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Hauts Grades

La réception au grade de Réau-Croix : un holocauste controversé

19 Avril 2012 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #Rites et rituels

 

Beaucoup de choses ont été dites et écrites, plus ou moins récemment, avec souvent beaucoup de légèreté teintée d'ironie et de moquerie, relativement à la cérémonie préparatoire a la réception au grade de Réau+Croix.

Ces divers commentaires ont eu pour conséquence regrettable de jeter un certain discrédit sur ce cérémonial de réception et plus généralement par extension sur les rituels Coens et dénotent souvent une mécompréhension du sens profond du cérémonial d’expiation et de son importance dans la réception de Réau+Croix.

Nous devons cependant bien admettre que les apparences ne plaident pas en faveur de ce rituel, l’holocauste de la tête de chevreuil, prescrit par Martinès, s’apparentant aux sacrifices d’expiation de l’Ancienne Loi qui pour nous chrétiens furent abolis par le divin Réparateur.

Etudions donc ce rituel afin d’en extraire le sens et la portée au sein du cérémonial de réception de Réau+Croix.

Tout d’abord, remarquons que par rapport à ce qui se pratiquait à l’occasion des sacrifices lévitiques, il s’agit dans notre rituel d’une tête de chevreuil et non pas de bouc. Mais dans le fond, ceci marque-t-il une réelle différence ?

Le chevreuil est un animal certes plus noble que le bouc mais cependant n’égale pas la pureté de l’agneau, du moins celle de l’agneau immaculé. Notons que ce chevreuil accompagne le candidat Réau+Croix, symboliquement ou matériellement, depuis sa rentrée dans l’Ordre. En effet, c’est à l’intérieur de cercles entourés au nord d’une image de tête de chevreuil, au midi d’un serpent et à l’occident d’une tête d’agneau qu’il commença dans la chambre de retraite sa réception au grade de Compagnon symbolique. Puis, rappelons les fêtes des deux Saint Jean que l’Ordre célèbre chaque année autour du rituel de la tête de chevreuil. Ce chevreuil est chaque fois assimilé au pécheur, à l’homme déchu et corrompu qui pouvant ne pas pécher, pèche cependant par le mauvais usage qu’il fait de son libre arbitre. Mais pourquoi un chevreuil ? Nous pouvons trouver une réponse dans la symbolique de cet animal. La symbolique médiévale et légendaire du chevreuil est à rapprocher de celle du cerf qui est de la même famille. Dans les différents bestiaires médiévaux, dont Louis Charbonneau-Lassay [1]   fit une instructive et passionnante synthèse, il est souligné :

« Le cerf est l'un des animaux symboliques qui furent acceptés de la façon la plus certaine dès les premiers temps chrétiens comme une image allégorique du Seigneur Jésus Christ, et du chrétien, son disciple. (...). En effet, naturalistes et poètes anciens: Pline, Théophraste, Xénophon, Elien, Martial, Lucrèce, et bien d'autres ont présenté le cerf comme l'ennemi particulier et implacable de tous les serpents qu'il poursuivrait de sa haine jusque sous terre. (...) Martial et Plutarque ajoutent que le cerf, du souffle de ses narines - d'autres disent de sa bouche- fait sortir les serpents de leurs demeures souterraines et qu'il les dévore, acquérant par là une jeunesse nouvelle. »

D‘autres préciseront cet aspect particulier du cerf dans ses rapports avec son ennemi le serpent : il emplit sa bouche d’eau et la répand dans les trous où se cache le serpent. Il l’attire ainsi à l’extérieur par les exhalaisons de sa bouche et de son nez, et le tue en le piétinant. Nombreux sont également les manuscrits qui reproduisent dans leurs marges un cerf s’abreuvant à une source. Par référence au psaume 42 –

« Comme la biche soupire après le cours d’eau, mon âme soupire après toi, Seigneur » –, il évoque l’âme du chrétien assoiffée de Dieu.

Il est très intéressant de noter ce rapport entre le cerf/chevreuil et le serpent, rapport de proximité et face à face que l’on retrouve dans les images disposées de part et d’autres des flancs de l’Apprenti symbolique allongé dans le parvis du temple. En fait, le chevreuil est le symbole du chrétien qui doit repousser le pécher, mais qui succombant à ce pécher – le cerf se nourrit du serpent – doit s’abreuver à la source vive de la parole du Christ afin de se purifier et obtenir la rémission de ses fautes.

Ainsi le chevreuil figure le pécheur, mais un pécheur capable de repentir et sachant se tourner vers le Christ qui est sa source de vie alors que le bouc porte symboliquement tous les vices liés à la domination des sens et de l’enveloppe charnelle sur l’esprit qui est alors aliéné et incapable de se relever. Le chevreuil, qui prend donc la place du bouc, illustre donc symboliquement le pécheur et porte les péchés de celui qui le sacrifie. Mais à contrario des sacrifices lévitiques, la tête de chevreuil ne fait dans le rituel, l’objet d’aucune imposition des mains du sacrificateur et ne porte donc pas l’entièreté des fautes du peuple. Il s’agit bien ici d’un secrifice personnel de celui qui a péché, sacrifice d’expiation suivant ce que nous dit l’Ecriture : « le bouc pour le péché qui est offert pour l’expiation des péchés du peuple. » (Nb 29, 5).

Le choix du chevreuil n’est pas neutre en ce qu’il ouvre la voie à la repentance et à la rémission des péchés par le Christ. Mais encore, le cerf ou chevreuil est aussi symboliquement associé au Christ dans le légendaire médiéval, car il domine Satan en le terrassant de sa divine parole figurée par l’eau de la source vivifiante qui est l’Esprit du Père et dont il se désaltère puis rejette sur le serpent. Ainsi, le choix du chevreuil nous introduit-il déjà dans le mystère du dernier sacrifice de l’Ancienne Loi qui est celui du Christ et qui se trouve donc déjà comme évoqué dès le premier grade du système. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

Suivant le rituel préparatoire à la réception de Réau+Croix, l’holocauste est opéré selon trois feux consumant trois parties distinctes de la tête de l’animal :

· Le sacrifice de la cervelle qui symbolise l’esprit qui peut pécher en se détournant de l’Eternel et se refuse ainsi à la jonction que l’esprit bon compagnon désire ardemment faire avec le mineur. La cervelle est aussi l’organe de la pensée par lequel peuvent s’introduire les intellects mauvais qui viendront envahir le cœur.

· L’holocauste de la langue qui porte la parole qui exprime la pensée ou les élans du cœur et transmet nos intentions bonnes ou mauvaises. La langue qui est une arme à double tranchant, raison pour laquelle la langue se présente sous la forme d’une lame double. La parole peut ainsi être proférée pour le bien ou pour le mal, pour ou contre notre prochain.

· Et le reste de la tête dont il est dit dans les Leçons de Lyon qu’elle représente le principe de vie corporelle[1] avec en particulier les yeux qui apportent à tout l’être la lumière matérielle et qui permettent ainsi de diriger l’action. Ce principe de vie corporelle qui sous les élans désordonnés de nos sens entraîne la souillure de notre corps et qui sous l’emprise des passions, dont il est parfois l’esclave, vient salir notre âme sensible.

Par ce « triple holocauste » le commandeur d’Orient, apprenti Réau+Croix, fait le triple sacrifice de sa pensée, de sa volonté et de son action individuelle pour se soumettre à la volonté divine et vivre ainsi suivant les plans divins. Il opère ainsi dans cette même opération la purification de son corps, de son âme et de son esprit.

Enfin, les bénéfices attendus par cet holocauste d’expiation sont figurés par les 3 grains de sel jetés par le récipiendaire dans chaque feu. Ce sel opère de plusieurs façons suivant différents aspects symboliques.

Il opère pour la purification de celui qui le jette ainsi que l’Ecriture en témoigne : « Il alla vers la source d'eau, y jeta du sel et annonça: «Voici ce que dit l'Eternel: Je rends cette eau saine et il n'en proviendra plus ni mort ni stérilité. » ( 2Rois 2, 21).

Il opère aussi pour le renouvellement de l’Alliance avec l’Eternel suivant cet autre passage de l’Ecriture : « Tu mettras du sel sur toutes tes offrandes. Tu ne laisseras pas ton offrande manquer de sel, signe de l'alliance de ton Dieu. Sur toutes tes offrandes tu mettras du sel. » (Lev 2, 13).

Et nous chrétiens lisons que chacune de ces actions bénéfiques en faveur de l’opérant est portée par la sainte et indivisible Trinité agissant à l’unisson et représentée symboliquement par l’action des 3 grains de sel.

Mais il est un autre aspect, plus révélateur encore de l’action attendue lors de l’ordination, qui est ici figuré par le sel. En effet, dans l’Evangile nous pouvons lire ces paroles du Christ se rapportant à la vie du chrétien : « En effet, tout homme sera salé de feu et tout sacrifice sera salé de sel. Le sel est une bonne chose, mais s’il perd sa saveur, avec quoi la lui rendrez-vous ? Ayez du sel en vous-mêmes et soyez en paix les uns avec les autres. » (Mc 9, 51). Le sel jeté dans le feu est ainsi annonciateur de la promesse du Christ. La purification et l’alliance ultime se font par l’Esprit Saint dont le feu vient vivifier l’âme et l’esprit du chrétien, agissant ainsi comme le sel. Il donne à chacun le goût à la vie dans le Christ et vient relever la médiocrité de notre vie terrestre, vie d’expiation par l’illumination.

En dépit des aspects résolument chrétiens que nous avons mis en avant, le sacrifice expiatoire du rituel Coen reste cependant porté - nul ne peut le contester - par un rituel résolument vétéro-testamentaire car le Commandeur d’Orient n’est pas encore passé de l’Ancienne à la Nouvelle Loi. C’est par son ordination de Réau+Croix qu’il passera à la Loi Nouvelle, Loi de Grâce qui abolit les holocaustes selon le psaume « Si tu avais voulu des sacrifices, je t’en aurais offert, mais tu ne prends pas plaisir aux holocaustes. Les sacrifices agréables à Dieu, c’est un esprit brisé. O Dieu tu ne dédaignes pas un cœur brisé et humilié. » (Ps 51 18-19) ; et cette loi d’amour donne comme ultime victime propitiatoire Notre Seigneur Jésus-Christ qui est tout à la fois sacrificateur et sacrifié.

Les travaux de 3 ou 7 jours qui succèdent à cette cérémonie préparatoire, et précèdent l’ordination, doivent quant à eux procurer les signes effectifs du résultat de l’opération expiatoire. Ils doivent apporter la confirmation de la réconciliation du récipiendaire par la jonction manifestée de son bon esprit gardien. J-B Willermoz fait allusion à cette manifestation dans le rituel de réception au 4ème grade du Rite Ecossais Rectifié dans cette demande préalable à la prière de clôture : « Mes Frères, rendons grâce à l’Etre Suprême des faveurs signalées qu’il nous a accordées ». Nous reviendrons plus tard sur ce parallèle avec le grade de Maître Ecossais de Saint André du RER.

La réception proprement dite de Réau+Croix - nous l’avons déjà signalé dans un précédant billet – se déroule le récipiendaire étant momentanément prosterné de tout son long au centre de cercles d’expiation. Là il reçoit l’ordination par l’Esprit avec l’acceptation de La Chose, acceptation normalement manifestée lors des travaux de 3 ou 7 jours. Le sacrifice expiatoire préparatoire, dans ce contexte d’abandon et de renoncement figuré par l'état du récipiendaire, prend alors un sens beaucoup plus élevé. Si le futur Réau+Croix a pu figurer dans la cérémonie préparatoire le triple renoncement et l’agonie de Jésus-Christ à Gethsémani, allongé les bras en croix il évoque Jésus-Christ abandonnant sur la croix son esprit à l’Esprit : « Père je remets entre tes mains mon esprit » (Luc 23, 46). Et par ce renoncement et cet abandon totaux à l’Esprit se fait le passage de l’Ancienne à la Nouvelle Loi. Tout est accompli.

Ce passage à la Loi de Grâce est alors concrétisé par la cène mystique qui vient couronner la réception de Réau+Croix, commémorant symboliquement l’ultime et seul sacrifice que tout chrétien est maintenant amené à célébrer par l’Eucharistie au sein de l’Eglise du Christ. Le rituel de réception se situe donc bien dans une dynamique d’entrée dans l’ère de la Loi de Grâce.

Fallait-il alors que les Elus Coens du 18ème siècle, et particulièrement les frères conférenciers du Temple de Lyon ayant œuvré à la christianisation de la doctrine de leur Très Puissant Maître, conservassent le rituel de l’holocauste tellement marqué par la tradition lévitique ?

Du point de vue de l’esprit résolument judéo-chrétien de Martinès peut-être. Mais nous pouvons douter de l’adhésion réelle et profonde de ses émules à cette position quand nous lisons la question posée par ces derniers dans leurs conférences lyonnaises [1] :

« Comment devons-nous offrir le sacrifice de notre corps et de notre esprit, pour qu’il puisse être agréable au Seigneur ? C’est, premièrement, quant à notre corps, de faire régner toujours sur lui notre être spirituel, pour lui faire suivre ses lois d’ordre, en évitant tous les excès des sens, pour maintenir notre sang dans un équilibre parfait et les éléments qui composent notre forme dans l’harmonie qui produit la santé du corps.

Quant à notre esprit, c’est de reconnaître sans cesse la toute-puissance de l’Eternel, sa bonté, sa sagesse et sa miséricorde infinie ; et notre néant, que nous ne pouvons sentir sans reconnaître en même temps l’entière dépendance où nous sommes de Lui et l’horreur d’en être séparés.

C’est par l’habitude de ces sentiments et par la prière, ou le désir continuel de l’âme de se rapprocher de son principe, par l’offrande continuelle de notre volonté et de notre libre arbitre, que nous pouvons espérer de faire agréer notre sacrifice en expiation de ce que nous devons à la justice divine.»

Nous pensons de notre côté qu’un tout autre rituel eût pu être mis en oeuvre pour figurer – ou plutôt mettre en action – le triple sacrifice de la pensée, de la volonté et de l’action qui est le seul réel sacrifice que le Seigneur exige de tout chrétien.

En effet, et l’Ecriture vient le confirmer, un tout autre genre de rituel aurait pu et pourra exprimer et renforcer un tel sacrifice. Car si ce sacrifice doit être agréable à l’Eternel, il pourra être supporté par des parfums que le récipiendaire viendra porter en offrande aux trois angles de l’appartement. Ce sacrifice est bien un sacrifice d’expiation suivant l’Ancienne Loi :

« Aaron prit le brasier, comme Moïse avait dit, et courut au milieu de l'assemblée ; et voici, la plaie avait commencé parmi le peuple. Il offrit le parfum, et il fit l'expiation pour le peuple. » (Nb 16, 47-48)

Et de plus, pour nous chrétiens, ce sacrifice de notre volonté et de notre libre-arbitre doit s’appuyer sur la force que donne la prière : prière pour la maîtrise et la pureté de notre corps, de notre âme et de notre esprit ainsi que pour le pardon, l’absolution et la rémission de nos péchés. Les parfums dont la fumée s’élève sont alors associés à la prière du pécheur, portée par les anges et les saints qui la présentent à Notre Seigneur, comme il est dit dans l’Apocalypse :

« Un autre ange vint. Il se plaça vers l’autel, tenant un encensoir d’or. On lui donna beaucoup de parfums afin qu’il les offre, avec les prières de tous les saints, sur l’autel d’or qui est devant le trône. La fumée des parfums monta de la main de l’ange devant Dieu avec les prières des saints. »

Alors devons-nous résoudre le problème posé pour un chrétien par un rituel d’holocauste aboli par le Christ en rejetant l’entièreté du cérémonial de réception, voire des rituels Coens et des pratiques de l’Ordre ?

Certainement pas ! Ce rituel n'a plus de raison et doit être réformé et christianisé, l’holocauste animal aboli et remplacé par une toute autre offrande. Cette abolition s’accomplit pleinement dans le dernier sacrifice humain du Dieu-Homme. Et ce sacrifice, bien qu’encore charnel aux yeux de la foule, est tout d’abord celui de la volonté de l’homme qui épouse la volonté divine ; c’est le renoncement total dans l’humilité et la prière. C’est l’offrande du parfum d’un « coeur brisé et humilié » (Ps 51, 19) que seule la prière anime désormais ; offrande qui seule permet la restauration de l’homme dans ses puissance et vertus originelles. La même Leçon de Lyon [2]   nous éclaire à cet endroit :

« Quand le mineur a eu le bonheur de faire agréer son sacrifice, il se fait sur lui une jonction de l’esprit bon qui, le purifiant de toutes ses souillures, le rétablit dans sa correspondance avec les êtres spirituels divins et lui rend la faculté de faire opérer les vertus qui sont en lui aux êtres agents des facultés divines (….)

La vertu la plus nécessaire pour cet objet est l’humilité. »

Jean-Baptiste Willermoz ne s’y est pas trompé en composant tardivement le rituel de réception au grade de Maître Ecossais de Saint André et en y intégrant l’essentiel de la doctrine de Martinès. Nous oserons ici un rapprochement entre ce rituel, dans son articulation et dans sa visée spirituelle et initiatique, avec le cérémonial de réception du grade terminal du système Coen dont il est en partie une mise en scène symbolique mais non opératoire.

En effet, le rituel Rectifié intègre la notion de sacrifice expiatoire mis en oeuvre par l’offrande du parfum du récipiendaire ; cet acte est même une des clés majeures de tout le rituel car c’est à compter de ce moment que le récipiendaire est introduit dans la Nouvelle Alliance par la résurrection d’Hiram puis la vision de la Jérusalem Céleste. Ce passage de l’Ancienne à la Nouvelle Alliance est figuré pour le Maçon Rectifié par la croix de Saint André.

Pour le Réau+Croix ce passage est opéré par la mort spirituelle consécutive au sacrifice et à l’abandon dans les cercles d’expiation et par la renaissance effective dans l’Esprit à l’occasion de son ordination.

Le calice et le pain mystique viendront alors commémorer l’instauration de cette ère nouvelle et de ces temps nouveaux ; ils sont la nouvelle manne dispensée par l’Agneau au Réau+Croix ayant fait son entrée dans le Saint des Saints où il est appelé à opérer continuellement son sacerdoce

 

Source : http://reconciliationuniverselle.over-blog.com/

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