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Hauts Grades

La violence et le Sacré

20 Juillet 2012 , Rédigé par J\ K\ Publié dans #Planches

« O des Menschen verweste Gestalt ... »
Georg Trakl.

Hiram selon la psychanalyse ! Pourquoi pas ? Daniel Beresniak, psychanalyste et lui-même auteur d’un insipide « La légende d’Hiram » a largement utilisé les apports de cette discipline dans ses analyses des mythes et symboles. Etrangement pourtant sur Hiram on observe un étrange silence qui confine parfois au mutisme. En réalité ce mutisme se comprend aisément dès lors que l’on sait comment il justifia la prolongation du mythe dans les soi-disant « hauts grades ».

En effet et c’est ce que nous allons essayer de démontrer, l’élévation à la maitrise qui est une véritable « traversée du miroir » est trahie dès lors que l’on lui substitue une issue romanesque débridée faisant appel au retour de l’imaginaire et de ses nécessaires identifications régressives. Dès lors les hauts grades ne sont pas simplement un contresens sur la portée symbolique de l’événement vécu par le récipiendaire lors de son accès au grade de Maitre mais -pire encore - le germe d’une formidable « contre-initiation » qui ne peut plus se revendiquer des enseignements de la Franc-maçonnerie. Présenté dès son introduction dans le temple lors de sa cérémonie d’initiation le sens ultime du miroir n’est réalisé que « vécu » dans la dramaturgie de la mise à mort d’Hiram où ce qui est démembre (la chair quitte les os !...) sera recomposé dans la renaissance du candidat se levant de son tertre. Mais voyons au préalable ce qu’est ce fameux stade du miroir qui est l’épicentre de l’accès au symbolisme.

1- L’inconscient est structuré comme un langage.

Selon Lacan, l’inconscient humain est structuré comme un langage, un langage qui a ses lois, sa syntaxe et ses caractéristiques intrinsèques. En psychanalyste freudien, Lacan connaît bien l’importance des formations de l’inconscient que sont les lapsus et les jeux de mots. Dans la formation des rêves, il connaît la condensation et le déplacement. Il y repère des mécanismes de langage. Il compare à titre d’exemple la condensation dans un rêve à la métonymie (par exemple, on dit boire un verre lorsqu’en fait on en boit le contenu : voilà une métonymie qui substitue un terme à un autre sur base d’un lien de proximité), et le déplacement à la métaphore (par exemple la bouche d’un fleuve, le cœur d’une forêt, sont des métaphores), c’est-à-dire deux opérations langagières. Il distingue le signifiant et le signifié, au même titre que le contenu manifeste du rêve est différent du matériel latent. Pour Lacan, le Sujet se constitue par son accès au monde symbolique.Mais dans le même temps qu’il entre dans le langage, il s’y aliène, il y perd quelque chose de fondamental de sa Vérité. Lacan nomme cette opération la « Spaltung » ou Fente du Sujet, représenté comme barré.

2- Le Sujet et sa place dans le discours de l’Autre

En effet, dans le langage, le Sujet ne peut être que représenté, dans un discours qui lui préexiste (la langue maternelle ou le discours de l’Autre) et qui d’ailleurs l’a déjà parlé avant même sa conception (les fées qui se penchent sur son berceau, pour lui jeter de bons ou de mauvais sorts, dans les légendes). Pour vivre, le petit homme a besoin d’être reconnu, d’être parlé, et en même temps, il risque de confondre les représentations de lui-même que les autres (d’abord sa famille) lui renvoient -son imago-avec son être propre.

Le Sujet, a à se nommer dans son propre discours et à être nommé par la parole de l’autre. La vérité sur lui-même, que le langage échoue à lui donner, il la cherchera dans des images d’autrui auxquelles il va s’identifier. C’est ce que Lacan appelle le « stade du miroir ». Un petit enfant de 6 à 8 mois qui se regarde dans un miroir prend tout à coup conscience de l’unité de son corps et jubile, se met à rire. Il s’y reconnaît comme entier et s’identifie à son reflet spéculaire.

Depuis ce stade du Miroir, pour Lacan, « le moi est absolument impossible à distinguer des captations imaginaires qui le constituent de pied en cap : pour un autre et par un autre ». On le voit, pour lui, le moi n’a pas à être renforcé par la cure analytique mais bien déconstruiten décollant une après l’autre les identifications aliénantes dont il est, un peu à la manière d’un artichaut, constitué, afin que la Vérité du Sujet puisse advenir... Lacan traduit ainsi la célèbre phrase de Freud : « Où Çà était, Je dois advenir ». C’est-à-dire que la guérison, voie initiatique sur la reconquête de Soi consiste à sortir de l’imaginaire aliénant (là où nous sommes capturés dans les filets du désir de l’autre) pour accéder à notre être véritable synonyme d’accès au symbolique.

3- Stade du miroir et ouverture au symbolisme.

Voir en complément l’article : « Le stade du miroir et la constitution du sujet, matériaux de travail pour servir d’éclairage au rôle d’Hiram-Jésus comme lieu du signifiant ».C’est le symbole qui fait l’homme et non l’inverse : ce qui a été dénié dans l’ordre du symbolique réapparait dans l’imaginaire avec ses identifications archaïques et régressives. C’est pourquoi l’adoption de la dramaturgie Hiramique reste un sommet inégalé de la Franc-maçonnerie dans l’acquisition du « symbolique ». De Narcisse à Hiram, la traversée du miroir va permettre d’acquérir la reconnaissance de Soi dans le regard des Autres selon une relation pacifiée et non plus dialectique comme la fameuse lutte « Maitre-Esclave » de la phénoménologie Hégélienne reprise comme on le sait par Marx (lutte des classes) et Freud (çà-sur moi). Cette traversée va permettre en outre à celui qui en fait l’épreuve d’accéder au sens ontologique du rite, à savoir :

Intégration de soi et du Soi : rassembler ce qui est épars.
Identification et formation d’un « je » idéal par la catharsis de la sublimation (séparer le grave du léger, dégager le subtil de l’épais, approfondir la transcendance de la chaine des signifiants).
Découvrir avec la nécessaire identification de soi dans l’image comme autre, que l’Autre est aussi un moi en puissance qui me revendique : l’intersubjectivité.

Tout ceci passe évidemment par la violence sacrée, celle du corps démembré (vécue par l’enfant dans la phase du stade du miroir et ultérieurement dans celle dite du complexe d’Oedipe avec le meurtre de l’imago paternelle) car avant tout il est essentiel de percevoir que la violence est ici le moteur nécessaire pour pouvoir passer d’un plan à l’autre mais l’enjeu n’est pas la violence mais bien au contraire sa résolution définitive et c’est pourquoi les continuations selon les différents rites maçonniques au travers de grades supplémentaires à la mort d’Hiram illustrent non seulement la totale incompréhension de la portée ontologique du meurtre d’Hiram mais réamorcent-et c’est beaucoup plus grave-inutilement un cycle d’ailleurs sans fin de violence-vengeance ce qui démontre s’il était encore besoin de le faire, la profonde stupidité de ces Sides Dégrées qui ne sont que des égarements futiles et des impasses de la véritable herméneutique.

Mais qu’entendre par herméneutique ? Il importe de bien voir comment la greffe herméneutique s’est portée sur la Franc-maçonnerie au XVIIème siècle chez les presbytériens écossais et pourquoi ils ont ainsi été amenés à concevoir au dehors de tout Temple un processus original d’exégèse qui reste encore à ce jour d’actualité lorsqu’il n’est pas trahi par l’ivraie de l’imaginaire. Nous découvrirons alors ce « topos » incroyable, à savoir que comprendre n’est pas seulement un mode de connaissance de l’homme ni une de ses facultés mais plus fondamentalement un mode d’être au même titre que la vérité n’est pas une « valeur » mais bel et bien un mode d’accès à l’être dans l’articulation du jugement: ceci est vrai ou ceci est faux.

A cet égard il convient de rappeler qu’initialement le problème de l’herméneutique s’est posé dans les limites de l’exégèse, c’est-à dire dans le cadre d’une discipline qui se propose de comprendre un texte à partir de son intention sur le fondement de ce qu’il veut dire, son intentionnalité première. Si l’exégèse a suscité un problème herméneutique, c’est-à-dire un problème d’interprétation, c’est parce que toute lecture de texte, aussi liée soit-elle au quid, au « ce en vue de quoi il a été écrit », se fait toujours à l’intérieur d’une communauté, d’une tradition, ou d’un courant de pensée vivante, qui développent des présupposés et des exigences : ainsi la lecture des mythes grecs dans l’école stoïcienne, sur la base d’une physique et d’une éthique philosophiques, implique une herméneutique très différente de l’interprétation rabbinique de la Thora dans la Halacha ou la Haggadah ; à son tour, l’interprétation de l’Ancien Testament à la lumière de l’événement christique, par la génération apostolique, donne une tout autre lecture des événements, des institutions, des personnages de la Bible, que celle des rabbins.

En quoi ce débat exégétique concerne t-il la Franc-maçonnerie ? Ce à quoi nous pouvons répondre en deux fois :

D’un part parce que le sens ne fait irruption que par violence ou effraction et il faudra alors fixer ce volatil mercurien du Sens dans la figure d’Hiram, véritable prisme où la lumière blanche apparaitra dans son spectre natif.

D’autre part en ceci que l’exégèse implique toute une théorie du signe et de la signification comme on le voit par exemple dans le « De Doctrina Christiana » de Saint Augustin. Théorie qui se conclura par une pratique des symboles comme du symbolisme selon une perspective aniconique et sotériologique.

Plus précisément, si un texte peut avoir plusieurs sens, par exemple un sens historique et un sens spirituel, il faut recourir à une notion de signification beaucoup plus complexe que celle des signes dits univoques que requiert une logique de l’argumentation. Enfin, le travail même de l’interprétation révèle un dessein profond, celui de vaincre une distance, un éloignement culturel, d’égaler le lecteur à un texte devenu étranger, et ainsi d’incorporer son sens à la compréhension présente qu’un homme peut prendre de lui-même. Il le met en chemin sur une parole perdue solitairement mais retrouvée à plusieurs et polyphoniquement.

Interprétation et compréhension.

Dès lors, l’herméneutique ne saurait rester une technique de spécialistes, celle des interprètes d’oracles, des prodiges car elle met en jeu le problème général de la compréhension et par extension articule de fait un discours ontologique amenant à fonder une analytique de l’existence reposant sur le « comprendre » originel qui caractérise et transit tout l’homme possédé par un sens qu’il lui appartient - comme un héritage - à assumer. Cette liaison de l’interprétation - au sens précis de l’exégèse textuelle - à la compréhension - au sens large de l’intelligence des signes - est attestée par un des sens traditionnels du mot même d’herméneutique, celui qui nous vient d’Aristote ; il est remarquable en effet que chez Aristote l’herménéiane se limite pas à l’allégorie, mais concerne tout discours signifiant ; bien plus, c’est le discours signifiant qui est herménéia, qui « interprête » la réalité, dans la mesure même où il dit quelque chose de quelque chose. Il ya hermenéïa, parce que l’énonciation est une saisie du réel par le moyen d’expressions signifiantes, et non un extrait de soi-disant impressions venues des choses mêmes. Telle est la première et la plus originaire relation entre le concept d’interprétation et celui de compréhension ; elle fait passer les problèmes techniques de l’exégèse textuelle aux problèmes plus généraux de la signification et du langage qui sont les premiers existentiaux d’une analytique de l’être-là.

Herméneutique, école de résolution des conflits.

L’herméneutique comme dépassement des sens au profit du sens, sens qu’il convient à chacun de se réapproprier sera dans cet ordre ce que sera la religion naturelle sur le plan éthique et l’anticipera avec cette évidence que comprendre pour un être humain c’est aussi se transporter dans une autre vie et découvrir les paradoxes de l’historicité comme ceux des vies porteuses de signification. En ce cas la « Lebenswelt » prime sur tout : c’est ce que découvriront selon les modalités de leur foi ces premiers maçons. Toute vie est porteuse de sens et celui-ci ne peut jaillir que parce qu’il est limité, fini et faillible et n’a de porté que dans l’acte infini d’interprétation.

L’un de ses mérites est d’avoir - ce qui est maintenant largement accepté de toutes les écoles de psychiatrie - démontré comment l’inconscient fonctionne comme un langage et par extension toute activité où les mécanismes de la conscience sont mises en sommeil ou plus simplement mises entre parenthèses. Parmi ces activités il convient d’inclure la plupart des activités rituéliques où plus simplement celles qui ne peuvent reposer que sur un Rite lui même mis en œuvre au travers d’un rituel... En vérité et c’est un pléonasme, l’une des fonctions de base de tout rituel est précisément de déconnecter ses officiants de la réalité quotidienne par le jeu de la répétition stricte : récit, cérémonial d’ouverture et de fermeture, élévation puis retour à la normale. C’est à cette condition que l’on peut effectivement sortir du domaine profane pour rentrer dans le monde dit sacré. Mais si l’inconscient est structuré comme un langage, la fameuse formule « çà parle - es spricht disait Freud » alors on comprendra mieux comment la Franc-maçonnerie s’articule autour de ce champ de la parole qu’elle a pour ambition légitime de déployer précisément au delà des consciences, au delà du particularisme des égotismes au profit du lieu où « ça parle » qui est l’oracle de l’Autre. Il faudra d’emblée distinguer comme le fait Lacan (puis Sartre) l’imaginaire du symbolique. Nous pourrions dire aussi « l’Ordre symbolique » ou encore « l’Ordre du symbolique » alors qu’il n’y a pas d’ordre de l’Imaginaire qui reste purement lié à la constitution historique du sujet. C’est sur cette distinction qu’il sera permis de voir l’extraordinaire travail de forclusion (ou refoulement) opéré depuis déjà quelques siècles sur le rôle supposé d’Hiram.

Qu’est ce que la forclusion ? Comment la surmonter et pourquoi s’est-elle exercée sur la figure exemplaire d’Hiram ou autrement dit - et de façon plus essentielle -, la Franc-maçonnerie en éludant l’autre dimension d’Hiram a-t-elle effectivement faite sa « traversée du miroir », opération à partir de laquelle précisément le psychanalyste Jacques Lacan a situé le passage crucial de l’imaginaire au symbolique. Et au final à qui profite le crime ?

 3- Hiram et les sources bibliques.

Les Constitutions d’Anderson de 1723 soulignent le fait qu’il n’y a pas un mais plusieurs Hiram dans la Bible, dont deux sont en lien avec Salomon et le Temple, mais sans qu’il soit fait la moindre allusion à la mort et au relèvement de l’un ou l’autre de ces Hiram. Dans l’Ancien Testament on peut découvrir, outre un Iram d’Edom (Gn 26, 43 et 1 Ch 1, 54) et un Huram fils de Bèla (l Ch 8, 5), un Hiram (ou Huram) roi de Tyr, ami de David puis de Salomon. Ce Hiram « envoya des messages à David avec du bois de cèdre, des charpentiers et des tailleurs de pierre pour les murs, et ils bâtirent une maison pour David » (2 S 5, 11, et 1 Ch 14, 1).

Quand Salomon accède au trône, Hiram roi de Tyr lui envoie des serviteurs pour le féliciter puis du bois de cyprès, du bois de cèdre, du bois de santal, des pierres précieuses et de l’or pour la construction du Temple (l R 5 ; 9, 10-14 ; 10, 11 -12, 22 ; 2 Ch 2, 8, 18, 9, 10, 2 1). Hiram roi de Tyr envoie aussi à Salomon, à la requête de ce dernier, « un spécialiste doué d’intelligence, Huram-Abi, fils d’une femme danite et d’un père tyrien, qui sait travailler l’or, l’argent, le bronze, le fer, la pierre, le bois, la pourpre, le violet, le lin et le carmin, exécuter toute sculpture et réaliser tout projet qui lui sera confié » (2 Ch 2, 12-13). Ici Huram-Abi posséde t de très vastes compétences artisanales mais n’est pas encore ce « maître maçon » de Masonry dissected.

On remarquera également encore que le Deuxième Livre des Chroniques 4, 16 ne porte pas Huram-Abi, Huram mon père, mais Huram-Abiv, Huram son père, comme si l’Hiram artisan était deux, le fils, Huram-Abi, polyvalent et le père, Huram-Abiv, plus particulièrement bronzier, de même que l’Hiram de Tyr du Premier Livre des Rois , « fils d’une veuve de la tribu de Nephtali et d’un père tyrien, ouvrier sur bronze [ ... ] plein d’habileté, d’intelligence et de savoir-faire pour tout travail sur bronze »).

Un double Hiram, Hiram-Abi aux multiples talents et Hiram-Abiv bronzier, est donc sollicité par le légendaire maçonnique qui, conformément aux interprétations traditionnelles, y voit un seul Hiram (c’est l’objet de la note des Constitutions d’Anderson de 1723, que nous avons citée, lorsqu’elle s’interroge sur cette différence entre « Hiram mon père » et « Hiram son père »). Il est vrai que cette pluralité des Hiram liés au Temple a prêté à de nombreux glissements. Ainsi, la Haggadah explique qu’Hirah, l’ami de Juda, le fils de Joseph (Gn 38, 11), est celui « qui fut appelé plus tard Hiram, roi de Tyr ». De même si le roi de Tyr et le Danite n’y sont pas formellement assimilés l’un à l’autre, les deux reçoivent pourtant de Dieu, comme récompense pour l’excellence de leurs travaux, la grâce d’entrer vivants au paradis. En outre, le roi de Tyr est aussi présenté par le légendaire juif comme un homme qui, poussant l’orgueil jusqu’à vouloir se faire passer pour un dieu, se construisit des cieux artificiels dans lesquels il dominait la terre. En retour, Dieu lui affirma que la seule véritable gloire d’Hiram était d’avoir fourni les cèdres pour le Temple, et que par conséquent Dieu détruirait son Temple en sorte qu’Hirarn ne puisse plus s’en glorifier.

Hiram fut alors vaincu par Nabuchodonosor qui le fit lentement mourir en le coupant en petits morceaux. Toutefois, cette amplification de la figure d’Hiram par le légendaire juif n’est sans doute pas la source de celle qu’opère le légendaire maçonnique, notamment parce que ce dernier valorise très positivement Hiram, alors que la Haggadah finit par l’envoyer aux enfers pour blasphème, orgueil et sodomie !... De l’Hiram-Abif des Constitutions de 1723, « Maçon le plus accompli de la Terre », « travailleur divinement inspiré [qui] confirma cette réputation en érigeant le Temple et en fabriquant sur place les objets du culte […] car il était universellement apte à toute espèce de Maçonnerie », à l’Hiram du grade de maître, détenteur assassiné et relevé de la parole perdue, il y a un grand pas qui invite à chercher ailleurs que dans la Bible les sources de l’Hiram-Abif maçonnique.

Hiram et les anciens devoirs.

Les Anciens Devoirs : Noé, Bazalliell et Hiram. La plupart des sources de la légende maçonnique d’Hiram-Abif ne reposent que sur des ressemblances entre certains éléments légendaires, mais ne rejoignent pas l’ensemble de l’économie de la légende. C’est Roger Dachez qui relève une source qui semble assez proche contextuellement : le manuscrit Graham de 1726, catéchisme maçonnique qui présente des parallèles certains avec d’autres écrits du même genre, comme « The whole institutions of free-masons opened » de 1725.

Premier récit : Il s’agit d’« un texte de confession chrétienne qui [...] N’hésite pas à manier la typologie » et une symbolique proprement chrétienne. Ainsi la plupart des symboles maçonniques qui y sont mis en oeuvre sont expliqués « en référence » ou « en considération » d’éléments chrétiens : la Trinité, le Christ et ses deux natures, la visite des Mages à la crèche, etc. De même, les vrais et bons constructeurs sont opposés à ceux qui construisirent la tour de Babel par orgueil, insultant de cette manière la Divinité. Le texte s’achève sur trois récits successifs, que les maçons possèdent « par tradition et aussi par référence à l’Écriture ». Sem, Cham et Japhet, les trois fils de Noé, se rendent à la tombe de leur père pour tenter d’y découvrir quelque chose à son sujet, qui les guiderait jusqu’au puissant secret que détenait ce fameux prédicateur... Ces trois hommes étaient déjà convenus que s’ils ne trouvaient pas le véritable secret, la première chose qu’ils découvriraient leur tiendrait lieu de secret.
Arrivés à la tombe, ils ne trouvent rien d’autre que le corps de leur père, corrompu, et dont la main et l’avant-bras se détachent en morceau ; ils le relèvent alors « en se plaçant avec lui pied contre pied, genou contre genou, poitrine contre poitrine, joue contre joue et main dans le dos », selon la méthode que l’on apprend plus loin être celle des « cinq points des compagnons francs-maçons », et qui sont mis en correspondance avec « cinq origines, une divine et quatre temporelles » : le Christ, Pierre, Moïse, Bazalliell et Hiram. Ils s’écrient alors : « Marrow in this bone (moelle dans cet os) », qui n’est pas sans analogie phonétique avec certaines des variantes du Mac-Benah hiramique.

Deuxième récit : Il suit immédiatement celui des trois fils de Noé, rapporte l’histoire de Bazalliell qui, sous le règne du roi Alboyne (ou Alboyin), « sut par inspiration que les titres secrets et les attributs principiels de Dieu étaient protecteurs, et il bâtit en s’appuyant dessus ». Sa renommée s’étendit tant que les deux plus jeunes frères du roi voulurent être instruits par lui, ce à quoi il consentit à la condition qu’ils ne révélassent pas ses secrets sans qu’un troisième fût là pour joindre sa voix à la leur. A sa mort, conformément à sa volonté, il fut enterré dans la vallée de Josaphat par les deux princes qui gravèrent sur sa tombe : Ci-gît la fleur de la maçonnerie, supérieure à beaucoup d’autres, compagnon d’un roi et frère de deux princes. Ci-gît le cœur qui sut garder tous les secrets, la langue qui ne les a jamais révélés. Et l’on crut alors « que les secrets de la maçonnerie étaient complètement perdus parce qu’on n’en entendait plus parler ».

Troisième récit : Il prend place pendant la construction du Temple de Salomon et met en scène le bronzier Hiram de Tyr du Premier Livre des Rois 7 dont les versets 13 et 14 sont cités quasiment littéralement : Cela dit, nous lisons au Premier Livre des Rois, chapitre 7, verset 13, que Salomon envoya chercher Hiram à Tyr. C’était le fils d’une veuve de la tribu de Nephtali et son père était un Tyrien qui travaillait le bronze. Hiram était rempli de sagesse et d’habileté pour faire toutes sortes d’ouvrages de bronze. Il vint auprès du roi Salomon et lui consacra tout son travail. Ce Hiram, « rempli de sagesse », ayant reçu l’inspiration divine à l’instar de Salomon et Bazalliell, « bon maître » et surveillant « le plus sage de la terre », résout une querelle de salaires entre manœuvres et maçons en donnant aux seconds « un signe » que les premiers n’ont pas.

Ces trois récits successifs présentent d’étonnantes similitudes avec la légende d’Hiram telle que rapportée par Masonry dissected : non seulement Hiram y est présent conjoignant les caractéristiques du bronzier des Livres des Rois et de l’artisan expert des Livres des Chroniques, particulièrement auprès des maçons, mais encore nous avons le récit d’un relèvement en cinq points (pour la première fois attesté dans un document maçonnique) d’un cadavre corrompu, la mention d’un secret perdu à la suite d’une mort et que ses chercheurs s’entendent à substituer s’ils ne le découvraient pas, une formule en M. B. liée à cette substitution, l’obligation de garder un secret. Simplement, pour ces derniers éléments, ce n’est pas Hiram qui en est le porteur, mais Noé puis Salomon. Tout se passe donc comme si les maçons de la Grande Loge de Londres, auxquels se rapportent Masonry dissected, avaient superposé les trois récits du Graham (dont au moins deux, celui de Noé et celui de l’Hiram biblique, sont connus des Anciens Devoirs) pour les fondre dans une nouvelle légende, celle d’Hiram-Abif.

Dans cette ligne, les Constitutions de 1738 amplifient elles aussi, par rapport à la version de 1723, leur récit concernant Hiram et elles ajoutent : [ ... ] En l’absence de Salomon (Hiram Abif) était en Chaire en tant que Député Grand Maître, et en sa présence était Premier Grand Surveillant ou principal Inspecteur et Maître d’Ouvrage. Mais bien qu’HIRAM ABIF ait été Tyrien par le sang, cela ne modifie en rien ses énormes capacités ; car les Tyriens étaient alors les meilleurs Artisans, grâce aux encouragements du roi HIRAM ; et ces textes [des Rois et des Chroniques] attestent que Dieu avait donné sagesse, intelligence et habileté mécanique à cet HIRAM ABIF pour accomplir tout ce que demanda SALOMON, non seulement en construisant le TEMPLE dans sa magnificence coûteuse, mais aussi en fondant, façonnant et créant tous les saints accessoires, selon la Géométrie, et pour découvrir tout ce qui lui sera présenté ! Et les Écritures nous assurent qu’il soutint sa réputation en des travaux plus importants que ceux de Aholia et Bezaleel, ce pour quoi les Loges l’honoreront jusqu’à la fin des temps. [... Le Temple] fut achevé dans le court délai de 7 Ans et 6 Mois, au grand Etonnement du Monde, quand les Frères célébrèrent la pose de la dernière pierre. Mais leur Joie fut bientôt interrompue par la mort soudaine de leur cher Maître HIRAM ABIF, qu’ils enterrèrent décemment dans la Loge près du Temple selon l’usage ancien.

Ce texte de la nouvelle version des Constitutions officielles de la Grande Loge de Londres ne reprend pas la totalité de la légende rituelle pratiquée par des maçons de cette même Grande Loge depuis plus de dix ans et ceci se comprend si l’on prend en considération le fait que les rituels devaient rester secrets alors que les constitutions étaient aisément accessibles au lectorat non maçon. En outre, fut annexée à cette édition des Constitutions une Défense de la maçonnerie, publiée en l’an 1730, à l’occasion d’un pamphlet intitulé Dissection de la maçonnerie et signée du pseudonyme Euclide. Cette défense, loin de réfuter la légende hiramique de Masonry dissected, entend au contraire la confirmer en convoquant le récit virgilien de l’invocation d’Anchise par Énée et de la découverte du corps de Polydore par Énée, ainsi qu’en évoquant l’usage oriental de l’acacia pour l’embaumement des morts. Cette approbation plus qu’implicite du récit de Prichard explique donc que l’évocation d’Hiram par les Constitutions de 1738 rappelle certains éléments de cette légende : Hiram-Abif meurt avant la fin de la construction (ce qui n’apparaît pas dans la Bible), il est enterré décemment (près du Temple cependant, alors que Masonry dissected disait « dans le Saint des Saints »). Plus globalement, sa figure est plus dominante encore que dans les Constitutions de 1723, puisque le roi Hiram qui était dans ces dernières « grand maître de la loge de Tyr » n’apparaît plus comme tel dans l’énumération des fonctions hiérarchiques maçonniques.

Enfin, on aura remarqué dans les Constitutions de 1738 la présence d’un certain constructeurs Bezaleel qui pourrait bien être le Bazalliell du manuscrit Graham, qui renverrait alors au Beçalel (nom qui signifie « à l’ombre de Dieu ») artisan expérimenté du Tabernacle et de ses accessoires, de l’Arche et de ses ornements, et des vêtements sacerdotaux, doté de la sagesse divine, versé dans la Torah, le Talmud et la science des lettres, ancêtre de Salomon et compagnon d’Oholiav (le Aholia des Constitutions de 1738 et, peut-être, le Alboyn du Graham) avec lequel il a contemplé sur le Sinaï le sanctuaire céleste. La description qu’en donne la Bible peut aisément expliquer qu’une assimilation se soit faite entre Beçalel et l’Hiram du Temple : Le Seigneur adressa la parole à Moïse : « Vois : j’ai appelé par son nom Beçalel, fils d’Ouri, fils de Hour, de la tribu de Juda. Je l’ai rempli de l’esprit de Dieu pour qu’il ait sagesse, intelligence, connaissance et savoir-faire universel ; création artistique, travail de l’or, de l’argent, du bronze, ciselure des pierres de garniture, sculpture sur bois et toutes sortes de travaux. De plus, j’ai mis près de lui Oholiav, fils d’Ahisamak, de la tribu de Dan, et j’ai mis la sagesse dans le cœur de chaque sage pour qu’ils fassent tout ce que je t’ai ordonné : la tente de la rencontre, l’arche pour la charte, le propitiatoire qui est au-dessus, tous les accessoires de la tente, la table et ses accessoires, le chandelier pur et tous ses accessoires, l’autel du parfum, l’autel de l’holocauste et tous ses accessoires, la cuve et son support, les vêtements liturgiques, les vêtements sacrés pour le prêtre Aaron, les vêtements que porteront ses fils pour exercer le sacerdoce, l’huile d’onction, le parfum à brûler pour le sanctuaire. Ils feront exactement comme je te l’ai ordonné ». (Ex 3 1, 1 -11 cf. 36-39.).

Si l’on rapproche cette description biblique de Beçalel de celle d’Hiram dans le Deuxième Livre des Chroniques 2, 12-13 : Je t’envoie donc maintenant un spécialiste doué d’intelligence, Huram-Abi, fils d’une femme danite et d’un père tyrien, qui sait travailler l’or, l’argent, le bronze, le fer, la pierre, le bois, la pourpre, le violet, le lin et le carmin, exécuter toute sculpture et réaliser tout projet qui lui sera confié on comprend que le Graham puisse considérer qu’« Hiram avait reçu une inspiration divine, tout comme le sage roi Salomon ou encore le saint Betsaléel » (n’oublions pas que 1 R 7, 13, précise qu’il est « rempli de sagesse, plenum sapientia, filled with wisdom »).

Ainsi, entre 1723, première mention d’Hiram-Abif dans un texte maçonnique, les Constitutions, qui ne connaît encore que deux grades, apprenti (apprentice) et compagnon (fellow), et 1730, où, dans Masonry dissected, se rencontre, associés, une légende maçonnique achevée d’Hiram et l’attestation d’un troisième grade, le maître, la maçonnerie anglaise a donc vu émerger ensemble le troisième grade et la légende hiramique.

4- Les tribulations d’Hiram au REAA
 « Pour les auteurs des grades de vengeance, le meurtre d’Hiram est […] Un roman dont la Freemasomy n’a pas donné la conclusion ; ils se chargent d’écrire les derniers chapitres et ils les bourrent de détails pittoresques ». René Le Forestier.

Comme nous l’avons déjà expliqué, l’interdit maçonnique sur la véritable nature d’Hiram a amené celle-ci à suppléer au manque du symbolique (la forclusion) par un trop plein d’imaginaire où la fantaisie le dispute au besoin de justifier une trame romanesque particulièrement dépareillée. De fait l’interdit sur Hiram au troisième degré justifia ultérieurement les dits « Hauts Grades » qui n’ont en réalité que leur grandiloquence comme seule hauteur mais c’est bien connu on ne tombe jamais plus bas que de la hauteur de son séant !

Le rôle posthume et la place accordée à Hiram est importante au Rite écossais Ancien et Accepté et se dégage donc comme suit :
 Le quatrième grade, maître secret, où s’opère le remplacement du défunt Hiram par sept élus, dont Adoniram ;
Le cinquième grade, maître palfait, où le tombeau d’Hiram, construit par Adoniram, est décrit et où le mot originel, « Jéhovah », est retrouvé ;
Le septième grade, prévôt et juge ou maître irlandais, où il est question de la cassette d’ébène contenant les plans du temple de Salomon et le cœur d’Hiram ;
Le neuvième grade, maître élu des Neuf, qui rapporte le châtiment, sur ordre de Salomon, par les neuf frères fidèles, d’Abiram, l’un des trois compagnons meurtriers d’Hiram ;
Le dixième grade, illustre élu des Quinze, qui relate l’exécution par quinze fidèles des deux derniers meurtriers d’ Hiram ;
Le onzième grade, sublime chevalier élu, où douze des quinze élus qui ont vengé Hiram sont, en récompense, choisis pour siéger au grand chapitre ;
Le quatorzième grade, grand élu, élu parfait ou grand écossais de la voûte sacrée, où l’on apprend qu’à la mort d’Hiram Salomon changea le mot de la maîtrise et en confia la garde aux élus parfaits qui le gravèrent sur une lame d’or dans un souterrain (la voûte sacrée) ;
Le vingt-troisième grade, chef du Tabernacle, où le récipiendaire, gardien de l’Arche d’Alliance, est considéré être le fils d’Hiram - le mot sacré, comme au cinquième grade, est« Jéhovah » ;
Le vingt-quatrième grade, prince du Tabernacle, où le récipiendaire doit assurer qu’il n’a pas participé à l’assassinat d’Hiram.
Le trentième grade, grand élu chevalier kadosh ou chevalier de l’aigle blanc et noir, l’un des plus célèbres des grades de vengeance qui, cette fois, concerne les Templiers et non pas Hiram, mais où parfois Hiram a été substitué à Jacques de Molay. On notera d’ailleurs qu’au trente-troisième et dernier degré du rite écossais ancien et accepté, souverain grand inspecteur, lié à celui de kadosh que le candidat doit avoir reçu, l’échange des mots de passe débute ainsi : Le Souverain demande :

Êtes-vous grand souverain grand inspecteur général ? L’inspecteur. - Très puissant souverain, ma vertu, mon courage et mon zèle m’ont fait parvenir à cet éminent grade. Le Souverain. - Comment puis-je connaître que vous êtes souverain grand inspecteur général ? L’inspecteur. - En vous donnant les mots de passe. Le Souverain.- Commencez. L’inspecteur. - Jacques de Molay. Le Souverain. - Hiram abif !...

Hiram et Jacques de Molay, associés l’un et l’autre au temple de Salomon, le sont donc parfois dans les rituels maçonniques liés au Temple et développant une thématique de la vengeance du maître. Mais de résurrection de l’individu Hiram, et de Jésus, point. Toutefois, René Le Forestier signale un grade écossais d’architecte qui « faisait d’Hiram le type de l’homme adorant le Seigneur et le modèle dont les maçons écossais devaient suivre l’exemple ». Le récipiendaire de ce grade ingérait une « portion mystique » composée de lait, d’huile, de vin et de farine, et qui représentait le cœur d’Hiram, ce qui n’est pas sans suggérer une sorte de communion à un Hiram/Jésus, d’autant plus que Le Régulateur du maçon indique qu’au grade d’écossais, cette mixture se retrouve, associée à une pierre cubique, à un pain et à une coupe de vin.

On ne meurt qu’une fois ! La passion d’Hiram : le double meurtre. Comment l’articulation centrale de toute la Franc-maçonnerie est aujourd’hui mise en question : Qui est Hiram ?

« LA FORME DE LA LOGE EST UN CARRE LONG - Pourquoi ? - DE LA FORME DE LA TOMBE DU MAITRE HIRAM... » (Wilkinson). Hiram est la clef de voute de toute l’économie symbolique de la Franc-maçonnerie, son alpha et oméga. Il convient donc de s’interroger sur sa place dans l’ensemble des rituels, de son exégèse herméneutique et de ses rapports avec les autres institutions avec lesquelles la Franc-maçonnerie entretient des relations parfois ambigües, notamment l’Eglise chrétienne.

Derrière Hiram se profile l’interprétation et le rôle joué par Jésus au sein du rite. A cet égard on ne peut que souligner comment certains silences ont disent plus et ont une valeur d’insistance lourde de sens. Trois lieux symboliques marquent cette présence voilée d’Hiram-Jésus-Christ : Hiram d’abord au grade de la maitrise, puis la symbolique du Temple et de ses deux colonnes, identifié à Jésus-Christ et enfin le rôle joué par le grade de Rose-Croix emprunté aux mouvements du même nom qui évoluaient dans l’orbite de la réforme luthérienne au XVIIème siècle.

Résumé exotérique : au départ, un fait divers biblique : l’assassinat crapuleux d’un architecte fameux par trois ouvriers félons, l’histoire universelle du disciple qui veut connaître par tous les moyens les secrets du maître. La Bible se souvient d’Hiram de Tyr et du roi Salomon, qui fait construire le Temple de Jérusalem, chantier titanesque aux parfaites proportions, dix siècles avant notre ère. Les maçons s’approprient cette légende au XVIIIe siècle et en font la trame de l’initiation au grade de maître. Le récit maçonnique conte que trois compagnons souhaitant s’approprier les secrets du maître l’attirent dans un guet-apens et le tuent. Pour dissimuler leur forfait, ils l’enterrent et, à l’endroit de la sépulture, plantent une branche d’acacia grâce à laquelle le corps du maître sera retrouvé. Ce drame se réitère chaque fois que le temps mythique est évoqué dans une loge au cours d’une tenue maçonnique au grade de maître. Les trois « mauvais compagnons » représentent l’Ignorance, le Fanatisme et l’Ambition. Le futur maître, assimilé à l’architecte de Salomon, est couché dans un cercueil, recouvert d’un drap noir et, fidèlement au mythe, une branche d’acacia recouvre le linceul. Comme dans toutes les parousies, la résurrection s’apparente à la naissance d’un nouvel homme. « Mak Benah ! » se souvient-il désormais. Le secret d’Hiram était « Jéhovah », la « parole perdue ». Les maçons partis à la recherche du maître remplacèrent ce mot par « Mak Benah ! » ou « Mac Benac ! », expression qu’ils lancèrent lorsqu’ils retrouvèrent le corps et qui se traduit par « La chair quitte les os ! ». Le nouveau Maitre doit alors chercher la parole perdue à l’origine du sens qui gouverne (logos) le monde.

Aperçus ésotériques : l’illustration jointe à cet article donne déjà une indication. « Le Christ de Saint Jean de la Croix » peint en 1951 par le très génial et excellentissime Salvator Dali est l’un des chef d’oeuvre de l’humanité. Il s’agit d’une représentation originale du Christ surplombant le port de Lligat. La grandeur de cette toile tient dans la perfection de la construction géométrique obtenue par l’application des lois de la divine proportion de Luca Pacioli. Construite à partir des figures géométriques du triangle et du cercle, elle fait référence à la Trinité mais aussi à la philosophie de Platon. C’est à la lecture de la pensée platonicienne connue de Dali, qui pose que les mathématiques en raison de leur caractère universel sont les créations humaines qui reflètent le plus les vérités métaphysiques, que se lit cette allégorie. Peinte de façon à ce que le sommet du crâne du Christ soit visible et plaçant par conséquent les hommes et le fils de Dieu sur un même plan d’égalité, l’œuvre incite le spectateur à se rapprocher de la vérité. Plus généralement, elle l’encourageait à chercher le sens de la vie et de la mort dont la solution était jusque-là réservée à Dieu et Jésus-Christ. C’est parce qu’ils voyaient dans cette représentation un blasphème, que les chrétiens « moralistes » s’indignèrent. Un dément ira même après que l’œuvre soit acquise par la « Glasgow Art Gallery » jusqu’à la lacérer violemment.

Le carré long évoqué en introduction est évidemment une allusion à la Croix-Tombeau elle même figurée au sol par les trois pas en équerre de l’apprenti qui ne font que préfigurer les trois grands coups des trois agresseurs d’Hiram à savoir Hérode, Pilate et le Grand Prêtre Caïphe sur la personne du Messie Davidique Jésus appelé à devenir Christos. Comme nous aurons à le développer dans notre cahier spécial sur Hiram, à trop vouloir faire l’ange on finit par faire la bête, à trop vouloir faire défiler la totalité du panthéon de la mythologie antique sous le masque d’Hiram on a sans doute fini par le tuer de la façon la plus radicale qui soit : par le ridicule de ses chantres ignorants (l’école fut ouverte par Goblet d’Alviella).

On a pu ainsi voir derrière Hiram : Dionysos, Isis-Osiris, Déméter-Perséphone, Hercule, Prométhée etc. Sauf bien entendu l’essentiel qu’il convenait de voir ! De fait en réduisant Hiram à ce qu’il n’était pas - à savoir un mythe - on ne pouvait que le réduire de la sorte - ou le dissoudre - au titre des grandes figures de l’épopée humaine. Triste privilège… ! On s’autorisait dès lors à vouloir prolonger ce mythe et comme l’a si bien montré Claude Levi-Strauss à « bricoler » autour de celui-ci et en faire l’épigone d’une saga qui ne renie en rien à nos séries « people » du petit écran avec ses innombrables personnages : héros vengeurs, domesticité d’un secrétaire intime, chevaliers errants, personnage de légende comme Jacques de Molay !

En réalité Hiram n’a aucun rapport avec ce bric à brac de pacotille : Hiram n’est que l’autre nom voilé (Véronique) d’une figure rendue explicite à celui qui en découvre les mystères. Avec le rituel du « relèvement » les maçons écossais l’avaient bien compris. On ne fait pas ressusciter Hiram qui reste bel et bien - et définitivement - au royaume des morts mais on substitue au tombeau vide un nouveau récipiendaire qui aura à vivre l’accomplissement de la typologie biblique. Il y donc bien une deuxième mort d’Hiram : celle qui est perpétrée par l’oubli de son sens véritable qui est le degré « zéro » de tout symbolisme, le point en deçà duquel tout bascule dans l’insensé, l’avant « big bang », il y a en effet meurtre lorsque l’on ne sait plus lire et encore moins interpréter la portée ontologique de cet épisode qui ne se situe pas avantles religions mais au contraire aprèsles différents messages des religions positives, laïques ou universelles. A n’en faire comme certains qu’un proto-héros, une figure morale ou la matrice à l’origine des religions on s’ôte définitivement tous moyens pour pouvoir réfléchir sur le sens et la portée de l’événement symbolique et on est condamné à revivre la répétition de cet oubli : Sisyphe roulant éternellement sa pierre brute !... Dans le cas contraire il y aura : « un ciel nouveau, une terre nouvelle - car le premier ciel et la première terre ont disparu, et de mer, il n’y en a plus » Apocalypse de St-Jean.

C’est ce que nous allons maintenant voir en détails. HIRAM ET LA TRAVERSEE DU MIROIR et aussi Dumfries No 4 : Temple et peuple de Dieu

Le stade du miroir et la constitution du sujet matériaux de travail pour servir d’éclairage au rôle d’Hiram-Jésus comme lieu du signifiant. Le stade du miroir et les travaux de Jacques Lacan.

  • Etude clinique, pré maturation et schéma corporel.

Bien que cette conception du stade du miroir ait été introduite au Congrès de Marienbad, dès 1936, ce n’est que treize ans plus tard, en 1949, qu’elle recevra sa formulation définitive, au Congrès de Zurich. Il s’agit de montrer l’importance de ce stade du miroir, par la lumière qu’il projette -sur « la formation du je dans l’expérience que nous en donne la psychanalyse ». Pour souligner le caractère radical de cette découverte, Lacan précise qu’elle s’oppose à toute « philosophie issue directement du cogito ». Il montrera que l’homme n’est pas maître de l’ordre du signifiant, mais que c’est bien plutôt cet ordre qui le constitue en tant qu’homme, que celui-ci est perpétuellement décentré au profit d’un monde qui lui échappe et le transit tout entier, comme Freud l’avait déjà montré dans ces deux livres si négligés, la Psychopathologie de la vie quotidienne et le Mot d’esprit. L’affirmation que dans l’homme, « ça parle », que « l’inconscient est le discours de l’Autre » semble déjà préfigurée dans cette critique radicale du cogito.

Dans les Structures élémentaires de la parenté, Claude Lévi-Strauss montrera, à son tour, que l’homme est bien plutôt porté par cet ordre du signifiant qui s’incarne dans le structures inconscientes, qu’il ne les a réellement créées. On comprend la référence, que l’on trouve dans les écrits de Lacan, aux œuvres de Lévi-Strauss. Très souvent celui-ci, sur le plan collectif des structures sociales, fait l’expérience d’une même vérité, celle que la psychanalyse découvre à chaque instant dans l’inconscient du sujet. Avant de comprendre la signification précise de cette phase du miroir, il nous faut en restituer la dialectique vivante. Plusieurs approches sont sans doute possibles. L’angoisse et la terreur panique d’un schizophrène, cherchant désespérément, face à un miroir, à retrouver l’unité de son corps morcelé, le malaise qu’engendre chez un enfant psychotique la vue de son image et la saisie du regard de l’Autre dans le miroir, les fantasmes qui entourent ce corps morcelé, et qui surgissent lorsque l’analyse atteint un degré de déstructuration suffisamment profond, en sont autant de signes et d’approches. La plus immédiate consiste à étudier le comportement d’un enfant face à ce miroir.

Une image semble avoir très tôt marqué Lacan dans cette découverte : celle d’une petite fille nue se regardant dans un miroir et indiquant de sa main, son manque phallique. Placé face à un miroir, un enfant de l’âge de six mois réagit à la vue de son image par une mimique jubilatoire. Il esquisse une série de gestes vers cette image, qui trahissent l’importance qu’elle a pour lui. « Il éprouve, écrit Lacan, ludiquement la relation des mouvements assumés de l’image à son environnement reflété, et de ce complexe virtuel à la réalité qu’il redouble, soit à son propre corps et aux côtés ».

Cette activité, si l’on en croit Baldwin, peut se produire depuis l’âge de six mois. Lacan souligne que l’expérience du stade du miroir conserve tout son sens, jusqu’à l’âge de dix-huit mois. Elle révèle un dynamisme libidinal resté inaperçu jusqu’à l’étude de ce stade. On trouve sans aucun doute, dans la théorie freudienne de nombreux points qui rendent possible un tel développement : l’étude du narcissisme, « de l’Ichspaltung », de l’imago et de la paranoïa par exemple.

Il semble bien que ce soit de ce dernier point que soit parti Lacan, comme l’indique la référence à sa thèse sur la psychose paranoïaque. Aussi cette présentation du stade du miroir est-elle ordonnée autour du problème de l’identification. Il y suffit de comprendre le stade du miroir comme une identification, au sens plein que l’analyse donne à ce terme : à savoir la transformation produite chez le sujet, quand il assume une image - dont la prédestination à cet effet de phase est suffisamment indiquée par l’usage, dans la théorie du terme antique d’imago. Ainsi compris, le stade du miroir sera aussi l’expérience d’une identification fondamentale et la conquête d’une image, celle du corps, qui structure le moi ou plutôt le « je », avant que le sujet ne s’engage dans la dialectique de l’identification à autrui par la médiation du langage.

Le stade du miroir est vécu comme une dialectique temporelle qui structure l’histoire de l’individu. C’est un drame qui voit l’image anticipée du corps comme totalité remplacer l’angoisse du corps morcelé. Il semble que l’enfant n’ait pas primitivement l’expérience de son corps comme d’une totalité unifiée. Il le perçoit au contraire comme dispersion de tous ses membres, d’où le nom de « fantasme du corps morcelé ». L’existence de ce fantasme peut d’ailleurs être reconnue dans plusieurs psychoses dont la schizophrénie. Il apparaît aussi dès que l’analyse atteint un niveau de désintégration agressive de l’individu.

« Il apparaît alors sous formes de membres disjoints et de ces organes figurés en exoscopie, qui s’ailent et s’arment pour les persécutions intestines, qu’à jamais a fixées par la peinture le visionnaire lérôme Bosch, dans leur montée au XV siècle au zénith imaginaire de l’homme moderne ». Dans le scénario du rêve, la formation du « je » serai représentée par des symboles caractéristiques. Il s’agit par exemple d’un camp retranché, d’un stade, d’une enceinte u encore d’un château.

Il faut donc admettre que l’unité du corps n’est pas première, mais l’aboutissement d’une longue conquête. Ce qui semble être premier, par contre, c’est l’angoisse du corps morcelé. La fonction du miroir et de la phase qui s’y rattache sera de mettre fin à cette dispersion panique, en intégrant l’enfant dans une dialectique qui le constituera comme sujet. Le stade du miroir peut se décomposer en trois étapes fondamentales, dont nous rappelons les lignes principales.

Dans un premier moment l’enfant perçoit le reflet du miroir comme un être réel qu’il tente de saisir ou d’approcher. Il réagit à cette image par une mimique jubilatoire, mais tout semble indiquer que cette présence du miroir, cette image qui est la sienne, est reconnue comme étant celle d’un autre et qu’inversement l’image de l’autre est perçue comme celle de son propre corps. L’enfant va comprendre dans un second moment que l’autre du miroir n’est qu’une image et non un être réel. Il ne cherche plus à saisir l’image, à chercher l’autre derrière le miroir, car il sait à présent qu’il n’y a rien.

La troisième étape sera marquée par la reconnaissance non seulement de l’autre comme image, mais aussi de l’autre comme étant son image. L’enfant sait à présent que le reflet du miroir est une image et que cette image est la sienne. C’est à travers cette dialectique de l’être et de l’apparence que s’effectue la conquête de l’identité du sujet par l’image totale anticipant de l’unité de son corps. Cette image totale du corps s’avère donc structurante pour l’identité du sujet, par l’intermédiaire du corps propre. Aussi Lacan écrit-il : « La fonction du stade du miroir s’avère pour nous dès lors comme un cas particulier de la fonction de l’imago, qui est d’établir une relation de l’organisme à sa réalité - ou, comme on dit - de l’lnnerwelt à l’Umwelt ».

Lacan, dans sa communication du Congrès de Zurich, désigne cette forme par le terme de « Je-idéal », traduction assez étrange et peu justifiée de l’ldeal-lch de Freud. Il est vrai qu’il ne la reprendra plus par la suite. Il faudrait voir dans cette identification première du stade du miroir, la souche de toutes les identifications secondaires du sujet. Nous indiquerons brièvement les développements possibles de cette conception dans deux directions différentes : la théorie lacanienne de l’agressivité et l’approche nouvelle des psychoses infantiles tentée à sa suite.

Le stade du miroir montre que la construction du sujet, n’est pas l’aboutissement d’un acte de pure aperception, mais nécessite comme intermédiaire l’image du corps. Par là, c’est toute la tradition du cartésianisme, de Maine de Biran à Husserl, qui se trouve repoussée en bloc. La structure visuelle de la reconnaissance est incontestablement prévalente. L’identification à cette forme première va constituer ce nœud imaginaire que la psychanalyse s’efforce de comprendre sous le nom de narcissisme.

Le corps réintégré ou l’Homme total : l’Adam Kadmo.

Source : www.ledifice.net

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Pierre 20/07/2012 20:17


Plutôt que se tourner vers la psychanalyse qui sous couvert d'une renommée qui se voudrait scientifique mais qui est plus proche d'une "pseudo-science", voire d'un scientisme de mauvaise augure
et n'apportera rien; il conviendra de lire et relire René Girard qui ouvre des perspectives autrement plus interressantes et pertinentes sur la "violence et le sacré" par la voie du "mimétisme"
et qui éclaire entre autre d'une lumière nouvelle la compréhension du message Christique tant dénaturé au fil des siècles!


Bonne vacances