts en Europe, depuis au moins la fin du XVIIème siècle, sans doute aussi depuis l’épopée des missionnaires Chrétiens en Chine qui est plus ancienne. D’autres congrégations religieuses iront «à la Chine» «pour évangéliser cet Empire immense et mystérieux.» Des approches divergentes qu’auront les Jésuites, les dominicains, les Franciscains, naîtra, dans les dernières années du XVIIIème, la célèbre querelle des Rites. Nous ne ferons ici que résumer cette affaire, du reste passionnante.

Pour les Jésuites, dont l’ambition était de convertir les chinois au christianisme, on ne pouvait envisager l’évangélisation d’un peuple au passé si ancien, à la culture si étendue, à la civilisation si prestigieuse, exactement comme on l’aurait fait pour les peuplades sauvages des rivages de l’Afrique. Les Missionnaires, ayant étudié pendant des années avec un soin extrême, la philosophie des chinois, en avaient reconnu la profondeur. Ils admiraient l’ordre social, et l’extrême élaboration des cérémonies qui rythmaient, à chaque instant de la vie, les moindres gestes des Chinois, et notamment le culte des ancêtres, si important alors, et ne constituaient qu’une expression purement civile du respect dû aux morts, et non une manifestation de culte religieux, dès lors incompatible avec le pur Christianisme. En d’autres termes, Les Franciscains et les Dominicains s’opposèrent fortement à ces vues. L’affaire vint jusqu’à Rome qui trancha, dans cette Querelles des Rites, contre l’avis des Jésuites. Il en résulta que l’Evangélisation de la Chine fut définitivement compromise.

Il reste que tout au long du XVIIème siècle, et encore au XVIIIème siècle, la Chine fut à la mode. Son influence se ressent à la cour, dans la peinture, la littérature, et les arts ornementaux. Enfin de nombreux ouvrages avaient proposé aux Européens des exposés sur la pensée et les coutumes de La Chine. Parmi cette abondante littérature, on peut citer l’ouvrage publié en 1700 par le Père Louis Lecomte sous le titre Des cérémonies de la Chine. On y trouve notamment une description assez soigneuse des honneurs que les chinois rendaient à leurs morts.

Lorsque le défunt est placé dans son cercueil à son domicile, on dispose autour de lui divers objets. On place à la tête du cercueil, vers la gauche, un bol de riz, accompagné d’un œuf cuit et de deux baguettes. A droite, dans un grand bol, on dispose un coq tué, mais non cuit, entièrement plumé, la tête tournée vers le cercueil. Enfin, au milieu de cet ensemble on place une petite console sur laquelle est une tablette en papier, sorte de poche ou de grande enveloppe rouge rectangulaire sur la quelle figure le nom du défunt. L’enseignement traditionnel est que cette tablette est «le siège de l’âme»C’est devant elle que sont effectuées les prosternations, et que sont rendus, avant l’ensevelissement, tous les honneurs dûs au mort…

Il est clair que le rapprochement avec le Xin Schu, siège de l’âme du Maître Irlandais s’impose absolument. Il convient dès lors de vérifier si ces mots quelque peu corrompus, correspondent à de véritables mots chinois.

Xin (sin,hsiu, xing) dont la signification est âme, et Chen, qui signifie, s’arrêter, stationner. L’ensemble se réfère évidemment au siège de l’âme. Il reste ensuite à vérifier les deux autres mots Civi et Ki. Là encore, les termes chinois existent bien. Ci (hsi), qui signifie genou, Vi (K’wei) qui se rapporte à l’action de fléchir, veulent bien dire ensemble fléchissez le genou. Quant à Ki (Ky), il veut simplement dire se lever.

L’énigme du grade.

Reste une ultime énigme celle du grade lui même. Comment explique que vers 1740 on ait conçu un grade maçonnique qui ne fait qu’adapter, à l’intention des mânes d’Hiram, la cérémonie chinoise traditionnelle d’hommage aux morts ? Aucune réponse ne peut être fournie.

Notons simplement que la présence du trigramme jésuitique IHS dans le tableau se comprend mieux que jamais. Les auteurs de ce grade avaient ainsi manifestement une forte sympathie pour ceux qui venaient d’être désavoués par Rome à propos des Rites chinois, et qui ne jouissaient pas nécessairement d’un grand crédit dans l’opinion française. Cela pourrait fournir quelques indications sur les milieux intellectuels qui ont pu propager ce grade. La cérémonie de Maître Irlandais est une cérémonie d’hommage funéraire à Hiram. Elle se veut intemporelle. Pour n’être pas ouvertement religieuse et chrétienne, ce qui aurait pu, à l’occasion, attirer à la maçonnerie quelques difficultés nouvelles. Elle s’est voulue chinoise. Les Jésuites pensaient que les chinois qui n’avaient pas reçu la prédication du Christ, et l’avaient presque totalement ignorée pendant plus de seize siècles, transmettaient cependant un héritage vénérable ; celui de la loi naturelle, celui des Noachites, donné en partage à tous les humains issus du Déluge.

A ce titre, certaines de leurs coutumes étaient, à leurs yeux, dignes de respect. Le thème chinois étant à la mode et les récits de missionnaires abondants, on a pu sans difficulté puiser à cette source inattendue. Il n’y avait rien là qui pût troubler un maçon instruit de cette époque. Dés 1723, dans l’histoire du Métier qui ouvre ses Constitutions, Anderson n’avait-il pas écrit : «NOE et ses trois fils, JAPHET, SEM er CHAM, tous maçons authentiques, amenèrent avec eux, après le Déluge, les traditions et les arts antédiluviens et les communiquèrent largement à leur descendance.»

Deux rituels de Maître Irlandais

Nous publions ci-après deux rituels du XXVIIIème siècle concernant ce grade. Le premier fait partie du vaste ensemble que constitue le manuscrit FM, 76 du Fonds maçonnique de la Bibliothèque Nationale, l’autre provient des Archives secrètes de la Cour et de l’Etat à Vienne.

Ils correspondent tous deux à une forme assez primitive, simple, et à une version peu corrompue du grade de Maître Irlandais, Le premier rituel est en outre pourvu d’un tableau intéressant et fort bien dessiné, qui détaille les éléments essentiels du grade. Le manuscrit FM, 76 comprend en fait, pour ce grade, deux textes qui se font suite et sont pratiquement identiques. Nous signalons en note les quelques cas de divergences, parfois d’un certain intérêt.

Renaissance Traditionnelle N°96 - Octobre 1993. p 238 – Tome XXIV

Source : http://aprt.biz/

 

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