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Hauts Grades

La réalisation théomorphique chez Martinez de Pasqually

23 Novembre 2012 , Rédigé par Murilo Cardoso de Castro Publié dans #spiritualité

La perception du rapport analogique est peut-être le seul acte réellement fécond dont soit capable l’esprit humain. Elle est à la base de toute la rhétorique et de toutes les opérations de symbolisation, au cœur des trouvailles les plus efficaces de l’image poétique, si l’on accepte la définition célèbre qu’en donnait M. Reverdy, comme des seules démarches vraiment progressives du raisonnement logique, dont le moment essentiel est celui où les prémisses sont choisies et rapprochées en vertu d’une sorte de pressentiment que leur alliance sera féconde. Aussi, une logique de l’analogie, si elle devenait un jour possible sur des bases plus solides que celles de la symbolisation freudienne, nous ferait-elle sans doute apparaître la démonstration mathématique comme un cas particulier de l’image poétique. Il suffira, pour l’instant, que la possibilité idéale d’une telle logique soit entrevue pour que l’on se garde de traiter trop légèrement ceux qui ont fait de l’analogie la démarche ordinaire de leur pensée.

Or, il est un domaine qui paraît réfractaire à tout procédé de spéculation plus précis, et c’est la théologie mystique. L’analogie seule peut nous donner l’espoir de franchir la distance de la nature physique, et de notre nature, à la nature divine, et de réunir les éléments d’une représentation plus ou moins grossière de celle-ci. Reste à se demander en quel sens le rapport analogique de Dieu et de l’homme peut et doit être considéré. Autrement, est-ce de la connaissance de l’homme que l’on s’efforcera d’inférer une connaissance de Dieu, ou est-ce de la connaissance de Dieu que l’on s’efforcera d’inférer une connaissance de l’homme ?

La représentation de Dieu sous une apparence et des caractères humains se rencontre peut-être la première : le mana, si on le considère comme primitif, est du divin senti, mais non représenté ; et la représentation totémique, même chez Durkheim, n’est pas, ou n’est pas encore une représentation de Dieu. C’est ensuite l’anthropomorphisme, c’est-à-dire le système dans lequel, consciemment ou non, on passe de la connaissance de l’homme à la connaissance et à la représentation de Dieu. Le sens du vecteur analogique est de l’homme vers Dieu. On proposera l’appellation de théomorphisme pour les doctrines dans lesquelles ce n’est plus Dieu qui est conçu à l’image de l’homme, mais l’homme qui est conçu comme étant à l’image de Dieu. Le vecteur analogique va ici de Dieu vers l’homme.

Le sens de ce vecteur est bien la caractéristique des deux attitudes. Il va de soi, en effet, qu’entre l’anthropomorphisme de Dieu et le théomorphisme de l’homme, la distinction sera pratiquement fort délicate à établir. Ainsi la référence aux versets 26 et 27 de la Genèse ne suffira pas pour prouver le caractère théomorphique des interprétations courantes de la Bible. Au surplus, c’est toujours l’homme qui nous est donné empiriquement et familièrement, et il paraîtra dès lors peu important à certains de savoir si cet objet de l’expérience est le portrait ou l’original de la divinité à laquelle nous prétendons accéder à travers lui. L’affirmation que l’homme a fait Dieu à son image est une affirmation sceptique, qu’une doctrine religieuse ne professe jamais explicitement. Nous ne pourrons donc la déceler qu’en observant dans quel sens chemine la connaissance à l’intérieur de la doctrine constituée. Si nous nous apercevons que le contenu de sa notion de Dieu n’a pu se former que par des analogies humaines, son caractère anthropomorphique ne pourra plus être sérieusement discuté. C’est ainsi, par exemple, que l’élaboration cartésienne de la divinité comporte au moins une démarche visiblement anthropomorphique, celle où Descartes, qui a établi sa propre existence à partir du fait de sa pensée, établit l’existence de Dieu à partir du sentiment d’imperfection de cette pensée. Car, en ce moment, il considère la pensée, non plus comme un être indéniable et indéterminé, mais comme un état qualifié dont le complément est une qualification toute humaine de Dieu, désormais considéré comme parfait. On sent bien, et Spinoza a très bien senti, le progrès qui serait réalisé par une doctrine dans laquelle la connaissance cheminerait rigoureusement de Dieu vers l’homme.

Est-ce possible, et le théomorphisme n’implique-t-il pas un anthropomorphisme préalable ? Le vecteur part de Dieu, disons-nous, mais comment est-on arrivé à Dieu ? N’est-ce pas par analogie, et par une analogie humaine ? Ce qui reviendrait à faire du théomorphisme une façon différente d’exposer la connaissance de Dieu, mais non de l’acquérir et à l’opposer à l’anthropomorphisme un peu comme on oppose la phase déductive et la phase inductive dans le discours scientifique. Il est évident que nous ne pouvons exclure complètement le raisonnement qui conclut de l’homme à Dieu. Ainsi le maître dont nous allons parler, Martinez de Pasqually, nous signalera comme instructifs des détails de la structure humaine, l’inégalité des cinq doigts de la main, par exemple, et la tendance à utiliser ces analogies, relativement peu marquée dans son Traité de la Réintégration, l’était peut-être davantage dans son enseignement oral et se retrouve très nettement chez son disciple Saint-Martin, même avant qu’elle soit exacerbée par l’influence de Bœhme. Mais il est clair que cette relation analogique doit être conçue comme une relation de signe à chose signifiée. Dieu n’a de main en aucun sens, mais la main de l’homme signifie quelque chose dans le plan divin. Les caractères humains ne sont en rien plus essentiels à la divinité que les caractères d’imprimerie ne sont essentiels à la pensée.

Enfin et surtout, le théomorphisme échappe au reproche d’anthropomorphisme préalable par un coup de force et un coup de génie à la fois : la connaissance ne part pas, en effet, d’une représentation anthropomorphique de la divinité, parce qu’elle ne part d’aucune représentation définie de cette divinité. Dieu est comme une source de lumière que sa luminosité même nous empêche de regarder, si bien que, quoique le sens du vecteur analogique soit de Dieu vers l’homme, ce n’est pas en Dieu que nous le verrons lui-même, mais dans l’homme, miroir plus encore que portrait de la,divinité. Dieu ne commencera à être représenté que par ie reflet de sa propre lumière sur le miroir humain. On voit tout de suite l’extrême délicatesse de la méthode : car il faudra veiller soigneusement à ne renvoyer vers Dieu que la seule lumière venue de lui, et non point une autre qui nous serait propre. Mais on en voit aussi l’intérêt, car si elle est rigoureusement entendue, nulle autre ne pourra concevoir Dieu d’une façon aussi pure, tout en pénétrant le sens du monde phénoménal d’une façon aussi complète.

On retrouverait assez facilement des formes partielles de l’attitude théomorphique : ainsi dans la voie ascétique et mystique qui est celle de l’Imitation de Jésus-Christ, où le rapport de l’homme à Dieu est considéré non tant comme réellement existant dans la morphologie de l’homme que comme devant idéalement exister dans son être spirituel grâce à la morale et à la piété, le corollaire est mis dans une plus grande lumière que le théorème. Et c’est vraisemblablement dans le courant kabbaliste, ou mieux dans Je courant général de l’ésotérisme occidental que nous trouverions l’effort le plus soutenu pour rester fidèle à la méthode ici définie. On se contentera d’en souligner l’emploi dans l’œuvre du maître le plus original de la mystique française au XVIII8 siècle, Martinez de Pasqually.

Nous nous appuierons principalement sur le Traité resté incomplet et publié à la fin du siècle dernier [Traité de la Réintégration des Êtres dans leurs premières propriétés, vertus et puissances spirituelles et divines (Paris, Chacornac, 1899). Cf. naturellement aussi l’ouvrage fondamental de M. Van Rijnberk, Martinez de Pasqually, 2 volumes, Derain-Raclet, Lyon, 1938]. On connaît trop peu ce grand texte : Matter se plaignait que l’on ne pût atteindre Martinez, comme Socrate, qu’à travers son Platon (Saint-Martin) ou son Xénophon (l’abbé Fournie). Le Traité, c’est Socrate lui-même ; avec toute l’ardeur et tout le décousu de l’exposé oral. On croit entendre en le lisant la voix du maître improvisant péniblement son livre dans son mauvais jargon, devant ses disciples, Grainville ou Champoléon, qui le reprennent sur son style, demandent des explications, obligent ainsi sa pensée à faire un effort pour s’expliquer de plus en plus clairement, si bien que l’exposé revient parfois sur ses pas, progresse, propose successivement plusieurs versions qui se contredisent parfois en partie1, avant de s’en tenir à l’explication la plus satisfaisante. Ainsi avons-nous à poursuivre la pensée de Martinez comme celle d’un interlocuteur qui n’arrive pas toujours à se faire comprendre, d’autant plus qu’il écrit pour ses disciples déjà Réau-Croix, c’est-à-dire très préparés, en principe, à le lire et à le saisir à demi-mot.

De prime abord, le traité se présente, on Je sait, comme un commentaire courant et un complément de quelques textes bibliques (presque tout le livre de la Genèse, sauf l’histoire de Joseph ; l’histoire de Moïse et ses instructions ; et quelques pages sur l’histoire de Saül). Bien que s’appuyant ainsi à chaque instant sur le texte biblique inspiré, Martinez reste cependant fidèle à la méthode métaphysique, grâce à son procédé fondamental d’interprétation, la notion de « type ». Selon lui, les épisodes bibliques s’éclairent, en effet, les uns les autres, dès que l’on est capable de les rapprocher convenablement : ils se répètent et symbolisent les uns avec les autres, d’Adam à Jésus-Christ. L’interprétation consistera donc à faciliter ces rapprochements et à les mettre en pleine lumière : l’explication jaillira alors d’elle-même. C’est en cela que consiste le dégagement des types. Le type est en quelque sorte, dans le Traité, la forme canonique du raisonnement par analogie. Il est supérieur à la fois au symbole et à la prophétie, parce qu’il est tourné à la fois vers le passé et vers l’avenir : « Un type est une figure réelle d’un fait passé, de même que d’un fait qui doit arriver sous peu de temps » (Traité, p. 153), alors que le symbole et la prophétie ne concernent que l’avenir, et que la prophétie n’est même qu’une menace sur l’avenir dont la réalisation reste subordonnée à la miséricorde de Dieu et à la conduite de la créature.

L’usage de cette notion de type est constant le long du Traité : Adam, Caïn et Abel font le type du Créateur avec les premiers esprits émanés et Adam (81) ; Adam est le type du vrai Adam ou le Christ ; Abel est type de Celui qui viendra ; Gain, type des prophètes ; Noé fait le type du Créateur ; le déluge et les événements qui suivent font le type de la création universelle ; Abraham avec Ismaël et Isaac répète le type d’Adam avec Caïn et Abel ; Abraham avec Isaac fait le type du Créateur avec le Christ ; Isaac avec Jacob et Esau font le type du Créateur avec les premiers esprits et Adam ; Abraham avec Isaac et Jacob font le type d’Adam avec Abel et Seth ; Esaû est le type de Caïn et de Cham ; Moïse répète les types de Noé ; en différents temps, Moïse présente également le type du Créateur, du fils du Créateur et de l’Esprit divin, etc. [Respectivement : 66, 79, 89-94, 141, 178, 214-216, 222, 223, 236, 240, 290]. Nous avons multiplié les exemples pour montrer la généralité de l’emploi du procédé, très souvent c’est la considération du type qui guide Martinez dans les adjonctions qu’il fait au récit canonique : ainsi nous parle-t-il de la joie qui mondait Eve pendant qu’elle était grosse d’Abel, bien que la Genèse soit muette sur ce point, parce que cet événement a été répété « vers le milieu du temps » par la grossesse de Marie et d’Elisabeth. C’est comme un reflet de la joie du Magnificat qu’il saisit déjà sur le visage de l’hommesse à peine créée. Sur des points de détail comme celui-là, l’imagination poétique de Martinez contribue à accentuer le type en retouchant le récit biblique. Mais ce reproche ne tient pas devant l’immense généralité de l’emploi du procédé. Et si plusieurs de ces analogies sont couramment invoquées par la liturgie romaine, l’originalité de Martinez est de s’en servir pour simplifier l’intelligence du texte sacré. Le type, en effet, réduit prodigieusement la diversité des événements, puisque ceux-ci se représentent les uns les autres. Ainsi voyons-nous les faits se surperposer bien plus exactement que les visages sur les clichés composites de Gaiton, s’emboîter de manière à ne plus offrir finalement à notre esprit qu’un seul fait, une unité au lieu d’une diversité. Puissance singulière d’un procédé de pensée qui fait évanouir la durée jusque de l’histoire et nous libère déjà, autant qu’il est en lui, de ce que nous apprendrons petit à petit à mieux connaître comme la source de toutes nos misères, l’esclavage par rapport au temps.

Et cet unique fait qui devra nous retenir, c’est le rapport de l’homme avec Dieu et l’obscurcissement de ce rapport, si bien que l’histoire n’est plus qu’un perpétuel développement de ce thème et de cette situation, une représentation indéfiniment multipliée de ce qu’il y a d’invariable dans la condition humaine, comme si Dieu avait décidé pour notre plus grand profit de nous en obséder sans cesse.

Il suffît donc de se borner au récit du seul événement, à proprennent parler, qui soit jamais arrivé, c’est-à-dire la chute des premiers esprits et de l’homme, ou encore l’origine de pensées distinctes de la pensée divine. C’est la partie de loin la plus connue de la théologie martinéziste. De Dieu, nous considérerons simplement au départ qu’il est, et qu’il est immuable. Il est, car il est l’être, et il est immuable, car il ne peut jamais revenir sur ses actes, ou plus strictement encore, sur ce qu’il est en acte. L’être ne peut se déjuger sans se défaire. Tout être spirituel existe d’abord en Dieu et comme l’être de Dieu. Dieu se glorifie en établissant les règles immuables d’un culte envers lui-même, c’est-à-dire en définissant son rapport à ces êtres spirituels : ce qui implique leur émanation comme êtres libres et distincts. L’émanation des premiers esprits est fondée sur ces règles, nous dit en effet Martinez ; ce sont donc elles qui entraînent l’individuation de l’être, et la liberté n’est que la faculté de s’y soumettre ou non. La liberté de Dieu est limitée par ces lois, car l’immuable ne peut revenir sur elles ; et des libertés émanées, il est attendu qu’elles s’infléchissent dans le sens du culte. L’émanation ne comporte rien de plus ; en particulier, elle n’entraîne aucune délégation du pouvoir spirituel émanateur. Le système établi entre Dieu et les premiers émanés n’est pas susceptible de se retrouver entre ceux-ci et des êtres qu’ils émaneraient à leur tour. Que quelques esprits libres tentent de singer ainsi leur émanateur, ils abusent de leur liberté, — et dès que cette pensée est conçue en eux, c’est la prévarication et l’origine du mal spirituel, dont Dieu n’est pas responsable, puisqu’il résulte du jeu, par définition imprévisible, de la liberté de ces esprits.

Ici commence le temps. La convention qui fondait les rapports des premiers esprits avec Dieu est violée en ce qui concerne ces prévaricateurs ; leur séparation va être totale, parce que Dieu écarte de lui leur malice. Sur son ordre, certains esprits restés fidèles produisent d’eux-mêmes trois essences spiritueuses, et ils en forment le monde du temps, que nous appelons matériel [Ibid., 354. Il s’agit, on le sait, des esprits inférieurs du cercle ternaire]. Ce sera la prison des prévaricateurs, l’instrument de leur séparation d’avec Dieu. Et pour être leur geôlier, Dieu émane un nouvel être spirituel distinct : Adam. L’émanation d’Adam est donc elle-même d’abord d’essence contractuelle ; Adam a une fonction à remplir. Dieu le charge de connaissances et de puissances : puis il l’abandonne à son libre arbitre et l’émancipé. On sait le reste : le mineur émancipé prêtera une oreille trop complaisante aux suggestions de ses prisonniers. Il a le pouvoir de se donner une postérité purement spirituelle, de corps glorieux comme le sien propre, à condition que, dans cette opération, sa volonté et celle de Dieu soient jointes (comme si, bien qu’émancipé, pour cet acte, et pour cet acte seul, le mineur avait besoin que se joigne à la sienne la volonté de son tuteur). Sous l’influence des esprits pervers dont il a la garde, Adam va essayer à son tour de donner le jour à des êtres spirituels. Il a cette pensée, il l’accomplit : et le résultat, à son grand étonnement, est « une forme ténébreuse et toute opposée à la sienne », à laquelle il donnera ensuite, pour reconnaître sincèrement sa prévarication, le nom de Houva, ou Homesse (Ibid., pp. 27, 53). Cette fois encore l’être émané a rompu le contrat, et Dieu va se séparer de lui. La forme à laquelle il a donné naissance est de nature spiritueuse, et non spirituelle, semblable donc au monde qui sert de prison aux pervers. La forme de l’homme est changée en une forme semblable à celle du fruit de sa faute, — et désormais il devra se servir de celui-ci pour avoir une postérité qui sera une postérité d’hommes et non plus une postérité spirituelle de Dieu. L’homme est envoyé rejoindre ses anciens prisonniers dans le temps et habiter sur la terre « comme le reste des animaux ». Non pas sans espoir toutefois ; par sa sincérité et son repentir, Adam obtiendra sa réconciliation, et Dieu lui restituera en partie ses vertus et puissances et la possibilité de lui rendre un culte selon les nécessités de sa nouvelle forme et de sa nouvelle situation.

On remarque tout de suite quelques particularités de cette interprétation de la Genèse : par exemple, la façon de concevoir le rôle de la femme dans la chute. Eve est la conséquence du mal et le mémorial de la faute beaucoup plus qu’un agent actif ou la collaboratrice du mineur. L’infériorité des postérités femelles, qui est certaine, fient donc à l’origine même de la forme féminine.

D’une façon plus intéressante, on voit que, par une vue profonde, c’est dans une analyse de la puissance créatrice et de l’acte créateur que Martinez, cherche la nature de la faute. Le principe du mal spirituel, c’est la volonté de concurrencer l’œuvre de création ou d’émanation de Dieu. Il est hors de la puissance d’aucun être particulier de rien ajouter à l’être. Toute tentative de création qui ne fait pas la part de la collaboration divine est mauvaise. Ainsi, l’homme, dont l’être est l’être même de Dieu, est capable, s’il se soumet à sa nature profonde, d’avoir une postérité de forme spirituelle et glorieuse, une postérité de Dieu. Mais sa faute, perpétuée dans la hideuse apparence matérielle, est d’avoir manqué à sa vocation et à sa nature, d’avoir déformé Dieu en lui. Le théomorphisme, règle de conduite, est ici absolument inséparable du théomorphisme, principe de structure.

La nature du châtiment enfin nous en apporte la confirmation. La matière en est l’instrument essentiel. Ce que nous appelons ainsi, produit par des principes spiritueux grâce à un être spirituel divin, n’est pas un être radicalement distinct de l’être. La matière n’est pas un être du tout, elle est une apparence. Les formes corporelles sont nées dans une explosion du chaos, par une sorte de refus de l’esprit devant l’être fantomatique de la matière, de constatation de son incompatibilité avec elle. Et « il n’est pas possible de regarder les formes corporelles présentes comme réelles sans admettre une matière innée dans le Créateur divin, ce qui répugne à sa spiritualité ... » [Ibid. 149 ; cf. 161-163]. Distinction qui se complète par celle de la création et de l’émanation : « La création n’appartient qu’à la matière apparente, qui, n’étant provenue de rien, si ce n’est l’imagination divine, doit rentrer dans le néant ; mais l’émanation appartient aux êtres spirituels qui sont réels et impérissables. » [Ibid., 176. II serait de la plus haute importance de savoir ce que devient cette distinction’ dans le texte du manuscrit non publié du Traité, celui du prince Chrétien de Hesse. On sait en effet par M. Van Rijnberk (op. cit., 58) que ce manuscrit porte fréquemment sinon toujours le mot « créé » là où le texte publié par M. Philipon porte le mot « émané »]. Il ne peut donc être question de création, si paradoxal que cela paraisse, que pour les êtres qui ne sont pas. Ainsi Adam a perpétré lui-même en créant Eve le brouillard qui le sépare désormais de l’Eternel. A la fin des temps, la matière générale s’effacera de la présence de l’homme comme un tableau s’efface de l’imagination du peintre (115), mais d’ici là, Adam est emprisonné dans le songe de Dieu et dans son propre mensonge ; il ne pourra plus avoir de postérité que par Eve et à travers Eve, c’est-à-dire qu’il ne pourra plus produire que des œuvres chargées de matière et donc irréelles. Il est corps et âme, une forme apparente qui lui rappelle sa faute, et une forme réelle et éternelle qui s’en repent. Pour Martinez (un peu comme pour Pascal), nous ne pouvons comprendre la nature de l’homme que si nous voyons en lui un mineur en privation auquel la vue de Dieu est dérobée par un fantôme de l’imagination divine — Dieu séparé de Dieu par une divine, mais non tout à fait impénétrable fumée.

Cela peut encore se préciser. Adam, avant la prévarication, est revêtu d’une forme glorieuse, « forme apparente que l’esprit conçoit et enfante selon ses besoins et selon les ordres qu’il reçoit du Créateur. Cette forme est aussi promptement réintégrée qu’elle est enfantée par l’esprit » (Ibid., p. 57). Bien que forme apparente, elle n’est pas d’origine spiritueuse comme la matière, mais purement spirituelle, formée par des esprits, comme la nue qui déroba Moïse sur le Sinaï à la vue d’Israël (283). Elle n’ôte donc rien à l’homme de sa nature de pur esprit, universel dissolvant.

Adam est un esprit qui lit dans l’esprit, il est en Dieu, distinct de Dieu par sa seule fonction : la garde des pervers et le culte à rendre, c’est-à-dire une manière d’être à observer vis-à-vis de la créature et du Créateur. L’individuation, nous l’avons dit, est purement fonctionnelle ; elle se fait par lois, commandements et préceptes, ou, si l’on préfère, par poids, nombres et mesures. Adam est le véritable émule du Créateur, l’homme-dieu. Son privilège essentiel est double : d’abord la communication intégrale et immédiate de toute pensée divine et démoniaque ; et ensuite le pouvoir de se donner à lui-même, sous la réserve du concours de la volonté divine, mais ce concours n’aurait jamais été refusé, une postérité de forme spirituelle semblable à la sienne. Bref, Adam est Dieu-émané (32).

Or, de même que l’être ne s’acquiert ni ne se perd, de même l’homme ne peut avoir cessé d’être Dieu. Quant à son être, il est toujours ce qu’il était, mais il a perdu son double privilège : il a perdu son corps de gloire et son pouvoir de créer une postérité de Dieu. Et surtout, il n’a plus la communication spontanée de la pensée divine. Adam a possédé toutes les sciences et toutes les connaissances spirituelles, mais il a tout perdu, du moment qu’il n’a plus la connaissance transparente de Dieu, que celle-ci est oubliée, effacée de son esprit : « C’est la matérialité qui met en nous l’oubli », disait un philosophe ; séparé de sa forme chaotique le mineur jouirait, en effet, pleinement « de la lumière impassive spirituelle et inaltérable qui est innée en lui-même » (163). C’est notre corps, en somme, qui nous cache la vue de notre âme.

L’état présent de l’homme quant à la pensée s’exprime d’ailleurs en un mot : l’homme n’est plus pensant, il est pensif. Il était pensant lorsqu’il atteignait la pensée par une vue directe. Désormais, il ne peut plus la connaître que par communication : elle lui vient grâce à un être différent de lui, esprit divin qu démoniaque (car le démon, lui, a gardé la faculté de penser : ce qui lui manque c’est la faculté de communiquer désormais avec la pensée divine). La chute a opéré une dégradation de notre faculté de penser comme elle a opéré une dégradation de notre faculté de nous reproduire. Déjà, à l’instant de la prévarication, la pensée du crime n’était point de l’homme, mais du pervers qui le tentait, le chef des démons, « arbre de vie du mal pour une éternité ». La liberté de l’homme n’est donc pas dans la pensée, mais dans son pouvoir d’accepter ou de refuser la pensée qui lui est proposée par l’être bon ou mauvais. La réintégration du mineur dépendra de sa fermeté à repousser l’être mauvais, étranger à lui et à sa forme. On comprend ainsi comment, bien que l’homme soit à l’image de Dieu, il puisse cependant être coupable : c’est qu’il est accessible à la pensée démoniaque ; le mal ne se fait que lorsque l’intellect démoniaque se substitue à nous, le mal ne s’accomplit sur la terre que par des possédés. Ainsi tout le mal se rattache toujours et uniquement à la même première opération mauvaise, puisque c’est de celle-ci que date la dégradation de notre faculté de penser [Il ne peut être question de vérifier psychologiquement la doctrine de Martinez. On noiera cependant ce texte d’un grand mystique possédé, le P. Surin, décrivant son état alors qu’il est possédé à son tour, après avoir essayé d’exorciser les Ursulines de Loudun : « Je ne saurais vous expliquer ce qui se passe en moi durant ce temps, et comme cet esprit s’unit avec le mien sans m’ôter ni la connaissance, ni la liberté de mon âme, et se taisant néanmoins comme un autre moi-même, et comme si j’avais deux âmes, dont l’une est dépossédée de l’usage de mon corps et de ses organes, et se tient à quartier regardant faire celle qui s’y est introduite. Ces deux esprits se combattent en un même champ qui est le corps, et l’âme même est comme partagée et selon une partie de soi est le sujet des impressions diaboliques, et selon l’autre des mouvements qui lui sont propres ou que Dieu lui donne » (apud P. Pourrat, La Spiritualité chrétienne, IV, 97 ; Paris Gabalda, 1928)].

Que pouvons-nous faire pour échapper au mal et remettre en évidence notre caractère divin ? Ou encore en quoi consistera le bien et le culte resté au pouvoir de l’homme déchu ? Il reste évidemment dans l’homme une sorte de base, l’âme, bonne en elle-même, qui tient à son union substantielle avec Dieu ; il a des sagesses, vertus et puissances, qui sont en lui « la pensée, l’image et la ressemblance du Créateur ». Mais ce fond de la nature humaine ne détermine pas nécessairement l’action, puisque celle-ci, chez l’homme tombé, exige toujours deux autres facteurs : la volonté libre et la pensée insinuée en lui par un esprit divin ou démoniaque. Si toutefois l’action bonne est marquée du nombre 3 parce qu’elle exige réellement ces trois facteurs : puissance innée du mineur, la pensée insinuée et la puissance directe de l’esprit divin majeur, l’action mauvaise de son côté est marquée du nombre 2, nombre de confusion, car l’âme s’y abandonne de telle façon à l’intellect démoniaque qu’elle s’identifie à lui jusqu’à devenir « le tombeau de la mort ». Le moment capital qui décide de la qualité de l’action est donc celui de la pensée insinuée ; selon que celle-ci sera bonne ou mauvaise, l’action du mineur le sera aussi : « La liberté enfante la volonté et la volonté adopte la pensée bonne ou mauvaise qu’elle a conçue, et sitôt qu’elle en a obtenu le fruit, le mineur revient sur lui-même et, méditant sur le produit de son opération, il devient lui-même le juge du bien et du mal qu’il a commis » (Ibid., p. 343). Il y aura donc deux espèces de bonnes œuvres : celles que l’homme pourra produire en vertu de sa puissance innée, qui seront faibles et ne pourront être dites lui appartenir, car elles sont directement de Dieu en nous ; et celles que l’homme accomplira lorsque sa propre puissance sera multipliée par le concours d’un esprit majeur bon, actions vives et parfaites qui seront bien au mineur, car ce sera lui qui aura tout fait pour solliciter ce concours de l’esprit majeur et s’y abandonner.

C’est ici le fondement de l’ascèse, de la mystique et de la spéculation martinézistes. Ascèse, car la tâche de l’homme sera de se purifier très profondément, non seulement de la cupidité des biens de la matière, mais encore de la curiosité à leur sujet : « Les formes de cet univers n’existent point réellement en nature, ni d’elles-mêmes, mais seulement par l’être qui les anime, et tout ce qui paraît exister se dissipera... promptement » (256), — la matière, est un songe qui ne doit pas nous retenir comme une réalité. Mystique, car il sera de la plus grande importance de s’assurer ensuite de la collaboration d’un esprit majeur avec le mineur purifié, et ce sera le rôle de la prière et de la théurgie. Et enfin, au-delà, il y a place pour une nouvelle connaissance spéculative : les sciences de la matière sont définitivement condamnées, et il n’est pas question d’y revenir, mais si la matière est un songe, c’est un songe de Dieu, et nous pouvons en quelque sorte le psychanalyser pour remonter à son auteur. En ce sens, toutes les apparences retrouvent une raison d’être comme elles sont, et on peut proposer une interprétation théomorphique même de ce qui n’est pas, comme les formes corporelles et, en particulier, la nôtre ; la pensée n’est plus dupe des variations temporelles et elle retrouve une sorte d’intelligence sub specie aeternitalis.

Dans cette voie spéculative, l’homme sera guidé par la tradition jusqu’à lui des révélations successives. Adam lui-même, s’il a perdu la connaissance directe et le culte spirituel, s’est vu cependant investi de la charge d’un culte nouveau proportionné à ses moyens d’opération ; il a été capable de procréer Abel conformément au plan divin, sans excès charnel, et, grâce à cet enfant, il a été réconcilié. A mesure que l’on s’éloigne de lui, la révélation primitive s’efface de la vue et de la mémoire des hommes ; mais elle a été renouvelée par le mécanisme des types qu’ont fait, au cours des temps, une série de mineurs pensants et non pensifs, députés par l’Eternel : ainsi Enoch, Noé, Melchisedech, etc. ; et enfin par le type qu’a fait le Christ. C’est une perte irremplaçable que l’inachèvement du Traité, et l’on ne peut s’empêcher de rêver à la richesse d’interprétation que Martinez nous aurait dévoilée s’il avait poussé son commentaire jusqu’au Nouveau Testament. Mais l’importance qu’il accordait au Christ n’est point douteuse par ce que nous savons de lui, et par ce que nous possédons de son œuvre (ainsi les pages sur le type du Christ en Abel, 110-117). Esprit doublement puissant, octenaire, Fils et Verbe du Créateur, le Christ a synthétisé tous les types qui pouvaient faire révélation, de manière à peindre à l’homme, avec une clarté aveuglante, encore qu’elle ne soit pas aperçue de tout le monde, son entière condition. Il s’est détourné d’Israël et a appelé tous les hommes (sauf la postérité de Caïn) à la réconciliation. La réalisation théomorphique était chez lui accomplie, puisque son incarnation volontaire n’était pas, comme celle d’Adam, le fruit d’une prévarication. Aussi, bien qu’il ait combattu le démon comme un être pensif, notamment lors de la tentation, il lui a infligé de telles molestations que son état de resserrement est incomparablement plus rigoureux depuis sa venue. Mais, pour nous aussi, le Réconciliateur est venu, et il nous sera demandé bien plus qu’à ceux qui ne le connurent point.

Enfin, si l’intelligence de notre nature et du cryptogramme de la nature physique nous est ainsi suggérée, indépendamment de nos propres expériences, par les secours successifs des mineurs élus et par le secours de l’esprit doublement puissant, nous pourrons encore reconnaître la vérité à son rayonnement. L’assentiment commun et complet est toujours le signe d’une spiritualité distincte de celle des individus : passager et limité, il peut être le fait d’une pensée entièrement démoniaque, mais durable, il se fonde certainement dans la pensée divine. L’œuvre démoniaque est une œuvre de division et de confusion : « Il n’y a pas parmi les hommes de matière, deux pensées, deux actions, deux opérations qui puissent s’accorder... » (111). L’homme abandonné à lui-même ne sera pas capable non plus de réconcilier vingt personnes à sa volonté. Mais si la multiplicité éloigne de la vérité, la vérité, au contraire, unit les esprits ; elle opère dans le sens de l’unité théomorphique à retrouver, en assimilant les esprits les uns aux autres, en restituant autant qu’elle le peut la pensée transparente et sans limites individuelles, hors de la matière et du temps.

On pouvait le prévoir, si la conséquence du péché est la dégradation de notre faculté de penser, le travail devra tendre surtout à remédier à cette infériorité. Il nous faut déchiffrer la pensée avec peine, c’est-à-dire « opérer comme un être purement spirituel temporel, sujet au temps et à la peine du temps » (315). Essayons cependant de remonter vers notre état premier. Il ne paraît guère possible d’y parvenir pendant notre existence temporelle terrestre et de franchir d’un seul bond les trois cercles sensible, visuel et rationnel, qui nous renferment comme les trois cercles dont se servent les voyageurs pour repérer leur position terrestre. Nous n’échapperons pas au purgatoire [Cf. définition, p. 219. La métempsychose est formellement exclue, quoique ait pensé Frank. Cf. notamment 171-172]. Mais quoique toujours pensifs, nous pouvons nous efforcer de n’accueillir que les insinuations provenues de l’arbre de vie du bien. Nous serons ainsi plus fidèles à notre vraie nature divine ; purifié du désespoir, disait Kierkegaard, « le moi plonge à travers sa propre transparence dans la puissance qui l’a posé ». C’est aussi le but de l’ascèse et de la mystique martinézistes. On pourrait d’ailleurs multiplier les rapprochements ; par exemple, entre la réalisation théomorphique et ce que l’on a appelé, à propos de saint Jean de la Croix, l’état théopathique. Sans entrer dans une étude de mystique comparée, on voit que le théomorphisme de l’homme ne nous entraîne pas nécessairement au panthéisme. La mystique martinéziste est même plus proche, pensons-nous, des mystiques de la « nuit » que des mystiques quiétistes. Elle le doit vraisemblablement à son caractère beaucoup plus spéculatif que sentimental. Le progrès essentiel s’accomplit ici dans l’ordre de la pensée, parce que la chute a été avant tout une chute de la faculté de penser. Le démon a de grands pouvoirs et le mineur la faculté de les tenir en échec : la vie intérieure à la poursuite de la réalisation théomorphique en est revêtue d’un caractère profondément dramatique.

Cette réalisation, et donc la conception de l’individualité humaine dont elle découle, est bien la charnière de la pensée de Martinez. La lumière vient de Dieu, mais nous n’en saisissons toute la richesse que lorsque la réflexion sur nous-mêmes nous a purifiés. « Mes jours sont la vapeur des jours de l’Eternel », s’écriera Saint-Martin ; ils ne sont rien d’autre, et il appartient à la pensée d’essayer de restituer les jours de l’Eternel dans notre vie intérieure. Ce faisant, nous comprendrons que la vraie intelligence du monde des apparences nous conduit à l’intelligence du monde des vraies réalités. Le microcosme nous conduit au macrocosme matériel, surcéleste et divin. Mais c’est selon un rapport analogique purifié de toutes les grossièretés de l’anthropomorphisme ; et c’est pour ainsi dire à l’intérieur de tout le divin et de rien d’autre que ce qui est divin que la pensée se meut. Il ne s’agit pas de se dissimuler les contradictions et les faiblesses d’un tel système au regard de la pensée strictement rationnelle. Mais la voie analogique de la pensée mystique ne relève pas de ce tribunal et ne nous intéresse même que dans la mesure où elle relève d’une juridiction d’appel. Pour celle-ci, entre l’anthropomorphisme et le panthéisme, peut-être est-ce l’attitude théomorphique (qui, certes, n’est pas particulière à Martinez de Pasqually) qui paraîtra la plus rigoureuse et la plus instructive.

Source : http://sophia.free-h.net/spip.php?article52

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Jean-Louis 05/04/2013 08:20


Ce texte a paru pour la 1ère fois dans les Cahiers d'Hermès n°2 en 1947 et est dû à Robert Kanters (1910-1985).


Il a été réédité dans le Bulletin n° 21 de la Société Martines de Pasqually en 2011.