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Hauts Grades

La Pierre Brute

6 Mars 2014 , Rédigé par X Publié dans #Planches

Quand j’ai su que je devais traiter ce sujet, j’ai tout d’abord pensé qu’il s’agissait du travail type de l’apprenti maçon. Puis en réfléchissant sur ce thème, j’ai réalisé qu’il est en effet celui de l’apprenti mais aussi celui de tout Franc Maçon tout au long de son parcours, tout au long de sa vie maçonnique ! Ceci explique certainement le nombre de fois où ce sujet est revenu dans les différentes planches que j’ai pu entendre depuis plus d’un an ! J’ai choisi dans un premier temps d’essayer de comprendre pourquoi tailler la pierre brute pour ensuite dans un second temps, aborder comment on peut effectuer ce travail.

Pourquoi tailler la Pierre Brute ? Nous sommes tous entrés en Franc Maçonnerie volontairement mais pour des raisons différentes. Cependant, nous avons tous la volonté de participer à l’amélioration de la condition humaine, à une évolution positive de la société dans laquelle nous vivons.Nous aurions pu le faire par l’adhésion à une association caritative, un syndicat ou un parti politique. Mais c’est une voie initiatique que nous avons choisie, la seule voie initiatique que propose l’occident aujourd’hui comme le rappelait notre frère Bruno Etienne dans sa planche. Avant d’avoir la possibilité de s’investir vraiment dans cette noble tâche qu’est la construction du temple de l’humanité, il est urgent de commencer par travailler sur soi. Quel noble cause que de vouloir construire le Temple de l’Humanité, mais n’est il pas plus sage de commencer par construire son propre temple intérieur, son être, sa personnalité. Et cela passe bien évidemment par la taille de la pierre brute, travail suggéré si fortement par l’initiation. Lors de l’initiation, l’épreuve du miroir m’a beaucoup fait réfléchir. « Tu es ton pire ennemi » m’a dit le frère qui le tenait. Je pense que l’on est en effet trop souvent « son propre ennemi », que l’on est souvent comme pris au piège par nos a prioris, nos idées toutes faîtes, notre éducation qui nous ont inculqué des idées qui ne sont pas forcément les nôtres. Certains psychanalystes considèrent même que nous établissons notre scénario de vie dés le plus jeune âge, entre 5 et 8 ans, et que nous nous y référons inconsciemment tout au fil de nôtre vie. On peut donc se demander si nos choix sont toujours de vrais choix. Tailler la Pierre Brute, c’est pour moi la volonté de faire table rase sur tout ça. Il ne s’agit pas de remettre absolument tout en question, ce serait impossible. Il ne s’agit pas non plus de s’auto analyser, ce serait une grosse erreur. Il s’agit simplement de se retrouver au plus profond de soi-même afin de corriger, d’améliorer, d’embellir son être après l’avoir consciemment identifié afin de se le réapproprié à nouveau. Tout cela pour apprendre à s’aimer vraiment soi-même, être en harmonie au moins avec soi-même et finalement pourquoi ne pas devenir « mon meilleur ami ». Comment avoir la prétention d’aimer les autres ou de les aider si on n’a pas tout régler avec soi même ? Nous l’avions abordé lors d’une discussion en loge, seul l’homme éveillé peut être placé au cœur de l’action. Comment atteindre l’éveil si de trop nombreuses couches, amoncelées années après années, viennent systématiquement « polluer » notre jugement, notre raisonnement. Comment atteindre l’éveil si nos passions, nos pulsions et nos émotions nous submergent trop facilement et tendent à prendre le pouvoir? Atteindre l’éveil passe à mon avis par la recherche de la vertu et comme le disait Platon « la première des vertus, c’est l’émerveillement ». A quoi sert ce travail sur soi si ce n’est pas aussi pour voir les choses différemment, sous un autre angle, avec un œil neuf qui donne à nouveau cette sensation d’émerveillement comme l’enfant de trois ans qui découvre le monde dans lequel il vit. Le monde profane tend à vouloir tuer l’émerveillement, à ne mettre en avant que les choses négatives et à faire de nous des gens déçus, blasés, désabusés et pessimistes. Comment construire si l’on considère par avance que l’édifice va s’écrouler ? Quel émerveillement que de pouvoir se regarder à l’intérieur, se voir, s’observer et se critiquer ! Quel autre animal peut se permettre cela ? Aucun bien sûr, seul l’animal conscient qu’est l’homme le peut. Quel émerveillement aussi de constater que nous sommes l’aboutissement d’une évolution de plusieurs millions d’années, sachant que notre espèce aurait pu s’éteindre de nombreuses fois ! Tailler la Pierre Brute, c’est pour moi la volonté de changer afin de voir le monde sous un autre angle, sans filtre, sans voile et donc de s’approcher le plus possible du vrai, du beau !
Comment tailler la Pierre Brute ?
Personnellement, je distingue deux phases. Une première phase d’observation qui me permettra de bien cerner la Pierre Brute, de l’apprécier sous ses différentes faces, de mieux la connaître, de la reconnaître. C’est seulement ensuite que débutera la deuxième phase qui consiste à tailler vraiment en utilisant les outils. Pour la première phase dite d’observation, je n’ai pas trouvé de manuel ni de livre de recettes indiquant la marche à suivre, mais j’ai été initié et cette épreuve m’a fortement suggéré le travail d’introspection, de retour sur soi dans le but de m’améliorer, d’avancer, de progresser avant d’avoir la prétention de vouloir faire avancer les autres. Pour moi, il me semble que ce travail avait déjà débuté avant l’initiation. C’était un travail certainement inconscient, non structuré mais il débutait quand même. Puis les choses se précisent vraiment dans le cabinet de réflexion où l’on se retrouve face à soi même, seul dans ce lieu si particulier que l’on oubliera jamais quoi qu’il arrive, un moment unique et indescriptible. Des symboles, un crâne humain, des phrases marquantes, un « flirt » avec la mort en quelques sortes. J’ai, comme nous tous, été intrigué par le fameux VITRIOL qui déjà incite à la recherche en soi, à visiter les profondeurs de la terre, nos profondeurs, à entrer en nous même et à apprendre à mieux se connaître en cherchant la pierre philosophale. A noter que La Franc Maçonnerie n’est pas la seule voie qui invite au travail sur soi.Les contemporains de Socrate lisaient déjà sur le fronton du Temple de Delphes le fameux « Connais toi toi-même ».Les Bouddhistes disent aussi : « Celui qui est maître de lui-même est plus grand que celui qui est maître du monde ». Il faut se connaître pour être maître de soi. Chez les égyptiens, on parlait de Ma’at qui signifie recherche de rectitude, de justice, de vérité. Dans ce cas précis, le lien avec la Franc Maçonnerie semble évident ! Est ce que je peux effectuer ce travail seul ? Pour une partie oui, mais on comprend très rapidement que l’autre est indispensable. Le travail est efficace seulement si, à mon avis, il y a aller et retour entre moi et l’autre. Dans cette phase d’observation, l’autre est un peu comme un miroir. Je me connais mieux en apprenant à connaître l’autre et inversement. Pour moi, chercher à se connaître c’est la démarche fondamentale, l’œuvre quotidienne et constante proposée par l’initiation. Par ce travail, je cherche à découvrir mon « être vrai », ma substantifique moelle, ce qui me compose vraiment au plus profond de moi, une fois toutes les pelures superficielles retirées. L’initiation invite à la recherche de l’essence en chacun de nous, la partie la plus simple et la plus importante, une fois le superflu écarté, la plus simple expression du « moi » en quelques sortes ! C’est en travaillant que je réalise que cet être intérieur ne m’est pas si étranger. C’est lui qui vibre en chacun de nous lorsque nous sommes touchés par une forme d’art ou une autre. Cela est vrai pour la musique dite universelle comme celle de Mozart ou de Bach qui interpelle obligatoirement celui qui écoute et ceci sans apprentissage préalable. L’art s’adresse à l’être intérieur de chacun car l’oeuvre est aussi l’expression de l’être intérieur de celui qui l’a crée. Je suis de culture occidentale mais je peux être touché par la musique indienne de Ravi Shankar comme par une sculpture réalisée par un artiste africain. L’art c’est l’être qui parle à l’être. L’être éveillé ne percevra que mieux le message, c’est évident. Pour moi, l’objectif de cette démarche est de privilégier l’être plutôt que l’avoir, contrairement à ce que propose trop souvent le monde profane. En effet, notre éducation nous a trop souvent enseigné les moyens de posséder, de paraître pour prendre notre place dans la société. La vie de tous les jours, la société nous ont aussi poussé à jouer parfois involontairement un rôle, à paraître quelqu’un que nous ne sommes pas toujours. On ne nous a pas ou peu enseigné comment être vraiment, et de plus être soi même. Le défi est bien là, apprendre à être après avoir si longtemps privilégier l’avoir ! Exister en étant, et non en possédant ou en paraissant. L’initiation est l’étincelle qui nous suggère ce travail, elle n’apporte pas la lumière à elle seule, ce serait trop simple mais elle incite, elle invite. Tout reste à faire et le chemin est long pour celui qui décide de l’emprunter. Il est sinueux, tortueux, pentu et même bordé d’orties ou de silex acérés comme nous avons pu l’entendre dans certaines planches. Le découragement guette sans cesse celui qui l’emprunte. Il faudra de la vigilance et de la persévérance comme nous le rappelle le cabinet de réflexion. Celui qui débute ce travail passera certainement par différents états, par différentes phases. Parfois le travail est efficace, il permet une avancée encourageante. Parfois au contraire, le travail doit s’arrêter car les conditions ne sont pas réunies, les aléas de la vie, l’émotionnel s’en mêlent et il est plutôt sage de poser les outils. Il peut être parfois très pénible d’être face à sa propre réalité, face à son vrai soi, face aux cases noires de son pavé mosaïque, alors que jusque là on ne voyait que les blanches ! L’observation sera d’autant plus efficace que le maçon aura une certaine maîtrise autant :

- Physique : c’est l’enveloppe et rien ne vaut un esprit sain dans un corps sain.
- Qu’ intellectuelle : l’objectivité du raisonnement.
- Qu’émotionnelle : si une émotion non maîtrisée submerge le tailleur, la taille s’arrête immédiatement.

Cette phase qui consiste à s’observer soi même, son être, sa pierre brute afin d’en identifier plus précisément les défauts, les aspérités est très délicate car l’apprenti est à la fois sujet et objet, difficile d’être juge et partie. De l’objectivité du jugement dépendra la qualité du travail à venir. Avoir le recul suffisant, être assez neutre dans son jugement, assez objectif, pour s’observer, se critiquer, quelle difficulté ! Attention de ne pas tomber trop rapidement dans l’autosatisfaction et de se croire arrivé avant même d’avoir franchi la ligne de départ. La deuxième étape peut enfin débuter. L’apprenti peut se saisir de ses outils que sont le maillet et le ciseau. Il les maîtrise mal, il a le tablier relevé. Le maillet symbolise la volonté du tailleur. C’est lui qui apporte la force nécessaire à la taille.Il n’y a aucune réflexion, aucune finesse dans cet outil. Il est tenu de la main droite et apporte la puissance, la force, l’énergie nécessaire au travail. Le ciseau au contraire est l’outil de la précision. Il demande beaucoup plus de dextérité, d’application. Il va aller se placer à des endroits précis sur la pierre brute pour écarter les parties indésirables et préalablement identifiées comme telles. Au départ, le travail est grossier et l’on enlève facilement des parties de taille importante. Plus le travail avance et plus il est difficile, fin, délicat et demande des efforts importants. Si l’apprenti dispose d’outils, il lui faut aussi un cadre, un endroit propice à la méditation, au retour sur soi, à l’élévation. C’est le rituel qui permet cela et pour l’apprenti, le silence sur les colonnes. Chez les égyptiens, comme chez les bâtisseurs de cathédrales on ne taillait pas la pierre sur le chantier où régnait le silence et la discipline, mais à l’écart, dans la carrière. On ne l’amenait que pour lui faire prendre sa place définitive ; pour cela elle devait être dégrossie et la taille devait être même bien avancée. Alors elle pouvait enfin prendre sa place dans l’édifice. C’est grâce à ce travail que l’apprenti peut espérer « élever des temples à la vertu et creuser des cachots pour les vices ». Pour conclure, j’aimerai préciser que ce travail est particulier et propre à chacun d’entre nous. Pas de recette miracle, pas de raccourci pour atteindre l’objectif plus vite, mais du travail et encore du travail.Le but n’est pas de transformer totalement la pierre brute, mais bien de la rectifier, de la modifier sans qu’elle ne perde sa particularité, sa spécificité, son originalité car elle est unique ! Ce n’est que mon avis, mais je me retrouve assez peu dans le symbole de la pierre pointue et lisse que l’on a dans notre temple. Cette pierre taillée a été obtenue par une taille à la scie, outil moderne qui taille sans discernement et en une ou deux fois. Je pense qu’au contraire cette oeuvre nécessite une multitude de coups de maillet et de ciseau. Même taillée, la pierre garde quelques aspérités, quelques défauts qui font qu’elle est unique. L’aspect lisse et parfait de cette pierre me gène un peu. Peut être est ce uniquement l’objectif vers lequel il faut tendre ! Pour finir, je pense qu’il est sage de bien garder en mémoire que ce travail ne sera jamais fini.  La pierre va prendre une forme plus élaborée, mais l’effort devra être maintenu et de fréquents petits coups de ciseau seront nécessaires. Le livre d’André Comte Sponville « Petit traité des grandes vertus » est un ouvrage qui m’a permis de progresser car il analyse en profondeur chaque vertu. Il nous rappelle par exemple que la vraie générosité c’est donner à l’autre quelque chose qui nous fait vraiment défaut . Il nous rappelle aussi que se considérer humble, c’est déjà ne plus l’être. A une tout autre époque, Socrate expliquait aussi à ses juges qui se prétendaient sages, que penser être sage c’est évidemment, déjà, ne pas l’être. Il faut donc travailler et travailler encore avec humilité, et l’on pourra peut être un jour s’attaquer à cette noble tâche qu’est la construction du Temple de l’humanité. Pour moi, tailler la Pierre est un moyen et non uniquement une fin en soi car le monde évolue très vite et c’est dans la cité que je veux m’investir au risque sinon, de préférer l’introspection à la construction. Je me permets une dernière parenthèse pour dire un mot sur la musique que j’ai choisie pour illustrer cette planche d’apprenti vu qu’elle ne sera suivie d’aucune question. Elle sera diffusée après accord du maître de la colonne d’harmonie et du Vénérable Maître. Il s’agit des suites de Bach, interprétées au violoncelle par Alexander Kniazev. Ce choix m’a semblé judicieux car le soliste par son interprétation très sobre illustre bien la recherche de l’essentiel, du vrai, tout comme celui qui taille la Pierre Brute. Pour moi le travail de ce soliste symbolise l’introspection, alors que la symphonie symbolise plus la construction collective.

Source : www.ledifice.net

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