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Hauts Grades

La Tolérance

8 Janvier 2013 , Rédigé par PVI Publié dans #Planches

Autant galvaudée que le mot amour, la tolérance est très certaine­ment la chose du monde la plus mal partagée. Oui pourtant ne s'en réclame pas, à part quelques originaux inconscients ou au contraire trop lucides et trop francs ? En fait, de même qu'une très grande majorité de nos contemporains est prête à dire : « Je ne suis pas raciste mais... » elle pourrait tout aussi facilement ajouter : « Je suis tolérant mais... » et les restrictions qui suivraient alors transformeraient rapidement la tolérance en peau de chagrin.

La Franc-Maçonnerie, vous le savez sans doute, place la tolérance au rang de ses plus grandes vertus. On ne peut, en principe, être à la fois Franc-Maçon et intolérant. Je dis « en principe », car les Francs- Maçons demeurent des hommes. L'initiation, même quand elle est réelle, ne supprime pas toutes les faiblesses humaines et quand elle n'est que virtuelle, elle illustre admirablement la maxime : « Ne jetez pas les choses saintes aux pourceaux », la caricature d'initié étant cent fois pire que le profane le plus fruste.

N'envisageons donc que l'initiation réelle et son apport dans le domaine de la tolérance. En quoi la démarche initiatique constitue-t-elle une voie privilégiée pour vivre une telle vertu ? La réponse peut se résumer par les deux sentiments qu'elle implique et par sa méthode. Les sentiments : la confiance et l'humilité, la méthode, le symbolisme.

La confiance : pour prétendre à l'initiation maçonnique il faut avant tout faire confiance. Aucun livre si bien documenté soit-il, aucune confé­rence si habilement présentée soit-elle ne peut donner une image exacte de l'initiation. Celle-ci ne s'apprend pas, elle se vit. Celui qui y aspire doit donc faire entièrement confiance à ce qu'il ne connaît pas, hommes et institution, qu'il ait ou non des amis maçons, cela revient en fait au même. Son esprit doit donc être disponible et si tel n'est pas le cas, le devenir. Et c'est là un premier pas fait sur le chemin de la tolé­rance. L'homme qui en effet accepte de franchir la barrière de l'inconnu, sans garantie, tout simplement parce qu'il fait confiance à d'autres hommes différents de lui, mais qu'il ressent, confusément peut-être comme partageant le même idéal, cet homme-là sera plus qu'un autre apte à franchir d'autres barrières, à communiquer donc à être tolérant. Une des grandes raisons de l'accroissement actuel de l'intolérance, et ce à tous les niveaux de ce que nous appelons la vie profane, vient du manque de confiance qui règne entre les hommes. Nous vivons dans une civilisation où la preuve écrite a enterré la parole donnée et où les garanties de toutes sortes constituent les décors nécessaires à ce qu'on appelle communément une vie réussie. Cette quête effrénée du confort, cette recherche constante de garanties, ce besoin de preuves ne peuvent fabriquer que des esprits mesquins et intolérants. Pour les amateurs de sécurité et de certitudes à tout prix le fanatisme n'est pas loin. Aussi malheur à l'aventure et à l'inconnu, d'où le règne du conformisme et des réactions d'opposition qu'il suscite, qui bien souvent ne sont que d'autres conformismes, d'autant plus intolérants qu'ils sont inconscients. Et, dans les deux cas, triomphent l'orgueil de l'homme, l'affirmation égoïste du moi, l'expression sans frein ni limite de la volonté de puissance humaine génératrice de toutes les intolérances.

Contre cela l'initiation propose, après la confiance, l'humilité. Celle- ci en est d'ailleurs le corollaire. Il ne peut en effet y avoir de vraie confiance sans réelle humilité, c'est-à-dire sans une authentique remise en question de ses habitudes et des différents éléments de la vie quotidienne qui procurent le sentiment de sécurité. Mais à ce stade il faut déjà avoir pénétré dans la vie initiatique qui seule, avec bien sûr la voie mystique, peut conférer à l'humilité une valeur positive et une grande efficacité. Car dans le monde profane, dans la vie professionnelle ou politique par exemple, l'humilité ne conduit pas à grand chose, tout au plus à obtenir le qualificatif de brave homme, touchant euphémisme, qui va de pair avec le manque d'engagement et l'inefficacité. Or, tel n'est pas l'idéal maçonnique. L'humilité que nous enseignons dans nos Temples n'a pas pour but de nous empêcher de nous affirmer dans des engagements précis. N'oubliant pas ses origines compagnonniques et chevaleresques, un Franc-Maçon est par nature un homme d'action qui doit s'efforcer d'être là où il se trouve le meilleur et si possible le premier. Et c'est de son initiation qu'il puisera cette force, par la connaissance de son moi débarrassé de tous ses masques. Car en fin de compte, l'humilité initiatique est une ascèse qui mène à l'affirmation du moi, du moi réel qu'on ne parvient à connaître que par de durs efforts sur soi-même conduisant obligatoirement à la tolérance, dans le cadre maçonnique du moins. Là les efforts ne sont pas accomplis seuls. Certes le travail initiatique est d'abord affaire personnelle, mais là où il est vécu, dans la Loge, il prend une dimension communautaire et fraternelle. Aussi le Franc-Maçon peut-il dans une telle structure prendre conscience que celui qui est différent de lui n'est pas obligatoirement son ennemi. Parce qu'il est son frère, l'autre ne va pas seulement le déranger et l'agresser, il va aussi lui apporter et l'aider. Et cette aide se révélera particulièrement efficace quand l'initié parvenu à un certain stade va se trouver face à un autre. homme, à la fois plus proche et plus lointain que ses autres frères, lui-même, dépouillé de tous ses masques.

Découverte souvent bien amère que celle de cet autre, cet étranger, cet ennemi même quelquefois qui n'est que soi-même enfin mis à nu. L'atti­tude de profonde tolérance qu'elle engendre est alors fondée sur la compréhension de la nature humaine dans tous ses aspects, les plus beaux comme aussi les plus laids. Ce qui ne veut pas dire qu'une telle tolérance se nourrira d'enthousiasme naïf ou de lâche complaisance. Car pour elle, beauté ou laideur dans les manifestations humaines devront être constamment dépassées comme autant d'apparences pres­que toujours trompeuses. A l'instar de ce qui aura constitué sa propre démarche de remise en question, la recherche de son moi, véritable course d'obstacles, passage de barrières du beau et du laid intimes, l'initié s'il est logique avec lui-même ne pourra aborder ce qui est différent chez l'autre qu'avec tolérance. Par l'aide de l'autre, inconnu devenu fraternel, il se sera connu lui-même et du même coup rendu compte que l'étranger n'était pas seulement à l'extérieur de lui mais aussi en lui.

Confiance pour aller vers l'inconnu, humilité pour vivre le passage de l'inconnu au connu, voilà donc les deux conditions nécessaires pour parvenir à la tolérance au sens où nous l'entendons. Mais celles-ci ne seraient pas suffisantes sans ce qui est essentiel à la méthode maçon­nique, à savoir le symbolisme. L'enseignement maçonnique, en effet, parce qu'il ne procède d'aucune vérité révélée, n'utilise pas de dogmes. Il use uniquement de symboles dont les origines remontent aux initiations de l'Antiquité païenne et à la Bible. De par sa nature même le symbole est moins contraignant que le mot et à plus forte raison que n'importe quelle formulation dogmatique. Ce qui ne veut cependant pas dire qu'il peut avoir n'importe quelle signification. Ainsi, pour ne prendre qu'un seul exemple, le symbolisme du rite écossais pratiqué à la Grande Loge de France est-il clairement de type masculin. Les femmes ne peuvent donc qu'en être exclues, ce qui bien évidem­ment ne leur interdit pas d'autres formes d'initiation. Attitude intolé­rante dira-t-on ? Non ! Simplement cohérente. La tolérance produite par le symbolisme maçonnique ne permet pas n'importe quoi. De plus ce symbolisme est le fruit d'une Tradition qui n'est pas sans comporter quelques indications sur la manière de le comprendre. On ne peut donc supprimer ou remettre en cause ce que la Tradition a constamment enseigné, sinon il n'y a plus d'Ordre et il n'y a plus d'initiation.

Cette référence à la Tradition n'intervient-elle pas alors malgré tout comme une ombre à la tolérance maçonnique, n'est-elle pas de même nature que ce recours à l'irrationnel qui, comme me le disait il y a quelque temps un très vieux frère presque centenaire, serait à la base des plus dangereux fanatismes contemporains ? Et de citer pêle-mêle, l'Ayatollah et les sectes comme générateurs d'angoisse et de fanatisme chez les hommes. Tout en étant conscient des risques réels que tout recours à l'irrationnel fait courir à la tolérance, je, ne puis m'empêcher de songer à ceux qui proviennent de systèmes parfaitement rationnels aussi meurtriers et intolérants, pour ne pas dire plus que les idéologies religieuses fanatiques. Que certains maçons du passé aient jadis dénoncé avec vigueur l'obscurantisme religieux et ses conséquences, cela a sans doute eu sa valeur quoique leur démarche d'alors n'ait pas toujours constitué un modèle de tolérance.

Cependant aujourd'hui face à certaines idéologies totalitaires, dont le fanatisme et l'intolérance ne prennent pas leur source dans la reli­gion, un combat maçonnique antireligieux serait aussi désuet qu'inutile, voire même aberrant s'il voulait vraiment se placer sur le terrain de la lutte du rationnel contre l'irrationnel. La Franc-Maçonnerie traditionnelle et régulière se réfère en effet constamment au Grand Architecte de l'Univers, principe d'ordre de la création, base et fondement de toute initiation. Quelle que soit l'interprétation qu'un Franc-Maçon donne de ce symbole celui-ci transcende obligatoirement la raison individuelle, donc ce qui est couramment appelé, le rationnel. L'initiation tradition­nelle, accomplie à la Gloire du Grand Architecte de l'Univers, qui équi­vaut à la recherche constante d'une plus grande harmonie avec ce prin­cipe d'ordre, doit donc conduire au dépassement de soi, comme cela a été dit précédemment, y compris de sa propre raison. Il s'agit donc, qu'on le veuille ou non d'une approche de l'irrationnel que le Franc- Maçon traduit en symboles, d'autres utilisant les dogmes ; d'autres encore des manifestations paranormales, aucune de ses traductions ne s'excluant d'ailleurs les unes les autres pourvu qu'elle ne prétendent pas incarner à elles seules la Vérité. Fidèle à sa vocation originelle, la Franc-Maçonnerie pratiquée à la Grande Loge de France, véritable « Centre d'Union « entre les hommes qui comme l'écrivait le pasteur Anderson au Chapitre I de ses constitutions « devient le moyen de nouer une véritable amitié parmi des personnes qui eussent dû demeurer perpé­tuellement éloignées », cette Franc-Maçonnerie-là a donc bien pour mis­sion aujourd'hui encore, de rassembler et d'unir. Par les sentiments de confiance et d'humilité qu'elle implique, par sa méthode symbolique, elle représente en Occident le seul Ordre initiatique capable d'accom­plir cette grande oeuvre dans la clarté et dans la Vérité, car la tolérance n'est pas pour elle affaire de concession, elle relève de son essence même, elle est son âme. Dans cette grande fraternité universelle qu'est la Franc-Maçonnerie, la tolérance, vous l'avez maintenant compris, ne consiste pas seulement à supporter l'autre plus ou moins contraint et forcé. Elle invite au contraire à l'entendre et à l'aimer pour être enrichi par lui par ce qu'il porte de différent.

AVRIL 1980

Source : www.ledifice.net

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