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Hauts Grades

La tolérance

9 Janvier 2013 , Rédigé par X Publié dans #Planches

La tolérance est une notion relativement récente et son concept même est encore bien loin d'être considéré comme une vertu dans notre monde actuel.

Passé ce constat sur lequel nous reviendrons, il nous faut, avant toute chose, définir cette tolérance, à laquelle nous adhérons et que nous nous efforçons de pratiquer, cultiver et propager.

Définitions de la Tolérance.

Je n'aime guère commencer une planche par la citation d'un article du dictionnaire. Je trouve cette méthode un peu réductrice par sa tendance à encadrer la réflexion et, par là même, imposer des limites à la pensée personnelle. J'ai cependant cédé et j'ai ouvert les livres. Je dis "les" livres car j'ai recueilli ainsi plusieurs définitions établies à des périodes différentes. Bien m'en a pris, car cela m'a confirmé ce que je pressentais:

- La tolérance est une notion moderne, elle a considérablement évolué dans sa forme et dans sa pratique et reste aujourd'hui capable de muter encore, ce qui lui donne le paradoxe de demeurer tout à la fois forte et fragile.

- La tolérance n'est pas un sentiment inné. L'homme, comme les autres êtres organisés, n'est pas tolérant par nature.

Mais puisque j'ai évoqué les définitions livresques, je vous en livre quelques unes :

- Augustin la définissait ainsi à la fin du IVème siècle :

"Ce qui est appelé tolérance n'a lieu d'être qu'envers les maux" .

- Antoine Furetière (Dictionnaire universel de 1684) :

" Tolérance : patience par laquelle on souffre, on dissimule quelque chose, la tolérance qu'on a pour les vices est souvent cause de leur augmentation" .

" Tolérer: souffrir quelque chose, ne pas s'en plaindre, n'en pas faire la punition. Il faut tolérer les défauts de ceux avec qui nous avons à vivre. On tolère à Rome les lieux de débauche, mais on ne les approuve pas. Il faut tolérer les abus quand on ne peut pas les retrancher tout à fait; tolérer les crimes qu'on ne peut pas punir"

L'exemple cité n'est pas sans rappeler la célèbre phrase "La tolérance, il y a des maisons pour cela! ". Son auteur, Paul Claudel s'est-il inspiré de cette définition? Toujours est-il qu'il nous renvoie à "la case départ" à une époque, 1921, où le concept de tolérance était assez proche de ce qu'il est aujourd'hui. Cette position réactionnaire illustre assez bien le côté force et fragilité que j'évoquais précédemment.

Le Grand Larousse de1927 nous offre le texte suivant :

" Tolérance : Action de tolérer, supporter avec indulgence ce qui est contraire à nos sentiments, à notre manière de voir" .

Et enfin, en 2000, le Petit Larousse illustré nous dit :

" Tolérance : respect de la liberté d'autrui, de ses manières de penser et d'agir, de ses opinions politiques et religieuses.

" Tolérant : indulgent dans les relations sociales" .

Que de différences en l'espace de quelques siècles ! Pour mieux comprendre cette évolutions, les définitions ne suffisent pas, il nous faut connaître l'histoire de la Tolérance.

Histoire de la Tolérance.

C'est en France que la Tolérance se manifeste pour la première fois de manière officielle, codifiée et formelle. Nous sommes en 1598, l'église catholique romaine en est alors à son maximum d'intolérance et dans deux ans, Giordano Bruno sera livré au bûcher…

La France est , selon la formule: "la fille aînée de l'église" et le pouvoir séculier est au main d'un monarque qui tient son pouvoir, toujours selon la formule: "de la grâce de Dieu".

Depuis près de 36 ans, catholiques et protestants se déchirent et s'entretuent. Le roi d'alors s'appelle Henri IV, c'est un homme intelligent, bien conseillé et bien entouré. Il a une volonté réelle de mettre un terme à cet affrontement entre catholiques et protestants. Habile et fin politique, il multiplie les tentatives par un engagement personnel considérable : né protestant en 1553, il abjure en 1572, se rétracte en 1576 et enfin se convertit en 1593. Sa célèbre phrase "Paris vaut bien une messe" lui vaudra de paraître comme opportuniste et il aurait ainsi maintenu cette image s'il n'avait été plus loin.

Henri IV constate alors que les voies de la rigueur et de la douceur ont échoué à faire disparaître le protestantisme du royaume, il va alors tenter de permettre la permanence, dans cette France "Très chrétienne", de la R.P.R. (Religion Prétendue Réformée). Il se fonde alors sur la conception d'alors de la tolérance : " Acceptation d'un mal que l'on ne peut pas empêcher". Le roi Henri va alors créer ce qui constitue le véritable texte fondateur de la Tolérance : l'édit de Nantes. L'édit de Nantes est promulgué en trois étapes les 3 avril, 30 avril et 2 mai 1598.

L'édit de Nantes est un ensemble de 95 articles dont certains règlent d'une manière extrêmement précise les droits et devoirs des deux communautés en présence. Hostile à tout compromis, le Pape Clément VIII proteste auprès de l'ambassadeur de France et nombreuses sont les manifestations contre cet acte régalien.

Un certain Langlet Le Poirier tente d'assassiner le roi en août 1589; il est dénoncé avant de concrétiser son projet et est ensuite condamné à mort et exécuté. 21 ans plus tard, et pour les mêmes raisons, un nommé Ravaillac parviendra à ses fins et connaîtra le même supplice. Henri IV aura payé son audace de sa vie.

Revenons à l'édit de Nantes… Dans le droit de l'ancien régime, la loi du roi n'a de réelle valeur qu'une fois qu'elle a été enregistrée par les parlements régionaux. Ainsi et selon les régions, l'édit n'est enregistré qu'entre 1599 pour les premiers et 1609 pour les plus réfractaires (Rouen), ce qui représente 11 ans entre la promulgation et la prise d'effet! C'est donc peu dire que les réticences et les résistances ont été vives.

Obstacles à l'application, manifestations, protestations, tentatives homicides puis régicide abouti, toutes ces réactions prouvent, s'il en était besoin, combien l'édit royal bouleverse les sociétés en présence et combien il est difficile de faire admettre les idées novatrices et les principes progressistes.

Quoiqu'il en fut, la loi est appliquée et les protestants peuvent désormais jouir des mêmes droits civils, publics et privés que les catholiques. Ils acquièrent également la liberté de culte et de réunion.

Citons l'article 6 de l'édit de Nantes :

"Et pour ne laisser aucune occasion de troubles et de différends entre nos sujets, avons permis et permettrons à ceux de ladite RPR, vivre et demeurer par toutes les villes de notre royaume et pays de notre obéissance, sans être enquis, vexés, molestés ni astreints à faire quelque chose pour le fait de la religion contre leur conscience, ni pour raison d'icelle être recherché ès maisons et lieux où ils voudront habiter, en se comportant au reste selon qu'il est contenu en notre présent édit".

Hélas, toutes les histoires ne se terminent pas comme les contes de fées, et, moins de cent ans plus tard, en 1685, l'édit du "Bon roi Henri" était révoqué par son propre petit fils, un certain Louis, quatorzième du nom.

Mais la première pierre était posée et le concept de la tolérance allait évoluer malgré les obstacles que tous les humanistes acharnés à le faire progresser allaient rencontrer. L'édit de Nantes peut être considéré comme le texte fondateur de la liberté de conscience et de la tolérance.

Les Anglais, alors en pleine difficulté avec leur monarchie et l'affrontement des communautés reprennent l'idée de tolérance, rapprochent l'édit de Nantes des écrits de Thomas Moore (L'utopie) et définissent la tolérance dans un sens innovant : non plus un pis aller, mais une nécessité inhérente à l'homme naturel et politique. Le pas était fait, né du besoin de concorde religieuse, la tolérance devient le moteur de la concorde religieuse et de la concorde civile. C'est véritablement à ce moment qu'apparaît le sens moderne de la tolérance et précisément en mai 1689 par le vote du "Toleration Act". Soit quatre ans après que la France eut révoqué l'édit de Nantes….

Au XVIIIème siècle, face aux églises, Voltaire et les autres philosophes du siècle des lumières semblent avoir de la peine à pratiquer la vertu de tolérance. En 1763, l'apologie mise en scène dans le "Traité sur la Tolérance" révèle une morale très claire, Elle révèle une tentation face aux religions: celle de ne faire de la tolérance qu'une entreprise de réduction de l'autre au semblable.

La tolérance entre confessions est toutefois possible et Voltaire, dans les "Lettres anglaises " ne dit-il pas :" un Anglais, comme un homme libre va au ciel comme il lui plaît" et il ajoute : "s'il y avait, en Angleterre qu'une religion, le despotisme serait à craindre; s'il y en avait deux, elles se couperaient la gorge; mais il y en a trente et elles vivent en paix et heureuses". Et l'encyclopédie conclut, en 1765, par cette définition : " La tolérance est en général la vertu de tout être faible destiné à vivre avec des êtres qui lui ressemblent."

Sur le terrain politique, et après bien des batailles, un édit qualifié de "Tolérance" est promulgué en 1787. Il correspond aux revendications de Voltaire issues de son combat lors de l'affaire Callas mais reste très en-deçà des édits de pacifications et de l'édit de Nantes. Le roi Louis XVI y accorde à ses sujets qui ne professent point la religion catholique, les droits que la nature ne cesse de réclamer en leur faveur.

Le point le plus important et le plus novateur de cet édit est qu'il crée un état civil laïque pour les sujets non catholiques ; les déclarations de naissance, de mariage et de décès peuvent être faites, pour ces derniers, devant un officier de justice en lieu et place du curé de la paroisse. Deux ans avant la révolution! C'est la préparation à la laïcisation de l'état civil français.

C'est ensuite 1789 et les révolutionnaires sont très partagés quant à la tolérance. Laborde et Mirabeau s'affrontent à ce propos le 22 août 1789. On est en pleine discussion sur la déclaration des droits de l'homme qui sera publiée le 26 août. Celle-ci est peu explicite sur la liberté de religion et la confond avec la liberté d'opinion qu'elle formule ainsi dans son article 10 : "Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi" . On ne peut nier l'esprit tolérant de ce texte que l'on peut qualifier d'article de tolérance de la déclaration des droits de l'homme.

Mettant fin à la révolution, le premier consul Bonaparte signe, le 16 juillet 1801 le concordat avec le pape Pie VII. Les disposition en sont promulguées par la loi d'avril 1802 et étendues aux cultes réformés et luthériens puis au culte "israélite" (selon le terme de l'époque).

On peut interpréter le régime concordataire comme l'aboutissement de la tolérance civile, fondée sur la neutralité active de l'état qui, loin d'être indifférent, accorde son aide à tous les cultes reconnus et n'en privilégie aucun.

Ce premier pas qui va de la tolérance vers une véritable laïcité est repris par Jules Ferry en 1881 et trouve son apogée le 9 décembre 1905 au moyen de la loi de séparation de l'église et de l'état. La république assure, de manière formelle, la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes.

Mais si la tolérance est un chemin qui mène à la laïcité, il n'est pas le seul et il convient de ne pas considérer tolérance et laïcité comme synonymes.

Très rapidement, nous venons de parcourir un peu plus de quatre siècles de notre histoire moderne et nous avons vu naître et évoluer le concept de tolérance. De cette épopée, il apparaît qu'il s'agisse davantage d'une histoire de l'intolérance que d'une histoire de la tolérance.

De l'intolérance à la tolérance.

La tolérance n'est ni innée ni spontanée, c'est une démarche née de son contraire, c'est à dire venue par réaction face à l'intolérance. Réaction issue à la fois de volontés politiques et de principes humanistes. L'homme est intolérant, chacun croit détenir la vérité et dénie ce droit à l'autre. L'homme est un animal grégaire, sa constitution en sociétés est un facteur important dans le développement de son intolérance. L'intolérance individuelle devient alors intolérance sociétale, corollaire du sentiment d'appartenance et rejet commun des dissemblables.

Permettez-moi d'ouvrir une parenthèse et vous donner un exemple : J'ai toujours été troublé de ce que les groupes humains, possédant leur propre langage, ont inventé un mot pour désigner l'autre et, par là même, souligner sa non-appartenance au groupe.

Ainsi :

Pour un nudiste, je suis un "Textile" .
Pour un normand, je suis un "Horsain".
Pour un corse, je suis un "Pinzzuti".
Pour un juif, je suis un "Goy".
Pour un gitan, je suis un "Gadjio".

La liste n'est pas exhaustive, cherchez bien, il y en a d'autres. D'ailleurs, nous, francs-maçons, ne qualifions nous pas de "profane" celui ou celle qui n'appartient pas à notre assemblée ? Sans commentaire.

Je n'aurai pas l'outrecuidance d'affirmer que toute société qu'elle se constitue autour de principes religieux, d'origines ethniques, de tradition de culture ou tout à la fois, est par nature intolérante, mais je pense que toute religion, toute société porte en elle les germes de l'intolérance et que la tolérance n'est autre que l'anticorps qu'il nous faut activer et développer à la manière d'un système immunitaire.

La tolérance s'est tout d'abord appliquée au plan des religions avant d'être étendue à la liberté civile. Il s'agit bien d'une extension et non d'une substitution et au poids considérables des religions se sont ajoutés ce que j'appellerai les dogmes athées, pensons à Hitler, Staline ou Pol Pot…

Quant aux religions, si la Saint Barthélemy nous paraît bien lointaine et si nos regards se tournent volontiers vers Gaza ou Kaboul, n'oublions pas aussi de regarder ce qui perdure à Belfast.

L'affirmation de Voltaire : "l'intolérable, c'est le fanatisme" paraît ainsi toujours d'actualité. Mais comment distinguer, à travers expressions et manifestations, le fanatisme intolérable et la conviction tolérable?

La tolérance aujourd'hui.

Aujourd'hui, la tolérance reste l'instrument indispensable au progrès de l'humanité. La tolérance continue de faire face à l'intolérant, à la fois son ennemi et son géniteur.

En ce XXIème siècle naissant, deux autres dangers menacent la tolérance:

Trop de tolérance tue la tolérance.

Dans les propos publics de nombre d'hommes politiques, une expression s'est faite jour: "tolérance zéro" utilisée principalement à propos de délinquance et d'incivilité. C'est une dérive sémantique perverse qui tend à faire de la tolérance le synonyme de laxisme, permissivité ou angélisme. Toutes choses que la tolérance n'est pas. Toutes choses qui lui font perdre du terrain.

Les égoïsmes et l'indifférence de nos société modernes constituent également une menace: "Je suis tolérant" tend aussi à signifier, aujourd'hui, qu'on ne souhaite pas y regarder de trop près. "A chacun sa vérité" devient alors "Chacun pour soi" et l'on aboutit très rapidement à ce que j'appellerai la tolérance de "Dupont-la-joie" illustrée par la célèbre brève de comptoir : "Les arabes, ils ne dérangent pas pourvu qu'ils restent chez eux".

La tolérance et la franc maçonnerie.

La tolérance n'est vraiment incontestable que dans la maçonnerie libérale, les maçonneries dogmatiques, dites "régulières" restent marquées, sinon d'intolérance, du moins d'une tolérance qu'elles ne conçoivent qu'en second lieu après la croyance obligatoire. Sachons également qu'aux Etats Unis, il existe des Loges pour noirs et des Loges pour blancs.

Comme on a pu le voir, la tolérance ne doit pas être l'attitude restrictive qui supporte la différence parce qu'il est impossible de faire autrement. La tolérance exprime le fait positivement contraire du concept d'intolérance que tous les maçons doivent réprouver. La tolérance exige courage et lucidité.

La maçonnerie, conçue pour être le centre de l'union, a su poser la vraie définition de la tolérance. Rappelons nous l'article premier de notre Constitution : " ….elle a pour principe la tolérance mutuelle…" En ajoutant l'adjectif "mutuelle", l'indispensable est dit car la tolérance ne vaut que par le partage. La tolérance n'est pas une attitude univoque de ceux qui en sont adeptes, la tolérance ne s'exprime véritablement que grâce aux prosélytes.

Comment pratiquer et répandre cette tolérance qui constitue le véritable moteur de l'éthique maçonnique ? Nous disposons pour cela d'outils symboliques. L'équerre et le compas se trouvent parfaitement associés pour cet exercice.

L'équerre nous donnera les limites de la tolérance, car il y en a. L'équerre est la mesure même de l'acceptable, hors de sa rectitude, commence l'intolérable. Le compas, plus souple, plus ou moins ouvert, s'adapte aux situations, donne la dimension exacte du comportement. Et ce n'est pas un hasard si le compas, situé sous l'équerre au degré d'apprenti, commence à émerger aux compagnons et finit au premier plan pour les maîtres.

Alors, unissons nos efforts et continuons à pratiquer cette tolérance qui unit nos dissemblances. Continuons avec mesure, lucidité et humilité notre quête vers l'inaccessible.

Et puisqu'il est question de lucidité, je conclurai, très provisoirement, en citant cette réflexion de Jankelevitch :

"La tolérance, si peu exaltant que soit le mot, est une solution passable; en attendant mieux, c'est à dire en attendant que les hommes puissent s'aimer, ou simplement se connaître ou se comprendre, estimons nous heureux s'ils commencent par se supporter" .

Source : www.ledifice.net

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